Chapter 2
Les modes gréco-romaines de ce temps permettaient à l'artiste une liberté d'habillement, telle que, de nos jours, on ne la concède qu'aux chanteuses d'opérettes. Une ample draperie blanche, retenue sur l'épaule par une agrafe en or massif, suivait de près le contour ferme et élastique des seins, laissant à découvert des bras superbes. Du côté gauche, tombait, le long de la hanche, un manteau écarlate brodé d'or. Séparée, au milieu du front, l'opulente chevelure se déroulait en anneaux le long des tempes et, retenue par un bandeau blanc tissé d'or formait un noeud de boucles sombres, qui retombaient sur la nuque.
Félicien tressaillit en la voyant ainsi. Elle lui sembla presque terrible. Dans la majesté de ses formes, il y avait une puissance presque violente qui le terrassait, et son pied délicat chaussé de sandales d'or appelait son baiser plus impérieusement que jamais ne l'avaient fait la main blanche ou les lèvres rouges d'une femme. Mais, quand elle commença de parler, quand sa voix merveilleuse résonna, pareille tantôt à un son de cloches, tantôt à un murmure de harpe, lorsque dans chaque mouvement s'exprima la grande âme de la poétesse adorée du peuple et souveraine des coeurs rentrant victorieuse des jeux olympiques, Sapho lui parut être la divine Sophie elle-même, la femme fière et dominatrice, despotique en amour, comme en art. Il sentit alors combien follement il l'aimait, mais aussi à quel point le courage lui manquerait de jamais lui demander ses faveurs.
Grillparzer et Sophie fêtèrent ce soir un triomphe complet et qui ne devait être surpassé que plus tard, lorsque, en Médée, la Schroeder pétrifia littéralement son auditoire par le mot trois fois répété: «Malheur»!
C'est surtout à la tombée du rideau que les applaudissements devinrent délirants et, pendant que Sophie se voyait contrainte de paraître et de reparaître indéfiniment, le Polonais, saisi d'une idée subite, enjamba la rampe de l'orchestre et fut en quelques instants dans la rue.
Mlle Babette était, comme toujours, rentrée la première à la maison, afin de s'occuper du thé que Sophie aimait à trouver tout fumant sur la table. Elle haletait en montant les marches de l'escalier et tâtonna en cherchant le trou de la serrure. Soudain, une main glacée s'empara de la sienne et elle sentit une ombre se dresser près d'elle.
Mlle Babette en éprouva une telle frayeur que la voix lui manqua pour crier. En ces temps de romantisme et d'histoires de brigands, l'apparition d'un revenant était, pour une imagination exaltée par les pièces de théâtre et les romans, quelque chose de tout naturel.
La gouvernante tremblait de tous ses membres et menaçait de s'évanouir. Heureusement, une formule pour conjurer les esprits lui revint en mémoire, et elle murmura d'une voix étouffée par l'angoisse:
--Tous les bons esprits louent le Seigneur.
--Je suis un très bon esprit, répondit une voix douce, et le Seigneur que je loue, s'appelle Sophie Schroeder.
--Qui êtes-vous? questionna Fräulein Babette légèrement rassurée, et que me voulez-vous à cette heure?
--Ouvrez d'abord, poursuivit l'invisible visiteur, et faites de la lumière, je m'expliquerai ensuite.
--Mais je ne puis vous laisser entrer, soupira Mademoiselle, vous êtes peut-être....
--_Rinaldo Rinaldini_ ou _Jaromir_ en personne? railla le noctambule. Tranquillisez-vous, je ne suis ni un brigand, ni un démon de l'enfer, ni même un simple revenant, seulement un enthousiaste adorateur de la divine Schroeder et de son talent.
--Et vous venez si tard ...
--Je le sais bien, mademoiselle Babette, mais il me faut vous parler, à vous seule. Ouvrez, au nom du ciel, sans quoi Sapho va revenir et tout serait perdu.
