La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle
Part 17
Est-ce un désert qu'un lieu peuplé par ta famille, Entouré de hameaux où l'innocence brille, Dominant des vergers et de riants coteaux, Où, tandis que ma main plantait mille arbrisseaux Tu semblais avec moi prendre un plaisir extrême A cultiver des fleurs moins belles que toi-même? De quels ravissements nos cœurs étaient saisis, Lorsque sous un beau ciel, en une barque assis, Nous embrassant tous deux, abandonnant les rames, Nous cédions au penchant de l'onde et de nos ames, Et que souvent la nuit, sans troubler nos transports, Nous voyait jusqu'à l'aube errer aux mêmes bords! Viens! l'ombre dans les champs n'est pas si redoutable Que d'un roi sans pudeur la flamme détestable.
LA FERRONNIÈRE.
Notre monarque est-il un monstre menaçant!
L'ÉPOUX.
A-t-il pour tes regards un attrait si puissant, Que, ne respectant plus ma tendre jalousie....
LA FERRONNIÈRE.
Je n'ai point de respect pour une frénésie; Et n'imiterai pas cette folle d'honneur Qu'effraya tellement un accueil suborneur, Quand sur les bords du Rhône un père trop peu sage A notre roi galant l'offrit sur son passage, Que, dès le lendemain, elle lui fit revoir Ses traits, qu'avait brûlés son chaste désespoir.
L'ÉPOUX.
Plains, et ne raille pas ce vertueux modèle Qui laissa de son ame une image plus belle Que les plus beaux contours par notre œil admirés; Traits fugitifs, que l'âge aurait défigurés: Elle sut, dépouillant sa forme peu durable, Montrer de sa pudeur l'éclat inaltérable, Et seule apprit aux grands, mieux que tous les censeurs, A voir d'un œil glacé nos femmes et nos sœurs. Mais, viens: ne tardons plus: que demain l'on ignore En quels lieux tes appas seront vus par l'aurore. Obéis; je le veux.
LA FERRONNIÈRE.
Moi, je veux appaiser Tes sentiments jaloux.
L'ÉPOUX.
Comment?
LA FERRONNIÈRE.
Par ce baiser.
* * * * *
Elle dit, en riant; et ses lèvres trompeuses, Calmant de son amour les craintes soupçonneuses, L'enflamment d'un baiser, vain gage de sa foi; Lorsqu'une voix s'écrie: «Ouvrez, de par le Roi.» La porte est à grands coups au même instant heurtée: Il pâlit: la fureur de son ame agitée Fait trois fois à son front remonter la couleur, Et, trois fois le glaçant, en accroît la paleur. Mais elle:
LA FERRONNIÈRE.
O mon ami! ne faites rien paraître: Comptez sur moi: sachez ce que veut notre maître.
* * * * *
Il sort, muet de rage; et tout l'enfer surpris A l'acteur pathétique applaudit par des cris.
LA FERRONNIÈRE, _seule_.
Le roi n'a contre lui nul sujet de colère: Qu'ai-je à craindre? il envoye un ordre salutaire Suspendre de ces lieux mon triste enlèvement.... L'ordre a bientôt suivi mon avertissement! Mais si de mon époux la violence extrême....
FRANÇOIS-PREMIER ET LA FERRONNIÈRE.
LA FERRONNIÈRE.
On entre ... ô Dieu! que vois-je? ah! c'est le roi lui-même. Me trompé-je? le roi! qui l'amène?...
FRANÇOIS-PREMIER.
L'amour.
LA FERRONNIÈRE.
Ah! sire....
FRANÇOIS-PREMIER.
Oui, pour vous voir il a quitté sa cour: Vous vaincre est à ses yeux la gloire la plus chère.
LA FERRONNIÈRE.
Eh sire!... qui vous peut résister sur la terre?...
