La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle
Part 6
Homme né pour ma gloire et pour la tyrannie, En qui de Ferdinand j'ai soufflé le génie, Qui, de la tête aux pieds réglant ton faux maintien, Te formas pour tromper le Turc et le Chrétien; Et, mieux que ces larrons que la galère assemble, Peux mentir à-la-fois en dix langues ensemble, Regarde bien les gens à qui tu dois parler; Tes moindres mots redits sont prêts à revoler: Ton coup-d'œil, ton sourire, et tes graves postures, Font de tous les cerveaux jaillir les conjectures: Pénètre donc, soulève, interroge en secret, Le phlegme taciturne, et le sang indiscret. Parle à cet orthodoxe en zélé catholique, A ce luthérien en style évangélique; Rabats l'homme soldat devant l'homme civil; Lui, devant le guerrier; et, brouillant chaque fil, Ris, devant l'orateur, de l'art si lent d'écrire; Déprise à l'écrivain l'art fougueux de bien dire; Vante aux muses l'audace, et la règle au pédant: Et chacun satisfait, bien dupé cependant, Croyant même avoir lu le fond de tes pensées, Rebattra ta louange aux oreilles dressées: Ou du moins tes flatteurs, de ton babil surpris, Diront qu'en toi le ciel a mis tous les esprits. Mais crains ce sage obscur dont la vue est subtile. Et ce médecin prompt à démêler la bile; Leur savoir a toujours sa balance et ses poids, Et prise à leur valeur les pâtres et les rois. Tes basses profondeurs sont pour eux éclaircies; Et le mince appareil de tes superficies Leur déguise si mal un misérable fond, Que sous leurs yeux perçants ton orgueil se confond.
CHARLES-QUINT, _à un Légat_.
Cardinal, un message envoyé du saint-père M'annonce qu'incertain du succès de la guerre, Valois toujours s'efforce à l'attirer vers lui: Mais à mon zèle pur qu'il garde un saint appui, Bientôt, libre des soins où m'engage la France, Des sectes de Jean-Hus j'extirperai l'engeance; Et, d'une bulle encor s'il veut les foudroyer, On brûlera Luther comme son devancier. L'Église, de tout temps première monarchie, Fut la clé de la voûte en notre hiérarchie: Les hardis novateurs ne pourront m'ébranler Jusqu'à laisser sur tous l'édifice crouler: Je veux que sur la terre il soit dit que mon trône En devint sous le ciel la plus ferme colonne. L'ame d'un empereur n'a point ces sots mépris Que pour la cour de Rome ont quelques bas esprits.
LE LÉGAT.
De votre majesté l'ardent catholicisme Vous rend bien cher au pape, et bien terrible au schisme. Ma cour saura le but de vos secrets desseins.
CHARLES-QUINT, _à George Spalatin_.
Les évêques, monsieur, vont donc être des saints, Si Frédéric, en Saxe, accueillant la réforme, Veut qu'ils tiennent au fond ce que promet la forme! Mon nœud avec le pape, ennemi des Français, Rend pour votre électeur mes penchants plus secrets: Mais l'Église jadis, république première, Soumit à d'humbles lois l'héritier de saint Pierre; Et le pape, en effet, semble un fils de Satan, Quand des biens de l'empire il dispose en tyran. De la sainte cité foudres spirituelles, Leurs bulles, en troublant les villes temporelles, Doivent en nos états se faire dédaigner Des princes clairvoyants et jaloux de régner. Un jour, ce secret-là, qu'on se dit à l'oreille, Se dira haut.
SPALATIN.
Grand roi, c'est penser à merveille.
CHARLES-QUINT, _à Muncer, anabaptiste_.
Monsieur, n'outrez-vous pas les dogmes de Luther?
MUNCER.
Nemrod à l'homme libre a mis un joug de fer: Le Dieu mourant s'explique en parabole obscure S'il ne vint racheter notre égalité pure.
LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
Cet apôtre est farouche, et sent un peu la hart: Croyant rendre à César ce qu'on doit à César, Pour les biens en commun sa charité divine Brûle de te plonger un fer dans la poitrine.
CHARLES-QUINT.