Mlle Babette, se laissant enfin convaincre, ouvrit et chercha du feu. A la lumière douteuse d'une chandelle, elle reconnut le Polonais. Il se tenait devant elle, moitié gêné, moitié railleur, enveloppé d'un long manteau et tenant à la main une magnifique couronne de lauriers.
--Ah! c'est vous, dit-elle. Et vous désirez que je remette cette couronne à la Schroeder?
Elle étendait sa maigre main, pour la prendre.
--Certainement, je le veux, mais ce n'est pas tout ce que j'ai à vous demander.
--Parlez vite, car elle va venir, et il faut qu'elle trouve son thé prêt, sans quoi elle se fâchera.
--Laissez-le-moi faire. Nous autres Polonais nous y entendons à la perfection. Je serai si heureux que la grande Sapho bût, ce soir, du thé préparé de ma main.
--Nous n'avons pas le temps ...
--Plus qu'il ne faut.
Babette secoua la tête, puis se hâta de chercher ce qu'il fallait.
--Au moins, entrez dans ma chambre, continua-t-elle, afin que je puisse vous faire sortir inaperçu. Par ici, monsieur le Comte.
On donnait, en ce temps, le titre de comte à tous les Polonais indistinctement.
Le jeune homme obéit et fit montre d'une véritable virtuosité à composer le breuvage ambré.
Mlle Babette ne revenait pas de son étonnement. Tout en manipulant le samovar, il s'entretenait avec la gouvernante.
--Donc, chère Mademoiselle, vous lui remettrez la couronne?
--Certainement.
--Et vous lui exprimerez toute ma fervente admiration pour son rôle d'aujourd'hui?
--Oui, monsieur le Comte.
--Elle a été insurpassable.
--Grandiose!
--Vous comprenez donc que je vénère votre maîtresse.
--Je m'étonnerais du contraire.
--Et vous comprenez que je l'aime, que je suis forcé de l'aimer, de l'adorer?
--Si j'étais homme, je ferais comme vous.
--Par conséquent, ma chère, ma bonne, mon angélique Mademoiselle, procurez-moi quelque chose que Sophie Schroeder ait porté, et si ce n'était qu'un simple ruban ayant reposé sur sa divine poitrine, je le conserverais comme un fétiche, un talisman, aussi longtemps que je vivrais et jusqu'à l'heure de ma mort.
--C'est ce que je ne puis pas, monsieur le Comte.
--Vous ne pouvez pas? se récria le Polonais. Et me laisser mourir, sans une consolation, sans un réconfort, cela vous le pouvez?
--Mais que voulez-vous que je vous donne?
--Ce que vous voudrez.
--Il n'y a pas un seul objet dont elle puisse se passer.
Le Polonais, qui avait fini de préparer le thé, saisit le flambeau avec une hâte fébrile, et se dirigea d'un pas rapide, à travers les salles, jusqu'à la chambre à coucher de la tragédienne. Là il s'arrêta avec un tressaillement d'extase et regarda autour de lui avec émotion.
--Que faites-vous? s'écria Babette qui l'avait suivi épouvantée, ne savez-vous pas que c'est ici un sanctuaire que le pied d'aucun mortel n'est autorisé à fouler?
--Laissez-moi jouir de ce moment divin, repartit le Polonais avec feu. C'est derrière ces rideaux que repose ce corps divin et, ce tapis, son pied l'effleure journellement!
Il s'agenouilla et baisa le tapis. En se relevant, il tenait à la main une pantoufle, qu'il brandit triomphalement.
--Vous vous demandez ce que vous allez me donner? chère, délicieuse Babette, donnez-moi cette pantoufle de l'immortelle, vous ferez de moi le plus heureux des mortels.
--Cette pantoufle moins que toute autre chose, repartit Babette, elle va rentrer et voudra la mettre.
--Plus jamais elle ne la mettra, s'écria l'amoureux d'un ton résolu.
