La passagère

Chapter 4

Chapter 43,850 wordsPublic domain

"Il y a douze heures à peine, j'étais satisfait de mon sort, j'avais une vie libre, laborieuse, un logis dont j'aimais le silence et la tranquillité, des habitudes calmes qui m'étaient précieuses. Je faisais de grands projets glorieux... Et parce qu'une petite fille qui ne m'est rien, que je n'aime certainement pas d'amour... et que j'aime bien plus, en vérité, je ne sais pourquoi, que si je l'aimais d'amour; parce qu'une petite fille désolée a imaginé pour elle et pour moi un plan de vie comme si elle eût inventé un jeu; parce qu'elle m'a parlé de sa gentille manière douce et résignée de princesse qui se souvient encore d'avoir fait des heureux rien qu'en souriant; parce que, muette sous l'insulte, elle s'est, de toute sa faiblesse, confiée, abandonnée à moi; parce que, dans sa robe candide, elle semblait vraiment une enfant; parce qu'elle m'est apparue, alors, si fragile, si pure, si désarmée que l'en ai frémi; parce qu'un élan de tout mon coeur a bousculé toute ma volonté, toute ma raison, je viens de commettre une grande folie, une incommensurable imprudence, je viens de me précipiter dans une aventure absurde et sans issue!

Cependant, de sa voix douce, avec cet accent délicat qui semblait changer les paroles en perles comme celles qui, dans le conte de fées, tombent des lèvres de la belle princesse, la petite Phyl répétait:

-- Nous serons heureux, Bon-géant... L'amitié, c'est la plus belle et la meilleure des choses... Nous nous moquerons bien de l'amour!

DEUXIEME PARTIE

JOURNAL DE PHYLLIS

I

Bruges, 10 décembre 191...

Aller à Bruges, voir Bruges, c'était mon souhait ardent! Pourquoi? Je n'ai point à le confesser ici... Un mystérieux sortilège m'y attirait... Et voici: depuis deux heures, je suis à Bruges!

Il me semble que je rêve, il me semble que c'est une ombre qui va me guider à travers les vénérables petites rues, le long des eaux calmes et tristes.

Je suis à Bruges! N'est-il pas singulier que, dans mon existence tout à coup dévastée par la disparition de ma bien-aimée marraine, puis par un autre deuil que mon coeur ne quittera plus, de chers désirs se trouvent encore satisfaits, d'humbles petites joies fleurissent... Et que je sache encore en être contente!

Kerjean m'a dit: "Vous plairait-il de quitter Paris pour une huitaine? Patain m'offrait quelques jours de congé, à l'occasion de mon mariage... Je n'ai pas osé refuser... Nous irons où vous voudrez..."

J'ai battu des mains et j'ai répliqué:

-- Quel bonheur! Nous irons à Bruges!

Kerjean a paru contrarié.

-- A Bruges? Ce n'est guère la saison. Ne vous semblerait-il pas plus agréable de lézarder au soleil de quelque plage bleue, Cap-Martin ou San-Remo?

-- Le soleil m'énerve et je déteste le bleu... Bruges est l'unique lieu du monde où je me soucie d'aller.

Il a dit simplement:

-- Ah!

Et il n'a pas demandé pourquoi. Il n'a vu là qu'une toquade de la petite princesse... Je suis toujours la petite princesse pour Kerjean...

Avant-hier, quand on nous a mariés dans la petite chapelle du couvent, j'étais triste, très triste... Je pensais à ma chère marraine, je pensais à l'homme que, tant de fois, mes rêves m'avaient montré agenouillé à mes côtés sous la bénédiction du prêtre... Je pensais à tout "ce qui aurait pu être..." et ne serait jamais.

Et je me disais: "Puisque j'ai renoncé à l'amour, puisque mon roman est fini... à quel être plus sûr, plus fidèle, plus noble eussé-je pu confier ma vie?"

Un moment, comme nous étions debout, j'ai levé les yeux vers Kerjean, si grand près de moi. Il était pâle. Rien de sa pensée ne transparaissait sur ses traits un peu raidis. Mais je devinais. Il disait à Dieu: "Mon Dieu, aidez-moi, dans la tâche que j'accepte sincèrement, bien que je la juge folle...Bénissez ma précieuse petite Phyl, ma petite soeur choisie... Faites qu'elle soit heureuse, quand même... Je serai pour cette enfant l'ami fidèle, le frère dont elle a besoin; je la conduirai par la main, je la garderai du mal... Je prends la responsabilité de sa vie."

