La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle
Part 16
_Rincon_ et _Frégose_, envoyés de _François-Premier_, l'un à Venise et l'autre à Constantinople, sont tués en naviguant sur le Pô. Des brigands instruits de ce meurtre craignent d'en être accusés. La justice fait des perquisitions, et ces voleurs de grands chemins sont arrêtés. Au moment où leur procès commence, et où ils jurent qu'ils sont innocents du meurtre des deux ambassadeurs, un émissaire secret de _Charles-Quint_ interrompt la poursuite de l'information, et renvoie ces assassins chez _Dugast_, les prenant pour ceux que l'empereur avait chargés du coup dont on les soupçonne. Ceux-ci, délivrés par cette méprise, en profitent pour s'échapper, et leur chef réfléchit que son métier de brigand le met en parallèle avec celui de potentat, puisque ses crimes et ceux de _Charles-Quint_ sont les mêmes.
LA PANHYPOCRISIADE
CHANT DOUZIÈME.
ON apperçoit des bords, ceints d'ombrages touffus, Où pleurèrent jadis Lampétie et Cygnus. L'Éridan souriait à de promptes nacelles Que portaient vers la mer ses ondes éternelles; Et calme, et rafraîchi par l'haleine du soir, Montrait aux voyageurs l'éclat de son miroir.
L'ÉRIDAN, FRÉGOSE ET RINCON.
L'ÉRIDAN.
Passagers, de votre âme écartez les nuages; Suspendez vos soucis; admirez mes rivages; Prêtez l'oreille aux flots; voguez en paix: vos jours S'écoulent emportés aussi prompts que mon cours.
FRÉGOSE.
Rincon!
RINCON.
Frégose!
FRÉGOSE.
Eh bien! le sort nous favorise: Le prince de Bysance, et le chef de Venise, Nous verront sans péril, adroits ambassadeurs, Au nom de notre cour saluer leurs grandeurs. Charles-Quint ne pourra, malgré sa vigilance, Soustraire à Soliman les lettres de la France; Et l'Orient, ligué par mon roi plus prudent, D'un perfide empereur défendra l'Occident.
RINCON.
Au puissant roi des lys veuille le ciel encore Me faire signaler un zèle qui m'honore; Et que je puisse enfin, sans trouble et sans rivaux, Riche d'heureux loisirs, fruits d'assidus travaux, Content, libre, achever d'arrondir plus à l'aise Mon embonpoint précoce à qui l'intrigue pèse, Et courtiser gaîment, en un château sans bruit, Quelques muses le jour, quelques nymphes la nuit! C'est pour cet avenir, espoir de ma vieillesse, Que je cours les hasards et dompte ma paresse.
FRÉGOSE.
Oh! je déclare, moi, que je veux à la cour Blanchir en m'illustrant jusqu'à mon dernier jour. Des intrigues d'état le zèle ardent me mine. Émule de Joinville, et rival de Comine, Confident de mes rois, je veux des temps passés Transmettre à nos neveux des portraits bien tracés; Et de tant de complots je toucherai la trame, A tant de grands ressorts j'appliquerai mon ame, Que, comblé de crédit, monté par tous les rangs, Je serai la lumière et l'oracle des grands.
L'ÉRIDAN.
Ils traversent, hélas! sans vue et sans oreilles Le crystal de mes eaux, le jour, et ses merveilles! Un cercle d'intérêts qui remplit leurs cerveaux Leur voile l'univers sous mille épais rideaux: Et si leurs yeux distraits s'ouvrent sur la nature, Ils goûtent faiblement sa splendeur la plus pure. Que vois-je!... Quels combats se livrent sur mes flots!... Des rochers de mes bords j'entends les longs échos Se renvoyer des cris de douleur et de rage.... Une barque assaillie est tout près du naufrage.
RINCON.
Ah! sauve, si tu peux, les lettres de ton roi, Frégose.... je me meurs!
FRÉGOSE.
Rincon!.., j'expire, moi!
L'ÉRIDAN.
Roulez, mes tristes flots, ces victimes humaines. Mortels pleins d'espérance ou de terreurs lointaines, Émissaires des cours, vous ne prévoyiez pas Que vous ramiez tous deux si voisins du trépas! Ah! plus heureux que vous l'habitant de ma rive Qui, nourri de la pêche, ou des fruits qu'il cultive, Suit comme moi sa pente, erre libre en tous lieux, Et réfléchit en soi la nature et les cieux!