En vain, l'excellente fille fit tous ses efforts pour la lui reprendre, le jeune homme échappait sans cesse à sa poursuite et elle dut lui faire la chasse, à travers toute la série des chambres, jusque dans la cuisine. Là, le Polonais prit son manteau, mit son chapeau et voulut sortir, mais Mlle Babette le retint, nouvelle Putiphar, par le pan de son manteau.
--Seigneur Dieu! gémit-elle, vous ferez encore mon malheur. Je ne vous laisserai point partir, monsieur le Comte, que vous ne m'ayez rendu la pantoufle.
--Je ne la rendrai qu'avec la vie.
--Êtes-vous donc tout à fait fou?
--Je vous en donne son poids d'or, fit l'exalté en tirant de sa poche, sa main pleine de ducats qu'il jeta sur la table.
--Non, non, cria la malheureuse gouvernante avec angoisse, je ne veux pas de votre or, je ne prends point d'argent, je veux la pantoufle!
--Ayez pitié, donnez-la-moi!
--Pourquoi donc vous faut-il absolument cette pantoufle?
--La pantoufle de Sapho, reprit le gentilhomme avec solennité, pour y imprimer chaque jour mes lèvres, à l'endroit qu'a touché son doux pied.
--Mon Dieu, tout cela est bien bel et bon, soupira Mlle Babette, les chevaliers et les nobles brigands en agissaient ainsi; mais, si la pantoufle manque, je suis perdue. Rendez-la-moi.
--Babette, céleste Babette, pouvez-vous être assez cruelle pour m'arracher l'objet de mon adoration?
--Oui, je suis assez cruelle ... dit-elle en souriant, le rôle de cruelle lui plaisait évidemment.
--Même, si je vous implore à genoux?
Le jeune homme s'était jeté à ses pieds et levait la pantoufle d'un air suppliant.
--Mais, mon Dieu, que faites-vous donc?
Au même instant, la porte s'ouvrit, on perçut un froissement de jupes, Babette poussa un cri et le Polonais, bondissant sur ses pieds, demeura comme pétrifié.
La Schroeder venait de paraître sur le seuil. Elle portait encore le bandeau tissé d'or autour de sa tête et le péplum blanc de Sapho. Elle n'avait quitté que son manteau, le remplaçant par sa chaude pelisse.
Sophie se présentait la tête haute, dans toute sa majesté, ses formes opulentes et son bras robuste entourés de la sombre fourrure, comme sur l'image fameuse que nous possédons d'elle.
Un regard, un éclair de ses yeux qui eut relégué dans l'ombre toutes les impératrices et les princesses régnantes que les Viennois avaient eu récemment le loisir d'admirer au grand Congrès, et le jeune enthousiaste se trouva à genoux.
Elle fit deux pas en avant et s'arrêta, comme une souveraine devant un esclave qui s'est attiré le plus terrible châtiment. Les yeux de la tragédienne le fixèrent un moment, puis, se tournant vers Babette:
--Que se passe-t-il? questionna-t-elle. Comment Monsieur se trouve-t-il dans ma demeure? et qui l'a autorisé à y pénétrer?
Mlle Babette, rouge jusqu'aux oreilles, se tenait, les jambes tremblantes, comme une pécheresse.
--Il ... je ... parce que ... balbutia-t-elle.
--Je demande une réponse. Qui a fait entrer Monsieur?
Wasilewski se releva.
--Ne la grondez pas, dit-il, elle ne pouvait faire autrement. Mon enthousiasme pour vous, Madame, a triomphé de ses résistances. Je suis le seul coupable, le seul.
--Vous avouez donc?
--Je ne nie point, je demande grâce.
--Vous reconnaissez votre faute?
--Grâce!
L'actrice ne put s'empêcher de sourire.
--D'abord l'instruction et la sentence. La grâce ne vient qu'ensuite.
--Oui, punissez-moi, supplia le gentilhomme d'une voix tremblante d'amour et, un peu aussi, de crainte. Punissez-moi cruellement, le châtiment même que vous m'infligerez, me sera une joie et une consolation.