Il peut de mes rivaux soulever les états.
LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
Flatte donc son avis; mais parle-lui bien bas.
CHARLES-QUINT, _à l'anabaptiste_.
Les hommes sont égaux pour la philosophie: Mais de quelque ascendant qu'un chef se glorifie, Quel moyen de fonder leur niveau solennel? C'est pour le genre humain un problême éternel.
MUNCER.
Dieu saura le résoudre.
CHARLES-QUINT, _à l'anabaptiste_.
Ah! qu'il daigne le faire!
MUNCER.
Vos desirs sont d'un prince au-dessus du vulgaire.
CHARLES-QUINT, _aux grands d'Espagne_.
Vainqueurs du nouveau monde, est-il rien de plus doux Que de vivre et régner dans Madrid et sur vous?
LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
De leur orgueil flatté leur sourire est le gage: A tes peuples du nord tiens un pareil langage.
CHARLES-QUINT, _aux envoyés d'Allemagne et des Pays-Bas_.
Dites, nobles vassaux, à tous vos souverains Que mes plus chers sujets sont Flamands et Germains.
LA POLITIQUE, _à Charles-Quint_.
De ces barons épais vois la reconnaissance Peinte en leur large face émue en ta présence: L'Allemand est muet par lente pesanteur, Non moins que l'Espagnol par sa grave hauteur.
CHARLES-QUINT, _à l'un de ses hommes d'armes_.
Bientôt, mon général, les fous anabaptistes, Les vains luthériens, les crédules papistes, Se tairont, grace à vous; ou bien, de vos canons La bouche leur dira mes dernières raisons. Ils n'ont point d'arguments contre cette éloquence.
LE GUERRIER.
Le fer n'a jamais tort.
CHARLES-QUINT, _à Pintianus_.
Colonne de science, Docte mortel, plaignez mon illustre métier. Entouré de soldats, peuple dur et grossier, Je vis loin du flambeau dont la clarté vous guide. Savent-ils qu'un Milon est moins fort qu'un Euclide? Nos artilleurs brutaux ignorent très-souvent Que s'enflamma leur poudre au cerveau d'un savant, Et que Colomb obtint de l'étude profonde La révélation d'une moitié du monde. Sous le toit d'un grenier, tel, par d'heureux secrets, A mu tout l'univers mieux qu'un roi sous le dais.
LE SAVANT.
Les grands princes toujours ont de hautes maximes.
CHARLES-QUINT, _à Titien_.
Titien, mon Apelle, à vos pinceaux sublimes Je me veux confier pour vivre aux yeux surpris En d'aimables tableaux, riches de coloris. Sciences, qu'êtes-vous près des arts et des muses! Poésie ou peinture, est-ce que tu m'abuses? Les êtres que tu feins, idéales beautés, Ont un pouvoir réel sur les cœurs enchantés. Tu fixes à nos yeux les choses passagères: Les froids calculateurs ignorent tes mystères, Et comment Michel-Ange, et comment Raphaël Au héros qui n'est plus rend un corps immortel. Dans les temps à jamais nos chars et nos visages Se perdraient, sans votre art qui marque leurs passages; Et, comme vos portraits, nos grandes passions, Tableaux pour l'avenir, ne sont qu'illusions. (à Horta.) Eh bien! mon Esculape, en mes travaux sans terme Vos avis m'ont rendu le corps, l'esprit plus ferme: Jour et nuit quelquefois j'en soutiens l'action.
LE MÉDECIN.
Tout homme est tel qu'il est par sa complexion; Et j'ai vu, fatigués en leurs veilles cruelles, De malheureux courriers, de pauvres sentinelles, Surpasser les travaux dans les cours si vantés, Et par ces durs labeurs affermir leurs santés.
CHARLES-QUINT, _à son chancelier_.
Mercure, notre argent plaît-il au docte Érasme?
MERCURE-GATTINAT.
Pour sa folle équité trop plein d'enthousiasme, Il craint de l'empereur les généreux présents, Et tremble de tenir au joug des courtisans.
CHARLES-QUINT, _au même_.
