Chapter 5
Des bourrasques, une véritable tempête de mer, avaient rendu la traversée du pas de Calais plus longue et plus difficile que de coutume.
Mes craintes, que, maintenant, je racontais en riant, amusèrent Guillaume.
Il a beaucoup admiré ma tunique... et peut-être un peu moi, puis, comme Anaïk reprenait sa tâche interrompue, il a ri.
-- Mais, ma pauvre vieille, cela n'ira jamais...
Et, repoussant doucement mon humble femme de chambre, très vite, très bien, ses doigts m'effleurant à peine, il a attaché la robe.
Ce n'était peut-être pas à cause de ce dîner inopportun que j'étais pâle.
...Nous arrivions les derniers. Le voyage de Guillaume nous excusa.
Mme de Mauve n'est certainement pas jolie, mais son long fourreau de velours est une oeuvre d'artiste.
A table j'étais assise ente deux messieurs, une jeune homme assez serin et un vieillard très spirituel... L'un et l'autre se sont montrés fort empressés...
La conversation générale, bientôt, a tout envahi. La conversation générale, chez les Mauriceau, c'est toujours une espèce de conférence... et le conférencier, c'est toujours M. de Mauve.
Fabrice de Mauve est un virtuose admirable, idées et mots étincellent, chatoient, se changent en or, dans l'illusion du moment qui passe... On est ébloui et charmé...
Guillaume ne partage aucune des idées de M. de Mauve, que ce soit en politique, en morale ou en littérature. Ces deux hommes ne sont pas de la même race. C'est le principe essentiel de leur être qui s'oppose.
Le dîner m'a semblé long... La soirée aussi.
Un moment, je me suis trouvée seule dans le petit salon et Fabrice de Mauve m'y a rejointe. Son visage émergea tout près du mien. Son visage blond, fin et comme un peu fripé déjà, ses yeux froids et enjôleurs, ses yeux clairs dont on ne sait jamais la pensée vraie, ses lèvres rouges, à la fois minces et charnues, pleines de grâce et inquiétantes comme une menace.
Alors, ce fut un mouvement plus fort que ma volonté, une sorte de répulsion, un instinct profond, me jeta de côté, loin de ce visage, de ces yeux, de cette bouche qui souriaient...
-- Oh! s'écria M. de Mauve, je vous ai fait peur...
-- Vous m'avez surprise, corrigeai-je; je ne vous avais pas entendu venir. Il y eut un silence. Je fis quelques pas pour m'éloigner. Il m'eût déplu que le beau Fabrice me prêtât un trouble, une crainte que, grâce à Dieu, je n'éprouvais pas...
-- Restez, dit-il... Je désirais si passionnément vous voir!... Vous êtes plus pâle, plus fine, plus mystérieuse qu'autrefois...
Un regard froid l'arrêta.
-- Mais, cher monsieur, vous êtes marié.
-- Ne raillez pas... Vous savez bien que j'ai fait un mariage de raison.
-- Non, je ne le savais pas.
-- Et... vous?
-- Moi?
-- Est-ce un mariage de raison que vous avez fait?
-- Moi?... Ah! mon Dieu, un mariage de raison m'eût autant déplu qu'une vie médiocre...
-- Alors, vous aimez votre mari?
-- J'aime mon mari... de tout mon coeur!
-- Etrange... étrange...
-- Etrange, quoi?
-- Que je n'aie jamais pressenti votre... affection pour Kerjean... Depuis quand l'aimez-vous... voyons?
-- Depuis... toujours.
-- Voilà qui est trop... beaucoup trop!
-- Monsieur de Mauve, Guillaume Kerjean est l'homme que j'estime, que j'admire... et que j'aime le plus au monde... Je l'ai aimé comme une enfant... Je suis une femme... et... je l'aime, voilà tout... je suis très heureuse avec lui... Et maintenant, laissez-moi retourner dans l'autre salon, je vous prie.
Sur ces mots, je l'ai laissé. Il avait son sourire d'ironie supérieure, mais je crois qu'il était un peu vexé... et moi... Oh! moi, je ne sais pas comment dire, j'étais étonné... j'avais comme une ivresse d'étonnement!
Il était près de minuit. Nous avons pris congé de nos hôtes.
Quand nous sous sommes retrouvés à la maison:
-- Guillaume, m'écriai-je, je n'aime plus cet homme... Je le sais, j'en suis sûre, maintenant.
Il m'a semblé que les yeux de Guillaume s'éclairaient. Je me suis sauvée.
IX
8 mars.