--Avant tout, je désire savoir ce que vous vouliez de ma fidèle Babette et pourquoi vous lui avez offert de l'argent.
--Je l'ai priée, répondit loyalement et simplement le jeune homme, de me donner la pantoufle de Sapho et, comme elle me la refusait et cherchait à me l'arracher, je lui ai offert ...
Il se tut en baissant les yeux.
--Une poignée d'or pour une vieille pantoufle? railla la Schroeder, tandis qu'un charmant sourire éclairait son austère visage. Mais où donc est ce précieux objet? Je suis lasse et en ai besoin pour me reposer...
--Oserais-je vous prier de me laisser gracieusement ce que Mlle Babette m'a si impitoyablement refusé?
--Quelle valeur attribuez-vous donc à cette pantoufle? questionna la tragédienne, s'égayant de plus en plus.
--Je ne puis vous dire cela ici ...
--Suivez-moi donc au salon, dit Sophie, qui commençait à s'amuser royalement de la situation. Là, vous me donnerez l'explication de votre singulier désir.
Elle passa devant, avec l'allure d'une souveraine, et il suivit docilement, comme un enfant ou un fol amoureux. La Schroeder alluma les bougies d'un candélabre en argent qui se trouvait, sur une console dorée, devant un trumeau, et se laissa choir, avec cette majesté qui sied mieux aux femmes opulentes que la grâce aux maigres, sur le canapé, et indiqua un siège à son hôte, d'un geste plein de noblesse.
--Vous vous nommez?...
--Félicien Wasilewski.
--Donc monsieur Wa ... comment dites-vous?
--Wasilewski.
--C'est un nom difficile. Wasilewski, est-ce bien cela?
Le Polonais s'inclina.
--Et ce serait réellement le seul désir de vous approprier ma pantoufle, qui vous aurait fait pénétrer à une heure aussi insolite dans mon domicile?
--Je vous ai vue dans tous vos rôles. A chaque création nouvelle, grandissait mon admiration pour la grande tragédienne, maîtresse de toutes les cordes du clavier humain, et mon adoration pour la belle artiste ...
--Je ne suis pas belle, Monsieur.
--Pour moi, vous êtes belle, et si vous ne l'êtes point, le sentiment que vous inspirez à mon coeur est encore cent fois plus idéal et plus sacré, puisqu'il vous rend belle, plus belle que toutes les femmes de la terre. Je vous aime.
--Monsieur!
--Pardonnez-moi, je ne puis faire autrement. Ce n'est point un enivrement de mes sens, un aveuglement de mon esprit, je dois vous aimer comme je dois respirer ... pour vivre.
Cette fois, la Schroeder baissa son regard altier.
--Monsieur, je serai sincère: l'intérêt que vous me portez a cessé, depuis longtemps, d'être un mystère pour moi. Vous l'avez exprimé si souvent, d'une manière aussi chevaleresque que délicate, mais je n'y voyais qu'un hommage à la tragédienne ...
--C'est plus, beaucoup plus, c'est tout ce qu'un coeur d'homme peut éprouver pour une femme ...
--Nous parlions de ma pantoufle, interrompit la jeune femme.
--Oui ... c'est vrai ... en effet. Écoutez-moi donc. J'étais rempli d'admiration pour vous, je vous adorais, vous seule. Vint la soirée d'aujourd'hui. Je vous vis dans votre nouveau rôle et fus saisi d'un enthousiasme, d'un saint délire, qui me poussa à enfreindre toutes les règles des convenances et à déposer à vos pieds une couronne de lauriers, en vous dérobant, en échange, un objet quelconque qui vous eût servi, et si ce n'était qu'un ruban. J'aperçus votre pantoufle ...
--Vous avez pénétré dans ma chambre à coucher? interrompit l'actrice en fronçant les sourcils.
--Pardonnez-moi, supplia le jeune homme.
En prononçant ces mots, son regard avait une expression si enfantine, si sincère, sa main s'empara de celle de l'actrice avec une passion si convaincue, qu'elle ne se sentit pas le coeur de lui garder rancune.