Ces philosophes-là, qu'entravent leurs scrupules, Ont pour leur liberté des respects ridicules. L'indigent orgueilleux se sent par-tout lier: Qu'ils sont dupes et sots! Parlez, mon chancelier; Il serait bon qu'on sût que la seule opulence A vous et vos amis promet l'indépendance.
LA POLITIQUE.
Poursuis, ô Charles-Quint! mets ton baume à haut prix; Les hommes te croiront, hors quelques fiers esprits.
CHARLES-QUINT.
Qu'entends-je?... on marche, on ouvre.....
LA POLITIQUE.
On accourt te remettre De ton camp sous Pavie une importante lettre..... Prends garde en la lisant: romps ce cachet au loin, Ou cèle tes transports contenus avec soin.
CHARLES-QUINT, _à soi-même_.
Vient-on me confirmer le bruit que je redoute?... M'annonce-t-on des miens la fatale déroute? Si le roi des Français, nouveau duc de Milan, Joint encor des lauriers à ceux de Marignan, De tous mes alliés j'ai prévu la retraite, Et sur quel plan la paix commande que je traite..... Qu'ai-je lu?.. qui?.. François dans mes mains prisonnier! Fortune, je serai maître du monde entier!
LA POLITIQUE.
Silence, homme profond! que ton cœur se reploie; Un mal aigu surprend moins qu'une vive joie. De ton sein agité le prompt soulèvement Troublerait ton maintien: reste sans mouvement. De ton esprit calmé promène la lumière Sur le tableau changeant qu'offre l'Europe entière: Pèse ton gain immense, et ce que tu perdras, Et débrouille du temps les futurs embarras. Valois est dans tes fers: le sort qui le ravale, De l'Autriche soumet l'éternelle rivale; Et la France, long-temps sans monarque et sans or, Ne peut plus de ton aigle interrompre l'essor. Ton poids attirera la flottante Venise, La mobile Italie, et le chef de l'Église. Sforce, dont j'affectais de venger la maison, Languira dans ta cour qui sera sa prison. L'infidèle sujet, qui, rêvant son royaume, De ta haute faveur a servi le fantôme, Bourbon, déshonoré, dépouillé de ses droits, Saura qu'on est puni quand on trahit ses rois. Seule entre l'Italie, et l'Autriche, et la France, L'Helvétie est en vain rebelle à ta puissance; Et tes dons à ses yeux n'ayant que trop d'appas, Ses villes te vendront son sang et leurs sénats. Par le sombre Henri faiblement gouvernée, Qu'importe l'Angleterre, en ses mers confinée! Triomphe! Il est donc vrai, qu'arbitre souverain Ton œil au loin parcourt un horizon serein! Mais crains que ton orgueil, soudain portant ombrage, Par ses folles vapeurs n'élève quelque orage, Que les princes, jaloux de tes sceptres nombreux, Loin de fléchir sous toi ne se liguent entre eux; Et qu'envers ton captif une rigueur hautaine N'éveille dans les cœurs la pitié de sa chaîne. Qu'un souffle heureux du sort n'enfle pas ta fierté, Et parais au-dessus de ta prospérité. Que feras-tu du roi que le destin te livre?... Ton sang bouillonne encor..... l'allégresse t'enivre..... Tiens tes projets, tes vœux, tes ordres suspendus. Laisse au temps démêler tes desirs confondus: Laisse les intérêts pour tous les diadêmes Signaler les partis, et se trahir eux-mêmes. La joie ou la fureur, dont les sens sont ravis, En leurs premiers transports donnent de faux avis. Tel qu'au milieu des mers, sous des cieux sans étoiles, Long-temps dans la tempête ayant ployé ses voiles, Un nocher, pour les rendre à des vents assurés, Attend que devant lui les airs soient épurés; Ote à l'émotion en ton ame produite Le dangereux pouvoir d'égarer ta conduite.
TITIEN, _à soi-même_.
Son corps d'une statue a l'immobilité; Mais un trouble dément sa froide gravité. Je pourrai, sur ma toile imprimant ce visage, Des contraintes des rois peindre une sombre image. Charles-Quint ne sait pas qu'avec des yeux perçants Notre art lit dans son cœur mieux que ses courtisans.