* * * * *
Il dit; tout disparaît. D'un feu livide et terne Une lampe rayonne au sein d'une caverne, Noir palais souterrain, assis sur des piliers, Taillés des mains du temps en des marbres grossiers: C'est là qu'au fond d'un bois règne un brigand terrible: Long-temps il a rendu son antre inaccessible; Héros des grands chemins, le pillage est sa loi; Et ses fiers compagnons l'ont proclamé leur roi. Vingt femmes, dont sans prêtre il célébra la noce, Composent le serrail de ce sultan féroce: De l'ivresse à la crainte il passe tour-à-tour: Maintenant il frémit, et tout tremble à sa cour.
FORBANTE, SCÉLESTINE, ESCORTE DE BRIGANDS.
FORBANTE.
Tu te flattes en vain, ma chère Scélestine, De fléchir ma justice, et notre discipline. N'avais-je pas prescrit à leur soumission D'épargner au passage et Frégose, et Rincon? Messagers d'un grand roi, leur mort nous est contraire; Et rien aux magistrats ne pourra nous soustraire. On cherche par quels coups purent être immolés Ces deux ambassadeurs, en tout lieu signalés: Des troupes qu'on rassemble investissent les routes, Et de notre demeure on percera les voûtes. N'était-ce pas assez d'attaquer sur ces bords Les voyageurs sans nom, chargés de leurs trésors, De fouiller les ballots, de détrousser la femme Des marchands étrangers qu'à peine l'on réclame, Sans toucher aux mortels dont les distinctions Commandent le respect du droit des nations? Violer ce droit saint est le dernier des crimes! Et je dois en venger les règles légitimes.
SCÉLESTINE.
Cher Forbante! je crains qu'un excès de rigueur De tes amis blessés ne révolte le cœur.
FORBANTE.
De tant d'esprits mutins crains plutôt la licence, Si j'enhardis un peu leur désobéissance, Et si je ne punis d'un soudain châtiment Le coup qu'ils ont porté sans mon commandement. Déja même, fraudant le traité du partage, Dérobant au trésor le gain de leur pillage, Ils m'ont osé nier leur meurtre injurieux! En vain, par un supplice effroyable à leurs yeux, J'ai voulu, confondant toutes les impostures, En tirer des aveux qu'arrachent les tortures: Tout se tait, me résiste; et leur complicité Affronte ma vengeance et mon autorité.
SCÉLESTINE.
Quels aveux obtiendraient tes rigueurs impuissantes, Si des meurtres commis leurs mains sont innocentes?
FORBANTE.
Eh! quels autres voleurs, quels autres assassins, Habitent ce rivage et les pays voisins? Ma troupe est sur ces bords si nombreuse et si forte Que nous y portons seuls tous les coups qu'on y porte. De vulgaires filoux, de novices bandits N'eussent commis jamais des meurtres si hardis: Des deux ambassadeurs l'égorgement funeste Ne part que de mes gens: la chose est manifeste. Mais voici nos amis.... Eh bien! ont-ils parlé?
UN DES BRIGANDS.
A force de tourments ils ont tout révélé. Leur bouche s'est d'abord obstinée au silence: Mais ils n'ont pu du gril souffrir la violence, Et ceux que des charbons approchaient les ardeurs Ont confessé la mort des deux ambassadeurs.
FORBANTE.
Dressez les chevalets; consommez leurs supplices.
SCÉLESTINE.
Grace, grace au plus jeune!
FORBANTE.
Il suivra ses complices: Je commande, et je dois même justice à tous.
SCÉLESTINE.
Il a le port si noble, et les regards si doux! Sa femme qui l'adore....
FORBANTE.
Oser frapper les têtes De deux ambassadeurs!... Non, en vain tu m'arrêtes.... L'aveu que de leur sein nous avons fait sortir N'est dû qu'à la torture et non au repentir. Si je pardonne à l'un, il faut tous les absoudre; Et dès-lors, plus de foi: nos nœuds vont se dissoudre: Notre séjour bientôt n'aura plus de rempart: Et du trésor public chacun prenant sa part, Tuant à son profit, et volant pour son compte, Ira sur l'échafaud porter enfin sa honte. Non, il faut un exemple; et ma sévérité Doit veiller au salut de la société.