J'ai dormi plus tard que de coutume. Neuf heures tintaient quand j'ai ouvert les yeux.
Guillaume n'était pas sorti. Il avait reçu "un monsieur d'affaires" -- c'est le terme consacré par Anaïk.
Je tendais mon front.
-- Petite Phyl, un clerc de maître Baudin me quitte à l'instant... Mlle Arguin est morte.
J'eus un cri de pitié.
-- Pauvre Mlle Laure!
-- Une congestion cérébrale comme votre pauvre marraine.
Guillaume se tut un moment. Il était très pâle.
-- Mlle Arguin avait pris ses dispositions, dit-il enfin, avec une sorte de froideur... Elle a fait de vous sa légataire universelle.
Je comprenais à peine.
-- Maître Baudin était également chargé de vous transmettre, dès le décès de sa cliente, cette lettre écrite pour vous.
Je lus:
"Un jour, Guillaume Kerjean m'a dit: interrogez votre conscience sincèrement, impitoyablement, elle vous répondra que vous haïssez Phyllis Boisjoli...
"Guillaume Kerjean avait dit la vérité. La haine abritait mon coeur. Je le comprenais, je le sentais tout à coup avec une intensité singulière. C'était comme un brutal trait de feu qui foudroyait mon orgueil.
"Phyllis, je vous ai haïe de toutes les iniquités dont j'avais pâti, de toutes les déceptions, de toutes les rancoeurs que la vie avait laissées en moi... et, quand j'ai été riche, je me suis réjouie de vous voir dépouillée.
"Je rends grâce à Dieu qui a permis que mes yeux s'ouvrissent.
"Aujourd'hui, j'ai solennellement répudié les mauvais instincts de mon coeur en vous nommant ma légataire universelle..."
...Guillaume, à son tour, avait lu. Lentement, il replia la lettre et me la rendit.
J'eusse été incapable de dire de façon précise ce que j'éprouvais. Cet héritage inattendu ne me causait aucune joie. Cette richesse qu'on m'annonçait, je la sentais peser sur mes épaules, lourde et noire comme un vêtement de deuil.
Et brusquement, j'éclatai en sanglots.
...Guillaume a compris mon désir de rendre à Mlle Laure tous les devoirs. Pendant la cérémonie funèbre, alors même qu'il semblait occupé par d'autres soins, je sentais que toute sa pensée, tout son coeur était près de moi.
Il a été parfaitement bon... Mais pourquoi, par instants, semblait-il si sombre? Pourquoi cet air contraint?
Il n'est plus tout à fait le même.
16 mars.
J'ai dit:
-- Avez-vous parlé à maître Baudin de la rente viagère pour ma pauvre vieille Ribes?
-- Oui, c'est entendu.
-- Je suis contente... Les questions d'argent pour moi ne sont jamais simples... et mon plus grand désir est de m'en occuper jamais... Quelle chance d'être en puissance de mari!
-- Mais moi, je n'ai pas hérité.
-- Moi, c'est vous... Oh! Guillaume, si c'est fortune ma causé une vraie satisfaction, c'est quand j'ai pensé qu'au moins, je... que...
-- Que quoi?
-- Qu'au moins je ne vous coûterai plus rien... Vous avez été si bon, si généreux pour moi!
En parlant, j'ai compris que ce que je disais, dans un sentiment sincère, était maladroit.
Guillaume m'a regardé froidement.
-- Guillaume, je ne comprends pas... il semble que vous soyez fâché, contrarié de ce qui est arrivé... Alors, si vous le préfériez, je pourrais refuser tout cet argent... Je ne tiens pas être riche, si cela vous ennuie...
Guillaume s'est retourné vers moi. J'ai senti que ses lèvres tremblaient. Il a souri:
-- Non, mon enfant chérie... Vous êtes un peu saisie, un peu troublée... Bientôt, demain, il en sera tout autrement. Vous rentrerez dans la vie de luxe, d'élégance pour laquelle vous êtes née!... Vous êtes à l'abri du besoin, votre avenir se trouve assuré...
-- J'étais à l'abri du besoin...
-- Oui, certes, relativement, ma chère petite, mais que de choses vous manquaient!... Oh! je le sais, allez!... Je n'ai, moi, que mes appointements...
Je me mis à pleurer.
28 mars.
Il travaille beaucoup, il travaille trop... Il a l'air fatigué, presque malade.
Hier, on m'a téléphoné qu'il ne rentrerait pas dîner et resterait aux ateliers toute la nuit. Moi, je n'ai pas dormi deux heures...
