Chapter 2
-- Fabrice de Mauve, hein?... Je fais l'aveugle et la sourde. Si c'est sérieux, nous verrons bien... Je ne suis pas sans craindre les coureurs de fortune... Et Phyllis sera riche, très riche, mon ami... Je n'ai plus de famille. Ma nièce, Laure Arguin, une vieille fille revêche que je ne puis souffrir... Quand je ne serai plus de ce monde, Kerjean, ma petite Phyl aura la Peuplière... et tout ce que je possède...
Mme Davrançay parla de Phyllis longuement.
-- Il y a déjà longtemps, reprit Mme Davrançay, que je pense à ces choses, et j'ai été... lâche, mon pauvre Kerjean... Oui, c'est stupide, jusqu'à présent le courage m'a manqué pour prendre mes dispositions testamentaires... Mais, dès mon retour, c'est décidé, j'appelle mon notaire...
-- Madame, fit Kerjean très affectueusement, voulez-vous permettre à l'ami tout dévoué qui se réjouit profondément de votre résolution généreuse, la hardiesse de vous donner un conseil?... Faites l'impossible pour que tout ceci soit ignoré... Notre petite Phyl sera aimée, elle l'est déjà sans doute... Laissez à celui qui l'aimera le mérite du petit acte de désintéressement, de courage qu'il accomplirait en l'épousant sans connaître vos intentions. Si je vous parle ainsi...
--Compris, mon bon Kerjean!... Vous n'avez pas tort.... Et je me méfierai pour elle...
Elle mit un doigt sur sa bouche; Phyllis rentrait.
IV
Très jeune, muni depuis un an seulement de son diplôme d'ingénieur des arts et manufactures, silencieux, réservé, et pourtant aussi hardi dans ses rêves et dans ses conceptions scientifiques qu'il semblait timide dans ses paroles et ses prétentions, Guillaume avait tout d'abord accepté à Levallois-Perret, chez Patain et fils, les fabricants d'automobiles, des fonctions de débutant et une rémunération médiocre. Mais son intelligence aiguë, son infatigable activité, ses intuitions d'inventeur-né, toute cette personnalité prenante s'était rapidement imposée.
Ainsi, quatre ans à peine après sa sortie de l'Ecole centrale, le jeune homme était devenu le collaborateur principal du grand constructeur qui allait, comme les Farman, les Gastambide, les Blériot, attacher son nom aux recherches aéronautiques.
Dès que cette amélioration considérable de sa situation s'était produite, Kerjean avait obtenu de sa mère qu'elle quittât Fougères et s'installât près de lui, aux Batignolles, dans une vieille maison d'aspect provincial, rue Boursault.
On y avait envoyé de Fougères une partie du mobilier de famille. Guillaume avait disposé les meubles avec le souci de donner à chaque chambre la physionomie qu'avait à Fougères la pièce correspondante. Mais Mme Kerjean ne devait pas goûter la douceur de cet accueil de l'enfant chéri parmi les choses familières. A la veille du jour fixé pour son départ de Fougères, une bronchite compliquée de pleurésie l'avait enlevée brutalement à la sollicitude filiale.
Six ans avaient passé. Rien n'avait été changé dans la demeure où Mme Kerjean n'était jamais entrée, et où, cependant, tout parlait d'elle. La jolie chambre de Mme Kerjean semblait attendre encore la mère qui ne viendrait plus.
Anaïk, une vieille Fougeraise qui portait encore la coiffe du pays, tirait vanité du parfait entretien des choses. Pas une tache, pas un grain de poussière. On se mirait dans ses parquets.
Les établissements Patain avaient été reconstruits, très agrandis, à Levallois. Dès le matin, Kerjean s'y rendait, à moins que des essais d'appareils ne dussent avoir lieu à Issy-les-Moulineaux. Le soir, le vieux nid breton, blotti sous le toit de la maison parisienne, semblait doux et hospitalier.
Il aimait son tranquille intérieur de célibataire, les soirées qu'il y passait en études et en lectures.
Il était resté Guillaume le Taciturne. Il était devenu l'obscur chercheur que ne grisait pas encore la gloire, l'aviateur qui sentait en plein ciel l'ivresse de la solitude parfaire et qui n'aimait point à prendre de passager.