SCÉLESTINE.
Ah! cède à mes conseils! penche vers l'indulgence. Déja grand par tes faits, sois grand par la clémence. Vois ces femmes en pleurs.... Accourez! jetons-nous Aux pieds de notre maître! embrassons ses genoux! Hélas! des condamnés rends la vie à nos larmes.... Sois auguste et clément....
FORBANTE.
Quel bruit entends-je?...
TOUS.
Aux armes! On nous a découverts: nos bois sont investis.
FORBANTE.
Les voilà ces dangers que j'avais pressentis! Des deux agents titrés le meurtre plein d'audace A de nos pas obscurs fait rechercher la trace.... Allons vaincre! Thémis nous destine aux bourreaux; Nous sommes des brigands; sauvons-nous en héros!
* * * * *
Ils sortent: des démons l'unanime suffrage De tous ces scélérats applaudit le courage. Tels on voit des cités les rois les plus pervers, A d'horribles exploits forcés par des revers, Couvrir mille forfaits d'un éclat de victoire, Et, tout trempés de sang, briller de plus de gloire. Bientôt, hormis leur chef, ils reparaissent tous, En de vastes prisons, sous de triples verroux; L'un, serré d'une chaîne au pied d'une muraille, Répond d'un ris sinistre au voisin qui le raille; L'autre, vil et méchant, baigné de pleurs honteux, Baisse vers son fumier un front blême et hideux: Ceux-ci, fabricateurs d'impudents artifices, Sur leur visage infâme où sont écrits leurs vices, D'un repos innocent affectent les dehors; Ceux-là pour noirs bourreaux ont déja les remords: D'autres enfin, couverts de récentes blessures, Sont livrés par avance à de justes tortures.
LA JUSTICE HUMAINE ET LES BRIGANDS.
PREMIER BRIGAND.
Eh! pourquoi nous charger de ces fers inhumains? Frégose, ni Rincon n'ont péri sous nos mains. J'ai cru qu'on nous payait de nos autres prouesses.
DEUXIÈME BRIGAND.
Au milieu des tourments, d'où vient que vos faiblesses De ce meurtre à Forbante ont prononcé l'aveu?
PREMIER BRIGAND.
J'étais las d'endurer la tenaille et le feu: Mes compagnons et moi nous cédions aux souffrances.
TROISIÈME BRIGAND.
J'ai de tous nos amis sondé les consciences: Aucun n'a répandu le sang qu'on veut venger. Qui donc?... chut! Thémis vient pour nous interroger.
LA JUSTICE HUMAINE.
La justice sévère, intègre, impartiale, Traînant dans vos prisons sa robe magistrale, Cherche la vérité sur vos assassinats Plus faciles peut-être à déclarer tout bas: Si les regards publics vous inspirent la crainte, Confiez en mon sein tous vos secrets sans feinte. La sincérité pure, en m'ouvrant votre cœur, Peut seule de ma loi désarmer la rigueur. Les routes de Milan ne sont plus assurées Depuis qu'on vous a vus infestant ces contrées. Tantôt, on vous entend aux bois des environs, La coignée à la main, siffler en bûcherons; Et tantôt, en soldats, qui n'avez pour casernes Que d'obscurs cabarets et de sombres cavernes, Déguisés, et cachant vos exploits inhumains, Vous buvez et mangez tout ce qu'ont pris vos mains. Quelquefois, revêtus de frocs et de soutanes, Attristant les hameaux de vos bandes profanes, Vous emportez au loin, dans vos processions, Des trésors arrachés par les confessions: D'autres fois, sous le masque, en charlatans de place, De vos magots bouffons charmant la populace, Vos larcins dans les jeux soulèvent des rumeurs; Et toujours travestis, changeant d'habits, de mœurs, Par le meurtre en tous lieux signalant votre course, Vous ôtez aux passants la vie avec la bourse. Misérables! quel sang crie enfin contre vous?... Les messagers d'un roi sont tombés sous vos coups! Mais n'importe: un aveu peut réparer vos crimes: Rendez-moi les écrits que portaient vos victimes; L'intérêt de l'état veut qu'ils me soient remis. Déclarez tout sans peur: vous fléchirez Thémis.
