Part 10
- Oh! justement, l'amour désintéressé et dévoué consiste à s'arracher à tout ce qui vous est cher pour suivre le bien-aimé!
- Non, Zésim, c'est de l'égoïsme de ne songer qu'à son propre bonheur et de sacrifier celui des autres.
- Anitta, vous ne voulez pas partir parce que vous ne m'aimez pas.
- Zésim!
- Ce n'est qu'un caprice pour vous, un beau rêve, comme disait votre mère; au premier obstacle sérieux, vous avez peur et vous reculez.
- Si vous m'aimez réellement, répondit Anitta presque suppliante, prenez patience.
- Je vous aime, s'écria Zésim en se levant, et je vous prouverai avec quelle ardeur je vous aime. Si vous pouvez supporter d'être séparée de moi, moi je ne puis survivre à votre perte et je n'y survivrai pas. Il vaut mieux en finir et se fermer volontairement les yeux que d'être condamné à voir comment les flammes s'éteignent et comment les roses se flétrissent.
- Non! A quoi pensez-vous? murmura Anitta. Voulez-vous me punir de mon amour? Sera-ce la récompense de ma fidélité?
- Je n'ai plus d'espoir, dit Zésim en soupirant; à quoi bon vivre?
- Est-ce que je ne vous appartiens plus?
- Non, vous appartenez à vos préjugés, Anitta, aux idées de nourrice et aux opinions de gouvernante qu'on vous a inoculées.
- Quelles affreuses paroles me dites-vous là?
- Dans ce monde barbare on ne marche pas sur des fleurs, répondit Zésim; nous sommes brutalement attaqués; il faut nous mettre en défense sans avoir d'égards pour rien ni pour personne: autrement nous périrons.
- Mieux vaut périr, dit Anitta tristement, que de faire mal.
- Bien, alors, mourez avec moi."
Zésim attira la pauvre jeune fille sur son coeur palpitant et la regarda en face avec des yeux ardents de fièvre.
"Pourquoi ne mourrais-je pas avec vous? répondit-elle d'une voix sérieuse et douce, si toute espérance était perdue? Mais tout peut encore tourner à bien.
- Le courage vous manque même pour cela!"
Zésim riait amèrement.
"Je ne sais pas, murmura Anitta, vous êtes si étrange aujourd'hui. Je ne vous reconnais plus du tout.
- Je suis étrange parce que j'ai pris au sérieux ce qui n'était qu'un jeu, n'est-ce pas?
- Je ne me suis pas jouée de vous.
- Certes non, répondit-il, vous croyez m'aimer, et en ce moment vous êtes encore décidée à me rester fidèle. Mais demain peut-être aurez-vous d'autres sentiments, et après-demain vous serez perdue pour moi. Puis-je demeurer calme quand on foule au pied mon idéal, quand on me ravit pour toujours la foi, l'espérance? Puis-je continuer à vivre sans amour, sans confiance, sans dieux? Non, j'ai horreur des nuages et des ténèbres, j'ai besoin d'un ciel pur et serein, et si on me l'obscurcit, j'aime mieux mourir. Une balle me donnera la liberté. Je ne suis pas fait pour être esclave. Une existence dans laquelle je traînerai éternellement les chaînes du doute me paraît sans valeur aucune.
- Zésim... vous n'avez pas le droit de vous tuer!... s'écria Anitta en l'étreignant avec angoisse; si je suis si peu de chose pour vous, souvenez-vous au moins de votre mère. C'est le délire qui parle par votre bouche.
- Je suis très calme, vous le voyez bien.
- Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne vous tuerez pas, dit Anitta suppliante.
- Vous venez là comme un souverain qui me fait grâce de la peine de mort et qui m'accorde la faveur des travaux forcés à perpétuité. Est-ce la pitié?
- Non, ce n'est pas de la pitié, dit Anitta; je vous aime te je veux sauver votre vie pour moi, car elle m'appartient. - Elle le serra dans ses bras et lui donna un baiser. - Ah! je voudrais seulement gagner du temps! Mon coeur me dit qu'un amour fidèle doit triompher. Nous serons encore heureux, Zésim, si vous voulez avoir confiance en moi."
Zésim secoua la tête.
"Avant tout, votre parole d'honneur!
- Voici ma main.
- Vous ne vous tuerez pas!
- Non!"
Il sourit amèrement.
