La passagère

Chapter 6

Chapter 61,995 wordsPublic domain

Guillaume suivait étroitement la ligne charmante de son corps, de ses mouvements, l'or ensoleillé des cheveux lourds, la lueur rose du teint fragile, le rouge vivant et charnu des lèvres...

Il se demanda si Phyllis avait embelli? Il lui semblait ne se l'être jamais rappelée aussi fine, aussi jolie qu'elle lui apparaissait à cette minute, dans la lumière de ce matin de mai.

Phyllis eut un petit cri de surprise. Une rougeur violente, profonde, avait envahi la délicate suavité de son teint.

Il prit son bras et l'entraîna sous les platanes.

Phyllis voyait, barrant le front volontaire, coupant le sourcil, effleurant la paupière, la petite blessure à peine cicatrisée... Elle l'avait vue tout de suite, du premier regard... Elle eût aimé y poser ses lèvres... Mais elle pensait à dissimuler cette émotion.

Elle attendit de pouvoir affermir sa voix:

-- C'est fini, cette petite blessure? Jacqueline m'a dit que vous aviez eu un accident...

-- Oui, c'est fini, acquiesça Guillaume, c'était d'ailleurs peu de chose.

Mais il s'étonnait un peu douloureusement que Phyllis prît avec philosophie une aventure qui, somme toute, eût pu lui coûter la vie. Et quand, de la même manière flegmatique, elle s'informa des circonstances de l'accident, il répondit d'assez mauvais grâce. Alors elle se tut.

Ce n'était pas ainsi qu'il avait imaginé leur rencontre. Il prit sa main:

-- Qu'y a-t-il, Phyllis, qu'avez-vous?

Il la regardait, sans quitter sa main.

-- Je ne sais pas, Guillaume... je ne puis vous l'expliquer... Nous sommes restés trop longtemps séparés... Cela m'intimide... Il me semble que je ne vous retrouve plus tout à fait le même, vous non plus...

Guillaume se sentit affreusement triste de se séparer de Phyllis ainsi. Il eut envie de l'embrasser pour lui dire adieu...

Ils n'étaient plus qu'à quinze mètres de la maison de Jacqueline. Phyllis tendit une main que Guillaume serra sans la garder.

Ils ne convinrent d'aucun revoir. Ils étaient tristes et mécontents l'un de l'autre.

V

Phyllis soupira:

-- Je me sens toute seule... J'ai comme une inquiétude quand je ne sais pas où il est...

Elle semblait triste et lasse. Elle demeura seule un instant dans le petit salon, puis, incapable de fixer son esprit, elle gagna sa chambre.

La femme de chambre entra, apportant une lettre.

L'enveloppe contenait une lettre écrite de la main de Guillaume, pour qu'elle fût remise à Mlle Albin; puis une seconde enveloppe plus petite, cachetée: "Pour Phyllis. En cas d'accident."

Jacqueline lut la lettre qui lui était destinée.

"Ma chère Jacqueline,

"Quand mon message vous parviendra, nous roulerons déjà vers la Côte d'Azur, en attendant que l'heure sonne de nous envoler vers la Corse.

"J'ai tout espoir de réussir. Néanmoins, c'est avec l'inconnu qu'on est appelé à lutter. Bref, l'hypothèse d'une défaite aussi doit être envisagée... avec toutes ses éventualités, même les pires.

"Si quelque chose m'arrivait, si je ne devais pas revenir, vous voudrez bien remettre à Phyllis cette lettre écrite pour elle et qui lui dit ma grande tendresse.

"De tout mon coeur,

"Guillaume Kerjean."

VI

Comme la petite Phyl s'éveillait, pâlotte et mélancolique entre ses deux nattes blondes, Jacqueline vint dans le chambre.

-- Qu'y a-t-il, Jacqueline?

Jacqueline avait ouvert les rideaux; elle s'était assise au pied du lit.

-- Petite Phyl... je vais manquer à une promesse...

La petite Phyl s'était redressée sur son oreiller.

-- Qu'y a-t-il, Jacqueline?... J'ai peur...

Et Jacqueline dit:

-- Mon enfant, demain matin, Guillaume et un ingénieur de chez Patain doivent faire un vol de 250 kilomètres au-dessus de la Méditerranée, sans être convoyés...

La petite Phyl interrogeait de tout son regard.

-- Phyllis, j'ai eu, hier soir, une lettre de Guillaume... Ma petite Phyl, vous occupez dans le coeur, dans la vie de Guillaume une telle place... Et un homme comme Guillaume, si intelligent, si bon, est malhabile à lire dans un coeur de femme, comme le vôtre... Ma pauvre petite, écoutez-moi... Dans la lettre que j'ai reçue était une seconde lettre écrite pour vous... mais qui ne devait vous être remise qu'en cas... d'accident...

La petite Phyl tremblait. Elle prit l'enveloppe. Avidement, passionnément, elle lisait.