Et voilà, c'est une petite princesse qui est partie pour Bruxelles.

Nous avons dîné dans le wagon-restaurant. C'est si follement amusant!

L'hôtel où nous sommes descendus, à Bruxelles, donne sur le parc, dans la partie haute de la ville.

J'ai dormi comme une marmotte toute la nuit et presque toute la matinée. Aussitôt prête, j'ai frappé à la porte de Kerjean. Il m'a demandé de mes nouvelles.

-- Je vais très bien, je me sens heureuse de vivre... Comme tout est amusant! Ce matin, en m'éveillant, je me suis tout à coup rappelé que nous sommes mariés... et je me suis mis à rire toute seule.... Et vous, Kerjean?

-- Je ris moins facilement que vous....

Puis, après une petite pause, il a ajouté:

-- Vous feriez mieux de ne plus m'appeler par mon nom de famille...

L'idée m'égaya.

-- Tiens! c'est vrai!... Kerjean, c'est votre nom de famille!... Comment voulez-vous que vous appelle?

-- Mais, par mon nom de baptême... Guillaume.

-- C'est vrai!... ai-je dit encore. Guillaume le Taciturne! Mais cela me paraîtra si drôle de vous appeler Guillaume... Vous ne me gronderez pas si je me trompe?...

Il a dit: "Enjôleuse!"

-- Et vous m'aimerez autant qu'autrefois?

Tout à coup, je n'avais plus envie de rire. J'ai dit:

-- Kerjean, il faut m'aimer beaucoup...

II

Bruges, 11 décembre.

On! C'est trop désastreux! Je n'aurai jamais le courage d'écrire...

Si j'écris, ce n'est pas pour noter les impressions que j'attendais de Bruges, que j'y venais chercher, l'esprit et le coeur hantés de doux récits...

Il pleut!... Une pluie implacable qui tombait déjà ce matin au moment où j'ai ouvert les yeux, qui tombe encore ce soir, tandis que je veille dans le silence endormi... Mon désespoir a été si violent que Kerjean m'a trouvée effondrées dans un fauteuil avec un visage de carême.

Ma première vision ma première sensation de Bruges était à l'avance déflorée... Oh! que c'était triste!

Il a essayé de me consoler. Mais on dirait, je ne sais pourquoi, que cette pluie lui déplaît moins qu'à moi...

Nous avons passé dans le hall de l'hôtel -- car je n'ai pas voulu sortir -- une soirée assommante.

Moi, je me distrayais de temps à autre, en observant du coin de l'oeil un jeune couple arrivé à Bruges en même temps que Kerjean et moi... De nouveaux mariés, ils se parlent bas, ils se regardent d'un air bête, on croit tout le temps qu'ils vont s'embrasser...

La jeune femme est ravissante, brune, un teint blanc très pur et le plus fin, le plus délicat profil... un camée antique...

Je me demande si Kerjean me trouve aussi jolie que cette jeune femme brune?

III

Bruges, 12 décembre.

Visité l'hôpital Saint-Jean, beau, grave, recueilli.

Kerjean m'a conduite devant le grand rétable du "Mariage mystique". Moi, assise sur la longue banquette, lui debout derrière moi, nous avons contemplé. Kerjean jouissait de mon ravissement.

Quand mon grand ami regarde une chose belle, il a des yeux bleus qui s'éclairent et dont la douceur charmée rit...

Au sortir de l'hôpital Saint-Jean, j'ai voulu me promener à pied. Nous avons ouvert nos parapluies...

Dans une vieille rue paisible et délabrée, avec ses petites maisons jaunes, toutes pareilles, ses murs bas, ses étroits pignons... une angoisse indéfinissable m'oppressa. J'ai pris le bras de Kerjean.

-- Guillaume, ai-je murmuré (je m'étudie à prononcer "Guillaume"), Guillaume, Bruges m'ennuie... Voulez-vous que nous retournions à Paris?

Dans le train

Quelques notes griffonnées pour clore ce journal.

Promenade matinale. Nous suivons des rues aux noms évocateurs. Nous pénétrons dans la rue Cour-de-Gand à la recherche de vieilles maisons intéressantes. Et voilà que, soudain, nous nous trouvons devant celle qui porte -- indûment, paraît-il -- le nom de "Maison de Memling".

-- Oh! ai-je dit, quelle belle vieille chose! J'aurais regretté de ne pas voir cette maison...