* * * * *
A ces mots, qu'en tremblant elle a balbutiés, Le roi, que le respect prosternait à ses pieds, Se relève ardemment, et vers l'alcove entraîne La belle, entre ses mains se défendant à peine; Toute émue, et roulant ses beaux yeux aveuglés, Par l'orgueil, la surprise, et la frayeur troublés; Palpitante aux assauts du héros téméraire: Ainsi l'autour ravit la colombe en sa serre. Les Démons, égayés de son doux embarras, Près du hardi vainqueur la pressant dans ses bras, Admiraient les effets si prompts, si manifestes, Le quelques mots confus qu'éclaircissaient des gestes. Sitôt! se disaient-ils; elle se rend! eh quoi? Est-ce éblouissement, magie, amour, effroi? Mais sur le couple heureux des rideaux se fermèrent: La scène resta vide; et les ris éclatèrent. La foule s'attendait, les voyant s'éclipser, Que de nouveaux acteurs viendraient les remplacer; Mais l'auteur, voilant tout en sa folle licence, Pour comique ressort présenta leur absence. Les Diables, qui d'abord en rirent étonnés, Regardèrent enfin les diablesses au nez: Leur sexe plein d'ardeur se peint tout en images: Tout le feu des enfers colora leurs visages. Déja les vieux Démons, si zélés pour les mœurs, Opposaient leur murmure à cent lutins rimeurs, Beaux-esprits farfadets, dont la troupe idolâtre Toujours chante Vénus, ses lys, et son albâtre, Et que faisait pâmer le voile ingénieux Qui laissait entrevoir ce qu'il cachait aux yeux. C'est ainsi qu'un grand art montre ce qu'il dérobe; Tel on sent mieux le nu sous les plis d'une robe: Tel, disait-on encore, un habile pinceau Traçant Agamemnon le voila d'un manteau, Ne sachant pas quels pleurs prêterait le génie A ce père, témoin du sort d'Iphigénie. Le silence animé ne se prolongea pas: Les plaisirs des mortels sont rapides, hélas! Nul monarque en amour n'a de pouvoir suprême: La belle reparut, vermeille, et le roi, blême. Mais avant de quitter ces lieux, encore obscurs, Le héros, de son sceptre, avait touché les murs: O miracle soudain! la tendre Ferronnière Vit son toit se changer en palais de lumière. Les lambris, les plafonds, revêtus de cristaux, Réfléchirent l'éclat des plus rares métaux; De candélabres d'or ses foyers rayonnèrent; De velours argentés ses fenêtres s'ornèrent; De glands d'or soutenu, son lit, chargé d'un dais, Devint un sanctuaire à ses divins attraits; De riches diamants ses écrins se garnirent; En ses vastes haras trente étalons hénnirent; Salaire des baisers que, d'un cœur délicat, Le monarque ravit à l'époux avocat. La novice Phryné, trop facile conquête, Sentit mille vapeurs gonfler sa jeune tête; Son orgueil éventé s'entoura de valets, Et monta sur un char, pour fuir les camouflets.
Cependant son époux, en proie au chagrin sombre, Erra deux jours, deux nuits, grondant encor dans l'ombre; Il traîne un corps maigri, faible, et sans aliments: Son désordre éperdu signale ses tourments: Immobile, debout, l'œil sans vue, il soupire, Tel qu'un homme frappé d'un aveugle délire.
L'ÉPOUX DE LA FERRONNIÈRE.