"Phyllis, mon amour, ma mignonne adorée.

"Si cette lettre arrive à toi, c'est que j'aurai succombé... Ce m'est néanmoins un réconfort de l'écrire... Ma chérie, je t'écris pour la douceur de te dire enfin, que je t'aime...

"Oui, à cette heure, je veux tout oublier pour te dire combien je t'aime, combien je t'ai aimée...

La petite Phyl lisait.

"Parfois, j'étais injuste et méchant, parce que j'étais malheureux. Le travail me sauvait. Cette vie, dont je pleure le charme aujourd'hui, cette vie anormale, douloureuse, me torturait lentement...

"Je pensais: je l'aimerai tant que, peu à peu, elle apprendra à voir en moi non plus le vieil ami d'autrefois, mais un mari, un amant...

"Mais c'est alors que Mlle Arguin est morte... Vois-tu ce mari fraternel se mettant à faire la cour à sa femme au moment où elle hérite de plusieurs millions?

"Désormais cet argent était entre nous...

"Tu étais riche, ma petite princesse... et je ne me sentais plus le droit de t'aimer... De l'orgueil, comme tu disais, peut-être. Mais qu'aurais-tu pensé toi-même si je n'avais pas eu cet orgueil?

"Je t'aimais d'un amour profond, complet, qui s'était emparé de moi, chair et âme... Ma chérie, ne t'ai-je pas toujours aimée? Que fallait-il pour que cette grande tendresse d'autrefois devînt l'amour tout-puissant d'aujourd'hui? Il fallait seulement que, dans l'enfant adorée, m'apparût la femme délicieuse que ma petite Phyl est devenue... et que j'ignorais... et qui s'ignore encore elle-même.. celle, t'en souviens-tu, dont le coeur est endormi et que le fils du roi doit réveiller un jour..."

La petite Phyl lisait, lisait. Cette lettre de Guillaume, cette lettre l'enivrait... C'était un cri d'amour...

Et Phyllis l'avait entendu, ce cri...

-- Ah! Jacqueline! Jacqueline, il m'aime!

Elle se mit à pleurer nerveusement.

-- Je vais le rejoindre... je veux le voir...

-- Mais, ma pauvre enfant, je ne crois pas que vous puissiez arriver à temps...

-- Si, si, j'arriverai à temps... Oh! oui, j'arriverai... et alors, alors... Je lui dirai qu'il faut vivre pour moi... pour que nous soyons heureux... enfin, enfin heureux!

Dans les yeux de la petite Phyl, il y eut comme une extase.

VII

-- Où est M. Kerjean?...

L'homme la regarde, hésitant.

-- Je suis Mme Kerjean... Conduisez-moi tout de suite, je vous prie...

Phyllis se hâte.

-- Vite, vite... Ils partent au soleil levant...

L'homme rit:

-- On pensait plus à causer qu'à partir tout à l'heure... M. Vignol a pris mal cette nuit... Et M. Kerjean a dit qu'il ne voulait pas le prendre avec lui...

Phyllis s'épouvante.

-- Mais il emmènera quelqu'un d'autre?

-- Non, madame, je ne crois pas.

L'homme s'arrête, sentant sa maladresse.

-- Mon Dieu! murmure la petite Mme Kerjean.

Soudain, au grand étonnement de l'homme, son visage s'illumine...

Les mécaniciens éprouvaient l'hélice. Un bruit d'ouragan emplissait la tente où le grand oiseau blanc attendait.

Effondré sur un pliant, le petit Vignol se tenait la tête d'un air las et malheureux. Kerjean s'obstinait à refuser toute concession:

-- Non, monsieur Patain, non, mon cher ami, je n'emmènerai personne... Nous remettrons l'épreuve avec passager à une autre fois.

A ce moment, saisissant le grand oiseau par les traverses du fuselage et les cintres des ailes, les mécaniciens l'amenèrent jusqu'à l'ouverture de la tente.

A peine retombée, la toile se souleva de nouveau, et une petite voix dit:

-- C'est moi, Guillaume...

Guillaume avait tressailli. Son visage blêmit.

La petite Phyl sourit. Elle appuya sa tête contre l'épaule de Guillaume. Ses yeux tendres se levèrent vers les yeux qui évitaient leur regard.

-- Puisque M. Vignol est malade, Guillaume, voulez-vous m'emmener?

-- Vous emmener!

Elle eut un petit rire fébrile.

-- Quand je vous ai demandé en mariage, vous rappelez-vous? ce jour-là aussi, je vous demandais de prendre une passagère... Vous ne vouliez pas... Vous m'avez dit des paroles très sages, et puis... vous l'avez prise avec vous!... Emmenez-moi, voulez-vous?

-- Mais songez un peu... un vol de 250 kilomètres au-dessus de la Méditerranée... je ne pourrais pas m'occuper de vous, vous rassurer, vous parler...