Mais cette réplique est arrivée sur moi, vite, comme si elle s'échappait:

-- Elle est historique... Fabrice de mauve y a fait des achats...

-- Comment le savez-vous?

-- Vous me l'avez dit vous-même, à Vichy, en me racontant que de Mauve vous avait beaucoup parlé de Bruges... et que votre rêve était d'y aller un jour... -- Vous avez bonne mémoire... ai-je murmuré.

C'était méchant de m'avoir parlé de Fabrice de Mauve!... Kerjean l'a compris. Il s'est approché de moi doucement et a passé son bras sous le mien.

...Je n'aime plus Bruges... Oh! Fabrice, pourquoi me l'aviez-vous fait aimer?

Le train court dans la nuit. Depuis qu'installés en tête à tête dans un wagon où la complaisance rémunérée du chef de train nous défend des intrus, nous roulons vers Paris, je retrouve mon grand ami Kerjean. Il a son bon visage souriant... du temps où il n'était pas encore Guillaume.

Adieu! Bruges... sans regrets!

IV

Paris, 31 décembre.

Dans la chambre bretonne qui, avant d'être la mienne, fut celle d'une autre Mme Kerjean, je me suis assise à ma table devant le petit cahier délaissé depuis Bruges... Et j'écris...

Depuis quinze jours, je suis de retour à Paris, et la chère vieille maison de la rue Boursault est ma demeure... J'y suis à l'abri du monde qui s'agite, sous la protection tendre et forte de Guillaume Kerjean, mon ami, mon frère... aussi heureuse, je pense, que peut l'être une femme qui a renoncé au bonheur.

Le surlendemain de notre arrivée, Guillaume (je commence à m'habituer à dire Guillaume) m'a déclaré que nous devions avoir une conversation d'affaires... J'ai ouvert de grand yeux.

-- Petite Phyl, a repris mon ami, vous voici maîtresse de maison... ministre des finances...

Il parlait doucement, gentiment, gardant entre ses doigts, par distraction, quatre ou cinq billets de banque qu'il venait de prendre au fond d'un tiroir...

En vérité, je me sens impuissante à exprimer ce que j'ai ressenti.

Oui, j'avais oublié qu'on ne mange pas, qu'on ne s'habille pas sans argent! Je n'avais pas pensé, moi qui souhaitais de lui être douce, d'apporter de la joie, de la gaieté dans sa maison, je n'avais pas pensé que j'allais être une charge très lourde... Son argent, durement gagné, je le lui prenais!

Ces petits billets bleus qui frémissaient dans la longue main adroite et que, tout à coup, je regardais avec respect...

La révélation fut brusque, foudroyante... Et je me vis si coupable que, tout à coup, sans un mot, tandis que Guillaume continuait une phrase que je n'entendais plus, je fondis en larmes...

Mon vieux Kerjean fut saisi. Il m'interrogea anxieusement. Je sanglotais toujours sans répondre.

Quand j'eus dit tant bien que mal mon souci, mon remords, Guillaume se mit à rire.

-- Oh! Kerjean, m'écriai-je.

Il souriait:

-- Alors, c'est fini de pleurer?

Je ne crois pas que, s'il avait une petite soeur, il l'aimerait plus tendrement que moi.

Paris, 2 janvier.

Pressée d'offrir mon présent d'étrennes, -- une précieuse petite médaille florentine qui me venait de mon père, -- je suis entrée dans la salle à manger.

-- C'est moi, Guillaume, bonjour, -- et surtout bonne année!

Des remerciements d'abord... Cette petite table Empire que j'avais admirée chez un antiquaire... Quelle jolie surprise!

Guillaume, à votre tour d'être surpris et d'être content...

Comme il semble touché...

-- Petite Phyl... Mais cette médaille est une chose très belle!... Et vous y teniez...

-- Mais c'est parce que ma médaille était belle et parce que j'y tenais, ami, quelle m'a paru digne de vous..

-- Oh! petite fée que vous êtes!...

-- Et maintenant, m'écrié-je, dites-moi que vous me... que vous nous souhaitez une bonne année.

Un peu de mélancolie a passé dans les yeux qui me regardaient.

-- Notre avenir... Je ne le vois pas du tout, notre avenir, ma petite...

Il s'est tu.

Il y avait une chose que j'hésitais à dire et, soudain, presque malgré moi, je l'ai dite:

-- Guillaume, pourquoi ne m'embrassez-vous jamais? Un frère embrasse sa soeur... Et c'est le jour de l'an...

Brusquement, mes larmes m'étaient montées au bord des paupières.