CHARLES-QUINT, _à la cour qui l'environne_.
Votre empereur, Messieurs, reçoit une nouvelle Qui pour nous à-la-fois est heureuse et cruelle. L'illustre roi des lys, François, a succombé: Même, ce fier vainqueur dans mes fers est tombé. Proclamez nos succès en tout mon vaste empire; Mais des transports du peuple arrêtez le délire. Votre maître affligé ne saurait comme un bien Regarder le malheur du plus grand chef chrétien. Point de feux allumés ni de fêtes publiques. Qu'on fasse ouvrir le temple; et, par de saints cantiques, Rendons graces au Dieu, seul monarque éternel, Qui nous signale à tous dans ce jour solennel Que sa main, disposant de nos grandeurs suprêmes, A son gré donne, enlève, et rend les diadêmes.
* * * * *
Il dit, rêvant ses coups sur son vaste échiquier, Comme un joueur pensif, qui, l'œil sur son damier, Calcule ses pions et les marches soudaines Où se perdent les fous, et les rois, et les reines.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT CINQUIÈME.
SOMMAIRE DU CINQUIÈME CHANT.
Épouvante et révolte de la ville de _Paris_ au bruit de la défaite du roi. Dialogue de _Paris_ et du _Parlement_. Soirée de la cour transportée à _Lyon_. Assemblée des notables tenue en cette ville; discours de la régente _Louise_, du président _de Selve_, et du chancelier _Duprat_: édit somptuaire. Entretien d'un sage et d'un courtisan aux environs du port de _Gênes_, et leur scène avec un pauvre pêcheur.
LA PANHYPOCRISIADE
CHANT CINQUIÈME.
MADRID a disparu: les spectateurs surpris Aux bords d'une rivière aperçoivent Paris; Paris, qui de Lutèce est l'éclatante fille: Au crystal de la Seine elle se mire et brille. Fières des ornements à son peuple si chers, Le front coiffé de tours, de dômes, de clochers, A grand bruit s'agitant, elle frappa la vue Des démons infernaux dont elle est si connue. Alors, nouvelle Hécate, au coin des carrefours, Elle appelait ses fils, du centre et des faubourgs.
PARIS.
Enfants! cette nouvelle, ô ciel! est-elle vraie? A-t-on vu le courrier? est-ce à tort qu'on m'effraie? Notre armée est battue, et le roi même est pris....! Ah! l'on répand cela pour exciter mes cris! Sans cesse des braillards, que l'étranger soudoie, Trompettes de malheur, viennent troubler ma joie. Tous mes bons citadins, qu'on prend pour des badauds, Devraient les faire taire et leur tourner le dos. Viens-çà, toi! sers un peu d'exemple à la canaille..... Que la main du bourreau l'étrille, le tenaille..... La corde à ces coquins, et la roue, et le feu! Ces bruits, où sont-ils nés? dans les antres du jeu, Aux cabarets, du vice immondes habitacles, Des oisifs et des sots dangereux réceptacles; Là, l'esprit cuve un feu d'enivrante liqueur; Là, des vieillards chagrins fermente encor le cœur: Des états, en buvant, ils tirent l'horoscope; Et la peur, qui toujours eut l'œil en microscope, Autour d'elle voyant tous les objets grossis, Des nains fait des géants à qui croit ses récits. Non, je le gage, non, un écu contre quatre! Marignan, ton héros n'a pu se faire battre; Il reçut trop d'argent et de secours de moi: Il doit être vainqueur; il l'est! Vive le Roi! Vive le Roi!... comment? vous jurez sa défaite! En tous lieux, dites-vous, ce bruit-là se répète, Au milieu des salons! à la cour! au palais! Lui, prisonnier! ce roi si fier, si grand!... Jamais. Qui? lui! subir le joug du tyran de l'Autriche! Écoutons ces tambours ... paix! lisons cette affiche..... Dieu! que m'annonce-t-on?... Eh quoi! nos magistrats Veulent qu'un tel revers ne me soulève pas! Le roi captif!... ô rage!... eh! quelle folle envie