La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle
Part 21
Sans frayeur de l'orage, apparaît au théâtre L'acteur, encor sali de carmin et de plâtre, Qui, dépouillé des traits de Charles-Quint joué, Et du manteau tragique aussitôt secoué, A repris des Démons les gigantesques formes, Et leurs mains, et leurs pieds, armés d'ongles énormes. Ce mime est de l'enfer, où son art s'enflamma, Le sublime Lekain, le terrible Talma; Sensible et déchirant, nul ne fut plus habile A peindre l'ame humaine en sa face mobile; Son vaste sein, foyer d'un cœur tout véhément, De pathétique empli, l'épanche largement: S'il imite l'effroi, le remords sur le trône, Son front pâle ressemble au front de la Gorgone: S'il veut des passions exhaler les douleurs, Brisée en longs sanglots, sa voix se fond en pleurs: Le parterre, frappé de sa magie extrême, Pense, au malheur qu'il feint, voir le malheur lui-même. L'acteur ouvrit la bouche, et crut, par ses accents, Surmonter la hauteur des bruits retentissants: Mais ses lèvres formaient des paroles perdues. Ainsi des noirs hivers quand les neiges fondues Sur les flancs des rochers tombent avec fracas, Si, du torrent grossi traversant les éclats, Les voix de deux pasteurs s'appellent des deux rives, Son cours emporte et rompt leurs clameurs fugitives. La fureur des Démons, et huppés, et titrés, Descend de loge en loge aux plus bas des degrés: Là, des derniers lutins l'épaisse populace Autour des cabaleurs, et se rue, et s'entasse. Ainsi, lorsque les grands accordent aux petits Ces jeux, payés si cher, qu'on leur donne _gratis_, Du plus vil peuple on voit la multitude immense Couvrir un cirque entier, sali de sa présence: Ainsi l'amas infect de Diables tout fangeux Formait le centre obscur du parterre orageux. Ce sont bandits, experts en tous métiers perfides: Les uns, noirs recruteurs, sont fumants d'homicides; D'autres, en plein marché, vendeurs non scrupuleux, Ont des litres menteurs, et des poids frauduleux: Ceux-là chez nos Thémis s'inscrivent en faussaires; Ceux-ci, sur leurs fourneaux, impurs apothicaires, Dosent leur arsenic en de coupables mains, Et de l'humeur de vivre ils purgent les humains. D'autres, fatals Hermès, altèrent la monnaie; D'autres sont croque-morts, le sépulcre les paie: Apprentis carabins, ceux-là, d'un coup mortel, Hâtent l'agonisant, convoité du scalpel. Huissiers, greffiers, et clercs, engeance de vampires, Ivrognes, débauchés, filoux, escrocs et sbires, Sirènes des égoûts, harangères Vénus, Sous les bourgeons en fleurs vendant leurs charmes nus; Des enfers, en un mot, la plus vile canaille Tout-à-coup se déchaîne, et hue, et siffle, et braille. Elle garda long-temps un silence hébété, Muette d'ignorance et de stupidité: Ces ressorts que chez nous le vulgaire idolâtre, Les éclatants décors, les beaux coups de théâtre, Et le lustre étoilé des princes histrions, Avaient conquis, ravi ses admirations: Mais, répondant aux cris des nobles galeries, Jusqu'aux voûtes monta le cri de ses furies. Telle, quand des états les chefs ambitieux Donnent le premier branle aux partis factieux, L'écume des ruisseaux, la plèbe enorgueillie Gronde, fait bouillonner sa plus infâme lie, S'emporte, se déborde; et, sous le joug des lois, De la démagogie hurlent toutes les voix: Telle, de ces damnés la cohue insolente Au vaste amphithéâtre imprime l'épouvante. Tout rugit: cependant le Stentor des Démons Fait sortir ce discours de ses larges poumons; Perché sur un haut banc, en épervier farouche, Qu'attache un pied crochu sur une vieille souche: «Par un juste suffrage accueillons notre acteur,» Dit-il, «mais que du drame il nous taise l'auteur. «Son ouvrage sans goût, sans règle, sans morale, «N'a qu'une vérité hideuse ou triviale. «J'ai frémi, mais d'horreur; j'ai ri, mais de pitié. «Le monstre qui le fit doit être châtié, «Écorché, scié, cuit ... il faut que sur la claie «On le traîne, percé d'une éternelle plaie; «Ou qu'il soit à l'oubli condamné sans retour: «L'orgueil est d'un auteur le plus cruel vautour. «Mais non, de notre enfer déchaînons la critique; «Qu'il se torde à jamais sous sa dent satirique, «Et que, de tous les sens en lambeaux déchiré, «Il rende au noir chaos ce qu'il en a tiré.»