"Et vous croirez en moi?
- Oui, en vous; mais je me défie du temps. C'est une puissance redoutable qui détruit tout. Vous ne la connaissez pas encore. Elle tue d'une manière lente mais irrésistible les sentiments, les désirs, les projets, les passions, les souvenirs en les pétrifiant. Voir devenir indifférent un être que l'on aime est bien plus douloureux que d'être trahi par lui dans l'enivrement du bonheur. Je n'espère plus rien; aussi je vous rends votre liberté.
- Vous ne m'aimez plus, dit Anitta en se levant brusquement, voilà la vérité!
- Je vous aime d'un amour indicible, répondit Zésim, mais je ne peux pas, je ne veux pas voir comment, par de petits et misérables moyens, on détournera peu à peu votre coeur de moi, sans que vous vous en aperceviez et le sachiez. Et le jour viendra où vous-même vous trouverez de bon ton de sourire de cette folie de jeunesse.
- Oh! combien vous me connaissez peu!
- Prouvez-moi que je me trompe, continua Zésim; moi, je vous aimerai toujours. Montrez-vous forte; conservez-moi votre amour et votre fidélité. Qui vous en empêche, même sans vous enchaîner par des serments? Ce que je ne veux pas, c'est que vous me trahissiez; aussi ne doit-il y avoir entre nous aucun lien, ni promesse, ni foi jurée. Vous êtes libre, et je le suis. Nous n'avons plus aucune obligation l'un envers l'autre, et tout engagement cesse entre nous. Puis nous verrons que ce l'avenir apportera.
- Ah! Zésim, vous êtes dur pour moi; je ne l'ai pas mérité."
Elle retomba sur le banc, et couvrit son visage de ses mains. Des larmes brûlantes coulaient sur ses joues.
"Je ne puis m'empêcher de penser ainsi; condamnez-moi, mais je ne puis m'en empêcher!" s'écria Zésim.
Il lui serra la main et se leva avec effort pour partir.
"Vous m'abandonnez? Vous pouvez m'abandonner?
- Fuyez avec moi, Anitta.
- Non, je ne le peux pas.
- Alors, adieu!"
Il s'éloigna rapidement, et elle resta dans l'église sombre, seule avec ses larmes et la souffrance de son jeune coeur.
XIX
DANS LE FILET
Je place maintenant ma destinée entre tes mains. POUSCHKINE.
Dragomira fut instruite par Sessawine de la catastrophe qui avait anéanti l'amour de Zésim dans son printemps. Il lui raconta l'histoire comme une nouveauté piquante dont parlait toute la ville et ne s'aperçut pas le moins du monde de l'effet que ses paroles produisaient sur la mystérieuse jeune fille.
Cette belle créature, qui paraissait froide et qui savait si bien se dominer, perdit, pour quelques instants, tout empire sur elle-même. Elle poussa d'abord un léger cri, qu'il prit pour l'expression de son étonnement, tandis que dans ce cri vibraient toute la douleur et toute la révolte désespérée d'une âme à la torture; puis elle devint toute blanche; ses lèvres mêmes pâlirent, et la seconde d'après, cette pâleur de mort disparut sous une rougeur enflammée. Elle se leva brusquement et se mit à aller et venir, en proie à une vive émotion.
"Racontez-moi donc, murmura-t-elle, racontez-moi tout ce que vous savez. Les parents l'ont éconduit, et elle... elle aussi?... et elle se marie avec le comte Soltyk? Avez-vous bien compris?
- Oui, certainement," répondit Sessawine sans s'étonner le moins du monde des façons de Dragomira.
Il y a des hommes qui ont des yeux pour ne point voir.
"Elle a joué et badiné avec lui, voilà tout, et le pauvre lieutenant a cru que c'était sérieux.
- Et elle pend le comte?
- Pourquoi ne le prendrait-elle pas?"
Dragomira s'était remise; elle avait reconquis son visage calme de tous les jours, ses couleurs délicates et son regard froid.
"Qu'ai-je donc? se demanda-t-elle à elle-même en allant se rasseoir dans le coin du divan, pendant que Sessawine continuait son récit. C'est comme si j'avais la fièvre; mon coeur se serre convulsivement. Pourquoi tout cela? Parce que je sais Zésim malheureux? Non. Parce qu'il a pu se passer si vite de moi, parce qu'il a donné son coeur à une autre? Serais-je jalouse? Je l'aime donc?"
