Chapter 3
-- Mon pauvre Kerjean, il faut pourtant que je trouve une autre situation... Mlle Laure m'a parlé d'une dame, une de ses amies de pension, la veuve d'un notaire de province, qui cherche pour ses deux grandes filles une demoiselle de compagnie...
-- Ah! fit Kerjean, le visage soucieux, si Jacqueline Albin... Vous avez connu Jacqueline..."
-- Je l'ai vue quand j'étais petite, mais je me souviens d'elle
-- Depuis la mort de son père, elle voyage... Elle vous eût prise auprès d'elle. Vous auriez été sa demoiselle de compagnie, sa lectrice, que sais-je?... et elle vous aurait aimée comme une soeur...
Phyllis soupira.
-- Quel dommage! Une amie de vous, Kerjean...
La petite pendule d'or commençait à sonner six heures.
-- Oh! dit la jeune fille, que c'est joli... Je n'étais jamais venue chez vous, Kerjean, mais je me représentais votre salon tel que je le vois... L'ensemble est un peu "vieux garçon" vous savez... Mais tout y est beau, simple, solide... net et franc...
-- En vérité, je crois n'avoir pas même une tasse de thé à vous offrir... Ah! mais aimez-vous le sirop de framboise? Anaïk en fait d'excellent et qui embaume.
Ce savant inventeur disait ainsi parfois des choses très simples avec un contentement puéril qui riait dans sa voix grave.
Le sirop de framboise, l'eau toute fraîche qui embuait le verre, les petites galettes bretonnes -- gloire d'Anaïk -- furent servis dans le salon, sur le guéridon empire, et Kerjean vit dans les yeux de Phyllis la même petite clarté de plaisir qu'au Nouveau Parc de Vichy, quand elle goûtait avec des tartines et de la crème.
Quelques jours après, Kerjean reçut une lettre de Phyllis. La veuve du notaire de province, Mme Chardon-Pluche, avait commencé par déclarer que Mlle Boisjoli paraissait "aussi jeune que ses filles" et était affligée d'un physique tout à fait impropre au rôle de chaperon. Mais Mme Chardon-Pluche ne savait plus rien refuser à son admirable amie Laure. L'accord avait été conclu.
Kerjean revoyait Phyllis, mince, souple, harmonieuse, des roses à la main, la magnificence de ses cheveux blonds, l'éblouissante pureté de son teint rose. C'était bien une jeune fille dans tout l'innocence en même temps que dans toute la grâce de sa délicieuse juvénilité... Mais qui donc garderait une pareille institutrice?
Pour la centième fois, il se demandait: "Que puis-je faire? Si j'avais un ami dans la gêne, je lui dirais: "Venez chez moi..." mais une femme, une jeune fille... que puis-je faire?"
VIII
"Paris, 39 bis rue des Vignes, 3 octobre.
"Mon cher Kerjean, me voici chez Mme Chardon-Pluche, remplissant depuis dix jours mes fonctions de demoiselle de compagnie et de promeneuse.
"Mme Chardon-Pluche vient seulement de s'installer à Paris, où il était à l'avance entendu que tout serait très neuf, très parisien et très moderne -- lisez: "vaguement anglais et d'un horrible modern style". On a l'impression d'y être à l'hôtel. Souvent je rêve, mélancolique, à ma vénérable Peuplière ou à votre beau salon ancien de la rue Boursault.
"Mme Chardon-Pluche n'est ni élégante ni distinguée. Marcelle a vingt-quatre ans, Edmée vingt-deux. Voue leur en donneriez aisément vingt-huit ou trente. Je crains toujours, quand nous sortons ensemble, qu'on ne me prenne pour une jeune fille très mal élevée, qui a besoin deux gouvernantes.
"Mon pauvre ami, ne croyez pas, si je raconte ces choses, que ce soit pour me plaindre, c'est plutôt pour m'amuser.
"Phyllis."
"Paris, 18 octobre.
"Mon cher Kerjean,
"Les jours se suivent et se ressemblent.
"Dimanche, cependant, nous sommes allées dans le monde, Marcelle, Edmée et moi, chez une amie de Mme Chardon-Pluche, qui avait réuni quelques jeunes filles et quelques jeunes gens.