Kerjean n'avait revu avant leur départ de Vichy ni Phyllis ni Mme Davrançay. Toutes les deux étaient sorties, lorsqu'il s'était présenté à l'hôtel. Dans le jardin du Casino, il avait bien aperçu Phyllis, reconnu son rire... Mais d'autres voix se mêlaient à ce rire, d'autres chapeaux parmi lesquels se distinguait celui de Fabrice de Mauve.
La semaine d'aviation finie, il ne prolongea pas son séjour.
Comme il rentrait rue Boursault, on lui remit une dépêche. Elle était datée d'Aix. Elle disait:
"_Mme Davrançay, frappée d'hémiplégie dans la salle de jeu, morte deux heures après, sans avoir repris connaissance_."
V
Comme Kerjean s'arrêtait dans la rue d'Offémont pour sonner à la grille de l'hôtel que Mme Davrançay avait habité vingt ans, Lecoulteux en sortait.
-- Cher ami! s'écria le bon jeune homme... Je viens de déposer ma carte, pour la petite Phyl... Je vous assure que j'ai beaucoup de chagrin!... J'aimais cette jolie enfant, Kerjean... et si ma mère...
Kerjean l'interrompit:
-- Mon cher, laissez donc là Mme votre mère... Et si vous aimez Phyllis, épousez Phyllis...
Lecoulteux prit le bras de l'ingénieur et l'entraîna de quelques pas plus loin.
-- Alors... c'est vrai?... Elle n'a rien... _rien_, la pauvre petite?
-- Trop vrai!... Elle n'a rien... Mme Davrançay n'a pas laissé de testament. Selon la loi, sa nièce, Mlle Laure Arguin, est son unique héritière.
-- Quelle misère! murmura Lecoulteux... Quelle misère..."
Il se tut. Puis:
-- Vous savez, Kerjean... même maintenant, elle ne voudrait pas de moi, la petite Phyl... C'est un autre qui lui plaît... A Vichy, les deux derniers jours, quand de Mauve est revenu, je croyais qu'on allait nous annoncer les fiançailles. Je vois encore le sourire de la petite Phyl... Mais je connais de Mauve... Maintenant il la demandera encore moins que moi... Pauvre petite Phyl!... Vous l'avez revue, Kerjean, depuis cette journée funèbre?
-- Deux fois... Elle adorait sa marraine et la pleure désespérément... Je ne crois pas qu'elle se fasse une idée très exacte des difficultés matérielles de sa situation.
-- Elle vous aime beaucoup, Kerjean... C'est elle qui a voulu qu'on vous télégraphiât en même temps qu'à Mlle Arguin.
-- Oui, elle sait qu'elle peut compter sur ma fidélité... Je ne l'aime pas d'amour, moi!... Mais, hélas! que peut-on pour elle?
-- Je pense qu'elle ne va pas rester ici ou à la Peuplière...
-- Oh! soyez tranquille, on ne le lui proposera pas... L'attitude et toute la manière d'air de Mlle Arguin sont inqualifiables... Phyllis est subie quelques jours... Voilà tout.
-- Que va-t-elle devenir?... dites, Kerjean?
-- Mlle Ribes, la demoiselle de compagnie de sa marraine, lui cherche une place d'institutrice... ou de lectrice...
-- Une place? Pauvre gosse!...
-- La petite Phyl institutrice! Cela semble absurde, n'est-ce pas?
-- Quelle misère! Quelle misère!
Et prenant congé de Kerjean, il s'éloigna. Celui-ci le suivit des yeux un moment, et alla sonner à la grille de l'hôtel.
Une anxiété, presque une angoisse, l'étreignait. Il aimait cette enfant comme une petite soeur, très doucement, très précieusement, de l'affection que les forts donnent aux faibles.
Maître Baudin, à qui Mme Davrançay avait maintes fois confié ses intentions testamentaires, avait rappelé à Mlle Arguin qu'en recueillant Phyllis la défunte avait entendu s'acquitter d'une dette contractée au lit de mort de Marcel Boisjoli. Il lui avait suggéré la possibilité d'une mesure qui, en l'occurrence, semblait assez équitable: reporter sur la tête de la jeune fille la petite pension qu'elle-même, alors dans le besoin, avait reçue de sa tante, pendant près de trente années. Mais Mlle Arguin s'était montrée irréductible.
Kerjean s'était à son tour autorisé de sa dernière conversation avec Mme Davrançay pour risquer une démarche. Il avait parlé avec chaleur, il s'était cru persuasif. Ses arguments s'étaient brisés contre l'aversion froide et inflexible qui avait découragé maître Baudin.