Un frisson lui courut partout le corps à cette pensée. Cependant, lorsque Sessawine l'eut quittée, elle se mit son secrétaire, jeta quelques lignes sur le papier et les envoya à Zésim.
Il arriva sur le champ. Chose curieuse, lorsqu'elle entendit le cliquetis de son épée, elle courut à son miroir et arrangea vite ses cheveux.
On frappa; il entra le coeur serré et l'esprit troublé; elle vint au devant de lui et lui tendit les deux mains avec une gaieté et une cordialité qu'elle n'avait jamais eues jusqu'à présent.
"Savez-vous qu'il y a bien longtemps que vous n'êtes venu? dit-elle.
- En effet, je me sens coupable à votre égard.
- Je voulais être fâchée contre vous, mais quand je vous ai vu entrer, tout a été pardonné et oublié.
- Je vous remercie bien."
Elle s'assit de nouveau sur le divan, et il prit un fauteuil près d'elle. Tous les deux se taisaient. Ils regardaient tristement et fixement dans le vide, et elle étudiait avec un intérêt douloureux son visage pâli et ridé par le chagrin.
"Qu'avez-vous? dit-elle enfin, en lui posant une main sur l'épaule. Vous n'êtes plus joyeux de vivre comme vous l'étiez."
Zésim la regarda sérieusement.
"Vous avez raison, répondit-il d'une voix qui tremblait, la vie est vraiment une laide chose, et ce qu'il y a de mieux, c'est de mettre fin aussi vite que possible à cette triste bouffonnerie.
- On vous a affligé?
- Non, pas du tout.
- On vous a affligé, offense, trahi; je sais tout."
Zésim haussa les épaules en souriant amèrement.
"Aimez-vous réellement cette jeune fille? continua Dragomira, je ne sais pas, mais elle me semble bornée, enfant et assez peu spirituelle, bref, insignifiante.
- Pardonnez-moi si je ne vous réponds pas là-dessus.
- Vous avez raison, et cela vous fait honneur de ne vouloir rien dire de défavorable au sujet d'une dame pour laquelle vous avez un sentiment; mais sa conduite à votre égard, sa conduite seule suffit pour le ma faire condamner."
Zésim garda le silence.
Dragomira le regarda et lui tendit la main.
"Je vous comprends, Zésim, et je vous promets de ne plus vous dire un mot de cette affaire; mais ne vous abandonnez pas ainsi, arrachez courageusement le trait de votre blessure, et elle guérira, elle guérira plus vite que vous ne le pensez et ne l'espérez. Je veux essayer de vous consoler. Il y eut un temps où vous restiez volontiers près de moi.
- Vous me confondez."
Zésim saisit les mains de Dragomira et les baisa.
"Nous recommencerons à être bons amis comme autrefois.
- Que vous me rendez heureux, Dragomira! Vous ne vous doutez pas combien tous ces jours-ci j'ai aspiré après vous!
- En vérité?"
Elle se pencha vers lui, les joues rougissantes et les yeux brillants.
"Sans cela, serais-je venu si vite?
- Je vous crois, Zésim; aussi je veux vous voir maintenant plus souvent chez moi; je veux vous voir tous les jours, chaque soir. Viendrez-vous?
- Si je puis, certainement. Vous me faites beaucoup de bien, Dragomira, avec votre regard affectueux, avec vos bonnes paroles. Il mes emble que je suis un esclave dont on brise les fers.
- Oui, je veux vous rendre libre, s'écria la belle jeune fille, tout à fait libre."
Zésim la considéra avec un certain étonnement.
"Si vous le voulez, dit-il au bout d'un instant, vous réussirez; car je crois que vous pouvez tout ce que vous voulez sérieusement."
Après le départ de Zésim, Dragomira resta ballottée par une tempête de pensées et de sentiments. Elle était étendue sur son divan, comme une Madeleine repentante, la tête dans ses mains, et elle méditait profondément. Elle était assez courageuse pour ne pas se mentir à elle-même. Ce secret dont elle ne s'était peut-être pas doutée jusqu'à ce jour, se dressait maintenant en pleine lumière devant son âme; et elle se l'avouait à elle-même tranquillement, et avec une amère et douloureuse abnégation.
Elle aimait Zésim.