"Ce fut très amusant, ma foi!... On n'a pas dansé, mais on a causé, chanté, fait des jeux d'esprit et un peu flirté, je crois... Je ne tiens guère au flirt, mais cette fois, eh bien! oui, cette fois, j'étais contente de flirter... Je me disais: "Je suis donc encore une jeune fille comme les autres, après tout..."
"Au revoir, mon ami... A bientôt, je voudrais!
"Votre petite Phyl."
IX
Comme Kerjean ouvrait un journal, le nom de Fabrice de Mauve attira son attention sur un écho qui désola son amitié. Il résolut d'aller trouver Phyllis, quitte à user de diplomatie pour ne pas trop mécontenter Mme Chardon-Pluche.
"Nous avons annoncé, il y a quelque temps, disait le journal, les fiançailles de M. Fabrice de Mauve, l'écrivain, le poète bien connu, avec Mlle Alice Tourneur, la fille unique de M. Philippe Tourneur, le grand industriel havrais. Le mariage sera célébré au Havre, le 22 novembre prochain."
Pauvre petite Phyl! Si elle ignorait l'abandon de l'homme qu'elle aimait, Kerjean voulait lui épargner le saisissement douloureux de l'apprendre par une note de presse. Si, au contraire, elle connaissait la fâcheuse nouvelle, ce qui n'était que trop possible, il voulait qu'elle pût au moins confier sa grande peine, éprouver la douceur d'une compassion amie.
Par prudence, il écrivit:
"Ma chère petite Phyl,
"Me voici de retour à Paris et bien désireux d'aller vous trouver, après ces longues semaines. Voulez-vous solliciter de Mme Chardon-Pluche la permission de me recevoir, pendant quelques instants, un très ancien ami de votre marraine? Je pense pas qu'ainsi présentée, votre requête puisse être ma accueillie. Le "très ancien ami" compte se présenter chez vous vers six heures.
"Votre très affectueusement dévoué
"Kerjean."
Aucun contre-ordre ne vint. A l'heure fixée, Kerjean fut introduit dans un salon où tout était d'un vert cru.
La petite Phyl parut. Elle souriait, très pale; ce sourire de bienvenue était doux, triste.
-- Vous n'avez pas bonne mine, observa Kerjean...
-- Je suis bien portante.
Elle l'avait fait asseoir près de la cheminée et s'était assise elle-même en face de lui.
-- Alors, Mme Chardon-Pluche a autorisé ma visite?
-- Oui... assez sèchement... mais sans difficulté. Elle m'a demandé si je ne désirais pas qu'elle assistât à notre entretien... Je lui ai dit que vous étiez un très ancien ami... et elle n'a pas insisté.
Tout de suite, Phyllis questionna Kerjean sur son voyage. Mais, soudain, au milieu d'une phrase, avant même qu'il eût parlé, elle s'interrompit:
--Kerjean, fit-elle sourdement, vous savez qu'il se marie, n'est-ce pas?
Il inclina la tête en silence.
-- Vous l'avez appris par les journaux?
-- Hier matin... en arrivant.
-- Moi, il y a dix jours que je le sais... Et, depuis, je n'ai pas eu le courage de vous écrire... Je connais cette Alice Tourneur qu'il épouse... Elle n'est pas jolie... elle est trop grande, trop forte, trop massive... elle n'est pas très intelligente, elle manque de toute distinction... Mais elle a quinze cents mille francs de dot et dix millions d'espérances!...
-- Ma pauvre enfant, je me faisais peu d'illusions, je l'avoue.... Cependant, j'ai été... saisi.
Elle reprit, du même ton neutre et comme indifférent:
-- Marcelle lisait l'Echo de Paris, elle s'est écriée tout à coup: "Tiens! Fabrice de Mauve, l'auteur, qui se marie!" Par une sorte d'instinct je me suis cramponnée à ma chaise... Il me semblait que je tombais dans un trou... J'ai prétexté une vague indisposition... On ne s'est douté de rien.
-- Ma pauvre, pauvre petite Phyl!
-- Il y a longtemps que nous n'espériez plus en Fabrice de Mauve, vous, Kerjean... Mais moi, j'espérais encore, j'espérais de toute mon âme... Je me disais: "Il y a des choses qui s'expliqueront... Il m'aime, je le sais..." Oh! Kerjean je ne pouvais croire à tant de duplicité!...
Elle eut un petite sanglot bref et sans larmes.
-- Phyllis... cet homme est aussi indigne de vos regrets qu'il l'était de votre affection.