Avec tant de Français l'entraîna sous Pavie? Ecervelé monarque!... ah! qu'il revienne encor Me sucer tout mon sang, me manger tout mon or..... Eh bien! quand vos impôts excitaient nos murmures, D'échos de cabarets vous traitiez nos augures: Nos cabarets, messieurs, sont pleins d'esprits très-nets, Exercés à voir clair au fond des cabinets; Et de vos conseillers les voix toujours fatales Parlent moins vrai que moi sous les piliers des halles. L'horreur, concitoyens, fait dresser vos cheveux... Nos pères, nos époux, nos fils, et nos neveux, Nos frères.... ils sont morts!... ah! l'ennemi s'avance... La frontière est livrée, et nos murs sans défense..... Quels seront nos appuis? des catins, des bourreaux, Titrés de majestés et du nom de héros; Un chancelier Duprat, dont l'industrie infâme Nous vend à la régente, ambitieuse femme, Qui croit à sa quenouille assujettir mes fils! On sait ce que je peux, on sait ce que je fis Sous l'époux insensé d'Isabeau de Bavière! Au nez de plus d'un roi j'ai fermé ma barrière. A bas donc les tyrans, la cour, l'autorité! Aux armes! sauvons-nous! Vive la Liberté! Pillons les arsenaux..... jetez par les fenêtres, Décapitez, pendez, écartelez les traîtres..... Où courez-vous par-là, vous tous, hommes armés? Pourquoi ces cris, ces yeux de colère allumés!... Vous réclamez Bourbon ... oui, ce vaillant transfuge Victime de la brigue eut la haine pour juge..... Bourbon nous défendrait contre la trahison... Rappelons ce héros: Vive, vive Bourbon! Mais quoi! de ce côté quelle autre foule crie?... Bourbon à l'empereur a vendu la patrie..... Qui trahit son pays n'est qu'un vil scélérat..... Mais par qui remplacer la régente et Duprat? Vendôme est né d'un sang le plus beau du royaume, Brave, puissant ... d'accord: Vive à jamais Vendôme! Suppôts de Charles-Quint, il vous fera frémir. Ah! le jour fuit ... je cède au besoin de dormir... Illuminez, veillez, patrouillez sans paresse, Patrouillez en tous lieux, et patrouillez sans cesse. Qui va là?... Dieu! quel bruit? c'est un coup de mousquet! On enfonce une porte ... on a fait fuir le guet..... Gardez ce pont ... j'entends noyer les sentinelles... Au secours!... arrêtez ces hordes criminelles Dont les cris de fureur et sur-tout les chansons Epouvantent, la nuit, le seuil de nos maisons: Les murs tremblent..... combien de barques reparues Amènent de brigands, la terreur de mes rues! Où vont, la torche en main, ces bandits vagabonds?... Leur bacchanal nocturne éclaire vos balcons, Drôlesses! couchez-vous..... Au mépris du scandale, Quel desir de les voir à leurs yeux vous étale? N'avez-vous rien de mieux à faire entre vos draps?... Marchands, sages bourgeois, n'ouvrez, ne sortez pas: Des filous sont mêlés parmi ces frénétiques; Verrouillez vos logis et barrez vos boutiques.... On sonne le tocsin ... à qui suis-je? est-ce au roi? A Bourbon? à Vendôme? à la régente? à quoi? Plus de paix, ni de trève ... argus de la police, Parlement, prévôt, maire, ah! main forte et justice!
PARIS, ET LE PARLEMENT.
LE PARLEMENT.
Grande et sage cité, modérez ces clameurs. Votre vieux Parlement vient mettre ordre aux rumeurs. Sa voix procédera contre les forfaitures. Mon chaperon doré, mes mortiers, mes fourrures, Mon manteau, qu'a rougi la pourpre de nos rois, Attestent que je veille aux archives des droits. Exposez les griefs: Thémis tient la balance.
PARIS.
Sauve, ô grand Parlement, tout mon peuple et la France!
LE PARLEMENT.
Soit: au nom du roi, donc...
PARIS.
Parle au nom de la loi. Un roi mis dans les fers ne règne plus sur moi.
LE PARLEMENT.