Elle ne pouvait plus en douter; elle l'aimait, et cet amour n'était pas une passion ardente, un jeu riant et radieux, un enthousiasme de l'imagination; cet amour l'avait envahie silencieusement et irrésistiblement; il ne faisait plus qu'un avec elle; elle était dans chaque goutte de son sang, dans chaque frémissement de ses nerfs, dans chacun des sombres et mystérieux replis de son âme; cet amour, dans cette étrange jeune fille, n'était ni une aspiration, ni un désir, mais une fatalité plus forte qu'elle-même, plus forte que sa volonté de fer qui pourtant ne fléchissait devant rien. Elle l'aimait; pourquoi se défendait-elle contre cet amour? Pourquoi avait-elle autrefois tenu Zésim loin d'elle, lorsque son propre coeur à elle, débordant de tendresse, palpitait de joie et d'espérance? Pourquoi? Pourquoi maintenant se sentait-elle frissonner à la pensée de l'aimer et d'être aimée de lui?
Parce que cet amour pouvait être aussi pour lui une fatalité; parce que, comme ces fiancées mises au tombeau avant le jour du mariage, qui viennent à minuit danser des rondes fantastiques, elle devait donner la mort dans un baiser.
Elle se sentait de la pitié pour lui. En avait-elle le droit? Non, certes non. Ou elle croyait à l'enseignement de ses prêtres, ou elle n'y croyait pas. Si elle y croyait, c'était son devoir de sauver l'âme de Zésim, même quand il lui eût été indifférent, à plus forte raison, puisqu'elle l'aimait. Etait-ce de l'amour que de laisser son âme se perdre, que de mettre en danger son bonheur éternel pour quelques vaines et folles joies terrestres? Mais pouvait-elle l'aimer?
Oui, elle le pouvait. Il ne lui était pas défendu de donner à un homme son coeur et sa main. La vie en elle-même est un péché qui ne peut s'expier que dans les tourments. Que cette vie s'écoule dans un désert ou dans un harem, elle n'en est pas moins un malheur et l'expiation reste la même. Elle l'aimerait et se réjouirait d'être aimée; elle irait avec lui devant l'autel; elle deviendrait sa femme et puis... elle apaiserait Dieu avec lui par un sacrifice aussi sanglant et aussi saint que ceux d'Abraham et de Jephté.
Le lendemain matin, Zésim envoya à Dragomira un bouquet de camélias blanc et de violettes. Elle fut heureuse de ce présent, comme un enfant, porta le bouquet à ses lèvres à plusieurs reprises et le plaça elle-même dan un vase.
Zésim était dans un état d'esprit qui le surprenait lui-même et l'effrayait. Il aimait Anitta, il était désolé de la perdre, et en même temps il sentait que Dragomira l'enveloppait d'un filet magique et l'attirait à elle avec une force irrésistible.
Nous ne sommes jamais plus disposés à tomber dans un piège enchanté que quand nous aimons, et que nous sommes séparés de l'objet de notre amour. Tel se trouvait Zésim au milieu du vertige du monde, seul avec ses sentiments, ses rêves, ses ardents désirs, ses brûlantes aspirations. L'être charmant à qui il aurait voulu confier les plus secrètes et les meilleurs émotions de son âme lui semblait disparu pour toujours; personne n'était là pour entendre ses serments, ses paroles passionnées; personne, pour partager sa douleur; personne, pour dissiper ses doutes.
C'est en ce moment que du nuage qui l'enveloppait il voyait sortir de nouveau la belle et sévère figure de sa compagne d'adolescence, et il se laissait aller, presque sans en avoir conscience, avec une nouvelle ardeur, un nouvel enthousiasme, à cette séduisante et trompeuse impression.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner s'il vint le soir beaucoup plus tôt qu'on ne l'attendait, ce qui l'obligea de se contenter pendant quelques moments de la société de Cirilla, qui jouait avec beaucoup d'habileté son rôle de bonne et brave tante. Dragomira était encore à sa toilette, elle qui d'habitude dédaignait toute espèce de parure et affectait un mise d'une simplicité et d'une humilité monastiques. Lorsqu'enfin elle entra un froid et fier sourire sur les lèvres, Zésim se demanda ce qui lui était arrivé. Il lui semblait qu'il n'avait jamais encore vu Dragomira et qu'il l'apercevait pour la première fois, tellement elle lui apparaissait changée. La religieuse, la pénitente était devenue une dame du monde, richement et coquettement habillée comme si elle partait pour faire des conquêtes. D'un seul coup d'oeil il lui découvrit cent nouveaux attraits. Elle lui paraissait plus grande, d'une taille plus pleine et plus majestueuse avec la longue robe de soie traînante et la kazabaïka de velours rouge garnie de zibeline, qui, pour la première fois, faisait ressortir aux yeux émerveillés du jeune homme ce beau cou et ces épaules de marbre. Combien était joli ce petit pied chaussé de pantoufles turques brodées d'or! Combien était splendide dans son abondance superbe cette chevelure blonde, retenue et non serrée par un ruban rouge, et pourtant un camélia blanc au milieu de ses flots d'or.
