Chapter 1
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[Transcriber's note: Guy Chantepleure (pseudonyme de Jeanne Violet, Mme Edgar Dussap) (1875-19??), _La passagère_ (1911), édition de 1921. Observation: this is an abridged version.]
E. GREVIN -- IMPRIMERIE DE LAGNY
GUY CHANTEPLEURE
LA
PASSAGERE
PARIS
CALMANN-LEVY, EDITEURS
3, RUE AUBER, 3
1921
LA PASSAGERE
PREMIERE PARTIE
I
-- Vous à Vichy, cher ami!
Roger Lecoulteux zézaye très fort. Un peu courtaud pour l'élégance de son costume d'été, les cheveux trop blonds, la peau trop rose, semblable à un gros enfant joyeusement repû et fraîchement débarbouillé, il s'est dressé devant Kerjean, il l'arrête, gênant les passants au milieu de l'allée bitumée qui, du Hall des Sources au Casino, traverse le Vieux Parc de Vichy.
-- Qu'est-ce qui vous attire ici, Kerjean?... Je parierais que c'est le meeting d'aviation.
-- Vous gagneriez.
-- Moi, je suis venu sur la demande de ma mère qui commençait une cure, puis, la cure accomplie, ma mère est partie... et, sur son conseil, je suis resté... Toute une histoire!
-- Vraiment!
Kerjean sourit. Il est rare que Roger Lecoulteux émette de suite trois phrases, sans alléguer les actes ou citer les opinions de sa mère.
-- Kerjean, cher ami, j'étais au champ d'Abrest, hier... Comment ne vous y ai-je pas vu?... C'est surprenant!
-- C'est très naturel... Dans une réunion de ce genre, on voit les pilotes illustres, on se fait montrer les constructeurs célèbres... et les ingénieux obscurs, comme moi, ne peuvent que demeurer inaperçus...
-- Peste! Je sais, dans les milieux aéronautiques, des gens qui ne vous considèrent pas comme un ingénieur obscur!... Vous êtes toujours chez Patain?
-- Toujours.
-- Content?
-- Très content.
-- Tant mieux, donc!... Cher ami... Je suis follement épris d'une jeune fille exquise. Ma mère veut que je me marie... Elle pense qu'un homme doit se marier à la fleur de l'âge et que je suis à point...
Lecoulteux s'est emparé de Kerjean; il lui a pris le bras, il l'entraîne dans la direction du Casino.
Guillaume Kerjean est long et svelte, avec cette souplesse heureuse du corps, cette aisance particulière des gestes qu'une saine activité physique et la pratique des sports développent chez les hommes robustes. Il s'habille de vêtements commodes qui ont l'allure anglaise et ne se distinguent par aucun raffinement visible. Dans le monde, les femmes à qui on le présente le trouvent laid. Cependant, elles ne nient pas que ces traits abrupts, cette maigreur brune et chaude, puissent paraître intéressants, sympathiques et presque beaux... Et peut-être regrettent-elles que, trop souvent tournés vers quelque mystérieux problème dont l'énigme les embrume, ces yeux, d'un gris changeant où dort le bleu ardent de la flamme, n'en éclairent que si fugitivement la sculpture maladroite et puissante.
Les voici au café de la Restauration, buvant un cocktail, en plein air.
-- Dites-moi, Kerjean, quand vous étiez à l'Ecole centrale, avec Etienne Davrançay et mon cousin Lignière, -- celui qui prospecte à Madagascar, -- vous alliez souvent chez Mme Davrançay?
-- Très souvent. Davrançay et moi, nous nous réunissions chaque soir pour préparer les examens. J'étais seul à Paris et récemment arrivé de ma province. Comme Etienne, j'avais, tout jeune, perdu mon père. Ma mère était restée à Fougères, auprès du vieux tilleul... Ce fut, je crois, mon isolement de grand orphelin de vingt ans, livré à lui-même et aux périls de Babylone, qui me valut tout d'abord la sympathie vraiment cordiale et maternelle de Mme Davrançay et m'ouvrit sa maison, où je fus reçu en ami... J'en suis demeuré l'hôte habituel et bien reconnaissant pendant plusieurs années... jusqu'à cette affreuse catastrophe... vous avez su?...