Paix-là! n'êtes-vous plus Paris, sa bonne ville? Vous pourrai-je sauver si vous n'êtes tranquille?
PARIS.
Non; je dois t'obéir.
LE PARLEMENT.
Votre roi valeureux Trahi par la fortune est assez malheureux: N'ajoutez pas aux maux d'un prince qui vous aime. Tel qu'un simple soldat il s'est battu lui-même.
PARIS.
Oh, oui! c'est un lion que ce François-Premier: Mon amour le plaindrait s'il n'était dépensier. La chair, le vin, le sel, les tailles, les amendes....
LE PARLEMENT.
Il faut de grands impôts quand les guerres sont grandes.
PARIS.
Je ne l'accuse pas: son conseil l'a perdu. Louise a fait le mal; que Duprat soit pendu.
LE PARLEMENT.
La régente est du roi la mère respectable; Duprat, son grand ministre, un homme redoutable: A leur double pouvoir cesser d'être soumis C'est ouvrir de vos mains la porte aux ennemis.
PARIS.
Craignez-vous de risquer l'argent de vos offices? Car on taxa vos droits de tripler les épices, Intègres opinants, de par la cour élus!
LE PARLEMENT.
Paix-là, paix! bonne ville!... On ne se vendra plus. Vous plaiderez sans frais; nos arrêts seront justes.
PARIS.
Enregistrez donc bien vos promesses augustes.
LE PARLEMENT.
Oui, ce qu'on signe au greffe est au moins constaté.
PARIS.
Inscris donc, comme acquis, le droit illimité Que délégue en tes mains, dans la grand'chambre ouverte, Paris, très-bonne ville, et capitale experte. Maintenant fais de moi tout ce que tu voudras: Je jure confiance à mes purs magistrats.
LE PARLEMENT.
Or, vous vous soumettrez à nos lois, sans murmures?
PARIS.
Oui.
LE PARLEMENT.
Que dans les bureaux, dans les manufactures Rentrent donc ces commis et tous ces artisans, Des affaires d'état en tumulte jasans.
PARIS.
Pourquoi cela? chacun dissertait dans Athènes, Et la place publique a fait des Démosthènes.
LE PARLEMENT.
Le décret est rendu: paix-là! plus de raisons. Silence aux orateurs! qu'on les mène aux prisons.
PARIS.
C'est nous tyranniser qu'en agir de la sorte.
LE PARLEMENT.
Au retour de la nuit qu'on ferme chaque porte: Qu'aux barrières le jour n'en ouvre plus que cinq. Fouillez les voyageurs, agents de Charles-Quint.
PARIS.
Eh mais! c'est étouffer dans une étroite enceinte Mes enfants consternés de tristesse et de crainte: C'est gêner le commerce, entraver le plaisir: Il me faut respirer, rire et boire à loisir.
LE PARLEMENT.
On vous fera murer, si vous êtes mutine.
PARIS.
Ah! de nos oppresseurs suivrais-tu la routine?
LE PARLEMENT.
Bourgeois, montez la garde! et prenez l'ordre ici Du président de Selve et de Montmorenci.
PARIS.
Mes bourgeois casaniers sont mauvais satellites; Et, déja sur les dents, ronflent dans leurs guérites.
LE PARLEMENT.
Soldez les régiments qui vont les remplacer.
PARIS.
Quoi! paîrai-je toujours pour me faire rosser?
LE PARLEMENT.
Payez: au Parlement ne faites plus outrage; La garnison est là.
PARIS.
Bon dieu! quel esclavage!
LE PARLEMENT.
Çà, versez désormais le trésor dans ma main. (à soi-même.) Suprême Parlement, te voilà souverain! Fils du notariat, les rois ont fait ton lustre: Accrois à leurs dépens ton privilége illustre; Et convainc gravement le peuple sans savoir Qu'en toi du triple état réside le pouvoir. Opposons à Paris la cour et la régence: Opposons à la cour la ville et sa vengeance: Je resterai seul maître.
PARIS.
Ah! je vois tes projets.
LE PARLEMENT.
Tout est pour votre bien: paix, bonne ville, paix!
PARIS, _à soi-même_.