O crime qui m'accable autant qu'il m'avilit! Un autre est en ses bras! un autre est en mon lit! Mon cœur, tout comprimé de rage et de colère, Se gonfle de sanglots et soudain se resserre. Je sens de mes chagrins l'orage s'amasser, Et je n'ai point de pleurs que je puisse verser. Ah! pour moi nul espoir n'aurait autant de charmes, Hélas! que le plaisir de répandre des larmes. Malheureux! de ton sexe as-tu perdu l'orgueil? Quand tes cris de ta porte ont fatigué le seuil, Ont-ils calmé tes maux? non, et de la parjure Mes propres lâchetés n'ont fait qu'aigrir l'injure: Je me suis dit trop tôt qu'ivre de son amant L'infidèle peut-être a ri de mon tourment. Tu me connais bien mal, ô criminelle femme! Si tu ris de la plaie ouverte dans mon ame. Des vanités d'époux je sens peu l'aiguillon: Que m'importe une ville, insensé tourbillon, Où le bruit de ma honte a grossi les scandales Emportés dans le cours des galantes annales! Qu'importent des regards plus lâches que malins Dans les cercles étroits de mes obscurs voisins! C'est ma félicité cruellement ravie, C'est l'erreur d'un amour, chimère de ma vie, C'est un long avenir corrompu par l'ennui, C'est mon bonheur perdu, que je plains aujourd'hui. Je plains de ma candeur les douces imprudences En un cœur mal jugé versant mes confidences. Je regrette ces jours sereins et radieux, Qui semblaient pour moi seul éclairés par ses yeux, Quand ma timide épouse, en foulant les prairies, Suivait de mon amour les tendres rêveries! Je fondais sans orgueil l'espoir d'un sort heureux Sur la paix, sur les biens d'un hymen vertueux! Mon hymen, ma vertu, font mon ignominie. Il n'est donc nul recours contre la tyrannie, Puisque les rois, nommés les protecteurs des lois, Pour usurper nos lits pénètrent sous nos toits; Et rendent périlleux à la foi conjugale D'éviter de leur or l'influence fatale! A quoi, près d'eux, le cœur ose-t-il se lier? Honneur, amour, il faut tout leur sacrifier. Crédule, je pensais, dérobant ma fortune, Parmi les rangs cachés de la foule commune, Prouver, en cultivant une chaste union, Qu'un mortel vit heureux, libre d'ambition: Ah! que n'ai-je plutôt, distrait par milles intrigues, Fait de ma lâche épouse un instrument de brigues! Plus redouté peut-être, on m'aurait épargné: Ou, renonçant moi-même à mon lit dédaigné, Je n'eusse été jaloux que du regard des princes, Et jouirais des biens volés sur les provinces. Où m'a réduit l'amour et la loi du devoir? A mourir seul au monde, en proie au désespoir. Tyran, qui te complais en des bras infidèles, Voilà, tyran, le fruit de tes leçons cruelles! Et, si j'armais mon bras, tu me ferais jeter Sur l'indigne échafaud où tu devrais monter, Toi, qui pour un caprice insolemment profanes Une épouse rangée au rang des courtisanes, Et pour jamais détruis la paix d'un citoyen Qui n'a que son amour et sa foi pour tout bien! Seul, trahi, sur la terre ai-je même un asyle? La parjure a souillé mon heureux domicile: Oserais-je y rentrer? pourrai-je soutenir L'aspect d'un lieu rempli du triste souvenir De tant de voluptés et de jours d'alégresse, Dont ma couche et nos murs me parleraient sans cesse? Irai-je en ces hameaux, où près de moi souvent Le soleil la voyait briller en se levant; Où l'écho de la nuit se plaisait à répandre Nos amoureux serments, qu'il ne doit plus entendre? L'aube, le soir, les bois, les plaines, et les eaux, En m'offrant sa présence irriteraient mes maux: Tout, dans la ville, aux champs, la rend à ma pensée: Où fuir? où me soustraire à ma rage insensée! Où m'éviter moi même?... ô supplice!.... comment Endurer de mon cœur l'affreux déchirement?... Mais qu'entends-je? que vois-je?... une retraite impure Où dansent follement l'ivresse et la luxure. Ces amants insensés d'un aveugle plaisir Ont-ils quelques chagrins qui les viennent saisir? Non; écoutons leurs chants et leur joie effrénée.... Ici, point de pudeur: ici, point d'hyménée: En ce sérail le vice achète les amours.... Eh bien! plus de vertu: suivons les mœurs des cours; Et noyons dans le vin ma démence jalouse. Parmi de vils objets, moins vils que mon épouse: En un brutal sommeil peut-être enseveli, Mes cuisantes douleurs céderont à l'oubli.