--Je vous pardonne, dit-elle.
--Et ... vous me permettez de vous dire ... que je vous aime ...
--Non, pas cela.
--Vous me condamnez au silence?
--Je vous y condamne.
--Vous êtes cruelle.
--C'est la première fois qu'on me dit cela. Cruelle est la femme qui attire en souriant un homme dans ses filets pour, ensuite, s'en moquer et s'amuser de son tourment. Je ne suis pas une coquette, Monsieur, et l'on n'a jamais pu se plaindre que de ma franchise et de ma loyauté. Ne pas entretenir une vaine espérance, n'est pas cruel mais honnête.
--Je sais, Madame, que vous possédez cette loyauté de caractère, si rare dans le monde du théâtre, et je sais aussi que vous êtes vertueuse.
--Oui et non, repartit l'actrice avec un sourire. Selon moi, la vertu ne consiste pas dans les principes, mais uniquement dans l'amour. Une femme qui, par amour du lucre et du luxe, accorde sa main à un homme qu'elle n'aime point, n'est pas moins vicieuse que Phryné qui vend ses faveurs. Le calcul est aussi répugnant que le dévergondage. En revanche, une jeune femme qui aime sincèrement, est toujours vertueuse, qu'elle offre ses lèvres roses au baiser dans une chambre nuptiale somptueusement décorée, ou sous les tilleuls et sur la bruyère, ainsi que chante le poète d'amour, Walther de la Vogelweide.
--Je vous comprends.
--Me comprenez-vous tout à fait?
--Je le crains.
--Reparlons de la pantoufle.
--Non, parlons du sentiment qui me domine et me remplit, qui me fait tressaillir au son de votre voix, au moindre froissement de votre robe. Ne croyez pas que je sois assez téméraire pour oser espérer être payé de retour. Je serais trop heureux déjà, de pouvoir, journellement, vous mettre et ôter vos souliers, et vous offrir mon bras pour monter dans votre carrosse ...
--De tels rapports sont impossibles, déclara la jeune femme d'un ton ferme, du moins en ce qui me concerne. Une coquette prendrait sans doute quelque plaisir à recevoir ces hommages, et s'en ferait un jeu. Mais moi, je ne me sens pas capable d'occasionner des tourments que je ne pourrais apaiser, les augmenter, me paraîtrait indigne de moi. Je suis sincère, monsieur Wasilewski. Vous m'intéressez, mais je ne puis être à vous. C'est pourquoi, il faut nous séparer. Vous voulez être mon esclave? Je suis fort capable de réduire un homme en esclavage, mais un homme que j'aimerais et que je pourrais rendre heureux.
--Vous avez raison, soupira Wasilewski après un long et douloureux silence. Je dois vous fuir. Je vous aime de toute la folle ardeur d'un coeur innocent, mais votre compassion me serait intolérable. Une femme cruelle peut seule renoncer à l'amour, et vous, vous êtes bonne. Je me ressaisirai, je ne vous verrai plus. Je retournerai dans ma patrie et tâcherai de vous oublier, mais--un sourire d'enfant éclaira sa tristesse--il faut que vous me donniez un talisman, divine Sapho, votre pantoufle.
--Et pourquoi justement ma pantoufle?
--Il est d'usage, dans mon pays, lorsqu'on aime et qu'on veut offrir le suprême hommage à une femme, de lui dérober son soulier et d'y boire à sa santé, répondit le jeune homme avec un sérieux atteignant presque à la solennité. Je baiserai journellement l'endroit qu'a touché votre pied.
La grande Schroeder s'abîmait dans les réflexions. Autour de ses lèvres, se jouait comme de l'espièglerie.
--Bien, monsieur, dit-elle enfin, je vous fais cadeau de la pantoufle.
--Comment vous remercier? s'exclama le jeune homme en lui prenant la main et en la couvrant de baisers.
--Ecoutez la suite. Vous offriez à Babette une poignée de ducats pour cet objet?...