-- Oui... une explosion de chaudière... Etienne Davrançay et deux de ses ouvriers tués... une horreur sans nom!... Mais vous voyez toujours Mme Davrançay?...
-- Certainement... mais, depuis la mort de son fils, Mme Davrançay n'habite plus guère qu'en passant son hôtel de la rue d'Offémont...
-- On m'a dit... Elle ne quitte la Peuplière que pour Monte-Carlo en hiver, Vichy, Aix en été... Etrange cette passion du jeu s'emparant aussi complètement d'une femme de cet âge!
-- J'ai toujours vu Mme Davrançay jouer avec fièvre, même dans son salon très familial...
-- Heureusement que Mme Davrançay a de quoi faire!
-- Mais j'ignorais que vous fussiez en relations avec Mme Davrançay, Lecoulteux?...
Le visage rose de Lecoulteux exprimait une satisfaction discrète.
-- Puisque vous êtes un fidèle de l'hôtel de la rue d'Offémont et du petit château de Montjoie-la-Peuplière, Kerjean, vous connaissez Mlle Phyllis Boisjoli, la filleule, la pupille de Mme Davrançay... C'est elle que j'aime.
-- La petite Phyl!
La surprise avait fait sursauter Kerjean.
-- La petite Phyl! répéta-t-il. Mais c'est une enfant!
-- Elle a dix-huit ans... moi, vingt-cinq... répliqua Lecoulteux. Pas si enfant, d'ailleurs! Quand l'avez-vous vue?
-- Mais, hier... J'ai rencontré Mme Davrançay et sa filleule à la laiterie du Nouveau-Parc. La filleule savourait de grande tartines et de la crème... La petite Phyl!... Je crois bien que "Mlle Phyllis Boisjoli", comme vous dites, ne cessera jamais tout à fait d'être à mes yeux la gamine à qui je racontais des histoires et qui, dans les jeux extravagants auxquels je prenais part -- le plus souvent avec la mission de délivrer un princesse captive -- m'appelait le "Bon-géant"... J'avais vingt ans... j'en ai trente et un... calculez!"
-- Depuis ces temps préhistoriques, suggéra Lecoulteux, Phyllis Boisjoli a quelque peu changé!
-- Oh! elle a beaucoup grandi... mais en vérité, c'est toujours ma mignonne et folle petite compagne de naguère... Comment voulez-vous que je puisse voir en elle une demoiselle à marier?
Intérieurement, Kerjean ajoutait:
-- Comment voulez-vous que je puisse voir en vous un mari pour elle?
Et soudain, cette idée d'un mariage entre Lecoulteux et la petite Phyl lui parut si absurde qu'il se mit à rire, joyeusement, de ce rire jeune, de ce rire neuf qui lui était propre.
-- Ma mère a pensé que Mlle Boisjoli serait une femme pour moi...
-- Et avez-vous quelque raison d'espérer que Phyllis partage cette opinion de Mme votre mère?
-- Mon Dieu, cher ami, pas encore... Je sais que je ne suis pas ce qu'on appelle un homme séduisant... et je sais que je ne suis pas un homme riche... Vingt-cinq mille francs de rente, qu'est-ce que cela?... Mais Mlle Boisjoli se trouve dans une situation particulière...
-- Ma vieille amie chérit et gâte sa pupille comme la plus tendre des mères... Elle la dotera certainement.
-- On dit même que, n'ayant plus d'héritier direct, elle compte lui laisser sa fortune... Mais, voyez-vous que j'épouse Phyllis avec une dot de cent ou deux cent mille francs... et qu'un beau jour Mme Davrançay -- qui est de complexion apoplectique -- meure intestat?... Ah! je serai bien, moi!