Ce matin, je me suis élancée vers lui avec une véhémence involontaire.
-- Oh! Guillaume, ne recommencez pas cela...
-- Il m'était impossible de quitter... Ah! Phyllis, cette fois, je crois que j'ai trouvé... enfin, enfin!
J'ai eu un cri de joie.
...Pour la première fois, depuis que je suis l'héritière de Mlle Arguin, j'ai fait des projets... D'abord, revoir ma chère Peuplière, la retrouver accueillante et maternelle après l'avoir pleurée, y revivre les jours paisibles et simples que j'aimais... C'est une pensée qui m'est si douce que mon allégresse éclatait sur mes lèvres, dans mes yeux...
-- Guillaume, nous serons des châtelains très aimés... Nous ferons une quantité de choses très utiles et très bonnes dans la voisinage...
Je parlais, je parlais...
-- Oh! Guillaume, je voudrais qu'il fût possible de retrouver tous ces braves serviteurs de marraine... Je voudrais la maison rue d'Offémont telle qu'elle était... quand je l'habitais, quand vous y veniez...
-- Nous parlerons de tout cela un de ces jours, Phyllis... Il faudra bien en parler...
X
30 mars.
J'ai beaucoup de chagrin, mais je veux être brave. J'attendais si peu ce qui allait m'être dit! Pas un instant, je n'avais songé à _cela_...
Le feu était clair, l'atmosphère était douce, les violettes sentaient bon... Nous offrions l'apparence d'un couple tranquille, heureux... Et voici que Guillaume a dit:
-- Petite Phyl... Ma chère enfant, vous comprenez comme moi, n'est-ce pas... Le moment est venu d'examiner cette situation, nouvelle pour vous... et pour moi.
Je me suis rappelé que Guillaume avait paru peu désireux d'habiter l'hôtel de la rue d'Offémont...
Il a paru ému.
-- Ma petite Phyl, je voudrais... En ce moment, je pense aux caprices de la destinée. Qu'un mois de vie eût été accordé encore à Mme Davrançay, et votre marraine accomplissait son dessein de faire de vous son héritière, et... Moi, j'aurais été votre tuteur, peut-être... et peut-être aussi vous vous seriez mariée... et vous ne m'eussiez jamais dit: "Epousez-moi."
-- Non... j'aurais épousé Fabrice de Mauve.
Guillaume a tressailli:
-- Vous n'auriez pas épousé Fabrice de Mauve... Il me semble que... quelque chose... je ne sais quoi... eût empêché ce mariage révoltant!... Mais j'en reviens à la petite fille qui, confiante en son meilleur et unique ami, lui tint certain jour ce langage étrange: "Puisque je n'aimerai plus jamais personne, c'est très simple, épousez-moi!" Vous pensiez que, nullement tenté de se marier, le "Bon-géant" serait charmé d'acquérir ainsi une délicieuse petite soeur... Quant à vous, peu vous importait, puisque votre coeur était mort, d'unir votre existence à un homme que vous ne pourriez aimer d'amour. Et vous décidiez: "Nous serons heureux!"... Mon enfant chéri, tout ceci était enfantin, extravagant... Je vous l'ai déclaré naguère... Néanmoins, j'ai accepté ce rôle de "mari fraternel" que votre innocence m'offrait si gentiment. Vous étiez malheureuse, accablée par des difficultés trop lourdes pour vous, et je ne pouvais vous prêter mon appui sans... Maintenant, tout a changé... Cette fiction d'un mariage qui m'a permis de vous protéger de toute mon amitié, tant que ma protection était nécessaire, est devenue inutile...
-- Guillaume, que voulez-vous dire?
-- Je veux dire, mon enfant, que la possibilité de refaire votre vie vous est maintenant offerte, et je désire vous rendre votre liberté.
Il me semblait qu'un élément étrange glaçait mon coeur.
Un moment, le silence tomba sur nous. Puis, plus bas, d'une voix altérée, Guillaume parla:
-- Phyllis, ma chère enfant, me connaissant, n'attendiez-vous pas ce que je viens de vous dire?... Comment imaginiez-vous dans votre vie nouvelle une place pour moi... pour l'homme simple, peu fortuné, que je suis?... Que serais-je auprès de vous, dites-moi, rue d'Offémont ou à la Peuplière?... Je profiterais du luxe de la maison, des multiples avantages d'une grande fortune... Songez que je n'ai rien à moi... Ma petite! Comment ne l'avez-vous pas compris?