-- Un jour, vous souvenez-vous, je vous ai déclaré que, si je devais cesser d'estimer Fabrice de Mauve, je cesserais en même temps de l'aimer... J'ai ajouté: "Quelque chose en moi serait mort..." Je ne veux plus aimer Fabrice de Mauve, Kerjean... Mais c'est mon coeur qu'il a tué...
Je suis calme, vous voyez... Je voudrais être brave...
Les larmes avaient jailli.
-- Vous êtes très brave, affirma Guillaume.
-- Mon ami, je suis très jeune, très ignorante... Tout est confus en moi... Comprenez-vous qu'à sentir tout à coup, brutalement, qu'aux yeux de certains hommes on n'est qu'une sorte de proie, on prenne tous les autres en horreur, en dégoût?... Je n'aimerai plus jamais personne... Je ne me marierai jamais...
Kerjean l'avait écouté sans songer à l'interrompre, étrangement heureux. Soudain, il comprit que la mariage de Phyllis l'eût révolté comme un sacrilège. Il avait entendu parler de la jalousie des pères qui marient leur fille, âpre chez certains comme une jalousie d'amant. Il pensa que cette passion complexe, paradoxale, devait ressembler, singulièrement, à ce qu'il venait lui-même de pressentir.
Le Bon-géant eût voulu abriter de tout mal et de toute peine la frêle petite princesse...
-- Phyllis, dit-il, vous n'avez pas vingt ans, petite Phyl, et moi, j'ai confiance. Je veux croire que, malgré cette désillusion qui l'a blessé, votre coeur n'est pas mort... qu'il se réchauffera au contact d'un autre coeur encore ignoré de vous et de moi, mais qui sera très bon, très aimant, très fidèle...
-- Vous me prenez toujours pour une fillette, vieux Kerjean, une fillette qui vient de casser sa poupée et à qui l'on en promet une nouvelle... Sans doute l'avenir montrera que vous avez tort...
X
Kerjean, oisif, un peu las, rêvait à des choses imprécises.
La sonnette de la porte retentit. Des pas pressés, légers, bruissaient sur le parquet du salon, dont la porte était ouverte... Guillaume se leva violemment:
-- Mais, malheureuse enfant, que faites-vous ici, à pareille heure?
Car, dans le cadre béant de la porte, c'était la mince silhouette de Phyllis Boisjoli qui venait de se dresser.
Cependant, la jeune fille était entrée... Devant cette pâleur, ce mutisme frémissant, le mécontentement de Kerjean tomba.
-- Qu'y a-t-il, petite Phyl? dit-il, Qu'y a-t-il? Vous m'effrayez...
-- Kerjean, cette femme a été atroce...
-- Mme Chardon-Pluche?
-- Elle m'a insultée, elle m'a chassée.
-- Comment? Parlez vite!
Phyllis semblait épuisée. Kerjean voulait qu'elle s'assît, près du feu, mais elle demeurait debout au milieu de la pièce, nerveuse, sans larmes.
-- Elle m'avait prise en grippe... L'autre jour déjà, quand vous êtes venu... elle m'a dit des choses absurdes et blessantes; que je l'avais inexactement renseignée, que vous étiez plus jeune qu'elle n'avait pu le supposer d'après mes paroles, que sa responsabilité... Aujourd'hui, Edmée lui a raconté que nous vous avions rencontré au parc Monceau... Ce soir, le dîner à peine fini, elle m'a fait une scène terrible, elle m'a reproché d'être pour ses filles un "élément de corruption", Kerjean!... Elle avait patienté autant que possible, à cause de Mlle Arguin, mais, puisque, après avoir reçu un homme en tête à tête chez elle... je poussais l'inconvenance jusqu'à donner des rendez-vous au parc Monceau sous l'égide de ses innocentes filles, jusqu'à leur présenter mes amoureux...
-- Ah! ça!
-- Oui, mon ami, c'était par trop fort... Je me suis révoltée... J'ai dit à Mme Chardon-Pluche ce que j'avais sur le coeur... Et, quand cette affreuse personne m'a donné mes huit jours comme à une domestique, je lui ai répondu que je ne passerais pas une nuit de plus sous son toit... Sans plus l'écouter, j'ai couru à ma chambre, j'ai jeté mes affaires dans ma malle... Ah! me sauver, me sauver... Mais me sauver où? Mlle Arguin m'a laissé clairement comprendre que sa maison ne m'hospitaliserait plus... Alors il n'y avait plus que vous... Et quand le concierge, ma malle chargée, a demandé quelle adresse il devait dire au cocher... j'ai donné la vôtre, mon ami...