Elle tendit la main à Zésim et le fit asseoir près de la cheminée. Cirilla allait et venait pour préparer le thé et laissait continuellement les deux jeunes gens seuls ensemble, sans avoir l'air d'y mettre aucune intention. Dragomira employait chacun de ces moments-là à envelopper Zésim de nouveaux lacs enchantés. Elle voyait l'effet qu'elle produisait sur lui et elle l'augmentait encore par ses paroles et ses regards. Elle voulait plaire, ravir, conquérir, et elle y réussissait complètement. C'était comme si elle avait été emportée avec Zésim vers l'Océan, sur une petite barque sans voile ni rames; mais aucun des deux ne demandait où ils étaient entraînés.
On prit le thé; on se raconta gaiement et sans y attacher, du reste, aucune importance, les nouvelles de la ville; puis Cirilla sortit de la chambre.
La tête de Zésim était remplie des idées les plus contradictoires et son coeur était agité par les sentiments les plus étranges. Il se mit à marcher à grands pas dans la chambre. La pâleur et la rougeur se succédaient sur ses joues, que les émotions et les chagrins des dernières semaines avaient profondément creusées.
Enfin Dragomira se leva lentement. Elle vint se mettre devant lui, et, le regardant fixement de ses yeux bleus, lui posa ses mains sur les épaules;
"Pauvre ami!" dit-elle doucement.
Il baissa la tête et garda le silence.
"Vous êtes malheureux, continua Dragomira, vous vous consumez dans le chagrin. Ah! si je pouvais faire quelque chose pour adoucir votre peine!
- Vous pouvez tout faire, reprit-il les yeux toujours baissés, tout.
- Faut-il parler à Anitta?
- Non, pour l'amour de Dieu! non!"
Il leva vers le froid et beau visage de la jeune fille ses yeux désespérés et humides de larmes.
Que puis-je faire alors?"
Il baissa de nouveau la tête; alors, Dragomira posa sa petite main sur son épaule et lui effleura le front de ses lèvres. Ce ne fut qu'un léger souffle qui alla d'elle à lui, mais il suffit pour déchaîner la passion que son coeur ne pouvait plus maîtriser.
"Dragomira!" murmura-t-il. Et il l'attira à lui. Mais elle se dégagea rapidement de ses bras et recula d'un pas.
"Non! s'écria-t-elle; non! non!"
Mais bientôt, avec une décision soudaine, infernale, elle l'entoura elle-même de ses bras et lui donna un baiser.
"Maintenant, partez! ordonna-t-elle en s'écartant de lui avec un mouvement de pudeur et de confusion virginales; partez! n'entendez-vous pas? Je le veux."
Zésim demeura un moment immobile et étonné; puis il obéit, sortit rapidement de la chambre et descendit l'escalier. Quand il fut dans la rue, le bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait se fit entendre, et Dragomira apparut, se penchant vers lui.
"Bonne nuit! lui cria-t-il.
- Au revoir!" répondit-elle, en lui jetant le camélia blanc qu'elle avait rapidement enlevé de ses cheveux.
PASTORALE
Le livre le plus merveilleux des livres est le livre de l'amour. GOETHE.
Depuis des semaines, le comte Soltyk se trouvait dans un état absolument nouveau pour lui et qui surexcitait au plus haut point tous les instincts de sa nature. Un jour lui paraissait d'ailleurs s'enfuir comme une seconde, et les événements d'une année se renfermer dans les vingt-quatre heures d'une journée. Il lui semblait faire un de ces rêves où l'on s'égare dans une contrée qu'on n'a jamais vue, dans un édifice inconnu et mystérieux dont on sent la voûte peser sur sa tête; on cherche avec une indicible angoisse à sortir par des ouvertures qui deviennent de plus en plus étroites; on monte un escalier dont les marches sont de plus en plus hautes et raides, et une fois parvenu en haut, on se précipite dans les airs pour fendre l'espace sans ailes.