-- Phyllis Boisjoli travaillera, avait-elle déclaré. Comme tant de jeunes filles, tant de jeunes femmes, comme sa propre mère, elle gagnera sa vie, et ce lui sera salutaire...
Guillaume avait regardé la vieille fille.
-- Le travail est la plus belle et la plus saine des écoles, mademoiselle, mais il est difficile aux femmes qui n'y ont pas été préparées... Avez-vous pensé à tous les dangers qui peuvent guetter une jeune créature abandonnée dans la lutte, sans argent, sans gagne-pain, jolie... et innocente comme un petit enfant?
Mlle Arguin avait tressailli. Kerjean s'était pris à la croire touchée, émue peut-être dans sa terreur sacrée du mal. Mais presque aussitôt ces paroles étaient tombées glaciales:
-- Une honnête fille, une bonne chrétienne n'a rien à craindre des pièges du monde, monsieur... Aussi bien ne me semble-t-il pas que Phyllis Boisjoli soit en droit de se sentir abandonnée si elle compte beaucoup d'amis aussi ardents à la défendre que... vous!
Une portière se souleva, la jeune fille entrait.
Elle tendit ses deux mains à Kerjean qui les serra et les garda un moment dans les siennes.
-- Oh! Kerjean, mon ami!... Comme vous êtes bon!
Elle avait maigri. Elle s'assit sur une petite chaise basse.
Devant ce visage navré, dire: "Avez-vous décidé quelque chose? Quels sont vos projets?..." Il n'osait pas... il ne voulait pas... Jamais il n'avait mieux compris l'impuissance profonde de son amitié d'homme.
Le silence pesa sur eux.
Puis la voix fragile reprit:
-- Un emploi m'a été proposé... Des gens qui passent deux mois à Houlgate veulent emmener une jeune institutrice pour surveiller leur petite fille et la faire travailler... S'ils sont contents, ils garderont l'institutrice à Paris...
Kerjean prit une des mains pâles et, sans un mot, y appuya ses lèvres.
-- J'aurai voulu pleurer en paix... Et voilà... cela ne m'est plus permis...
-- Ma pauvre enfant, fit Kerjean, vous me faites plus de peine encore avec votre calme d'aujourd'hui qu'avec vos sanglots éperdus d'il y a trois jours... Vous êtres très courageuse pourtant...
-- La pauvre Ribes a cherché, en même temps pour elle et pour moi... Mlle Arguin m'avait également offert son appui... Elle compte sur le travail pour me régénérer... Et peut-être est-elle bien aise de se débarrasser de moi.
-- Cette créature est odieuse!...
Un petit sourire triste parut sur la jeune bouche.
-- Mon vieux Kerjean, vous êtes furieux qu'elle ait tout cet argent... qui, par le fait, lui revenait de droit.
-- Oh! ce n'est pas son argent que je lui reproche, corrigea le jeune homme.
-- Vous lui reprochez aussi ses mauvais sentiments envers moi... Mais sont-ils sans excuses? Marraine, la chère marraine, si bonne pourtant, n'a jamais aimé sa nièce... qui le sentait bien... Moi, je trouvais Mlle Laure infiniment sévère, horriblement ennuyeuse... j'étais polie avec elle, rien de plus... Comment eût-elle aimé la fillette indifférente qu'elle accusait de lui avoir pris le coeur... et aussi, Kerjean, -- oh! oui! maintenant je le comprends!... -- la fortune de sa tante? Elle était la parente pauvre, oubliée, négligée, à peine supportée.. J'étais l'étrangère heureuse, aimée... oh! si aimée! si aimée!... Oh Kerjean, maintenant, je n'ai plus personne qui m'aime, personne... que vous, mon ami!
Le coeur serré, Kerjean pensait au temps où, toute petite et tendrement chérie, Phyllis lui disait les mêmes paroles.
-- Ma pauvre enfant, le Bon-géant tient à rester votre "meilleur et unique ami". Cependant, vous avez d'autres amis, Phyllis...
Les yeux brillants de Phyllis s'arrêtèrent sur les siens.
-- Kerjean, si vous aimiez une jeune fille et qu'elle se trouvât dans l'horrible situation où je suis,... est-ce que vous l'auriez laissée plus d'une semaine sans un mot de vous?... Est-ce que vous ne viendriez pas la voir?... Est-ce que... dites, Kerjean?
-- Petite Phyl, il y a des questions de bienséance, de correction... Peut-être, après tout, est-il plus discret, plus délicat de la part d'un homme qui aime de ne pas choisir un moment...