-- Mais vous avez bien fait... vous avez bien fait! s'écria le jeune homme.
Elle pleurait, cachant son visage:
-- Je ne pouvais aller à l'hôtel, Kerjean!... J'aurais eu si peur... et puis je sentais bien que marraine n'eût pas aimé me savoir à l'hôtel toute seule... et que marraine m'eût confiée à vous...
-- Vous avez bien fait, vous ne pouviez mieux faire... Ma petite Phyl, ne pleurez pas!...
-- Oh! Kerjean, je ne veux plus recommencer cette vie.... chercher une autre maison... où l'on me maltraitera d'une autre manière... je ne peux plus... Les gens sont trop injustes, trop méchants!... Je ne peux plus, non, je ne peux plus... Je mourrais... Oh! mon ami, gardez-moi...
Kerjean était resté debout près d'elle.
-- Ma pauvre petite, dit-il, j'en serais très heureux, mais ne voyez-vous pas que c'est impossible? Vous êtes très jeune, je n'ai que trente ans... Vous n'êtes ni ma soeur ni ma femme... Et le monde... Si vous viviez près de moi, on dirait... de très vilaines choses...
Les yeux de la pauvre enfant se remplirent de désespoir.
-- Alors, qu'est-ce que je deviendrai?... Oh! Kerjean... si... s'il n'avait pas été si cruel... maintenant, je suis comme un épave... je n'ai plus de force...
-- Nous chercherons... nous aurons une idée... tout s'arrangera, je vous le promets, fit Kerjean, ne sachant en vérité de quoi attendre la solution du problème. Oui, demain, nous causerons, petite Phyl... et nous trouverons quelque chose... Mais ce soir, il faut ne plus pleurer...
Elle eut un cri;
-- Vous me gardez, ce soir?
Il sourit:
-- Mais, naturellement, je vous garde... L'heure ne nous laisse pas le choix... Je vais dire à Anaïk de vous préparer la chambre de ma mère...
Phyllis retint doucement la main du jeune homme et, lui souriant dans les yeux:
-- Une fois de plus, le Bon-géant a sauvé la princesse! dit-elle.
XI
Guillaume ne dormit qu'une partie de la nuit et s'éveilla soucieux.
A sept heures et demie, comme il déjeunait dans la salle à manger, Phyllis entra, blonde et claire comme un rayon de soleil. Anaïk la suivait, portant un plateau.
-- Bonjour, vieux Kerjean! fit la jeune fille; Anaïk m'avait apporté mon chocolat dans ma chambre, mais j'ai préféré déjeuner avec vous.
Une robe blanche, ample et souple, l'enveloppait de longs plis. Elle ne s'était pas coiffée; ses cheveux étaient encore nattés de chaque côté de son visage.
Kerjean sourit.
-- Bonjour, petite Phyl!...
Phyllis s'était assise en face de son hôte et goûtait du bout de sa cuillère le chocolat trop chaud.
-- Kerjean, avez-vous trouvé quelque chose?
Il hésita devant le sourire confiant.
-- Eh bien, à la vérité, non, pas encore... Je vais demander à Mme Saugeret, la femme d'un ingénieur chez Patain... Car vous ne devez pas rester un jour de plus ici... Si déjà l'on savait...
Phyllis l'interrompit:
-- Kerjean, j'ai une idée, moi... une idée qui me paraît splendide... Seulement, il faut que l'approuviez, que vous l'acceptiez... Et je crois que nous ne jugeons pas toujours les choses de même...
-- Mais si, pourquoi pas? Voyons votre idée, petite Phyl?
-- Elle arrangerait tout, Bon-géant! Et je serai si tranquille, si contente!
-- Eh bien, dites, alors?
-- Vous allez vous gendarmer...
-- Je vous écoute.
-- Attendez que j'aie bu mon chocolat...
Quand elle eut reposé la tasse vide:
-- Si j'étais votre soeur, Kerjean, vous voudriez bien me garder ici, n'est-ce pas? Ma présence ne vous ennuierait pas?...
-- Mais, ma petite Phyl, assurément non... Cependant, je ne vois pas...
-- Il y autre chose que je vous ai entendu dire... Kerjean, c'est que vous aviez décidé de ne pas vous marier...