Le rire de l'homme primitif sonna de nouveau.
-- De ce que l'on soit "follement épris", il ne faudrait pas conclure que l'on fût tout à fait fou, mon cher, protesta Lecoulteux. Et je vous assure qu'on peut, en telle occurrence, raisonner et prévoir sans être pour cela moins amoureux. Il y a ici d'autres jeunes gens qui admirent Mlle Boisjoli autant que moi et qui, jusqu'à présent, ne se sont pas plus déclarés que moi...
-- Qui par exemple?
-- Le petit docteur Sorbier...
-- Un gentil garçon... très intelligent, très sérieux.
-- Peuh! Si l'on veut... Puis Fabrice de Mauve.
-- Le romancier?
A ce nom connu, presque célèbre, Kerjean avait froncé les sourcils. Il l'avait plusieurs fois rencontré, il revit Fabrice de Mauve, la silhouette jeune, fine, expressive de grâce et de force, le beau visage délicat et viril, les lèvres amoureuses, les yeux d'eau glauque, le regard aigu, insistant, qui observait et voulait séduire.
Kerjean ne méconnaissait point le talent littéraire de Fabrice de Mauve, mais cette psychologie exaspérée, à la fois douloureuse et cruelle, ce parti pris d'esthétisme, mêlé à l'observation de la réalité palpitante, cette sensualité subtile et presque maladive, cette langue nerveuse qui allait de l'extrême raffinement à l'extrême brutalité, avec des mots rares, des images somptueuses, l'irritaient dans ses préférences instinctives pour une conception plus robuste, plus saine et aussi plus harmonieuse de l'art et de la vie. Et ce qu'il savait ou devinait de la personnalité morale de l'écrivain lui était moins sympathique encore. Cette vanité, assoiffée de lucre et de réclame, cet arrivisme insinuant et forcené qu'habitait une élégance un peu hautaine de grand seigneur-poète, rebutaient sa droiture ombrageuse, ennemie jusqu'à l'absurde peut-être de tous les compromis, de toutes les concessions, de toutes les habiletés calculées en vue du succès ou du gain.
-- L'homme dangereux, celui-là, hein? dit Lecoulteux qui avait surpris sur le visage de Kerjean le reflet fugitif de sa pensée. L'homme à femmes?
Kerjean eut un léger haussement d'épaules. Rapproché de l'image légère et virginale que, depuis un moment paroles et souvenirs évoquaient en lui, le terme que Lecoulteux venait d'employer lui parut déplaisant.
-- C'est possible, dit-il... Mais ma petite amie Phyllis n'est pas une femme... heureusement!
Lecoulteux parut réfléchir:
-- Et vous, Kerjean... vous? Vous ne songez pas à épouser Phyllis Boisjoli?
Kerjean rit de bon coeur.
-- Moi, épouser la petite Phyl? Mais, mon pauvre Lecoulteux, je viens de vous dire que je l'ai vue naître, ou à peu près... Sans compter que j'ai déjà toutes les manies d'un vieux garçon endurci...
Il s'était levé et il avait payé les consommations.
Kerjean s'éloigne, d'anciens souvenirs se réveillent.
Cette petite Phyl! N'était-ce pas hier qu'elle accourait au coup de sonnette toujours reconnu?
-- Bonjour, Kerjean... Tu as piqué un dix-neuf en descriptive? Bravo! Et la "colle" avec Louf d'Amphi?
Imitant Etienne, elle disait Kerjean tout court et tutoyait fraternellement son grand camarade. Les noms et les surnoms de tous les professeurs lui étaient familiers, comme aussi l'argot de l'école, dont les mots inélégants étaient gentils dans sa bouche. Elle avait une voix charmante, cristalline, qui donnait à ses paroles une grâce spéciale.