Il a saisi ma tête entre ses deux grandes mains, et il a baisé mes yeux très tendrement, puis, un tout petit moment, il m'a regardée sans rien dire...

V

17 janvier.

Guillaume est arrivé au salon où je brodais, installée devant ma table à ouvrage. Un grand feu crépitait. Mes fleurs, des violettes aujourd'hui, rien que des violettes, embaumaient. Dehors la bise d'hiver soufflait.

En entrant, Guillaume s'est écrié:

-- Qu'il fait bon!

Il s'était assis près du feu. J'étais debout devant lui. Il a pris mes mains pour y appuyer son front, puis il a dit, comme malgré lui:

-- Je rentrais découragé...

-- Découragé, vous, Guillaume!

Il souriait de ma stupéfaction.

-- Croyez-vous que je n'aie pas, comme d'autres, mes heures mauvaises?... Il y a des jours où je vois clair... c'est comme une petite lueur que j'aperçois, qui me guide... Je la suis... elle m'entraîne, je me crois au but. Hélas, brusquement, je dois constater que tout est à recommencer... Je recommence... Parfois, j'en ai la tête un peu cassée... Alors, je ne l'avoue pas, mais je n'ai plus aucune confiance dans le résultat final...

-- Mais _moi_, j'ai confiance en vous.

Je m'étais agenouillée près de son fauteuil...

-- Oh! petite princesse! s'est-il écrié. Vous à mes genoux! ce sont les rôles renversés!

D'un bond joyeux, je m'étais remise sur mes pieds.

Il a secoué la tête en souriant.

-- Maintenant, je vais travailler.

Guillaume reprenait confiance. Son visage resplendissait d'intelligence et de foi...

-- Guillaume, chercher comme vous, c'est avoir déjà trouvé!

Il a soupiré.

-- Vous vaincrez toutes les difficultés, affirmai-je...

Il souriait, réconforté.

-- Est-ce que vous ne pensez pas qu'un jour, je pourrais vous aider?

-- Ma mignonne...

-- Vous vous méfiez de mes capacités?... Vous rappelez-vous... vous me faisiez mes problèmes d'arithmétique pendant que je me reposais, couchée devant le feu, sur la grande peau d'ours blanc...

-- Oui, dit Kerjean... Vous aviez la poser et le sourire d'un petit sphinx...

-- Il était doux et précieux pour une petite princesse ignorante d'avoir un grand esclave très savant! Allez travailler, mon ami, je ne vous dérangerai pas...

-- Il me semble que, de nouveau, la petite lueur va briller dans les ténèbres.

Je me suis sentie très fière.

18 janvier.

Roger Lecoulteux est venu vers sept heures pour demander je ne sais quel renseignement à Guillaume, et, comme la "fortune du pot" ne l'effrayait pas, il a dîné avec nous.

C'est la première fois que nous avions un convive. Je jouais avec aisance et plaisir mon rôle de maîtresse de maison.

Avec un à-propos admirable et des coups d'oeil malins jetés vers Guillaume impassible, Lecoulteux m'a redit qu'il avait appris sans étonnement mon mariage.

-- J'avais deviné, moi, et depuis longtemps... Je ne lui avait pas caché ma pensée, à ce diable de Kerjean: "Vous, vous épouserez Phyllis Boisjoli!..."

-- Lecoulteux, vous brodez, objecta Guillaume.

-- Je l'entends encore me répondre: "La petite Phyl?... Mais c'est une enfant, cher ami, je l'ai vue naître!"

J'étais un peu agacée. Guillaume aussi... Trouvant la gaffe insuffisante, il parla du ménage Fabrice de Mauve! Epatant, épatant!... On les rencontrait ensemble partout!... Je suis devenue rouge, puis pâle... Guillaume est resté indéchiffrable.

L'aimable garçon nous a quittés en nous promettant de revenir.

Pourquoi Guillaume dit-il toujours qu'il m'a vue naître... et que je suis une enfant!

20 janvier.

Nous causons beaucoup, à propos de toutes choses. Si Guillaume prétend qu'il ne me comprend plus toujours aussi bien qu'autrefois, moi, je pourrais répondre qu'auprès de lui, j'éprouve l'impression contraire. Il me semble comprendre Guillaume beaucoup mieux, beaucoup plus complètement qu'autrefois... Oh! ce n'est pas, en ce cas, que le livre soit devenu plus facile à lire, c'est plutôt qu'aux anciens jours, insouciante et distraite, je n'y jetais les yeux qu'avec négligence, en passant... mes yeux égoïstes et futiles de petite princesse...