--En effet.
--Si vous étiez prêt à payer d'une telle prodigalité une vieille pantoufle usée, que donneriez-vous pour le pied même de Sapho?
--Le pied! comment cela?
--Ecoutez-moi jusqu'au bout. J'ai ici une pauvre comédienne qui se nomme Muller, une artiste de mérite et une excellente femme. Actuellement, elle meurt de faim et de froid et est presque toujours malade.
--Je devine, cette mendiante ...
--Elle-même. Vous la rendriez heureuse en lui donnant les moyens d'entreprendre un petit commerce, et c'est pourquoi je vous demande, à vous qui offriez de l'or pour baiser la pantoufle de Sapho, combien vous donneriez pour baiser son pied même?
La bienfaisante artiste, en un caprice olympien, avait eu cette charmante pensée; mais, à l'instant où elle la formulait, elle en eut honte, rougit et baissa les yeux. Wasilewski ne lui laissa pas le temps de se reprendre.
--J'offre ma fortune entière pour une telle faveur.
--Vous prenez ma folle idée au sérieux?
--Ne reprenez point votre parole, je vous en supplie.
--Eh bien, soit, fit la Schroeder en retrouvant son sourire. Vous pourrez me baiser le pied, mais ...
--Je vais vous faire un écrit ...
--Non, non, interrompit la tragédienne, je n'accepte qu'une somme pouvant tirer de souci ma pauvre Muller et dont vous puissiez facilement vous passer, car je vous sais riche.
--Je suis à vos ordres.
--Peut-être cent ducats?...
Le gentilhomme se précipita dans la chambre voisine où il avait remarqué la présence d'un écritoire, et rapporta à la tragédienne une feuille couverte de sable d'or. Elle la parcourut. C'était un chèque de 500 ducats. Sophie plia la feuille lentement, très lentement, et la cacha dans son sein palpitant, tandis qu'une rougeur révélatrice montait de ses joues à son front et, bientôt, couvrait son visage tout entier. Enfin, rejetant avec décision, sa fière tête en arrière:
--Il le faut, dit-elle. Avec ces mots, toute sa sérénité rayonnante de déesse lui revint.
--Venez, prononça-t-elle de sa voix sonore. Elle alla brusquement au fauteuil le plus proche, s'y laissa tomber et, avant que son adorateur eût compris son intention, elle rejeta sa sandale et dénuda son pied, d'une forme aussi parfaite que n'importe quel marbre antique.
--Ici, commanda-t-elle.
Wasilewski vit briller le pied sous la sombre fourrure qui enveloppait les divins membres de l'artiste, et tressaillit.
--Eh bien, vous ne voulez pas le baiser? dit-elle avec un sourire enchanteur. Elle était vraiment belle, en ce moment.
Le jeune homme se prosterna devant elle et pressa ses lèvres brûlantes sur le marbre glacé qu'elle lui présentait, une fois, deux fois. Puis il mit son front contre terre et, avant qu'elle n'eût pu l'empêcher, saisit le pied et le posa sur sa nuque.
--Laissez-moi être votre esclave, pour toujours.
La Schroeder retira vivement son pied.
--Levez-vous, ordonna-t-elle. Vous ne pouvez pas être mon esclave.
--Non, non, je ne dois pas.
Il restait toujours à genoux et la contemplait en extase. Enfin, il revint à lui, baisa une fois encore, avec une tendresse passionnée, le pied de Sapho et sortit précipitamment.
Sophie Schroeder demeura immobile, le front appuyé dans sa main, et perdue dans ses pensées.
* * * * *
Félicien Wasilewski est mort, il y a quelques années, dans ses terres de Pologne. Il avait atteint un grand âge et ne s'était jamais marié.
Ses héritiers découvrirent, parmi toutes sortes d'objets précieux, un coffret d'ébène incrusté d'ivoire, où se trouvait une vieille pantoufle fanée. Le premier étonnement passé, ils s'en amusèrent, et n'en parlent jamais qu'en riant.
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