Quand la petite Phyl entre-bâillait la porte du cabinet de travail et montrait son nez rose, Etienne se fâchait, mais Kerjean essayait d'arranger les choses.
Le "Bon-géant" s'avouait l'esclave docile de la toute petite princesse qui l'entraînait à sa suite dans le monde enchanté des contes et des jeux. A Kerjean, un seul rôle était dévolu, celui du Bon-géant: génie puissant et tutélaire, personnage épique et fabuleux, le Bon-géant devait être de toutes les histoires.
Lorsque la petite Phyl avait été grondée, -- ce qui arrivait tout de même quelquefois, -- et qu'elle avait beaucoup de chagrin, c'était près du grand ami qu'elle se réfugiait: "Console-moi, "Bon-géant", je suis si méchante! Il n'y a plus que toi qui m'aimes!" sanglotait-elle.
Et les années se sont succédé sans que Guillaume Kerjean cessât d'être le meilleur et certainement le plus sincère sinon l'unique ami de Phyllis Boisjoli.
Ils ne se voient plus aussi souvent. Cependant leur intimité a conservé, en dépit du temps écoulé et des conditions de vie nouvelles, le même caractère d'affection confiante et d'allègre camaraderie. Leurs causeries sont aussi amicales, aussi gaies, parfois aussi folles que leurs jeux de jadis.
Le printemps dernier, Kerjean a revu Phyllis à Paris. Elle avait grandi, elle avait embelli sans rien perdre de sa grâce étrange, un peu mystérieuse, ni de cette apparence d'extrême fragilité. Elle avait gardé sa voix enfantine. Toute la jeunesse de son âme riait au coin de ses lèvres innocentes et dans ses yeux ravis.
Kerjean l'a trouvée charmante, claire et fraîche comme l'aube.
Pauvre petite Phyl! Voici déjà que les calculs égoïstes, les basses rivalités, les convoitises des hommes, tant de choses mesquines, viles ou brutales, dont elle ne soupçonne rien, vont s'agiter autour d'elle, l'arracher peut-être à ses limbes heureuses...
Pauvre petite Phyl! Kerjean sourit. La petite Phyl lui apparaît telle qu'hier au nouveau parc, savourant son goûter de tartines et de crème!... Est-il possible qu'en cette enfant on puisse voir une épouse, aimer, désirer une femme?
II
Ce soir-là, Kerjean traversa, au milieu d'une invasion grouillante de chaises et de gens, la terrasse illuminée du casino où le concert de neuf heures allait commencer et se hâta de gagner le jardin. Déjà l'orchestre préludait. Kerjean porta sa chaise au delà des parterres.
Un léger cri jaillit tout près de lui, une voix singulièrement limpide dit: "Bonjour, Kerjean!"
-- Bonsoir, petite Phyl! répondit-il étonné et joyeux. Que faites-vous ici toute seule?
-- Je ne suis pas venue seule... Mlle Ribes veille sur moi... Tenez! La voici qui s'avise de mon tête-à-tête avec un fantôme masculin et accourt... au risque de se faire voler son fauteuil!... Nous avons conclu un traité, et elle me laisse écouter le concert de ma place favorite.
-- Oh! Phyllis, comment pouvez-vous dire que vous écoutez le concert d'ici? Monsieur Kerjean, soyez juge! protesta d'une voix dont la révolte était tendre, Mlle Ribes qui s'était approchée et tendait amicalement la main au jeune homme.
-- Kerjean ne peut me donner tort, chère vieille obstinée, puisqu'il avait choisi la même place que moi.
-- Que répondre à cela, mademoiselle? demanda Guillaume en souriant à Mlle Ribes, une grande vieille personne aux yeux naïfs et fidèles, qui était depuis plusieurs années la demoiselle de compagnie de Mme Davrançay.