Il dit, roulant un œil où pétille sa rage, Qui des autres lutins recherche le suffrage: Mais l'un des plus bouillants, qui veut lui répliquer, Sentant à ses esprits les paroles manquer, Pour mieux humilier sa critique verbeuse, Lui tire, en grimaçant, une langue moqueuse. Celui-ci, pour punir ce dédain trivial, Se tourne, en lui montrant son anti-facial. Le bruit s'accroît. Voici qu'un autre Diable grimpe, Ami du nourrisson de l'infernal Olympe: Son aigre voix glapit sur le vacarme entier. Tel entre des tambours perce un fifre guerrier.
«Est-ce en vain qu'en ces vers, peintre de la nature, «Le poëte, arrachant tout masque à l'imposture, «Produit, s'écria-t-il, sans peur, sans préjugé, «Du fécond univers un vivant abrégé? «L'abandonnera-t-on aux cris de la cabale? «Comment du goût, des mœurs, est-il donc le scandale? «Il ne saurait blesser les règles des rhéteurs, «Étant hors de la loi des classiques auteurs; «Non moins original que le furent eux-mêmes «Ces hardis inventeurs de nos doctes systêmes, «On les siffla jadis; on le hue à son tour: «De l'avenir peut-être il deviendra l'amour. «Son style, en descendant du ton noble au vulgaire, «Évite mieux l'ennui qu'en un mode ordinaire. «A quoi bon asservir l'esprit, né dans son sein, «Au modèle idéal de l'antique dessin? «La nature est diverse, immense, affreuse, et belle: «Son tableau grand, bizarre, et varié comme elle, «Alliant tous les tons, rompant chaque unité, «Échappe à la froideur de l'uniformité. «Les peuples, qu'instruirait le cours d'un tel ouvrage, «Voyant périr deux rois, les plus grands de leur âge, «L'un, en cerveau brûlé, l'autre, d'un mal impur, «Sentiraient que des lois le seul empire est sûr. «N'est-ce rien que d'avoir calculé dans sa tête «Ce vaste plan moral? l'auteur est-il si bête? «Sa fable, dites-vous, mérite un châtiment: «Que peint-il? ce qu'au monde on fait impunément. «Ne frémissons-nous pas, tout damnés que nous sommes, «Lorsqu'il nous faut, témoins des cruautés des hommes, «Voir les tigres, les ours, orner leurs écussons, «Et leur gloire nourrir et corbeaux et poissons? «Voir les peuples agneaux immolés en hosties; «Le crime sur l'autel asseoir ses dynasties; «Haine, avarice, orgueil, sous de saints capuchons, «Dans nos ardents brasiers attiser les brandons; «Voir le rire apprêter la corde aux calvinistes, «Et la pudeur en proie au viol des papistes; «Voir baptiser de sang d'incrédules beautés, «Dont la Luxure en froc fouette les nudités: «Des bibles, des missels, voir les sinets mystiques «Cousus, d'un doigt railleur, aux fesses hérétiques, «Par d'enjoués bourreaux, par de gais assassins... «Ah! nous-mêmes, près d'eux, nous serions de vrais saints! «Osons dire tout...! Non. Notre pudeur m'arrête; «Je vous ferais dresser les cornes sur la tête! «L'antropophage impie, en son acharnement, «Ne fait pas ce qu'ils font, religieusement. «Quoi! ces hommes, d'un Dieu se prétendant l'image, «L'un par l'autre écrasés, n'écoutent que leur rage! «Quoi! ces monstres pourront, dans leurs hideux transports, «Percer de traits aigus les ames et les corps, «Et viendront nous chanter ces mots, Indépendance, «Charité, Sainteté, Chasteté, Tolérance! «Oh! préférons l'horreur de nos punitions «A ce qu'ont inventé leurs noires passions! «Souffrons donc qu'un spectacle aux enfers nous retrace «Les vices que sur terre on