22 janvier.

J'ai fait une apparition chez les Mauriceau... Mais j'ai évité le "jour" de madame, ne voulant à aucun prix _penser_ à Fabrice de Mauve...

J'ai rempli également mes devoirs de politesse auprès de Mlle Arguin, que j'ai manquée; de Mme Patain qui avait vingt personnes autour d'elle et avec qui je n'ai pas échangé dix mots. Je lui ai parlé de "mon mari". De prononcer ces deux mots "mon mari" me paraît très drôle... Jamais je n'appelle Guillaume "mon mari", ni quand je m'adresse à lui ni quand je pense à lui.

Je songe au couple amoureux de Bruges, et je me préoccupe de jouer congrûment mon rôle d'heureuse jeune mariée...

Et, soudain, je constate que l'amitié -- une certaine amitié -- est une bien belle chose, puisqu'elle peut ainsi parler, sans le savoir, le même langage que l'amour.

VI

Paris, 25 janvier.

Guillaume voulait m'emmener à Issy-les-Moulineaux pour voir avec lui un départ d'aéroplanes. J'ai refusé. Ah! Dieu, je mourrais de peur!

Guillaume paraissait confondu.

-- Mais pourquoi? Quand je vous parle de ces choses...

-- Quand vous m'en parlez, c'est différent... Je retourne au temps du Bon-géant, des contes... tout est possible, facile... Mais si je voyais de vrais aéroplanes, je me ferais une idée plus réelle, plus terrible des dangers que vous courez à chaque moment... et je ne vivrais plus.

Je m'étais jetée dans ses bras comme on se réfugie... Il me regarda un moment en souriant, un peu, très peu, et d'un drôle d'air comme s'il était ému, et ne voulait pas qu'on s'avisât de son émotion.

20 février.

Mlle Jacqueline Albin arrive à Paris et projette d'y passer quelques mois. Guillaume est allé la recevoir à la gare.

Si le retour de Mlle Aubin s'était annoncé trois mois plus tôt, je ne serais pas la femme de Guillaume.

Je me demande si Guillaume regrette de m'avoir épousée? Cette question à laquelle, naguère, je ne songeais même pas, me passe par l'esprit, sans cesse maintenant...

23 février.

Mlle Albin a trente-deux ans. Elle est encore très jolie, quoiqu'un peu trop forte à mon goût.

Elle m'a embrassée tout de suite, puis elle m'a regardée attentivement, en disant comme Guillaume:

-- Mon Dieu, quelle enfant vous êtes!

Elle est très intelligente, très instruite. Elle a parlé de ses voyages avec Guillaume. Et j'ai constaté qu'elle comprenait beaucoup mieux que moi ce que Guillaume lui disait de ses recherches aéronautiques et des résultats déjà obtenus.

J'aimais à suivre leur causerie. Cependant mon plaisir se mêlait d'un peu de peine, parce qu'en les écoutant, je concevais plus nettement toute la distance qui sépare d'un homme comme Guillaume la petite fille frivole, rieuse et insignifiante que je suis.

VII

Ce matin, au premier courrier, une lettre est venue de Mme Mauriceau qui nous invite à dîner pour jeudi prochain avec les de Mauve et quelques amis. Elle désire réunir chez elle "les deux nouveaux ménages de la saison"...

J'ai senti que mes joues s'empourpraient.

-- Non... cela non!... J'écrirai que je ne sors pas, que je suis en deuil...

-- Vous ne pouvez vous autoriser de votre deuil pour refuser; il s'agit d'un dîner intime...

-- Eh bien... Je trouverai un prétexte... Je ne veux pas aller à ce dîner... je ne pourrais pas supporter...

--Phyllis... vous avez peur... peur de rencontrer Fabrice de Mauve...

Guillaume était pâle, et il avait l'air dur tout à coup.

J'ai murmuré:

-- C'est affreusement méchant à vous de dire cela. Il est pourtant bien facile de comprendre que de revoir M. de Mauve ne peut être que pénible pour moi... -- Il me sera parfaitement désagréable à moi aussi de me retrouver -- dans un salon où je serai tenu de me montrer courtois -- en face de ce cabotin de l'art et de l'amour que j'ai toujours méprisé... et que je déteste maintenant au delà de tout ce qu'il vous est possible d'imaginer!... Mais je dois à votre dignité et à la mienne de vous conduire à ce dîner... vous me devez d'y aller, Phyllis...