Elle l'interrompit:

-- Je serais avec vous... J'ai confiance en vous, Guillaume, et j'ai foi en votre oeuvre... Je n'aurais pas peur... puisque vous seriez là.

Elle lui souriait:

-- C'est comme jadis, quand vous me contiez de si belles histoires... Vous êtes le Bon-géant, je suis la petite princesse... N'avons-nous pas fait déjà de merveilleux voyages?... Emmenez-moi, Guillaume... emmenez-moi...

Elle parlait comme en rêve. Il l'écoutait avec un visage douloureux. -- Ma petite Phyl... vous n'avez pas peur, mais moi j'aurais peur... très peur pour vous... et je serais préoccupé, inquiet, hésitant, alors que toute ma lucidité, tout mon sang-froid me sont indispensables.

Elle secoua la tête avec obstination.

-- Cette peur, ce serait votre sauvegarde, au contraire... Et puis d'ailleurs, puisqu'il n'y a pas de danger...

-- Ma chère petite, il y a toujours du danger en pareille entreprise. Il y a ce grand danger: l'Inconnu!

De nouveau, elle appuya sa tête contre l'épaule de Guillaume.

Il se tut, n'en pouvant plus de trouble, d'émotion.

Tous bas, très simplement, elle dit:

-- C'est à cause du danger que je suis venue, Guillaume... si vous deviez mourir, j'aimerais mieux mourir avec vous.

Ses yeux se levèrent, fervents.

Et Guillaume ne sut plus les fuir... Ses yeux d'homme et de rêveur cédèrent à l'attirance tendre, éperdue des yeux d'enfant... Il ne vit plus que l'abîme délicieux de leurs prunelles d'où montait vers lui l'âme mystérieuse, chaste et hardie d'une femme...

Il dit seulement:

-- Nous vivrons, mon enfant chérie... Nous vivrons, ma précieuse petite passagère... Je vous emporte avec moi!

Elle sourit en le regardant, puis, sans un mot, lui tendit sa bouche.

VIII

Il l'enleva dans ses bras pour l'installer devant le siège du pilote. Il la tint un moment serrée étroitement contre sa poitrine. Puis il la déposa doucement sur le siège de bois, l'enveloppa dans son manteau de fourrure, boucla la ceinture et les courroies. Elle le regardait avec des yeux souriants où il y avait de la joie...

Il lui adressa quelques recommandations brèves, lui fit mettre ses lunettes d'automobile. Il grimpa lestement dans le fuselage et s'assit. La petite Phyl se retourna pour le regarder. Il lui tendit la main et leurs doigts, un moment, s'entrelacèrent.

...Quand, après quelques mètres de course rapide sur l'herbe rase du pré, la petite Phyl a vu le sol s'enfoncer à l'avant de l'appareil, elle a compris que l'oiseau prenait son vol et un subtil frisson l'a saisie... Puis, peu à peu, une paix confiante s'est faite en elle...

...Le monoplan volait à deux cents mètres au-dessus de la mer. La petite Phyl ne voit plus rien que le ciel et la mer... La mer est si vaste et si déserte qu'elle songe à la création du monde, aux temps mornes où Dieu n'avait pas encore séparé la terre d'avec les eaux... La petite princesse peut se croire au bord de l'infini...

Un moment, tout était si calme que, n'ayant à faire agir aucune commande, les grandes mains protectrices de Guillaume se sont posées sur les épaules de Phyllis... Phyllis a incliné la tête vers elles, et elle a appuyé sa bouche...

Ce fut un instant de douceur infinie...

...L'oiseau vole, plus rapide. Il monte, monte...

Soudain, la voix de Kerjean crie:

-- La Terre!

Et Phyllis a l'impression qu'il a crié: "La vie"!

Alors son coeur se fond et la petite Phyl se met à pleurer, parce qu'elle est heureuse... Après tout, les rêves de la princesse ont peut-être annoncé la vérité...

IX

L'oiseau s'est posé sur la grève.

Les grands bras tendres qui ont confié la petite Phyl aux ailes magiques de l'oiseau, l'ont entourée pour la reprendre...

Guillaume l'a questionnée fiévreusement. Elle a répondu seulement:

-- Je suis heureuse...

Et leurs yeux se sont souri...

Et maintenant, à travers les bois odorants, le long des pentes fleuries, Guillaume a pris la bien-aimée contre son coeur...

Ils s'embrassent éperdument, ivres de leur amour, ils se contemplent comme des êtres nouveaux, ils se taisent, ils parlent, ravis...

Et, doucement, passionnément, gardant encore sous ses paupières mi-closes l'extase du dernier baiser reçu, souriant déjà, les lèvres offertes au baiser qui va venir, elle dit de sa jolie voix pure:

-- Je t'aime... je t'adore, mon mari!...

_Juillet, 1911_.