envisage en face. «Craignez-vous que, honteux d'être moqué de nous, «L'homme ne se corrige?... Ah! tranquillisez-vous; «Ses mœurs seront toujours criminelles, infâmes, «Dût-on, chez les mortels, jouer même nos drames. «Là, qui les jugerait? un famélique essaim, «Vendant le fiel jaloux qui bouillonne en son sein, «Dont l'immoralité, ne prêchant que morale, «Noie honneur et bon sens dans son encre vénale. «Qui les écouterait? des spectateurs légers, «Faibles cerveaux, émus par des traits passagers, «Et de qui la mémoire, en sa marche incertaine, «Oublie où s'attacha le long fil d'une scène; «Peu faits pour mesurer par quels puissants efforts «Vers un seul but profond tendent de grands ressorts. «Honneur à ce travail! il est digne d'un Diable. «Craignons que la colère injuste, impitoyable, «Comme chez les humains, ne dicte nos arrêts, «Dont l'affront éternel nous flétrisse à jamais. «Un ouvrage a, par-fois, les beautés qu'on lui nie. «Gare au sot tribunal qui proscrit le génie!» A ce mot, ô discorde! ô désordre! ô terreur! Le cirque est une arène où combat la fureur.
Les princes infernaux lancent dans le parterre Trente griffons armés, pour terminer la guerre: La rage s'en accroît; on mugit autour d'eux. Les Diablesses, fuyant ce spectacle hideux, Volent, jetant des cris en nocturnes chouettes. Des loges et du cintre on perce les retraites; Et se précipitant des plus hauts des balcons Sur les derniers des bancs roulent mille Démons. Tous ceux de qui la foudre avait brûlé les ailes, Titans, demi-roués en leurs chûtes cruelles, Bondissent en tombant: telle, d'un pesant choc, Si du sommet d'un mont le temps détache un roc, Sa masse retentit sur la plaine ébranlée.
Figure, si tu peux, cette horrible mêlée, O Muse! aide ma vue à mesurer le tour Du parquet infernal éclairé d'un faux jour, Plus vaste que ne sont les abymes stériles Des ardents souterrains, dévorateurs des villes; Et non moins spacieux que le cercle étoilé Qu'embrasse un esprit docte, à qui rien n'est voilé; Hauteur, d'où les humains, bornés dans leurs limites, Paraissent à son œil des mouches et des mites.
Misérables damnés! votre dernier loisir S'écoule en ces fureurs promptes à vous saisir: L'inflexible Destin déja commande aux Heures De vous rendre aux tourments de vos tristes demeures.
Xiphorane descend, et s'écriant trois fois: «ANARCHIE!» Oh! quel monstre apparut à sa voix! Hydre informe et sans yeux, de ses mains furieuses, Elle-même abattant ses têtes odieuses, En nourrit une seule; et d'un bandeau sanglant Sur ses propres débris la couronne en hurlant: Cette tête aggrandie, et d'elle encor frappée, Tombe, et l'hydre renaît de sang toujours trempée. Tel est le monstre. «Accours, épouse du Chaos, «Toi qui souffles la guerre, et qui hais le repos, «Des équitables lois ennemie éternelle, «Dans tes cent mains, dit-il, que la flamme étincelle.» L'hydre aveugle l'entend, plane, et d'un vague essor S'abat des hauts plafonds sur les balustres d'or: Des décorations la rougeâtre lumière Allume tout-à-coup sa torche incendiaire. Sous vingt trombes de feu, piliers, voûtes, lambris, Croulent sur les démons embrasés et meurtris; Et, tel qu'un puits sans fond, le gouffre à ces ruines Ouvre, en les entraînant, ses routes intestines. Leur immense théâtre en cendres se réduit, Et ne laisse après soi que le vide et la nuit.