-- Un concert au casino, voyez-vous, Kerjean, déclara Phyllis, un concert en plein air, le soir, c'est fait pour être écouté de loin, par des gens qui rêvent... C'est fait pour n'être entendu qu'un peu, en phrases inachevées, en mesures éparses, en notes errantes qui voltigent sans lien, sans but, comme des papillons gais ou des pensées mélancoliques. J'aime qu'on puisse, en fermant les yeux, imaginer qu'on ne sait plus très bien d'où viennent ces sonorités égarées dans la nuit, parce qu'on ne sait plus très bien où l'on est soi-même... Mlle Ribes, puisque Kerjean est là et peut me garder, je vais vous installer, là, au pied de la terrasse... Vous ne perdrez aucune note... Kerjean, vieil ami, allons nous asseoir dans ma forêt parfumée.
Elle se dressait au milieu d'une grande flaque de clarté, fine, précieuse. Sa robe simple et harmonieuse était faite d'une étoffe soyeuse. C'était vaporeux, imprécis et charmant. Un grand chapeau de tulle encadrait d'une nuée sombre les brillants cheveux blonds, bouffants à peine, le visage clair aux pommettes délicates, un peu saillantes, les longs yeux, où riait la douceur innocente d'un très jeune regard.
Kerjean regarda Phyllis.
-- Vous avez l'air d'une petite fée de l'aurore qui, par malice, se serait enveloppée des plus jolies lueurs du crépuscule...
-- Vous êtes fort galant, Kerjean.
Ils avaient repris leurs chaises, sous les arbres, près de la grille d'enceinte.
Il y eut un silence. Kerjean savait qu'à cette heure, Mme Davrançay, assise à une table de "baccara" ou de "chemin de fer", appartenait toute à son démon, et que Phyllis redoutait toujours d'entendre une parole qui les évoquât.
-- Je croyais, reprit-il, que vous ne deviez pas venir au casino, ce soir, Phyllis?
-- Qui vous a dit cela?
-- Un adorateur.
-- Un adorateur?... Lequel?
-- Lequel! Voyez-vous cette belle assurance.
-- Ne me taquinez pas, Kerjean! "Lequel", ça veut dire simplement le docteur Sorbier ou M. Lecoulteux?... Il n'y a pas là de quoi se montrer orgueilleuse.
Tiens! pensa Kerjean, la petite Phyl oublie un nom... Mais il se garda de toute allusion à celui dont on ne lui parlait pas.
-- Alors, c'est le docteur Sorbier que vous avez rencontré aujourd'hui, Kerjean?
-- Non, c'est Lecoulteux.
-- Roro?... Pauvre Roro!
-- Pauvre Roro! Son affaire est claire à celui-là!...
-- Vous ne voudriez pourtant pas me voir épouser Lecoulteux?
-- Ni Lecoulteux ni personne... pour le moment. Vous êtes trop jeune, petite Phyl!
Phyllis se tut, la mine songeuse, puis elle se mit à rire très gaiement... Kerjean répéta mentalement: Oui, certes, elle était trop jeune.
-- Kerjean... si j'aimais, Kerjean, j'aimerais beaucoup... j'aimerais _trop_...
-- _Trop!_... J'espère que non.
-- Est-ce que vous avez déjà aimé trop, Kerjean?
-- Oh! jamais!
Son accent convaincu amusa la petite Phyl.
-- Vous n'avez jamais désiré vous marier?...
-- Non. Je crois bien que la carrière d'un vieux garçon me plaît trop pour que j'en change.
-- Oh! il est certain que, quand on est arrivé à trente ans sans se marier, dit-elle du ton dont elle eût cité l'âge de Mathusalem... C'est vrai, Bon-géant, que vous avez déjà un peu l'air d'un vieux garçon... Vous savez, le Bon-géant ne se mariait jamais dans les contes... Kerjean, quand j'aurai trente ans et que je serai une très vieille fille, nous nous réunirons pour vivre ensemble...
-- Petite Phyl, insinua doucement Guillaume, dans les contes, la princesse se mariait toujours...