Phyllis l'interrompit:
-- Oh! Kerjean... Dire ou écrire à une pauvre enfant: "Vous n'êtes pas seule dans la vie, je vous aime... Faites un signe et je... Kerjean, _vous_, vous auriez...
-- Ma petite Phyl, fit Kerjean avec une douceur tendre et quasi paternelle, ces mots-là, _quelqu'un_ avait-il le droit de vous les dire?
-- Mon ami, vous savez déjà qu'il s'agit de M. de Mauve... Je l'avais rencontré le printemps dernier à Paris... Nous l'avons retrouvé à Vichy... Il me plaisait beaucoup!... Le monde entier prenait un air de fête, parce que je pensais : "Il m'aime!". Les derniers jours, surtout!... J'étais si heureuse! Il ne s'occupait que de moi... Il ne voyait que moi!... La veille de notre séparation, à Vichy, il a saisi ma main et l'a effleurée de ses lèvres... Oh! à peine!... Mais il ne m'a jamais dit un mot d'amour... Depuis... il ne m'a plus donné le moindre signe de vie...
Une telle angoisse tendait le regard qui interrogeait les yeux de Kerjean que, troublé par cette supplication muette, le jeune homme dit:
-- Je vous répète que de Mauve a pu craindre d'être indiscret... Des scrupules...
-- Si je m'étais aussi cruellement trompée sur Fabrice de Mauve, Kerjean, reprit la jeune fille, je ne pourrais plus l'aimer, parce que... je le mépriserais... Mais il y aurait quelque chose de brisé... de mort en moi... Maintenant, il faut que je parte... dans trois jours!
Kerjean la regardait avec une pitié infinie.
-- Vous m'écrirez.
-- Oh! très souvent... Je vous raconterai les choses... Peut-être la fillette sera-t-elle gentille...
-- Mlle Ribes connaît les parents?
-- Je ne crois pas... Ce sont, paraît-il, des gens très honorables... J'espère que je leur plairai... Mais quelle drôle d'institutrice je ferai, Kerjean! Je ne possède pas le moindre parchemin, je dessine un peu, je chante un peu, je joue un peu de piano... Si mon élève allait être plus instruite que moi?
-- Elle vous adorera... Maintenant, petite Phyl, écoutez... Promettez-moi que vous n'hésiterez jamais à vous adresser à moi... si quelque difficulté surgissait...
-- Je vous le promets... Vous viendrez me dire adieu, à la gare?
-- A la gare, non... Vous ne partez pas seule... et l'on pourrait trouver étrange...
Elle ne put s'empêcher de rire.
-- J'oubliais...
..."Pauvre petite," pensa Kerjean lorsqu'il l'eut quittée. Ainsi que Lecoulteux, Kerjean considérait comme certaine la défection de Fabrice de Mauve. Quel piège avait été, pour l'âme naïve de Phyllis, cette duplicité banale!... Que la pauvre enfant connût, en même temps que l'horreur de la mort et l'humiliation de la ruine, le déchirement de l'abandon; que si jeune, si sincère, elle eût heurté déjà son coeur à la froide lâcheté d'un homme... c'était par trop cruel!
VI
"Houlgate, Villa des Vagues, 18 août.
"Vous m'avez recommandé de vous écrire, mon ami Kerjean... A peine arrivée à Houlgate, à peine installée dans ma chambre de Pichin, je m'assois à ma table, devant la fenêtre ouverte toute grande sur la mer, et je prends ma plume...
"Ce n'est pas qu'il me semble avoir beaucoup à vous conter... Mais je suis seule, je suis triste... Tout est froid et noir autour de moi, et j'ai besoin de sentir présent, malgré la distance, votre coeur d'ami, votre grand coeur si fort, si chaud, si bon.
"Kerjean, combien j'étais insouciante et gaie ce matin du mois dernier où je croquais des cornets de plaisir... Je croyais au bonheur, alors; j'y croyais comme on croit à quelque chose dont on n'eût jamais songé à douter...
"Et ma marraine est morte!... Et quand je cesse de penser à ma pauvre marraine que je ne verrai jamais plus, c'est pour penser à quelqu'un dont je suis peut-être plus séparée maintenant que si mort était entre nous. Alors je n'ai plus de courage.
"Mais je vous écris des choses sans but... Mon élève est gentille, pas très jolie, mais toute souriante et bonne à embrasser comme un bébé. Vous aviez raison, je crois qu'elle m'aimera. Elle m'a dit: "Je suis contente, vous avez l'air d'une grande petite fille!"