-- Guillaume, Guillaume, c'est de la démence... Vous présentez les choses avec un parti pris méchant et vous les déformez à plaisir... Vous n'êtes qu'un orgueilleux, voilà la vérité...
-- Oui... petite Phyl... il y a des situations qui amoindrissent un homme... si elles ne l'avilissent pas... Celle de mari pauvre d'une femme riche...
-- Ah! Guillaume... vous continuez à défigurer les faits les plus simples... Quand vous m'avez épousée, Guillaume, c'est moi qui étais pauvre... et combien plus pauvre que vous! Maintenant, nous sommes mariés; ce n'est pas moi qui hérite, c'est nous deux...
-- Vous n'êtes pas ma femme... Il n'y a entre nous qu'un lien fictif, dont la seule raison d'être était votre situation difficile... et qui par conséquent tombe d'elle-même.
Il a dit "vous n'êtes pas ma femme".
J'ai dit, et ma voix m'a fait peur:
-- C'est donc une chose très facile de divorcer?
Guillaume a tressailli, mais il s'est aussitôt ressaisi.
-- Ma pauvre petite, un mariage comme le nôtre est de ceux que l'Eglise annule...
Il s'interrompit. Sa voix était pleine d'angoisse.
-- Il est essentiel d'éviter que vous quittiez ma maison brusquement... Georges Patain veut suivre le circuit de France et désire que je l'accompagne... Nul ne s'étonnera de vous voir accepter pendant mon absence l'hospitalité d'une amie. Jacqueline serait heureuse de vous recevoir...
D'une voix lasse et pourtant précise, Guillaume m'entretint encore de ce que nous devrions faire pour que notre rupture ne fût connue qu'une fois consommée.
Quand il eut terminé:
-- Petite Phyl, vous ne saurez jamais combien il m'en a coûté de vous parler comme je viens de le faire... Toute fausse et difficile qu'elle me parût souvent, notre vie commune était douce... Mais, plus tard, ma petite, vous me remercierez sans doute d'avoir eu le courage de comprendre qu'une décision si pénible était sage...
J'ai couru à lui:
-- Guillaume, m'écriai-je, mon ami... mon grand ami tendre et fidèle...
Il me tenait pressée contre lui. Je ne voyais pas son visage.
-- Guillaume, dis-je encore, quand nous ne vivrons plus ensemble, nous nous verrons souvent... très souvent... Et nous pourrons encore être heureux...
Il baisa mon front, longuement, et, tout à coup, me repoussa:
-- Allez dormir, mon enfant... dit-il... Moi, il faut que je travaille.
Et, l'instant d'après, il sortait. Il va passer la nuit aux ateliers.
...Est-il possible que tout soit vrai, que je n'aie pas rêvé ces choses étranges?
Oh! Guillaume, n'avez-vous pas senti qu'en me rejetant hors de votre vie, après ces jours de douceur intime et profonde, vous me laissiez plus pauvre que vous ne m'aviez prise?
TROISIEME PARTIE
I
Jacqueline disait:
-- Je conçois vos scrupules, votre répugnance quant à cette fortune, mon ami... Je conçois aussi qu'une pareille situation vous paraisse fausse, impossible... et ne puisse durer... Tout cela est si inattendu... J'étais si certaine que vous étiez heureux... que votre mariage était le dénouement d'une très vieux, et très jeune, roman d'amour.
-- Il ne pouvait y avoir d'amour entre la petite Phyl et moi.
-- La petite Phyl!... Je me souviens, vous l'avez toujours nommée ainsi... Elle était encore une enfant, une toute petite chose frêle que, déjà, elle vous était chère... que déjà elle avait dans votre vie sa place à elle...
Guillaume sourit:
-- C'est vrai, dit-il. Je l'aimais quand elle était encore une enfant... Et quand elle a cessé de l'être, je m'en suis à peine avisé. J'ai continué de l'aimer avec la même sollicitude émerveillée... Je l'aimais d'une tendresse étrange où se fondaient toutes les nuances d'un sentiment profond et très pur... Elle était ma petite soeur, elle était ma petite camarade... Je l'appelais ma petite princesse... J'étais le bon géant qui devait pour elle vaincre les mauvais destins... Peut-être a-t-elle été aussi, qui sait, en ces temps très réalistes, ma petite fleur d'idéal, ma petite épouse de rêve?
-- Il lui appartenait encore d'être simplement, humainement, votre femme...
-- Comme vous arrangez les choses!... Notre mariage n'a été qu'une simple association...