-- Non certes... mais...
Le visage de Phyllis s'illumina.
-- Eh bien, alors, réfléchissez un moment et vous verrez que la solution cherchée est toute prête... Puisque nous ne voulez pas vous marier... et puisque je n'aimerai plus jamais personne... c'est très simple... Epousez-moi!
-- Qu'est-ce que vous dites?
Sans se troubler, elle expliqua:
-- Je dis que vous devriez m'épouser; Kerjean... Pour vous, je ne serais qu'une petite soeur très affectueuse, très reconnaissante... Pour le monde, je serais votre femme... voilà.
-- Ma petite Phyl, ma pauvre enfant, mais c'est d'une extravagance sans nom... une telle combinaison est enfantine... et irréalisable... il est impossible de l'envisager sérieusement...
-- Irréalisable, pourquoi?
-- Pour cent raisons...
-- Lesquelles?...
-- Ma chère petite... un homme et une femme mariés sans l'être... vivant comme frère et soeur... l'enfant que vous êtes... vous ne pouvez concevoir toutes les difficultés, toutes les équivoques... Aussi bien, laissons ce côté de la question. Il y a autre chose... Vous dites: Je n'aimerai plus jamais personne... Croyez-vous qu'une telle parole soit article de foi dans la bouche d'une enfant de dix-neuf ans?
-- Je ne suis pas une enfant, Kerjean... et je vous répète que je me sens à jamais dégoûtée de l'amour.
-- A jamais dégoûtée de l'amour, ma pauvre mignonne! Mais on vous aimera, Phyllis, on vous aimera, parce que vous êtes faite pour être aimée... Et comment voudriez-vous répondre aujourd'hui que vous ne comprendrez pas un jour quel abîme séparait votre petite flirt avec de Mauve, votre naïf roman de fillette sentimentale, et... l'amour, le vrai... celui précisément dont vous ne pouvez pas être "dégoûtée", parce que vous ne le connaissez pas?
Phyllis fut saisie, offensée. Son ami lui parut brutal.
-- Vous êtes bien méchant! s'écria-t-elle.
Sa voix s'étrangla.
-- J'ai beaucoup, beaucoup de chagrin, Kerjean...
Kerjean regretta des paroles qui, d'ailleurs, avaient un peu dépassé sa pensée. Mais cette disproportion entre les regrets de Phyllis et les mérites de celui qui les causait l'avait toujours agacé.
-- Ma chère petite, dit-il, je ne doute pas de ce grand chagrin. Mais c'est parce que je sais combien sincèrement votre pauvre petit coeur s'était donné, que je puis prévoir qu'un jour ou l'autre il réclamera de la vie... Ce jour-là, vous déplorerez amèrement, croyez-moi, d'avoir lié votre avenir à... un frère.
Kerjean s'énerva.
-- Ma petite enfant, si j'ai renoncé au mariage, c'est parce que je tiens à mon indépendance, parce que j'en ai besoin...
Phyllis eut un cri.
-- Alors vous avez peur que je vous ennuie, que je vous gêne?
-- Non!... mais non!... vous ne me gêneriez pas... ce n'est pas cela que j'ai voulu dire... Ma petite Phyl, je serais très heureux de vous avoir toujours auprès de moi... Mais, enfin, vous savez que ma profession comporte des devoirs, des servitudes... des risques, avec lesquels il faut bien que le compte... Il n'y aurait pas de place pour une femme, épouse ou soeur... Je vis en sauvage... Je fuis le monde... Je m'absente fréquemment... Mes recherches, mes expériences m'absorbent plus que vous ne croyez... Voyez-vous l'existence que je pourrais offrir à ma petite compagne?...
Phyllis secoua la tête.
-- Oui, je comprends, dit-elle... Pas de passager! L'enivrante solitude!... Un jour déjà, vous m'avez dit cela, Kerjean.
Elle était demeurée à la même place, enfantine et fragile dans sa robe angélique, avec ses deux nattes de pensionnaire.
Il vint s'asseoir près d'elle, prit une des mains.
-- Non, ma petite Phyl, dit-il, non, je ne veux pas prendre votre vie, parce que ce serait la sacrifier... et parce que ce serait une grande folie... une irréparable folie... parce que...
Avant qu'il eût fini sa phrase, la porte fut brusquement ouverte et, repoussant Anaïk, Mlle Arguin parut.