"Mme de Valois doit être remarquée partout comme une fort belle personne. Ses traits sont réguliers, sa taille superbe. Elle est très froide mais extrêmement courtoise.
"M. Valois est beaucoup moins bien que sa femme. Je ne crois pas qu'il appartienne au même milieu social. Son aspect physique, ses manières, son langage sont lourds et assez vulgaires, mais il a l'air d'un très brave homme. Il adore sa fillette et me témoigne une bienveillance cordiale. Quand il parle de la petite Liliane et de moi, il dit "les enfants"... En route, il nous a acheté à toutes les deux des bonbons... C'était gentil... Mais comme ces gens me sont étrangers, indifférents à moi et à mes peines!
"Au revoir, mon ami, répondez vite.
"Bon-géant, aimez toujours votre petite
"Phyl."
"Villa des Vagues, 20 août.
"Merci, mon bon Kerjean; votre lettre qui me parle, votre lettre qui me gronde, votre lettre qui m'aime, votre lettre est vous tout entier!... Elle me fait du bien.
"Vous dites: "La vie est là qui nous prend, qui nous entraîne; il nous faut marcher, poursuivre notre route..." Vous dites: "A votre âge, le devoir est aussi d'espérer..."
"Je ne sais pas si j'espère, mon ami, mais je vis et les jours passent. La petite Liliane est charmante. Ses paroles, ses rires, ses baisers me sont doux. Nous jouons ensemble sur la plage. Je raconte les histoires d'autrefois, les histoires du Bon-géant.
"Mon élève? Je me demande ce que lui enseigne... Elle est paresseuse comme une chenille... et il fait si chaud! C'est cruel d'imposer aux enfants un travail de vacances. Je lui ai donné un _très bien_... Mme Valois a jugé mon indulgence excessive et me l'a reprochée. Elle est assez hautaine et ne me plaît guère. Ses belles manières, son beau langage, sont véritablement les plus fastidieux, les plus insipides du monde. Je crois qu'elle ennuie aussi son mari, mais il est très patient avec elle.
"Au revoir, mon ami. Je vous promets d'être vaillante.
"Bien affectueusement.
"Phyllis."
"Villa des Vignes, 27 août.
"Vous êtes bon de me répondre si fidèlement. Je voudrais vous écrire des lettres intéressantes, mais je ne suis libre que le soir...
"La plage fait les frais de nos plus grands plaisirs, à Liliane et à moi. Puis nous prenons des bains. Je nage comme un poisson, vous savez? C'est un instinct chez moi. M. Valois pense qu'il doit y avoir, dans ma plus lointaine ascendance, une petite sirène dont je porte la ressemblance mystérieuse.
"Nous faisons aussi de longues promenades à travers la campagne, au hasard des plus ravissants chemins creux... Quelquefois, M. Valois nous accompagne. Il manque décidément de toute espèce de distinction, mais je le préfère à sa femme, parce qu'il est simple, cordial, et toujours de bonne humeur. Il a connu beaucoup de gens, d'hommes politiques, d'hommes de lettres. Sa grosse tête fourmille de souvenirs anecdotiques, et ses récits très vivants, sa manière de conter m'amusent. Le soir, quand Mme Valois ne parle pas d'aller au casino, Liliane va chercher son père, et nous jouons au jeu d'oie tous les trois, à moins que ce ne soit au Nain jaune...
"Mon cher Kerjean, voilà ma vie! La vôtre est peut-être plus paisible encore, mais votre lettre est un hymne au travail! On vous devine pris, conquis, enivré... De "chercher" vous passionne.
"Vieux Kerjean, comme j'aimerais vous voir.
"Je vous aime bien.
"Votre petite Phyllis."
"29 août.
"Mon cher Kerjean, qu'allez-vous penser? Vraiment, les hommes ont des idées singulières! Vous craignez que ma société ne plaise que _trop_ à M. Valois... Vous me recommandez la prudence... et même la méfiance et je ne sais quoi... Mon pauvre Bon-géant, vous êtes fou! Songez que M. Valois est un homme sérieux, un homme marié, qu'il a au moins dix ans de plus que vous, qu'il pourrait être mon père!... Le voyez-vous me faisant la cour? C'est absurde.
"Je vous jure que je ne suis pour lui qu'une enfant à peine plus âgée que Liliane. Dormez donc tranquille!