Sauve-moi de leur gouffre, ô Dieu vengeur du crime! Dieu, pour qui notre monde est un point dans l'abyme! THÉOSE! être éternel, présent à l'infini! A tout ce qui se meut ton mystère est uni. Être que tout ignore, et que pourtant mon ame Invoque, et sent par-tout quand s'élève sa flamme! Dieu, principe sans forme, inaccessible à tous, Créateur des soleils qui rayonnent sur nous, Auteur de tant de cieux inconnus de la terre, Tu formas les tissus de la mouche éphémère; Tu n'as pas négligé le ressort palpitant De son corps invisible, atôme d'un instant; Et la moindre vapeur, globule de rosée, Suit ta loi souveraine aux sphères imposée. Tout n'est que profondeur qui cache ton pouvoir. Toi, que j'ose implorer, te puis-je concevoir? Sais-je ce que je suis? pourquoi j'entends et pense? Si ton souffle bientôt retire ma présence Du théâtre vivant où chacun est acteur, Ah! que de l'ordre au moins un moment spectateur, Je voie, avant ma mort, l'homme sincère et libre, Des lois, reines du monde, observer l'équilibre, Saper du fol orgueil l'édifice abattu, N'aspirer qu'aux grandeurs de la noble vertu, Gouverner par Thémis république ou royaume, Juger d'un œil égal le palais et le chaume, Ouvrir son toit, son cœur, à l'humble adversité, Ne plus, d'un joug sanglant, fouler l'humanité, Enrichir par le fer la seule agriculture, Paisible conquérant, explorer la Nature, Et des Arts, du Commerce, étendant le pouvoir, Envahir hardiment les trésors du savoir! Dieu! qu'au néant, enfin, rentre l'Hypocrisie, Qui change en un enfer le trajet de la vie; Et je rendrai sans peine, au sein de l'univers, Cette ame qui te cherche, et qui dicta mes vers.
FIN.
ON TROUVE DU MÊME AUTEUR,
_Chez BARBA, libraire, galerie du Palais-Royal, derriere le Théâtre-Français._
_Agamemnon_ } _Ophis_ } _Isule et Orovèse_ } tragédies en 5 actes. _Charlemagne_ } _Pinto_, ou _la journée d'une conspiration_, comédie historique, en 5 actes et en prose. _Le Frère et la Sœur jumeaux_, } _Le faux Bon-Homme_, } comédies en 3 actes. _Le Complot domestique,_ } _Les Ages Français_, poëme en strophes et en 15 chants.
_Chez NEPVEU, libraire, passage des Panoramas, nº 26._
_L'Atlantiade_, ou _la Théogonie Newtonnienne_, poëme en 6 chants. _Homère_, } _Alexandre_, } poëmes en 4 chants. _L'Homme renouvelé_, récit moral, en vers. _Agar et Ismaël_, scène orientale. _La Méroveïde_, poëme héroï-comique, en octaves, et en 14 chants. _La Panhypocrisiade_, ou _le Spectacle infernal du seizième siècle_, comédie-épique, en 16 chants. _Cours analytique de Littérature générale_, prononcé à l'Athénée de Paris, 4 vol. in-8º.
_Chez LALOY, libraire, rue de Richelieu, vis-à-vis la rue Feydeau._
_Les quatre Métamorphoses_, poëmes.
_Chez FIRMIN-DIDOT, imprimeur du Roi, de l'Institut, et de la Marine, rue Jacob, nº 24._
_La Méroveïde_. _La Panhypocrisiade_, ou _le Spectacle infernal du seizième siècle_.
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Les Éditions de _Plaute_ et de _Christophe-Colomb_, comédies en 3 actes et en vers, et de _Baudouin_, _empereur_, tragédie en 3 actes, sont à refaire, ayant été détruites dans un incendie.
Corrections.
La premiere ligne indique l'original, la seconde la correction:
p. 256:
LA VIELLE. LA VIEILLE.