Le regard de Mlle Albin n'avait pas quitté le visage rude, mâle, et cependant presque ingénu, de Guillaume.
-- Guillaume, êtes-vous sûr que Phyllis ne vous aime pas?
Guillaume se mit à rire.
-- Phyllis? Mais elle m'aime!... Elle m'aime d'une affection très chaude, très fidèle. Je suis son grand ami, son sauveur, son frère... Elle m'aime avec de charmants élans de tendresse, une grâce docile et enjôleuse d'enfant câlin, certain de son pouvoir... Si vous saviez! Un jour elle m'a reproché de ne jamais l'embrasser... Un frère embrasse bien sa soeur, n'est-ce pas?... Et depuis la mort de sa bonne marraine, personne ne l'embrassait plus, la pauvre petite!... Elle se jette à mon cou, elle se blottit contre moi... Chaque soir, quand je rentre, elle accourt à ma rencontre, joyeuse de me voir... Chaque matin, elle vient déjeuner avec moi, toute fraîche dans son peignoir blanc, ses beaux cheveux nattés... Elle me regarde vivre d'un air heureux... Et l'idée que, de cette intimité invraisemblable qui la laisse calme, paisible comme un petit enfant, je pourrais, moi, après tout, être troublé, ne lui a même pas passé par l'esprit...
-- Mon pauvre ami, n'est-ce pas vous qui aimez?
-- Moi!
Les lèvres de Kerjean se serrèrent un peu.
-- Non, je n'aime pas Phyllis... au moins comme vous l'entendez. Peut-être ai-je, pendant trop de jours, vécu, respiré près d'elle... dans un solitude trop évocatrice... En vérité, je crois qu'un saint même y eut un peu perdu la tête... Mais mon affection, très profonde, pour la chère petite amie, n'est pas de l'amour... Ma tâche fraternelle est finie... Vous veillerez sur Phyllis... Plus tard, elle aimera, elle se mariera... J'aurai conscience d'avoir fait pour ma petite Phyl tout le possible...
II
Trois semaines étaient déjà finies, et Phyllis n'avait pas fait de confidences à Jacqueline
Tous les deux ou trois jours, Phyllis recevait de Guillaume une carte ou une lettre assez brève à laquelle elle répondait fidèlement.
Quand lettre ou carte manquait à la date prévue, elle avouait: "J'ai toujours peur qu'il ne fasse une imprudence..."
-- Qu'en pensez-vous qu'il revienne, Jacqueline? Je m'ennuie de lui... Et puis, nous reprendrions notre bonne vie d'autrefois!...
Un jour, comme, en toute innocence, Jacqueline lui signalait, dans un journal quotidien, une jolie nouvelle de Fabrice de Mauve, Phyllis s'écria:
-- Vous savez, Jacqueline, il y a très longtemps, quand j'étais jeune, Fabrice de Mauve m'a fait la cour... et je l'ai aimé!
-- Non, je ne savais pas...
-- J'avais, dans mon deuil cruel, un tel besoin de protection, de tendresse... Il s'est retiré... Ce fut atroce!... Et cependant j'aimerais mieux mourir maintenant que d'être la femme de Fabrice de Mauve.
-- Parce que vous l'avez jugé...
-- Parce que je l'ai jugé, oui... et parce que je ne l'aime plus... Comme le coeur change!
-- Pas toujours, fit doucement Jacqueline.
-- Avant de connaître M. de mauve, j'avais un grand désir d'aimer... Mes yeux et mon coeur cherchaient vaguement leur héros... Et M. de Mauve est venu... Alors, j'ai cru que je l'aimais... J'ai aimé en lui un être que mon imagination avait, de toutes pièces, créé et auquel elle prêtait ces traits séduisants, cette grâce aristocratique, ce talent de poète... Mais ce n'était pas lui que j'aimais... J'étais une petite fille en ce temps-là, Guillaume avait raison. Je ne comprenais pas... Il y a beaucoup de choses que j'ai comprises depuis...
Si mince dans sa robe blanche, les cheveux fins et blonds, le teint transparent, elle avait l'air d'une fillette. Et cependant, peut-être ce coeur si tendre, si doux, et qu'on croyait frivole et puéril, ce gentil coeur d'enfant, de princesse ou de fée... battait comme un coeur de femme.
III
Le Circuit de France bouclé, pour la gloire de la maison Patain, Kerjean fit seul un voyage dont Phyllis ignora la raison précise. Elle resta dix jours sans recevoir le moindre message.