J'étais ennuyée, triste... A quoi bon réveiller cette vieille histoire? Je désire l'oublier... Bruges a été ma dernière fidélité à ce passé qui m'a meurtrie... J'en suis revenue déçue et un peu confuse, un peu honteuse des secrètes pensées qui m'y avaient conduite...

Mais qu'éprouverai-je, quand je me retrouverai près de lui?...

Si je l'ai aimé, c'est qu'il m'était apparu comme le héros de mes rêves romanesques; je lui savais gré d'être avec tant d'élégance et d'esprit, ambitieux, sceptique et impertinent. Sa beauté fine et virile de grand seigneur très moderne, la séduction de son regard, de sa voix, de ses paroles, m'avait conquise. Qu'il eût été très aimé, qu'on eût beaucoup souffert pour lui et à cause de lui, ne me déplaisait pas. Il n'était pas jusqu'à son évident mépris de l'amour et des femmes qui ne me semblât mériter la plus tendre indulgence, quand je pensais en triompher.

Oui, qu'éprouverais-je en revoyant l'homme qui m'a blessée, désillusionnée, humiliée?...

Je souffrirai... Si j'allais aussi regretter... Si j'allais me sentir faible et malheureuse, pleurer... Si j'allais être jalouse de la femme que Fabrice m'a préférée?...

Guillaume a raison. J'ai peur...

Même jour, dans la soirée.

Comme il ne devait pas retourner à Levallois dans la journée, à cause de son départ pour Douai puis ensuite l'Angleterre, Guillaume est rentré à la maison pour le déjeuner.

-- Comme c'est ennuyeux que vous partiez, Guillaume! Je vais trouver les journées bien longues et les soirées interminables!

-- Jacqueline m'a promis de vous tenir compagnie... Je serais heureux qu'elle devînt votre amie.

-- Elle le deviendra certainement... Mais Jacqueline, ce n'est pas vous, mon grand ami!

Et soudain un désir fou me vint de dire:

-- Emmenez-moi, Guillaume, emmenez-moi avec vous?

Mais je n'ai pas osé... Ces quelques jours de solitude, de liberté lui agréent peut-être?

Guillaume m'a serré la main.

D'un petit mouvement absolument irraisonné, je l'avais déjà retenu.

-- Guillaume, ai-je dit, vous avez été si bon!

Je souriais très gentiment en lui tendant mon visage. Alors très vite, il a pris ma tête entre ses deux mains, comme au jour de l'an... mais ce fut un autre baiser.

Ses lèvres sont douces et violentes...

5 mars.

Chaque jour, j'adresse à mon ami une lettre où je lui raconte toute ma vie quotidienne. Les messages que je reçois sont plus brefs, mais aussi réguliers.

Il me semble que Guillaume est parti depuis un an... au moins!

Je le lui ai écrit. Et sa lettre de ce matin était encore meilleure que toutes les autres. "Ma petite Phyl chérie, vous me dites que vous pensez beaucoup à moi... Je pourrais vous dire, moi, que, sauf dans les moments où je m'occupe d'affaires -- et encore! -- il ne se passe pas une minute sans que je pense à vous... Hier, je vous avais écrit une grande lettre, que j'ai détruite... parce que certaines paroles... parce que, de loin, on n'est pas toujours compris... Ah! quel désir j'avais de vous emmener..."

VIII

8 mars, dans la nuit.

Je ne puis dormir... Je crois que j'ai de la fièvre... C'est cette soirée chez les Mauriceau...

A deux heures, comme j'étais lasse de me retourner dans mon lit, je me suis levée... et j'écris pour tuer mon énervement.

Quelle absurde journée!...

Tout l'après-midi, j'ai attendu Guillaume, en retard sur l'heure que sa lettre avait annoncée... Et naturellement, au lieu de me dire que les paquebots et même les trains ne pratiquent pas la politesse des rois, je me suis figuré les choses les plus extravagantes... qu'il s'était perdu dans les brouillards de la mer du Nord.

Je me suis décidée à m'habiller. La pauvre Anaïk s'effarait devant les agrafes de ma nouvelle robe et ses mains faisaient crisser la soie sans que la besogne avançât.

J'ai entendu un bruit de clé... on a frappé à ma porte... et j'ai été si contente, si soulagée que je n'ai même pas pensé que ma chambre était en désordre, et que ma robe n'étais pas attachée. J'ai crié: "Entrez!" Et j'ai sauté au cou de Guillaume!