Jamais, jusqu'à ce jour, il ne lui était arrivé de voir une femme le dédaigner ou lui résister: toutes semblaient attendre un signe de lui, avec un doux sourire, comme des odalisques; et peut-être était-ce pour cela qu'aucune n'avait réussi à le conquérir ou à l'enchaîner. Et, maintenant il avait rencontré une jeune fille qui ne s'occupait nullement de lui, dont la pensée le tourmentait et le bouleversait. Il allait et venait comme si les Furies l'eussent poursuivi; tel qu'une bête fauve traquée par les chiens, il sortait précipitamment de son palais pour se rendre au club, du club il allait au café, du café sur la promenade et de la promenade chez quelque brillante dame à la mode; enfin épuisé et mécontent, il finissait toujours par revenir à l'endroit qu'il ne pouvait fuir malgré tous ses efforts, c'est-à-dire à la porte du petit palais Oginski.
Il était toujours occupé d'Anitta et rien que d'elle, tout en ne la voulant pas, tout en raillant et maudissant sa faiblesse. Plus d'une fois il jeta à terre le bouquet que le jardinier apportait pour elle et le foula aux pieds. Et c'est justement à cause de cela qu'Anitta recevait tous les jours les fleurs les plus magnifiques avec sa carte; à cause de cela que tous les jours elle le voyait passer en voiture ou à cheval devant ses fenêtres; à cause de cela qu'elle le rencontrait toujours sur son chemin. Dès qu'elle mettait le pied dans la rue, il était déjà là devant elle, apparaissant à l'improviste et semblant sortir de terre comme un être surnaturel. Faisait-elle une emplette? Il restait comme un laquais devant la porte du magasin, pour lui porter ses paquets. Allait-elle sur la promenade? Il était à son côté. Montait-elle en traîneau? Il galopait à côté d'elle. Au théâtre, il l'attendait au bas de l'escalier, la conduisait à sa loge, lui ôtait son manteau, et se contentait ensuite de la contempler de loin, jusqu'à ce que la représentation fût terminée. Alors, il apparaissait de nouveau pour l'aider à s'envelopper et à monter en voiture. Ces hommages se renouvelaient dans les concerts et les soirées. Ce qui n'empêchait pas le comte de faire chaque après-midi sa visite au palais Oginski.
Tout le monde parlait de son choix, de sa passion et, en général, on enviait à Anitta cette brillante conquête. Elle seule ne se montrait nullement ravie; au contraire, quand elle était dans la compagnie de Soltyk, elle tenait sa tête baissée, et s'il lui arrivait de lever ses beaux yeux si expressifs, ce n'était certainement pas pour répondre aux regards enflammés du comte. Elle restait toujours polie, cérémonieuse, sérieuse et laconique.
Toutes les représentations de ses parents, tous les discours les plus persuasifs de ses amies échouaient contre cette volonté silencieuse et simple, mais inébranlable. Les jours succédaient aux jours, les semaines aux semaines, et Soltyk n'avait pas avancé d'un pas.
Le jésuite voyait cela avec inquiétude et déplaisir. Il connaissait Anitta depuis le berceau; il l'avait toujours traitée avec une sorte d'amour paternel; il croyait être sûr de ses inclinations, et, grâce à son caractère sacré, il se figurait posséder sur elle une autorité plus haute et plus efficace que ses parents eux-mêmes. Il résolut de faire valoir cette autorité au bon moment, et l'occasion s'en présenta plus tôt qu'il n'eût osé l'espérer.
Le P. Glinski vint vers midi chez Oginski, et ne trouva à la maison qu'Anitta. Elle accourut à sa rencontre, le salua affectueusement, lui baisa la main; puis elle se remit à son métier, et reprit sa broderie interrompue. Le jésuite s'était placé derrière elle et regardait par-dessus son épaule la broderie à moitié faite.
"Un travail symbolique, dit-il avec un fin sourire.
- Comment cela? demanda Anitta sans changer de position.