La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle
Part 20
Apprends que pour t'asseoir aux limbes où nous sommes, En pasteur bienfaisant il faut guider les hommes, Et, plein de charité jusqu'à son dernier jour, Remplir la douce loi, qui seule est tout; l'amour. Aime, a dit le grand Paul; et ma voix le publie. Le juste adorant Dieu vit pour tous, et s'oublie: Ce précepte jamais se grava-t-il au cœur D'un prince ivre de soi, politique vainqueur? Triste sort d'un tel homme, idole de soi-même! Que fait-il? il s'absorbe en son pouvoir suprême: Sa vaine ambition jamais ne s'assoupit: Il prodigue le sang pour venger un dépit: Il amasse les biens d'une main criminelle: Il arrache à Naboth sa vigne paternelle, Tient sur ses seuls périls les yeux toujours ouverts, Et s'estime le dieu, centre de l'univers. Qui produit en son cœur ce désordre coupable? C'est ce besoin d'aimer à tous inévitable, L'amour qui nous égare alors que fol et vain Il n'a point un objet éternel et divin; L'amour, tendre penchant de nos sensibles ames, L'amour, alimenté par de célestes flammes, Plus solide, plus pur, en ses liens charmants, Que ne le sont les nœuds d'or et de diamants; L'amour, dont les plaisirs consolant nos misères, Nous attachant à Dieu, nous attache à nos frères! Complaire à ce qu'on aime est le vœu de l'amour: Ce doux espoir, ce soin le presse nuit et jour; Plus d'orgueilleux projets, plus de noire injustice, Plus de débats jaloux, plus d'infame avarice; Il chérit en autrui l'opulence et l'honneur, Et du bonheur de tous compose son bonheur. L'homme épris de ses feux n'a point l'œil adultère: Si des femmes qu'il voit la beauté passagère Se relève d'atours et s'anime de fard, Il n'idôlatre pas leurs colliers et leur art, Et ne sent nulle ardeur corruptible et profane Pour la fleur qui périt et la chair qui se fane. Voit-il une indigente et muette beauté Qu'à l'ombre, et gracieuse en sa simplicité, Semble orner le malheur empreint sur son visage? Les consolations, piège où l'ame s'engage, Ne captiveront pas son cœur sanctifié: Toute humaine douleur a droit à sa pitié. Voudra-t-il s'ériger des palais, des portiques? Graver par-tout son nom en lettres magnifiques? Non; l'aumône en secret, les charitables soins, Feront de sa bonté parler mille témoins, Monuments animés, et voix impérissables, Qui rediront son zèle aux âges innombrables. Que les schismes trompeurs et les séditions Aux fureurs de leurs chefs livrent les nations; Éloquent, il sait vaincre et l'audace et la ruse Par une bouche d'or comme le fils d'Anthuse; Et, non moins fort qu'Ambroise, aux portes de Milan Il osera fermer le saint temple au tyran. Qui doute que l'amour rende un cœur intrépide? Contemple le maintien d'une vierge timide: Elle aime; et s'effrayant de sa fragilité, Son scrupule frémit d'une infidélité: La flamme du jeune âge errante dans ses veines Allume dans ses sens des rebellions vaines; Sa constante pudeur, ferme en ses chastes vœux, Traverse noblement les épines, les feux: Tel un ange sans corps marche dans sa carrière: Mais d'un front où reluit une pure lumière, S'il faut, (triste courage en un objet si doux!) Qu'elle brave la mort pour son divin époux, Elle court au martyre; et, de regrets suivie, Brebis sans tache, aux loups abandonne sa vie. Juge combien l'amour, triomphant des bourreaux, Nous aide à surpasser la vertu des héros, Et du tendre orateur de la chaire d'Hippone Juge si c'est à toi d'envier la couronne!
SAINT-BERNARD.