* * * * *
Il entre en ce séjour plein de nymphes bachiques, Où les aimables Grecs, cerveaux si poétiques, Eussent cru voir Cypris, et le dieu des festins, Et Priape, éclatant de la pourpre des vins: Car du libertinage, et de l'ivrognerie, Ils se créaient des dieux, grace à l'allégorie, Froide pour les esprits nés sans inventions, Mais seule animant tout au gré des fictions; Et de noms adoucis, et de riantes faces, Aux objets odieux prêtant même des graces: Elle a peuplé l'olympe; et fait parler ici L'Ivresse, aux yeux troublés, et libre de souci.
L'IVRESSE, L'ÉPOUX, ET DEUX COURTISANES.
L'IVRESSE.
Noie, époux affligé, tes chagrins dans ma coupe. Les consolations sont mon aimable troupe! Avec elles toujours parcourant l'univers, J'allége des humains les ennuis et les fers. De l'orgueil d'Alexandre, au milieu de l'Asie, J'ai même soulagé la longue frénésie. En mes philtres joyeux j'ai su par-fois, dit-on, Tremper le cœur de fer du malheureux Caton. C'est peu que des héros j'aie adouci les peines; Je déride le peuple attristé de ses chaînes, Et qui, de ses bourreaux se délivrant enfin, S'abreuverait de sang s'il ne buvait du vin. L'eau du Léthé se mêle au doux jus de la treille. Vois, à travers mon prisme, Hébé fraîche et vermeille, Qui, le verre à la main, riante à tes côtés, Vers toi de son beau corps penche les nudités. Bois, chante, ris, folâtre, obéis aux caprices Qu'inspirent tour-à-tour ces folles mérétrices. Tes yeux sont éblouis.... quitte la table.... eh-bien! Le bandeau de l'amour vaut-il mieux que le mien!
PREMIÈRE COURTISANE.
Retire-toi, ma sœur; et laisse ta compagne Faire avec lui mousser le nectar de Champagne.
DEUXIÈME COURTISANE.
Non, j'aime ce jeune homme et ses emportements: Pourquoi l'enlève-t-elle à mes embrassements?
PREMIÈRE COURTISANE.
Son âge a peu besoin du secours de tes charmes: Réserve à ton vieillard tes appas et tes armes!
DEUXIÈME COURTISANE.
Ses mains ont beaucoup d'or: mais ses riches présents Font-ils aimer son front argenté par les ans? Ce barbon édenté, goutteux sexagénaire, Vil objet de dégoûts, a-t-il de quoi me plaire? Son seul aspect suffit pour nous humilier D'un sort qui du plaisir nous a fait un métier.
PREMIÈRE COURTISANE.
Ma sœur, j'ai vu le monde, et je suis ton aînée. D'une dame autrefois compagne fortunée, Un méchant séducteur m'enleva de son toit, Et m'abandonna mère aux lieux où l'on nous voit. Ce monde, il m'en souvient et j'en garde l'image, De ton respect, crois-moi, mérite peu l'hommage. Les avares parents, les intérêts jaloux, A de jeunes beautés donnent de vieux époux; Et par-fois, sans remords, un père de famille A la plus riche dot vend la fleur de sa fille; Fleur que souvent l'amour a fait épanouir, Mais que rajeunit l'art pour qui veut en jouir.
DEUXIÈME COURTISANE.
Celles dont nul pouvoir n'a gêné les tendresses, Épouses qu'on honore, au moins sont leurs maîtresses; Et libres de leur choix, ne font pas comme nous Un infâme trafic des baisers les plus doux.
PREMIÈRE COURTISANE.
L'amour du jeu, ma sœur, l'orgueil d'un équipage, Et les atours coquets, ruineux étalage, Réduisent leur misère aux emprunts délicats Qu'aux frais de leur pudeur acquittent leurs appas. Les ministres, les grands, dispensateurs des places, Leur cèdent la faveur que marchandent leurs graces; Et, pour les attirer, leur soin industrieux Fait ce qu'en nos réduits nous ne faisons pas mieux.
DEUXIÈME COURTISANE.
L'amour, en occupant le loisir de leurs heures, Vient brûler son encens dans leurs propres demeures, Sans que la faim, rouvrant leur porte à tous moments, Les appelle au dehors pour quêter des amants, Et les force, en un jour trente fois rajustées, A reprendre à l'envi leurs parures quittées, Et feignant la jeunesse avec des traits usés, A pétrir de leur teint les lys recomposés.