-- Oui, mais il y avait le prince Charmant qui venait la quérir... Allez-vous l'amener à mes pieds?
-- Non, répliqua Kerjean plus sérieusement que la question ne semblait le comporter. Non, je ne connais pas, tout au moins pas encore, le prince Charmant que je voudrais amener à vos pieds, ma petite amie.
Elle soupira sans rien dire.
-- On dirait que vous êtres triste, ce soir... et la petite Phyl triste, c'est si étrange, si contre nature!
-- Peut-être y a-t-il une petite Phyl que vous ne connaissez pas, Kerjean?... Je ne suis pas triste, cependant... Kerjean, vous ne m'avez rien dit de vous... Vous devez être fier des succès de la maison Patain?... Vous ne volez pas dans les meetings?...
-- Je vole pour faire des essais, et aussi quelquefois, pour ma propre joie... Il faut avoir fait de l'aviation pour connaître l'ivresse de la solitude absolue à sept cents mètres au-dessus du sol...
-- Alors, vous ne voudriez pas m'emmener vers les étoiles?
L'orchestre jouait avec emportement une rapsodie inquiète et barbare. -- Kerjean, dit Phyllis, allez dire à marraine que je rentre à l'hôtel tout de suite. Je suis très lasse...
Comme Kerjean prenait congé d'elle, elle ajouta:
-- C'est demain que vous déjeunez avec nous?...
-- Entendu, petite Phyl... à demain.
Kerjean retint un moment la main souple qui s'était abandonnée à sa main.
-- ...Laissez vos diables bleus dans la "forêt", ajouta-t-il.
S'inclinant légèrement, il chercha les yeux qui n'avaient jamais fui les siens, et, tout de suite, il les trouva, chastes et souriants, mais, pour la première fois, il eut l'impression de n'avoir pas vu le fond de ce regard frais, pur et sombre comme l'eau des abîmes.
III
Penchée au-dessus de la grande boîte ronde que lui présentait un petit marchand, Phyllis faisait jouer le tourniquet grinçant, et gagnait ainsi au hasard ce qu'elle appelait son "goûter du matin".
-- Mademoiselle... Voulez-vous des "pliés" ou des "cornets"?...
Les "pliés" avaient l'air de petits mouchoirs bien repassés, bien lisses... Un "plié" valait deux "cornets"... Cependant les cornets avaient la préférence de Phyllis. Elle appréciait leur finesse tentante et jusqu'au petit quadrillage de gaufre qui parait leur blondeur. Ils s'emboîtaient l'un dans l'autre, et elle les emportait ainsi, les croquant un à un, le long du chemin.
Kerjean, qui achetait des journaux au kiosque, vit Phyllis tout de suite et vint à elle.
-- C'est bon le "plaisir, Mesdames"?
-- Un régal!... goûtez...
La petite Phyl avait obéi à Kerjean; elle avait laissé dans la nuit les mauvais esprits de sa mélancolie.
-- Comme vous voilà fleurie! s'écria Kerjean. D'où viennent ces roses?... du même pays que votre sourire du matin?...
-- Je ne puis guère vous répondre... Aucune carte n'accompagnait l'envoi...
Ils marchaient indolemment sous les arbres. C'était charmant pour causer en badinage. Phyllis se mit à rire.
-- Eh bien... oui, là... mon bouquet était signé. Il y a trois jours, j'ai dit à _quelqu'un_ -- sans arrière-pensée, je vous assure -- que ma fleur favorite était la rose France... et aussi, que j'aimais passionnément le subtil parfum des freesias... Mon bouquet est signé... une petite signature légère... invisible... Fabrice de Mauve... Etes-vous content?
Kerjean ne sourcilla pas. Il attendait le nom. Il l'avait lu tout de suite dans les yeux ensoleillés, sur les lèvres joyeuses.
-- Je le croyais absent, Fabrice de Mauve?