Enfin, un mot arriva. Guillaume était de retour depuis plusieurs jours déjà; il travaillait comme un forcené. Il renonçait pour l'instant à venir voir Phyllis rue de Lisbonne et la priait instamment de ne point se montrer rue Boursault. La manière d'agir de ces jeunes gens qui, tous les deux à Paris, continuaient de vivre séparés, paraîtrait étrange.
Il ajoutait: "Je serais heureux d'avoir de vos nouvelles, petite Phyl, j'ai besoin d'entendre parler de vous. Jacqueline...".
Phyllis s'écria:
-- Votre visite à Guillaume me fera plaisir. Je serai un peu mieux renseignée. Il me tient à l'écart de sa vie...
...Anaïk avait fait entrer Mlle Albin dans le salon. Guillaume vint presque aussitôt, avec une sorte de hâte. Un léger pansement barrait le front. Il prévint la question:
-- Oh! rien du tout... J'ai cassé du bois... pour la première fois de ma vie... L'accident est tout à fait étranger à mon nouvel engin, heureusement!... Dites-moi vite... Phyllis?
Jacqueline parla de Phyllis. Phyllis était bien portante, et, comme de coutume, affectueuse, gentille... Elle s'était beaucoup intéressée au circuit... Elle s'était un peu fâchée en apprenant qu'il ne viendrait pas la voir...
Guillaume paraissait déçu. Il se tut un moment. Puis il s'anima:
-- Oh! je vis dans l'ivresse de la réussite!... Et ce moteur extraordinaire, ce moteur puissant, capable d'affronter tous les temps, de résister à toutes les rafales, de permettre toutes les altitudes et toutes les vitesses, je l'ai trouvé... Patain exulte! Mais maintenant, il faut qu'avec son moteur, quelque chose soit fait qui ait l'air d'une prouesse...
-- Et que ferez-vous?
-- Rien de très difficile... Nice-Ajaccio avec un passager... 250 kilomètres en deux heures... sans bateau... Voyez-vous un bateau qui nous suivrait à 125 à l'heure!...
Kerjean regarda fixement la jeune femme.
-- Jacqueline, s'écria-t-il, n'allez pas parler de ces futurs exploits à ma petite Phyl, au moins!... Pauvre mignonne!... Elle avait toujours peur qu'un accident ne m'arrivât...
Guillaume se tut, puis soudain, avec un grand effort et d'une voix changée, il demanda:
-- Est-ce que vous croyez qu'elle a du chagrin?
-- Je ne sais. Elle accepte sans révolte, ce qu'elle juge nécessaire... tout en regrettant vivement, je crois, cette vie à deux, cette vie fraternelle qui lui était douce... Un moment, il rêva, puis il dit:
-- Ce mariage fut une aberration... Phyllis ne pouvait être heureuse avec moi...
-- Mon cher Guillaume, je le vois bien, vous souffrez... mais alors, pourquoi?
Il haussa les épaules.
-- Est-ce que je pouvais accepter cette fortune... moi?... il y a là une question d'orgueil, de dignité qui ne se discute même pas... Pauvre petite Phyl, elle a du chagrin aussi maintenant... Jacqueline, il y a des heures où je ne sais plus très bien où est la vérité...
Guillaume prit la main de la jeune femme:
-- Au revoir, mon amie... et, rappelez-vous que Phyllis doit tout ignorer.
...Phyllis l'attendait, questionneuse:
-- Vite, vite, racontez, Jacqueline.
Guillaume avait beaucoup parlé de Phyllis. Il travaillait beaucoup. Sa découverte donnait des résultats inespérés.
Que pouvait-elle raconter d'autre, puisqu'elle ne devait rien dire de l'essai projeté.
-- Comme vous répondez drôlement, Jacqueline! murmura Phyllis... Il n'est pas malade?...
-- Il va bien, mais il a eu un petit accident.
Un cri éclata:
-- Il est blessé!
-- Mais non, pas blessé... une simple coupure au front... presque rien, je n'aurais pas dû vous le dire...
Phyllis était blême et voulait aller près de Guillaume, ce soir, tout de suite...
Un peu calmée, elle écrivit:
"Mon grand ami. Je serai demain matin à neuf heures au Parc Monceau... Venez m'y trouver... Je veux vous voir... Si je ne vous vois pas, je ferai une sottise.
"Très affectueusement,
"Votre petite Phyl."
IV
Avant neuf heures, Kerjean faisait les cent pas dans l'avenue Velasquez. Sans être aperçu lui-même, il la vit descendre de son automobile.