PREMIÈRE COURTISANE.
Détrompe-toi, ma sœur.... ah! de leurs tristes rides J'ai vu le fard discret souvent masquer les vides; Et, grace à beaucoup d'art, quarante ans rajeunis Offrent une Vénus aux jeunes Adonis. Leurs bains mystérieux, leurs toilettes rivales, Du soir jusqu'à la nuit les montrent nos égales; Et dans les lieux publics leurs jupes vont briller Aux yeux de l'homme ardent à les en dépouiller. Heureuses quand leur front, étincelant d'aigrettes, D'un loyer de bijoux ne grossit pas leur dettes! Car ces vaines beautés en leur cercle aujourd'hui Se parent comme nous des diamants d'autrui.
DEUXIÈME COURTISANE.
Oh! n'assimile pas nos mœurs que l'on méprise Aux mœurs sages d'un monde, où chaque femme éprise Reçoit d'un homme seul mille soins assidus, Sans profaner son lit et ses baisers vendus.
PREMIÈRE COURTISANE.
Innocente! eh, vraiment, tu penses en vestale! Apprends que chaque épouse à l'ardeur maritale Joint toujours en secret le feu de quelque amant, Second mari lui-même, et trompé décemment; Et par-fois un rival, en oiseau de passage, Dérobe aux deux amis quelque tendre partage. Moquons-nous donc, ma sœur, de ces femmes de bien: Leur commerce est facile et ne nous cède en rien. Nous, filles de plaisir, et sans hypocrisie, Des hommes trompons-nous la foi, la jalousie? Plus que nous ne valons nous ne nous prisons pas; Et ce n'est point aux cœurs que nous tendons nos lacs. Crois-moi donc; fuis, ma sœur, l'indigence importune: Sans honte, et sans dégoûts, travaille à ta fortune. L'or établit les rangs dans la société: Si tu n'en acquiers point, la dure pauvreté, Aux vents des carrefours exposant ta jeunesse, Hâtera sur tes fleurs l'hiver de la vieillesse: Mais si tu t'enrichis, long-temps fraîche aux regards, Couchée en des palais, et roulée en des chars, Nous te verrons passer en brillant météore; Et cet organe heureux du plaisir qu'on adore, De tes prospérités instrument féminin, Nous semblera, lui seul, comme un ressort divin, Soutenir dans Paris tes splendeurs souveraines, Et de tes prompts coursiers les élégantes rênes: Et l'hymen te pourra transformer quelque jour De catin à la ville en duchesse à la cour.
TROISIÈME COURTISANE, _accourant_.
Fuyons! fuyons!
PREMIÈRE COURTISANE.
D'où naît la crainte ou tu te livres?... Quel bruit!....
TROISIÈME COURTISANE.
Entendez-vous ces capitaines ivres, Brisant meubles, miroirs, criant, blasphémant Dieu?... Je fuis tremblante, et nue....
TOUTES.
Au vol! au meurtre! au feu!...
* * * * *
A ces cris se relève, étonné du tumulte, Le mari qui venait d'oublier son insulte. La porte est enfoncée: on entre; on se débat: Mais la scène changeant dérobe le combat.
On voit la Ferronnière en sa chambre nouvelle: Une riche splendeur ne la rend que plus belle; Et ses yeux, non encor du faste détrompés, Brillent de plus de feux par son éclat frappés. Hélas! qui, devant elle, ose encor reparaître? C'est son mari: vient-il se venger de son maître?
LA FERRONNIÈRE ET SON ÉPOUX.
L'ÉPOUX.