"Au revoir, mon ami, je vous envoie mes plus tendres gentillesses.
"Phyllis."
"3 septembre.
"J'ai "démaigri" un peu... et surtout je me sens plus brave.
"On espère toujours, Kerjean, rien n'est plus vrai... L'oubli de certains souvenirs est difficile... je ne le vois que trop!... Ne peut-il paraître à quelqu'un d'autre aussi impossible qu'à moi?... Je suis folle!...
"Au revoir et bien affectueusement à vous, cher Bon-géant d'autrefois.
"Phyllis."
"9 septembre.
"Kerjean, quand vous parlez de M. Valois, on dirait que vous êtes jaloux! Pensez-vous que la place de "Bon-géant" soit à prendre?... Ce brave homme est mon seul espoir. Il chérit sa petite fille et voit combien Liliane m'aime... Peut-être convaincra-t-il sa femme de me garder à Paris...
"Hier, précisément, M. Valois a vu que j'avais pleuré (hélas! Kerjean, il y a des jours, des heures où je ne puis m'empêcher de pleurer), et, sans grand tact, mais avec une très évidente bienveillance, il m'a demandé si quelqu'un m'avait fait de la peine.
"M. Valois paraissait tout apitoyé, tout désireux de me témoigner sa compassion... Il m'a pris la main comme vous quand j'ai de la peine... Je la lui ai retirée, soyez tranquille; je déteste que quelqu'un d'étranger me touche... Mais j'ai remercié M. Valois de sa bonté.
"Kerjean, je ne quitterais volontiers Liliane que si quelque chose d'heureux -- la seule chose heureuse pour moi -- arrivait... Oh! Kerjean! n'est-il pas étrange que je puisse attendre encore des choses heureuses, et cela, sans m'appuyer sur d'autres raisons que celles de mon coeur...
"Si vous lisiez en moi, vous y verriez certainement combien vous auriez tort d'être jaloux de qui que ce fût. J'ai entendu dire de je ne sais qui: "Elle a été la femme d'un seul amour." On pourra dire cela de moi, Kerjean, mais il faudra qu'on ajoute: "Elle a été aussi la femme d'une seule amitié."
"Votre petite Phyl."
"Villa des Vagues, 10 septembre.
"Mon cher Kerjean, je pars demain à la première heure. Je quitte Houlgate et les Valois... C'est une histoire révoltante et parfaitement ridicule que je vous conterai. Vous aviez raison. Je manque d'expérience, mais le monde est quelquefois bien laid.
"J'espère que Mlle Arguin voudra me donner asile une fois encore. Je ne lui demanderai de me supporter que juste le temps de trouver un autre emploi... Aussi bien, où pourrais-je aller, sinon chez elle, mon pauvre Kerjean? Je n'ai personne...
"Je ne vous prie pas de venir me voir rue d'Offémont. Si ma nouvelle intrusion avait contrarié Mlle Laure, elle ne manquerait pas de me reprocher le sans-gêne de recevoir votre visite sous son toit... C'est moi qui irai chez vous, rue Boursault, demain, vers cinq heures... J'ai un tel besoin de vous voir!
"A bientôt, prenez ma main et serrez-la bien fort dans votre bonne et loyale patte d'ami.
"Phyllis."
VII
Phyllis, toute vibrante, contait l'incident qui avait causé sa fuite.
-- ...J'étais assise toute seule dans le salon, je feuilletais un livre posé sur la table... M. Valois est venu derrière moi... j'ai cru qu'il regardait les gravures... Et je n'osais rien dire, bien que cette présence invisible et toute proche me fût désagréable... Puis j'ai senti son souffle qui me touchait et, tout de suite, sa bouche s'est posée sur mon cou... Alors je me suis retournée, brusquement, et je lui ai donné une gifle... Oh! une gifle...
Kerjean, le visage dur, un peu pâle, mordait sa lèvre, et ses doigts se fermaient, crispés, sur ses paumes.
-- Ma pauvre petite Phyl! Oh! pouvoir donner une leçon à ce lâche individu!
-- J'avais tout ensemble envie de le battre encore... et de sangloter... Je me sentais seule, tellement abandonnée... Ah! le lâche, Kerjean! Le lâche, le goujat!...
La voix de la jeune fille se brisa, de grosses larmes lui jaillirent des yeux.
-- La vérité, ma pauvre petite Phyl, c'est que vous êtes beaucoup trop jeune, beaucoup trop jolie pour être institutrice...