Prince, qui dans nos rangs te flattes de siéger, Bernard veut à son tour ici t'interroger. Fier d'avoir en tous lieux porté le fer, la flamme, Ta puissance abdiquée étonne encor ton ame; Mais, rappelant tes faits, pour mieux te mesurer, Avec nos saints exploits ose les comparer. Comment as-tu conquis les villes alarmées? Par tes ambassadeurs, ton or, et tes armées. Comment séduisais-tu les peuples éblouis? Par ta pompe étalée à leurs yeux réjouis. Comment consternais-tu les états et leurs ligues? Par mille surveillants, délateurs de leurs brigues. Quel amas d'instruments, d'armes, et de ressorts! Moi, sans cour, sans soldats, sans faste, sans trésors, Hôte obscur de Clairvaux, je montai dans la chaire; Et soumettant les cœurs à l'esprit qui m'éclaire, De la cité de Dieu levant les étendards, Conquérant plus d'états que les fameux Césars, Triomphant des clameurs que jetait l'hérésie, Terrible, j'ai versé l'Europe sur l'Asie, Et de tous ses guerriers grossi la légion Qui roulait en torrents vers l'autel de Sion. Seul et nu, d'où tirai-je une telle puissance? Ce fut de ma cellule et de mon indigence. A ton art politique aurais-je pu devoir De si profonds secrets, un si vaste pouvoir? L'homme qui sous le ciel vit pauvre et solitaire Se sent victorieux des maîtres de la terre, Si son ame en effet, droite en sa fermeté, Se plaît dans la retraite et dans la pauvreté. Notre corps peut agir parmi la multitude, Si l'ame en soi toujours garde sa solitude: Les pensers, au-dessus des vulgaires humains, Nous en séparent mieux que les déserts lointains, Et nous fermant l'oreille à l'injure, aux louanges, Nous font sur l'univers planer avec les anges. La pauvreté qu'on aime est riche en liberté: Elle soutient sans peur l'auguste vérité, Du vain appât de l'or ne se sent point captive, Des biens qu'elle n'a pas ne craint point qu'on la prive, Des pontifes, des rois, menace l'appareil, Ne voit rien de constant que le cours du soleil, Et par-tout, de ses pieds secouant la poussière, En méprisant la mort, passe intrépide et fière. Elle fut ma compagne; elle est l'appui d'un saint; Et le tissu grossier dont elle m'avait ceint, M'attira sur la terre un encens préférable Aux honneurs que s'acquit ta pourpre misérable. Tels, ces rois des déserts, Elie, et Daniel Contre leurs ennemis s'armaient des feux du ciel. Hélas! qu'aurais-tu fait contre nos voix sinistres, Grand roi, qui ne peux rien sans or et sans ministres?
CHARLES-QUINT.
J'aurais par mes soldats châtié vos pareils, Dès qu'ils eussent formé de turbulents conseils. J'aurais été de Jean l'Hérode inexorable, Si, quittant son désert, apôtre déplorable, Ceint de viles toisons, il eût dans mon séjour Paru couvert de cendre, et censuré ma cour. J'ai régi les mortels: je sais leurs impostures, Vos ames, doctes saints, étaient-elles si pures? Tantôt le zèle altier de votre apostolat Signalait plus en vous un tyran qu'un prélat, Et, jaloux d'opprimer le peuple ou son monarque, De l'humble sacerdoce ensanglantait la marque: Tantôt, martyrs publics des rigueurs de la croix, Votre orgueil s'abaissait pour abaisser les rois, Et, rampant au travers de tortueuses routes, Fuyait les dignités pour les dominer toutes. Vous subissiez le jeûne au milieu des festins, Pour repaître l'encens brûlé sur vos chemins: Vous vantiez le silence et la paix des retraites; Et l'oubli courrouçait vos vanités secrètes: Austères avec faste, à l'ombre relâchés, Vos haines s'accusaient de cent vices cachés: Et, de vos saints docteurs calomniant la vie, Un faux mépris de tous décelait votre envie. Vous prêchâtes la foi, vous qui ne crûtes rien: Votre art fut de tromper, grands hommes! c'est le mien.
SAINT-JÉRÔME.
Je vois, digne Bernard, ton dédaigneux sourire. Augustin, revolons à notre heureux empire. Laissons ce héros nain, déchu de tout espoir, Se nier des grandeurs que son œil ne peut voir.
* * * * *
Ils disent: Charles-Quint, honteux d'apprendre encore Qu'il soit pour les esprits des hauteurs qu'il ignore, Suivit d'un œil si sot leur noble ascension, Que l'Enfer l'écrasa de sa dérision.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT SEIZIÈME.
SOMMAIRE DU SEIZIÈME CHANT.
_Charles-Quint_, accablé par la _Tristesse_, cherche en vain les distractions que lui peuvent offrir les diverses heures du jour: la _Tristesse_, qui égare sa raison, lui inspire le projet de faire célébrer ses propres obsèques avant de mourir. Tableau du temple où les démons, acteurs de la scène, paraissent en habits sacerdotaux, et chantent la messe mortuaire de _Charles-Quint_. La _Tristesse_ et la _Mort_ achèvent d'épouvanter l'empereur couché dans sa bière: une fièvre ardente le saisit, et la _Mort_ l'enlève. Fin du drame. A peine la toile est tombée, que le parterre infernal se divise en deux partis; l'un, contre _Mimopeste_, auteur de la pièce; l'autre, en sa faveur. Le théâtre, détruit par l'_Anarchie_, s'écroule enfin dans l'abyme.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT SEIZIÈME.
DEVANT les spectateurs vont se changer sans cesse Les lieux où Charles-Quint marche avec la Tristesse. Que l'oreille attentive au fil de ses discours Des tableaux qu'ils peindront poursuive donc le cours. Il s'avance, au milieu des chimères, des ombres; La fille de l'ennui, la Tristesse aux yeux sombres, L'entraîne hors du temple où des pâles flambeaux Éclairaient sous ses pieds les marbres des tombeaux.
CHARLES-QUINT ET LA TRISTESSE.
LA TRISTESSE.
Hélas! tu te flattais que l'aurore nouvelle Retirerait tes sens de leur langueur mortelle: Te voilà de retour au paisible réduit, Voisin du temple auguste où tu veillas la nuit. Tes soins ont décoré cette cellule obscure En berceau verdoyant d'où te rit la nature; De là, sur les côteaux, un ciel plein de clarté Du front épais des bois découvre la beauté; De là, des prés charmants, où Zéphire, en ses courses, Mêle ses doux soupirs aux murmures des sources, Exhalant dans les airs comme un divin encens Les parfums de leurs fleurs pour enivrer tes sens.... Mais hélas! tout est vain: l'ombre et le jour te blesse.
CHARLES-QUINT.
N'offusque pas mon ame, importune Tristesse! Et je pourrai me plaire au spectacle riant Qu'étale sous mes yeux l'éclat de l'Orient.
LA TRISTESSE.
La terre encor dans l'ombre est à demi-plongée; Ton ame de son deuil est comme elle chargée: Attends que le soleil, se levant pour vous deux, Dissipe tes vapeurs d'un rayon moins douteux. Les brouillards du matin, voilant les paysages, Compriment ton cerveau de leurs pesants nuages: A peine, en leurs bosquets, les oiseaux matineux De premiers sons encor percent les airs brumeux: Attends leur doux réveil et que leur chant salue L'astre dont la splendeur va réjouir ta vue. L'aurore inspire à l'ame un attendrissement Qui de tes souvenirs redouble le tourment.
CHARLES-QUINT.
A cette heure autrefois, devancé du tonnerre, Mon coursier hennissait; et, bouillant pour la guerre, M'emportait sur les monts ou j'allais méditer Les coups dont l'Occident devait s'épouvanter: Maintenant seul, oisif, je m'égaie au ramage De deux chantres ailés qu'emprisonne leur cage.
LA TRISTESSE.
Tu ne les nourris donc que pour les désoler? Ils respireraient mieux aux vastes champs de l'air: Ne sois pas leur tyran, et qu'aux cieux ils revolent.
CHARLES-QUINT.
Je crains que les vautours bientôt ne les immolent: Dès le nid de leur mère élevés par mes soins, Nés captifs, sauraient-ils pourvoir à leurs besoins?
LA TRISTESSE.
Ainsi tu préparas la longue dépendance Des hommes, à ton joug façonnés dès l'enfance, Et qui, si tant d'erreurs n'assiégeaient leurs berceaux, Vivraient libres au monde ainsi que les oiseaux.
CHARLES-QUINT.
Oui, mon orgueil dément la vérité suprême, En niant aux humains que leur liberté même Accroît leur industrie, ajoute à leur vigueur, Quand leur vertu native est laissée en leur cœur. Hélas! par cet orgueil de gouverner la terre, J'ai dans mes longs travaux subi plus de misère Que tous ces bûcherons qui, vers le sol penchés, Amassent les rameaux que l'hiver a séchés. Le soleil resplendit, ô Tristesse! et sa flamme N'éclaircit point encor les ombres de mon ame... N'entends-je pas sonner l'heure de mon repas?
LA TRISTESSE.
Ah! remportez ces mets qu'il ne goûtera pas; Otez ces vins, pour lui trop mêlés d'amertume. Valets, n'aigrissez pas l'ennui qui le consume: Respectez sa retraite... Et toi, parcours des yeux Ces vallons émaillés par les rayons des cieux, Ces ruisseaux bouillonnants sous les roches voisines...
CHARLES-QUINT.
Toujours des cieux, des eaux, des champs et des collines... Quel monotone aspect, Tristesse, m'offres-tu?
LA TRISTESSE.
Tu disais autrefois, sous la pourpre abattu, Toujours des camps, un trône, une cour importune... Quel spectacle accablant dans ma noble fortune!
CHARLES-QUINT.
Hélas!
LA TRISTESSE.
Pourquoi gémir en ce riant séjour?
CHARLES-QUINT.
Je me sens fatigué de la splendeur du jour.
LA TRISTESSE.
Jamais des nations les trop superbes maîtres Ne retrouvent le calme aux demeures champêtres. L'oisiveté te pèse en ces champs producteurs, Où le travail nourrit d'heureux cultivateurs: Tes yeux sont ignorants des richesses agrestes; Tu méprises les fleurs, et les présents célestes; Et, bien que las du faste et des soins des héros, Tu hais ta solitude et maudis ton repos. Mais, privé d'aliments, la faiblesse t'accable... L'airain encor t'appelle aux plaisirs de la table.
CHARLES-QUINT.
Ah! j'en suis écarté par un dégoût affreux; Et ce corps que je traîne est un poids douloureux.
LA TRISTESSE.
Peut-être que du soir l'agréable influence Te fera mieux goûter la paix et le silence, Moment, où je me plais moi-même à soupirer. Au doux sein de la nuit tout s'apprête à rentrer: Entends le pâtre au loin fermant les bergeries, L'aboi des chiens frappant le seuil des métairies, Le chant du rossignol attendrir les forêts, Et sous les noirs buissons frissonner un vent frais.
CHARLES-QUINT.
Suis-je amant, ou poëte? et ma mélancolie Cède-t-elle aux accès de leur tendre folie? Non, Vesper et la lune ont des effets plus lents Sur mes yeux endurcis aux spectacles sanglants.
LA TRISTESSE.
Eh bien! trouble-toi donc d'un plus sombre délire. Orgueilleux conquérant, long-temps chef d'un empire, Un ver à tes pieds rampe autour du saint parvis; Je lui prête une voix ... médite ses avis.
CHARLES-QUINT.
Qu'es-tu devant un prince, ô créature vile?
LE VER.
Moi, je ne suis qu'un ver, misérable reptile; Mais rampant sur la fange où tu sommeilleras, Je dis à l'aigle altier: «Je t'attends ici-bas.»
LA TRISTESSE.
Cet insecte abandonne une tête mortelle Dont le crâne enfermait la plus docte cervelle: Il te vient avertir qu'au tombeau dont il sort, Il rongera ta chair, pâture de la mort. Toi donc qui, des grandeurs quittant la folle envie, Abdiquas la couronne, abdique aussi la vie. Tu tiens encor au monde après t'en être exclus, Fuis-le plus loin encor; va-t'en où l'on n'est plus. Mais, avec faste orné des habits funéraires, Ne pars point froid et nu, comme les morts vulgaires; Et préside, vivant, de l'oreille et de l'œil Aux chants de ton trépas, aux pompes de ton deuil, Spectateur animé des larmes que, peut-être, Feindront tes serviteurs aux cendres de leur maître.
* * * * *
Ainsi dit la Tristesse au fragile empereur Mais le drame infernal ici change d'horreur; Et, par d'affreux ressorts que la magie invente, La scène, au dénouement, se noircit d'épouvante.
D'innombrables Démons marchent en saints prélats Dans le temple qui s'ouvre et qui reçoit leurs pas. Les crêpes de la nuit, sépulcrale tenture, Du dôme et des piliers couvrent l'architecture; Des dragons enlacés font reluire en tous lieux, Tels que des lampes d'or, leurs gueules et leurs yeux: Ils éclairent la nef, le chœur, et sa barrière; Et d'une croix de feu la sanglante lumière Domine un sarcophage, où des titres d'orgueil Argentent les velours, ornements du cercueil, Édifice paré d'emblêmes héroïques Dont le néant s'inscrit en lettres magnifiques. Une chapelle ardente, au haut de cent degrés, Porte un Diable servi par des diables mitrés: Sa messe fait répondre en son chant mortuaire Dix mille diables noirs, échos du sanctuaire, Qui poussent, au-delà d'un triple paradis, Les lugubres clameurs d'un bas De profundis. Cependant Charles-Quint, livide, l'œil farouche, S'étend au lit de plomb, froide et dernière couche, Où, près d'un grand linceul, psalmodiant soudain, La Tristesse et la Mort, une torche à la main, Exposent la pâleur des traits de la victime, Qu'un vaste deuil isole, et suspend dans l'abyme; Et le serpent sonore, et l'orgue aux voix de fer, D'une ample symphonie ébranle tout l'Enfer.
CHARLES-QUINT, LA TRISTESSE, ET LA MORT.
LA TRISTESSE.
Homme! des rois ainsi finit la race entière.
LA MORT.
De la poussière né, retourne à la poussière.
LA TRISTESSE.
La Mort te paraissait loin de toi; la voici.
LA MORT.
Héros qui me bravais, pourquoi frémir ici?
CHARLES-QUINT.
Me pouvais-je alarmer d'un futur anathême! Je ne crus point en Dieu.
LA MORT.
Tu t'es donc fait toi-même?
LA TRISTESSE.
Sage et puissant mortel, ton esprit connut-il Comment ta faible vie a prolongé son fil?
LA MORT.
Tremble qu'en le coupant je ne te précipite En quelque espace, horrible à ton cœur qui palpite.
CHARLES-QUINT.
Je me suis dit que l'homme, au néant destiné, Redevient à sa fin tel qu'avant d'être né.
LA TRISTESSE.
Je l'ignore, et te laisse au tourment de ce doute.
LA MORT.
Ame coupable! viens: sais-tu quelle est ta route? Sors du sang et des os qu'il est temps de quitter.
CHARLES-QUINT.
J'en tressaille en mes flancs.
LA TRISTESSE.
Que peux-tu regretter? Tourne tes propres yeux sur ta vile dépouille. Le trouble qui l'émeut, la sueur qui la souille, De sa fragilité sont les signes certains.
CHARLES-QUINT.
Hélas! dans tout le cours de mes errants destins, Brûlante d'une ardeur en mes veines cachée, Ainsi qu'un fumier vil ma chair s'est desséchée! Mes jours évanouis ont emporté sa fleur. Las du monde, en ces murs j'ai traîné ma douleur... Pourquoi seul m'enfoncé-je aux bois voisins du Tage, En hibou lamentable, en pélican sauvage? Pourquoi naguère assis au trône des cités? Pourquoi dans ce linceul, terme des vanités? De tous ces mouvements quelle raison décide? Qu'étais-je? hélas! que suis-je? et qu'est-ce qui nous guide? Ces hommes, ces concerts, que j'entends, que je voi, Tous ces objets sont-ils en mes sens, hors de moi? Espace, éternité, qu'êtes-vous? quelle flamme Trop vive aux yeux du corps, luit pour les yeux de l'ame? Est-ce que mes terreurs peuplent de visions Ces cercles infinis, sphères d'illusions? L'esprit de la lumière, en des cieux sans limite, Règne ... il ouvre l'enfer à la race maudite... Devant son tribunal quel sera mon appui? Trônes, puissance, rangs, tout croule devant lui.
LA TRISTESSE.
Est-il vrai que toujours les morts en paix sommeillent? La trompette a sonné ... les voilà qui s'éveillent! La terre voit par-tout les tombes se briser ... Que d'hommes se levant tout prêts à t'accuser! Les uns, trempés encor des ruisseaux de leurs larmes, Te présentent leurs fils mutilés par les armes: Les autres, par leur sang qu'ont versé tes arrêts Inscrivent les horreurs de tes ordres secrets. Roi guerrier, vaincras-tu les nombreuses phalanges Des ames qui, planant sur les ailes des anges, S'élancent de la nuit pour t'accabler d'effroi, Et crier dans le ciel: Anathême sur toi! Juge inique! réponds au seul juge suprême... L'univers est présent, et tous les siècles même. Tant de peuples jamais, ni tant de majesté, N'entourèrent le trône où tu fus écouté. Parle, déploie au jour ta noble conscience... Pourquoi balbutier? où donc est ta science? Quoi! tu restes honteux, muet, et sans couleur! Ici trop de lumière, éclairant ta pâleur, Révèle de tes traits les bassesses obscures, Et des plis de ton cœur les profondes souillures. Fuis donc! fuis, si tu peux, même le souvenir; Et cherche le néant, ton dernier avenir.
CHARLES-QUINT.
O ciel! ô Dieu du ciel! prends pitié de mon ame!
LA MORT.
Regarde ces torrents de l'infernale flamme...! Les cieux, qui sous tes pieds se roulent à grand bruit, T'abandonnent au gouffre où mon vol te poursuit. Telles qu'une hydre ouvrant ses gueules avec joie, Les bouches de l'abyme, affamé de sa proie, T'engloutissent parmi les brigands couronnés, Qu'aux yeux des nations ma faulx a détrônés.
CHARLES-QUINT.
Arrête, affreuse mort!...
LA MORT.
Non, mes mains rigoureuses Vont punir, lâche acteur, tes obsèques menteuses. Ne t'aperçois-tu pas que, resté sans témoin, La foule, en te raillant, s'est écoulée au loin? Et qu'enlevé déja de tes linceuls funestes, On t'a mis en un lit ... où je veux que tu restes.
CHARLES-QUINT.
Où suis-je?... ô songe horrible! ah! je m'éveille enfin... Doux éclat!... je revois les rayons du matin...
LA MORT.
Que dis-tu? la nuit règne, et l'hémisphère est sombre.
CHARLES-QUINT.
Non, mes yeux sont ouverts...
LA MORT.
Sous les voiles de l'ombre Le délire t'aveugle, et porte en ton cerveau Un faux jour, et l'horreur d'un désordre nouveau: Des organes troublés effroyable chimère! Meurs donc, meurs! il est temps, roi fou, que je t'enterre.
* * * * *
Elle arrache aussitôt l'ame à ce noble corps, Qui n'est plus rien: Dieu seul sait ce qu'il fait des morts.
Ici la toile tombe, et finit l'acte immense. Mais au parterre ému quelle guerre commence!
Que je compare au bruit des torrents et des airs Les applaudissements, les sifflets des enfers; Que je rappelle ici les volcans, les tempêtes, En éternel écho des poétiques têtes, Mes vers ne feront pas ouïr à l'auditeur Ce cirque furieux, tout vociférateur. Oh! c'est en cet instant, Muse, que je t'invoque! Prête, prête à mon luth un son perçant et rauque, Qui plaise à la discorde et l'imite en ses cris; Et non ces doux accents dont les cœurs sont épris, Qui charment les humains de langueurs si touchantes, Et font aimer la paix, alors que tu la chantes. Le tumulte confus du cirque ténébreux Long-temps de tous les bruits ne fit qu'un bruit affreux: Mais comme, sous les flots d'une épaisse fumée, Au faîte d'une ville en des feux abymée, Se perd dans un chaos la face des objets, Jusqu'à l'heure où, lançant quelques lumineux jets, La flamme en ces vapeurs éclaire enfin la vue: Ainsi, lorsque la foule applaudit, siffle, et hue, Tout se confond d'abord; mais enfin les clameurs Distinguent deux partis au milieu des rumeurs: L'un, s'écriant, bravo! veut voir l'auteur paraître, L'autre, criant, à bas! frémit de le connaître. Le rideau cependant remonte; et mille voix Font trembler les piliers et le cintre à-la-fois.