Madame, est-il au moins permis à votre époux D'entrer en ce séjour et d'approcher de vous? Et l'orgueil d'avoir pu soumettre un diadême Vous fait-il oublier tout devoir et moi-même? Non, non, il vous souvient, peut-être avec terreur, Que je vous adorai jusques à la fureur: C'est donc en furieux qu'ici je viens vous dire Que sur moi la raison a perdu tout empire. L'outrage le plus noir qui me doive toucher De mon cœur malheureux n'a pu vous arracher. Je ne me connais plus depuis votre inconstance, Parjure! et contre vous, faible, sans résistance, Au hasard en tous lieux je porte en soupirant Mes cruels souvenirs, mon désespoir errant, Et de vos traits encor l'image ineffaçable Vous ramène ici même un époux implacable. Mais je m'en punirai, mais je dois vous punir.... Eh, quoi donc? loin de vous ne me puis-je bannir? L'espace où vous vivez n'est qu'un point sur la terre: Il est d'autres climats que le soleil éclaire: Il est par-tout des cieux, des jours, des nuits pour moi. Mais est-il une femme aussi belle que toi? Perfide! où donc fuirai-je? où réparer ma perte? De mes regrets par-tout l'image m'est offerte. Ma vie est attachée aux seuls lieux où tu vis. Si mes pas dans la tombe étaient par toi suivis, La mort te ravirait au tyran qui m'offense.... Oui, c'est mon dernier vœu: ce sera ma vengeance.... Vois ce couteau levé ... tremble!...
LA FERRONNIÈRE.
O dieux! quel courroux!... Épargnez-moi.... je tombe en pleurs à vos genoux....
L'ÉPOUX.
Tu ne fléchiras point mon cœur inexorable. Infidèle! quel crime au tien est comparable? La pudeur colorait les roses de ton front; Tu semblais chaste et pure, et m'as couvert d'affront. Si tes yeux ont brillé d'une fausse innocence, Si de tes traits charmants la trompeuse décence, Si ta bouche, et ton sein que glace ma rigueur, Respira l'imposture et mentit à mon cœur, Quel homme goûtera l'aimable confiance, Danger, dont mon amour fit trop d'expérience? L'effet le plus cruel des lâches trahisons Est de remplir les cœurs de doute et de poisons, Et, prêtant aux vertus l'apparence des crimes, De livrer aux soupçons les plus pures victimes. Subis donc sans murmure un juste châtiment. Que notre sang se mêle aux yeux de ton amant, Qu'il teigne ces habits, ton indigne parure.... Ornements fastueux, gages de mon injure, Ah! tombez en lambeaux par mes mains déchirés.... O ciel!... la mort se peint dans ses traits altérés.... La couleur à son front tout-à-coup est ravie.... Sa gorge palpitante.... ah! reviens à la vie!.... Modère tes sanglots! cesse de t'effrayer.... Non, ton mari n'est point un affreux meurtrier. Sur ton corps demi-nu mes lèvres enflammées.... Renais à tant d'ardeurs en mes sens allumées.... Que fais-je?.... de son œil quels éclairs sont sortis!.... O transports que jamais je n'avais ressentis! Du courroux au pardon incroyable passage! Baisers trempés de pleurs, plaisirs mêlés de rage, Achevez, embrasez un mortel éperdu!....
* * * * *
Il l'embrasse, il succombe, et n'est plus entendu: Un court silence règne; et l'épouse pâmée, Aux baisers d'un époux doucement ranimée, Souriant au superbe en sa couche abattu, Dit à voix basse:
LA FERRONNIÈRE.
Eh bien! m'assassineras-tu?
* * * * *
Mais lui, se relevant:
L'ÉPOUX.
Non, plus honteux encore, Sans retour je te fuis! désormais je t'abhorre. Adieu! non moins perfide à l'époux qu'à l'amant, Je te laisse au mépris: c'est le plus long tourment.
* * * * *
Il dit, et sort: mais toi, toi, pâle Syphilite, Monstre du nouveau monde, et fille d'Aphrodite, De la volage en pleurs tu viens troubler le sang: Tel un reptile impur sous les fleurs s'élançant, Infecte de son dard la bergère amoureuse Qui les osa cueillir d'une main malheureuse. Au sortir du sérail, asyle empoisonné, Le monstre, qui suivit l'époux abandonné, Toucha la Ferronnière, et pour le venger d'elle Son aspect flétrissant consterna l'infidèle.
SYPHILITE.