XII
-- Malheureuse enfant! On m'avait bien dit que je vous trouverais ici!
Kerjean s'était levé.
-- Pardon, madame, puis-je vous prier de me dire ce qui me vaut l'honneur de votre visite?
Très calme, son beau regard d'honnête homme interrogeait.
Les petits yeux luisants quittèrent la robe blanche, les nattes blondes, pour croiser ce regard, et le défièrent.
-- Ce matin, à la première heure, monsieur, Mme Chardon-Pluche est arrivée toute bouleversée, pour me dire qu'ayant fort mal pris quelques justes observations, Phyllis Boisjoli s'était, hier soir, enfuie de chez elle... J'ai sévèrement blâmé Mme Chardon-Pluche d'avoir laissé partir à pareille heure une jeune fille sans famille, qui ne devait en vérité savoir où aller. Mais mon amie m'a répondu: "Mlle Boisjoli savait où aller... Elle a fait chercher une automobile par le concierge et a donné une adresse qu'on m'a redite. C'est, n'en doutez pas, celle de son am..." Mes lèvre se refusent à proférer le mot que Mme Chardon-Pluche a cru pouvoir employer!
Phyllis avait tressailli de tout son être, mais elle s'était tue; elle se sentait défendue, protégée... Ce lui fut d'une extrême, d'une poignante douceur.
-- Vos lèvres font bien de ne pas répéter une aussi monstrueuse calomnie. Votre coeur eût mieux fait encore en ne l'accueillant pas... Je respecte trop l'enfant qui nous écoute, madame, pour réfuter devant elle une accusation de ce genre... Cette boue-là, Dieu merci, ne salit que ceux qui la jettent... Phyllis ne s'est pas enfuie de chez Mme Chardon-Pluche, elle en a été chassée avec de telles paroles, de telles insinuations, -- en attendant l'insulte top claire dont vous avez été le messagère, -- qu'elle n'eût plus pu y demeurer une heure de plus sans lâcheté... Sa première pensée a été d'aller à vous, mais votre accueil en une récente circonstance lui avait nettement indiqué votre désir de ne plus la revoir... Alors, très innocemment, sans supposer qu'un acte, à ses yeux tout simple, pouvait être mal interprété, mal compris par d'autres, elle est venue au vieil ami de son enfance, à l'ami fidèle, qui...
Guillaume eut une imperceptible hésitation, puis il acheva:
-- ...qui, devant être bientôt son mari, lui semblait être, dès maintenant, son appui, son protecteur naturel..
-- Son mari! répéta Mlle Arguin au comble de la surprise... Vous épousez Phyllis Boisjoli?
Le profond et mâle regard de Guillaume croisa le regard perçant de Mlle Arguin.
-- Phyllis connaît depuis longtemps l'affection que je lui ai vouée, fit le jeune homme; elle sait de quelle amitié Mme Davrançay, sa chère marraine, m'honorait... et elle veut bien me confier sa vie.
Mlle Arguin paraissait saisie, presque décontenancée.
-- Dieu soit loué! dit-elle enfin. J'aurais mauvaise grâce, monsieur, à ne point vous féliciter d'une décision que j'approuve...
Elle avança de quelques pas vers Phyllis.
-- Adieu, Phyllis. J'espère que vous serez pour l'homme qui vous prend pauvre et dénuée de tout, l'épouse dévouée dont le roi Salomon dit "qu'elle a plus de valeur que les perles".
Phyllis inclina la tête gravement:
-- Je l'espère aussi, dit-elle.
Mlle Arguin sortit, suivie de Guillaume, qui l'accompagnait courtoisement.
Presque aussitôt le jeune homme rentra.
-- Eh bien, ma pauvre enfant, dit-il, il semble que la fatalité l'ait voulu...
Mais il n'acheva pas. Avec un sanglot de joie, de gratitude passionnée, la petite Phyl avait couru à lui, elle lui jetait autour du cou ses bras câlins:
-- Oh! Kerjean, mon vieux Kerjean, mon fidèle ami, mon frère, cria-t-elle. Vous êtes bon... Je ne suis plus seule, je n'ai plus peur, je suis contente! Merci, merci, merci!
-- Ma pauvre petite fille, c'est, je le dis encore, une grande folie... Puissiez-vous ne jamais le regretter!
-- Nous serons très heureux, affirma-t-elle.
Kerjean pensait;