-- Il l'est, en effet, depuis deux jours... à cause d'une pièce de lui qu'on représente à Dieppe... Mais les fleurs venaient de Paris... (Elle croqua un nouveau cornet.) Kerjean, tournons à gauche... I y a dans la rue Cunin-Gridaine un petit collier d'améthystes que je veux acheter... Vous connaissez Fabrice de Mauve?
-- Très peu.
-- N'importe... Que pensez-vous de lui?
-- C'est un très joli garçon.
-- Oh! n'est-ce pas? approuva-t-elle, ravie, sans pressentir même une intention de sarcasme. Mais ce n'est pas tout, Kerjean...
-- Non, certes, de Mauve est un écrivain de grand talent. J'espère, toutefois, que vous ne le savez que par ouï-dire...
Phyllis avait rougi.
-- Oh! j'ai lu de lui quelques petites choses... des fragments... Et puis le sonnet qu'il a écrit pour moi... un bijou... une merveille...
-- J'en suis persuadé...
-- Dites, Kerjean, si peu que vous connaissiez M. de Mauve, il vous plaît?
Le jeune homme hésita. Il était franc, mais pas brutal.
-- Eh! bien... Non... pas beaucoup, dit-il pourtant.
Phyllis parut confondue.
-- Mais pourquoi?
Les yeux rieurs interrogeaient... Et soudain le jeune homme craignit d'éteindre d'un mot cette flamme de joie qui les illuminait.
-- Pourquoi? dit-il. Oh! parce que nos natures sont très dissemblables, je suppose.... Mais je vous le répète, je connais peu Fabrice de Mauve.
-- C'est cela, mon ami! fit l'enfant confiante. Vous ne le connaissez pas... Et quand on ne le connaît pas, il a l'air... un peu impertinent, n'est-ce pas? Je l'ai trouvé moi aussi... au début!... Mais cet air lui sied.
Oh! petite Phyl, pensa Kerjean, comme vous voilà prise!
Phyllis s'arrêta devant la vitrine. Elle acheta le collier convoité, puis des épingles à chapeau dont le modèle l'amusait et donna son adresse pour que tout y fût porté.
-- Rentrons dans le parc, maintenant, Kerjean.
-- Quand partez-vous?
-- Après-demain soir... Marraine a changé... Elle change souvent pour les départs.
La voix de la jeune fille était triste, soudain.
-- Kerjean vous l'avez vue, hier... dans cette horrible salle de jeu?
Il eut un signe affirmatif.
Après avoir été l'esclave meurtrie et résignée d'un mari qui l'avait épousée pour sa fortune, elle avait été l'esclave heureuse d'un fils affectueux et loyal mais qui ne l'avait pas toujours comprise. La mort de ce fils l'avait livrée ensuite à un penchant violent, bientôt un vice.
Au milieu de cette vie étrange, Phyllis Boisjoli, fille adoptée de sa tendresse avide, n'avait jamais déçu son coeur. Et Phyllis eût pu faire de ce coeur, comme de cette vie, comme de cette fortune, ce que bon lui eût semblé. Mais, inconsciente du doux pouvoir qu'elle exerçait sans y songer, la filleule adorait et respectait les moindres désirs de sa marraine.
...Après le déjeuner dans l'appartement que Mme Davrançay occupait à l'hôtel Excelsior, Mlle Ribes se retira, puis Phyllis, et la vieille dame demeura seule avec Kerjean.
Ses yeux ravis avaient suivi la petite Phyl jusqu'à ce que la porte se fût refermée.
-- Comme elle est devenue jolie, n'est-ce pas, Kerjean? Et quelle grâce!... Il ne manque pas de bons apôtres pour me chanter ses louanges... Mais elle est trop jeune.. beaucoup trop jeune... et je ne veux pas qu'on me la prenne maintenant...
-- Oui, fit Kerjean, elle est jeune... et portant...
Il s'interrompit. Mme Davrançay rit: