La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle
Part 2
Ce savoir, inutile à l'étroite raison Des mortels concentrés au soin de leur maison, Sert aux explorateurs des bords de nos deux mondes A nombrer tous leurs pas sur le sol et les ondes, Et soumet, à l'aspect des astres mieux suivis, Les terrestres labeurs aux célestes avis. Si je n'avais connu sur quel axe inclinée Tu tournes doublement par jour et par année, Du zodiaque ardent comptant mal les retours, Je n'eusse pu prévoir les saisons ni les jours, Ni quand d'un astre, au loin précédant ta planète, L'apparence changée ou recule, ou s'arrête; Ni quand, sous l'écliptique ombragée en passant, La lune cachera son disque brunissant, Ni combien le soleil se baissant vers ta ligne, Des jours égaux aux nuits hâte en un an le signe; Et l'homme ignorerait du midi jusqu'au nord, Quels mois viendront ouvrir son sillon ou son port.
LA TERRE.
Va, subtil raisonneur, dès avant Ptolomée, Qui me laissa jadis sa relique embaumée, On mangeait, on buvait, sans regarder si haut. Chaque animal pour vivre en sait autant qu'il faut.
COPERNIC.
Chacun suit son instinct et remplit sa carrière: Le nôtre est de sonder le monde et la matière: Et l'esprit qui te pèse et mesure tes pas, Est plus noble que toi, qui ne te connais pas. Je préfère un rayon de science profonde A l'éclat des dehors couvrant ta sphère immonde: Tu cesses de briller quand la clarté te fuit; La pensée est la flamme, et veille dans la nuit. Cette lampe immortelle éclaira Pythagore Sur l'immobilité du soleil qui te dore. Déja les temps passés m'ont dit que Nicétas Te vit sous le soleil variant tes climats, De ses feux vers l'aurore aller puiser la source Qu'on croyait au couchant apportés par sa course. Sous l'espace des cieux mon compas s'est ouvert. Ton étroit diamètre eût-il rien découvert? Celui de ta carrière est l'immense mesure, Où d'une parallaxe enfin l'atteinte sûre Touche, au sommet d'un angle, un monde errant dans l'air, Jusqu'à l'étoile fixe au plus haut de l'éther, Où les astres lointains d'un ciel inaccessible Cachent dans l'infini leur orbite insensible.
LA TERRE.
Ainsi tu brises donc l'antique firmament, Ceintre de crystal pur, voûte de diamant, Dont les clous d'or.....
COPERNIC.
Erreurs! songes de l'ignorance! Vains prestiges des sens dupes de l'apparence!
LA TERRE.
Crois-tu les détromper?
COPERNIC.
L'homme apprendra de moi Que son soleil si lourd, immense au prix de toi, Ne peut, pour éclairer ta ronde petitesse, Au cercle de tes jours rouler avec vîtesse; Tandis que, pour t'offrir à ses traits éclatants, En pivotant sur toi, tu tournes moins de temps.
LA TERRE.
L'homme ne croira pas qu'un transport si commode De lui-même, le soir, le rende l'antipode. Les oiseaux, dira-t-on, du nadir au zénith, De vue, en fendant l'air, perdraient soudain leur nid.
COPERNIC.
On saura qu'avec toi l'atmosphère qui roule, Entraîne en cheminant ce qui vit sur ta boule; Comme sur un navire, où tous ceux qu'il conduit S'imaginent voir fuir tous les objets qu'il fuit.
LA TERRE.
Au mortel indolent qui se sent immobile, Affirme que sans cesse il court de mille en mille, Et qu'il voyage autant, sans s'en apercevoir, Que Charles-Quint, toujours fier de se faire voir: L'ellébore sera le prix de ta remarque, Elève d'Hippocrate, et beau vainqueur d'Hipparque.
COPERNIC.
Je ne m'empresse pas de proclamer à tous Les lois de ma raison, car les humains sont fous; Et des contemporains toujours l'ingratitude Proscrit la vérité conquise par l'étude. D'Euclide et d'Archimède astronome appuyé, Je m'avance à pas lents, de doutes effrayé: Si mon art faisait luire entre les deux solstices La face des Césars, le poil des Bérénices, Astrologue menteur, si mes vagues discours Semblaient mettre d'accord les cieux avec les cours, Si, dans l'ombre observant mille intrigues secrètes J'en étais le devin, ainsi que des comètes, Mon siècle, aimant la fourbe et l'ostentation, Me nommerait des grands la constellation: Mais, ne tendant qu'au vrai, je n'ai que Dieu pour maître, Ce n'est que du tombeau que ma gloire peut naître, Après les vains fracas qu'on entend éclater Au nom de tous nos rois, du pape et de Luther. Retiré loin du bruit, l'ignorance et l'église Ne sacrifieront point Copernic à Moïse. Je lègue mon systême à quelque zélateur Qui sera condamné d'un saint inquisiteur A renier sa foi sur le cours de la terre: Tant la vérité plaît aux prêtres de ta sphère! Adieu. Je crois sentir qu'en fuyant d'ici-bas L'ame, à son apogée, ignore leurs débats.
LA TERRE.
Crains ce périhélie où son feu la dévore.
COPERNIC.
Je suis dans le soleil, et je te mire encore. (Il disparaît.)
LA TERRE, L'ESPACE ET LE TEMPS.
LA TERRE.
De quels maîtres divins en a donc tant appris Cet animal pensant, de la lumière épris? Qui de mes mouvements lui découvrit la trace?
L'ESPACE ET LE TEMPS.
Nous.
LA TERRE.
Qui donc êtes-vous?
LE TEMPS.
Moi, le Temps.
L'ESPACE.
Moi, l'Espace.
LE TEMPS.
Oui, c'est moi qui toujours, un long pendule en main, Dans l'horloge des cieux sonne sur ton chemin.
L'ESPACE.
C'est moi qui de la voûte où chaque étoile brille Forme un cadran immense à l'éternelle aiguille.
LA TERRE.
Je reconnais ta voix, ô Temps fallacieux, Qui, par ta double face, à-la-fois jeune et vieux, Regardes, emportant les mondes sous ton aile, Le passé qui me fuit, l'avenir qui m'appelle: Toi, je te reconnais aux cercles azurés Où sont de tes grandeurs marqués tous les degrés.
L'ESPACE.
Fils de l'éternité, le temps produit chaque âge; Fils de l'immensité, l'espace la partage; L'immobile infini qu'on ne peut concevoir, En son sein tous les deux nous laisse nous mouvoir; On ne saisit qu'en nous les lieux et la durée; Et par notre puissance, avec art mesurée, L'esprit, qui tient de nous ses doctes éléments, De nos rapports unis tire ses jugements. Ce fut par nos leçons que l'humaine industrie Te soumit aux calculs de sa géométrie. Sans l'espace, le temps serait inaperçu; Sans le temps, de l'espace on n'eût jamais rien su.
LA TERRE.
Je ne te comprends pas.
LE TEMPS.
Trop ignorante masse! Sentirais-tu dans l'air toujours changer ta place, Si tu n'apercevais de moments en moments Des astres d'alentour les divers changements? Le terme de leur cours, leur vîtesse inégale, Ne t'instruisent-ils pas par leur double intervalle? C'est ainsi qu'un chasseur, en décochant deux traits, Les juge lents ou prompts d'autant que loin ou près Vers le but de leur vol un même instant les porte: Et tout ce qui se meut s'estime de la sorte.
L'ESPACE.
Oui, des corps circulant dans ma capacité, La pesanteur s'égale à leur vélocité; C'est par nos seuls avis que l'homme qui te sonde Sait que ta lune agit sur les reflux de l'onde, Et connaît que ton pôle en sa nutation Borne à vingt-cinq mille ans sa révolution: C'est peu que de prévoir les phases des planètes, Il suit dans notre sein les retours des comètes, Trace la parabole où leurs feux sont perdus, Et prédit aux mortels qu'ils ne les verront plus.
LA TERRE.
Ce petit être-là reçut un haut génie!
LE TEMPS.
Non, le temps éternel, l'étendue infinie, Où le temps mesurable et l'espace apparent Emportent l'univers et passent en courant, Sont pour l'homme des mots qu'il ne saurait entendre; Son esprit jusque-là ne put jamais s'étendre; Et n'attachant à tout qu'un sens matériel, Derrière un ciel franchi n'imagine qu'un ciel. Il faut que des moments, des lieux et des figures, Pour être comparés, lui prêtent leurs mesures; Et le temps fixe et vrai, le vide illimité, Se cache autant à lui que la divinité. Que de choses pourtant, véritables mystères, Que sa science ignore, et nomme des chimères! Dieu même, à sa faiblesse invisible en tout point, Parce qu'il est voilé, lui semble n'être point.
L'ESPACE.
Eh! l'homme, qui toujours examine et compare, Médite peu le fond, et son esprit s'égare. Par le temps et l'espace il compte les instants, Et ne sait ce que c'est que l'espace et le temps. Un an est un long siècle à son impatience; Un siècle n'est qu'un jour pour sa vaine espérance: Son orgueil ne voit pas que tout son avenir Dans le passé rapide est tout près de finir. Terre, un quart de ton globe, inutile domaine, Aux mortels couronnés paraît suffire à peine; Tandis que leurs sujets, n'arpentant qu'un jardin, S'étonnent des grandeurs de son étroit confin. Ainsi, toujours trompé sur tout ce qu'il embrasse, L'homme se croit durable et sans borne en sa place; La mort vient, le dépouille, et je reprends sur lui Jusqu'au lieu resserré d'où son corps même a fui: Car, tout passe en mon sein, emporté par les âges; Le monde en doit sortir, et même ses images.
LE TEMPS.
Un drame néanmoins va montrer aux démons Ce que font les mortels pour leurs rangs et leurs noms, Et l'âge où Charles-Quint, en fatiguant sa vie, A cru s'éterniser sur ta superficie.
LA TERRE.
Où donc est le théâtre où ses traits sont offerts?
L'ESPACE.
Aux enfers.
LA TERRE.
En quels lieux sont cachés les enfers?
L'ESPACE.
L'erreur se les figure au centre de ton globe: Une comète au loin dans la nuit les dérobe, Monde errant, embrasé, plus vaste que le tien; Car, dans l'immensité, ton orbe entier n'est rien. Tu le sais: dans le vide il est tant de demeures! Adieu! poursuis ta route, et roule au gré des heures.
* * * * *
Là finit le prologue, on voit tout s'éclipser; L'acte, image du siècle, enfin va commencer. Mais sur la scène encor s'abaisse un second voile: La fausse renommée y brille en une toile Où le pinceau traça le triomphe des chars, Au temple de mémoire entraînant les Césars. Quelques sages, témoins de leurs superbes rôles, Soit dédain, soit pitié qui haussât leurs épaules, Courrouçaient d'un souris les centaures d'acier Qui de leur sabre nu croyaient les effrayer. On voyait des grandeurs les cimes orageuses Sur des remparts en feu, qu'en ses courses fangeuses Entourait de replis un long fleuve sanglant. Les noirs torrents du Styx, le Phlégéton brûlant, Dont l'horreur fabuleuse épouvante les ames, N'ont rien de plus affreux, dans leurs eaux, dans leurs flammes, Qu'un cours de sang humain, roulant à gros bouillons, Où surnagent encor, en proie aux tourbillons, Des pieds, des corps tronqués, des mains, de pâles têtes. Cependant le vainqueur, dont les palmes sont prêtes, Traverse le carnage; et, rougi de ce sang, L'affreux jour qui s'y plonge en s'y réfléchissant Fait reluire au passage une pourpre enflammée, Vêtement du héros cher à la renommée; Tandis qu'un peuple aveugle entend de toutes parts Les trompettes, les chants, les cris, et les pétards.
L'enfer se plaît à voir que du sang qui s'étale La lueur rejaillit en pourpre triomphale. Le peintre est applaudi par les noirs spectateurs. La toile enfin remonte, et fait place aux acteurs.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT DEUXIEME.
SOMMAIRE DU DEUXIÈME CHANT.
La toile se lève. Description du lieu de la scène. L'amiral _Bonnivet_, endormi dans sa tente, aperçoit l'image de sa maîtresse, qui lui reproche d'avoir entraîné les Français en Italie, moins pour leur gloire que par le desir de la revoir à Milan. Entretien de _Clément Marot_ et de l'amiral. Apparition de l'ombre _de Bayard_ au pied d'un chêne, devant le _Connétable de Bourbon_, qu'il laisse avec la _Conscience_. Scène entre _la Conscience_ et _le Connétable_ transfuge. Dialogue de la _Mort_ et d'une _Fourmi_. Pressentiment que s'exprime à soi-même _le chêne_ antique sous lequel apparut Bayard. Histoire et chûte de ce vieux arbre, arraché par des soldats.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT DEUXIÈME.
LE théâtre présente, en un château gothique, Une chambre, que pare un lit non moins antique: La nuit y règne encor sous deux rideaux épais Brodés à larges fleurs, surmontés par un dais. Là, s'agite en dormant un chef plein de vaillance, Qui pour François-Premier a manié la lance, Bonnivet, dont le camp siége au bord du Tésin: Les vîtraux sont blanchis des rayons du matin. Vers le lit du guerrier une image se glisse; Fille du souvenir, c'est la belle Clérice.
BONNIVET ET L'IMAGE DE CLÉRICE.
L'IMAGE DE CLÉRICE.
Tu languis, amiral! n'est-ce donc pas pour moi Que tu fis traverser les Alpes à ton roi? Si j'en crois les baisers et les mots de ta bouche, Milan n'eut rien pour toi de plus doux que ma couche. Moi, folle Italienne, ardente en mon amour, Je te fis oublier tes Lucrèces de cour: D'autant plus préférable à ces illustres belles, Qu'alors qu'on les subjugue on est fatigué d'elles; Tandis que sans façon me laissant obtenir, Quand on sort de mes bras, on veut y revenir. L'abandon inquiet de vos prudes maîtresses Ne vaut pas les transports de mes vives caresses, Et leur triste scrupule, et leurs plaisirs gênés Embrasent moins vos sens que mes sens effrénés. Mon port a-t-il perdu ses graces attrayantes? Ai-je les yeux moins vifs, les lèvres moins riantes, Le col moins blanc, le sein moins ferme et moins poli, Le bras, le pied, le..... quoi? qu'ai-je de moins joli? Ah! mon cher Bonnivet! tu brûles, tu soupires, Et l'ardeur qui t'émeut dit ce que tu desires..... Viens donc.
BONNIVET.
O ma Clérice! objet aimable et beau! Déja tu m'apparus vers ce double ruisseau Qui, mêlant ses tributs pour former la Durance, Des rocs de Briançon coule avec abondance. Là, dans ma couche ainsi réveillant mes desirs, Tu me vins de Milan retracer les plaisirs: Tes appas demi-nus me ravirent en songe; Et quand de tes baisers je goûtais le mensonge, Tu semblas t'échapper comme une ombre sans corps, Loin du lit qu'en désordre avaient mis tes transports.
L'IMAGE DE CLÉRICE.
J'ai voulu, te laissant le regret de ma perte, Au sein de l'Italie à tes armes rouverte, T'attirer doucement par le secret pouvoir Que j'ai sur tout Français épris de mon œil noir. Mon orgueil a bien ri, s'il faut parler sans feinte, Quand, plein de ma mémoire en tous tes sens empreinte, Au conseil de ton roi, par cent nobles raisons, Tu poussas son armée à repasser les monts. Ah! de ton éloquence héroïque, suprême, Ma flamme était la source inconnue à toi-même. Tu crus, en confondant les plus sages guerriers, N'avoir devant les yeux que l'honneur des lauriers; Tu ne voyais que moi: j'étais la seule envie Dont l'attrait t'amenât sous les murs de Pavie. Les peuples ont-ils cru qu'un magnanime roi Au milieu des périls entraînât, sur ta foi, Ses soldats, et la fleur des preux de sa famille, Pour rendre un libertin à l'amour d'une fille? Tel est le monde! Allons; aux assiégés vaincus Reprends-moi dans Pavie, et presse le blocus. (L'image disparaît.)
BONNIVET, _s'éveillant_.
Que dit-elle?.... Ah! j'entends la trompette qui sonne. Déja sur l'horizon le jour naissant rayonne..... Levons-nous..... dans mon camp devançons le soleil. Quoi donc? à quel objet rêvais-je en mon sommeil? A Clérice!... Elle-même.... Oh! l'étrange folie!.... Son amour m'aurait fait rentrer dans l'Italie! Non, non, dans les périls dont je me sens pressé, Ce lâche sentiment ne m'eût jamais poussé: Vous n'êtes pas, madame, une seconde Hélène; Votre Milan n'est pas l'Ilion qui m'amène. Non, je n'ai point pour vous suivi le roi des rois; Je n'ai point follement, jaloux de vains exploits, Pour me reconquérir vos faveurs et vos charmes, Ebranlé tout-à-coup les Alpes sous mes armes, Et porté mes canons sur des rocs sourcilleux Où jamais n'ont tonné que les foudres des cieux. Qui? moi! pour contenter mes amoureux caprices, Mettre une armée entière au bord des précipices, Exposer un grand roi, ses parents, ses soldats; Les conduire en aveugle à de lointains combats! Pour qui? pour ma maîtresse offerte à ma mémoire? Non, mon cœur n'écouta que la voix de la gloire; Et sans qu'à mes projets un fol amour ait part, Je vins ici venger nos affronts et Bayard.
CLÉMENT-MAROT, ET BONNIVET.
BONNIVET.
C'est vous, galant Marot! vous, levé dès l'aurore!
MAROT.
Oui, j'aime à voir l'éclat dont l'orient se dore; Et le dieu des beaux vers m'emplit de feux nouveaux, Quand l'heure matinale attèle ses chevaux. J'aime à voir de son char la lumière vermeille Luire au camp des Français, que le clairon éveille; Et, brillant dans l'azur, l'astre de Lucifer Emailler les vallons étincelants de fer.
BONNIVET.
Si vous ne me parliez sur le ton des poëtes, Je vous méconnaîtrais, armé comme vous l'êtes.
MAROT.
Je ne ferais nul cas d'un poëte de cour Qui n'endosserait point la cuirasse à son tour.
BONNIVET.
Marot veut que son sang, grace à quelques prouesses, Lui mérite les pleurs des plus nobles princesses.
MAROT.
Marot chez les neuf sœurs survivra plus d'un jour, Blessé du fer de Mars et des traits de l'Amour.
BONNIVET.
La propre sœur du roi, si j'en crois la chronique, Vous l'aura dit, peut-être, en un style saphique.
MAROT.
La sœur de notre roi, duchesse d'Alençon, Protège en moi du Pinde un humble nourrisson: Je l'aide quelquefois des avis de ma muse A tourner plaisamment un conte qui l'amuse. Mais les grands sont jaloux quand elle me sourit, Et fait céder pour moi l'étiquette à l'esprit.
BONNIVET.
Marguerite, en secret, vous met, dit-on, en verve?
MAROT.
La Pallas de nos jours doit être ma Minerve. Est-ce un sujet de glose aux malins envieux?
BONNIVET.
Que fait donc votre muse, absente de ses yeux?
MAROT.
Elle chante le roi, pour qui je prends l'épée.
BONNIVET.
Brave rimeur, courage! A quand votre épopée?
MAROT.
Le Parnasse, amiral, est plus lent à forcer Que vos remparts tonnants, si prompts à renverser. Un poëme renaît sur d'héroïques cendres. Nous n'avons qu'un Homère; il est tant d'Alexandres! N'imaginez donc pas, en vous raillant toujours, Qu'un poëte, en soldat, marche au gré des tambours.
BONNIVET.
Vous, n'imaginez pas qu'en ses folles bouffées Votre docte Phébus élève nos trophées.
MAROT.
Non; l'honneur d'un guerrier a d'autres fondements Qui prêtent à nos vers d'utiles ornements.
BONNIVET.
Ah! les héros outrés et la fiction pure, Des œuvres d'Apollon sont la seule parure; Et de grands mots, tirés du latin et du grec, Enrichissent leur fonds, quelquefois pauvre et sec. Voilà ce qui soutient les vaines renommées Des beaux diseurs de rien, en paroles rimées.
MAROT.
Si je connais votre art ainsi que vous le mien, Je confesse qu'ici je n'en parle pas bien. Chacun notre métier: perdons la frénésie Moi, de parler de guerre, et vous, de poésie. Souffrez qu'ici Marot, cavalier mal-expert, Use à son gré du temps que vous jugez qu'il perd; Que, sans titre en vos camps, rimant son badinage, Il offre à plus d'un siècle un miroir de son âge. Venez; le roi vous mande, et va tenir conseil. L'Europe ne doit plus voir un double soleil: Valois dit qu'il est temps que Charles-Quint lui cède.
BONNIVET.
S'il m'écoute, il vaincra.
MAROT.
Que Dieu vous soit en aide!
BONNIVET.
Lannoy veut nous surprendre... Ah! je jure qu'avant, Les nonnes de Pavie, en leur étroit couvent Recevront mes soudards comme révérends pères.
MAROT.
Bon! que comme Marie elles soient vierges-mères.
* * * * *
Ils sortent; les démons rirent aux grands éclats, Que la virginité, dévolue aux prélats, Dût-être un jour en proie aux baisers à moustaches: Car de l'honneur dévot le diable aime les taches.
Tout a changé d'aspect: dix jours sont écoulés. La scène offre aux regards des chemins isolés; Ils tendent vers un camp dont l'enceinte est voisine: Sur de larges vallons Pavie au loin domine. Le soleil qui se couche éclaire encor les fronts Des arbres dont le soir déja noircit les troncs: Là, d'un chêne élevé la grande ombre s'allonge. Un coursier, qui hennit sous le frein d'or qu'il ronge, Porte en ce lieu Bourbon, connétable fameux, Transfuge de la France, et proscrit belliqueux. C'est l'heure où du sommeil accourent les fantômes; Où les esprits ailés, les Sylphes et les Gnômes, Courbent, en voltigeant, la bruyère des bois, Et remplissent les airs de murmurantes voix. Sous d'humides vapeurs tout semble se confondre; Le jour est prêt à fuir, et la nuit prête à fondre.
BOURBON.
Soleil! en t'éloignant tu vois mes camps agir: L'astre d'un prince ingrat comme toi va rougir; Et, me fuyant demain, sa splendeur éclipsée Cédera pour sa honte à ma gloire offensée. Heureux François-Premier, tremble d'être puni Par ce même mortel que ta haine a banni. Charles-Quint que je sers, mon juste et nouveau maître, Des brigues de ta cour me vengera peut-être; Et je te convaincrai, plaisir digne de moi! Qu'un sujet outragé peut avilir un roi. Que vois-je?... est-ce une erreur, une chimère vaine?... Quel guerrier m'apparaît appuyé sous ce chêne?..... C'est celui qu'à Rébec j'ai vu de sang baigné, Me jeter en mourant un regard indigné! C'est lui! je reconnais ses traits, et sa stature, Sa longue épée en croix, et sa pesante armure..... Écarte-toi, fantôme! et sors de mon chemin....! Pour m'arracher la bride il étend une main....! Avance, ô mon coursier!... Presse le pas! te dis-je.... Quoi! son crin se hérisse, il recule.... ô prodige! Bourbon même, Bourbon de crainte est combattu...... Et toi, chez les vivants pourquoi reparais-tu? Rentre au lit de la mort, ou cette lance.....
L'OMBRE DE BAYARD.
Approche. Je suis le chevalier sans peur et sans reproche.
BOURBON.
Qui t'a fait du tombeau quitter la froide nuit?
L'OMBRE DE BAYARD.
Bayard vient consterner l'orgueil qui te conduit.
BOURBON.
Ton roi, dont l'amitié t'honora dans ta vie, Humilia souvent ma vertu poursuivie: Lui dûmes-nous tous deux garder la même foi?
L'OMBRE DE BAYARD.
L'honneur pour nos pareils n'a qu'une même loi.
BOURBON.
J'abhorrais d'un tyran l'injustice hautaine.
L'OMBRE DE BAYARD.
Lorsqu'il daigna de moi, modeste capitaine, Recevoir l'accolade, aux champs de Marignan, Valois s'annonca-t-il en superbe tyran, Lui qui devant l'honneur de la chevalerie Courba sa tête auguste, espoir de la patrie?
BOURBON.
Il voulut d'un prestige exalter nos vertus, Pour vaincre ses rivaux par nos mains abattus.
L'OMBRE DE BAYARD.
Tu les sers contre lui, Connétable perfide! Regarde à tes côtés cette vierge rigide: Elle te redira qu'on doit au lit d'honneur Mourir pour son pays sans reproche et sans peur. Adieu! va, déloyal! ton vil triomphe approche: Mais tu n'éviteras la peur ni le reproche. (L'ombre disparaît.)
BOURBON ET LA CONSCIENCE.
BOURBON.