LES BRIGANDS.
Nous sommes innocents.
LA JUSTICE HUMAINE.
Vous, effrontés infâmes! L'aiguillon des douleurs sondera mieux vos ames.... Frémissez! mes bourreaux sauront vous arracher Quelque aveu des forfaits que vous pensez cacher.
UN DES BRIGANDS.
Folle justice humaine! ah! tes clous et tes barres Ne sont contre l'erreur que des recours barbares. Tel qu'aura fait céder l'âpreté d'un tourment, Innocent d'un forfait, s'en accuse, et te ment; Et tel, dont la vigueur surmonte les supplices, Peut de ses attentats nier jusqu'aux indices: Et tu frappes ainsi par d'aveugles arrêts La faiblesse toujours, et le crime jamais. Cruelle! abjure donc ton horrible industrie.
LA JUSTICE HUMAINE.
Non, coupables! en vain l'humanité s'écrie; Et les ambassadeurs lâchement égorgés Pour le salut public doivent être vengés.... Mais Charles-Quint m'envoie un secret émissaire!
UN ENVOYÉ.
De ce procès, Thémis, étouffe le mystère. Absous les accusés, et reçois ces présents: Tends ta balance.
LA JUSTICE HUMAINE, _aux brigands_.
Allez! sortez tous innocents.
L'ENVOYÉ, _aux mêmes_.
Gouverneur de Milan, Dugast, en sa demeure, Pour vous récompenser vous attend d'heure en heure; Hâtez vos pas, amis: on est content de vous. Mais, de par l'empereur, silence sur vos coups.
* * * * *
Tout change; et l'on revoit Scélestine et Forbante Poursuivre en des forêts leur carrière sanglante: Échappés à Thémis, leurs compagnons affreux Ont rejoint leur escorte et marchent derrière eux.
FORBANTE ET SCÉLESTINE.
SCÉLESTINE.
Eh bien! à tes fureurs tu t'es livré sans cause: Tes gens n'avaient frappé ni Rincon, ni Frégose; Et le crime imprévu qui sème ici l'horreur, Politique attentat, partait de l'empereur. Devais-tu, sur la foi de vaines apparences, Livrer sans examen tes amis aux souffrances? Si Dugast, à leur aide envoyant des soutiens, N'eût sauvé tes agents, les prenant pour les siens; Si l'indiscrète erreur de son messager même N'eût détrompé la tienne en ce désordre extrême, Rien n'aurait éclairé tes injustes soupçons; Tu chercherais encor un fil de trahisons: Ah! crains, si désormais tu n'es plus équitable, Que de tes défenseurs le courroux ne t'accable.
FORBANTE.
Abusé d'une erreur, si je les jugeai mal, Thémis n'y voit pas mieux devant son tribunal. En passant par ses mains gagneraient-ils au change? Non, non, de ma rigueur ne crois pas qu'on se venge: Pour fuir les échafauds par-tout les menaçant, Tous ont de mon génie un besoin trop pressant. Mon esprit les dirige en leur route effrayante; Et je suis de leur corps la tête prévoyante.
SCÉLESTINE.
Ton orgueil est, vraiment, risible en ton métier!
FORBANTE.
Que ferais-je de plus, roi d'un empire entier? Tu vois de Charles-Quint les serviteurs fidèles Sur deux ambassadeurs porter leurs mains cruelles; Et sur les grands chemins, pour de vils intérêts, Les rois assassiner leurs envoyés secrets. Les chefs du brigandage et les chefs des conquêtes Ont des moyens égaux et de pareilles têtes. Compare leurs desseins, leurs ressorts, et leur but. Le conquérant, paré d'un superbe attribut, Et dieu de la terreur dans les murs pleins d'alarmes, Consternant les mortels au seul bruit de ses armes, S'il était délaissé de ses héros nombreux, Ne serait qu'un voleur, qu'un assassin heureux: Le brigand, secondé de sa petite escorte, Redevable à lui seul des succès qu'il remporte, Sans peur bravant par-tout le glaive de la loi, Entouré d'une cour, serait nommé grand roi. Qu'admirent ces humains en leurs vainqueurs barbares? Quel courage si ferme, et quels talents si rares, Surpassent les vertus auxquelles nous tendons? Leur peuple les défend; seuls, nous nous défendons: L'univers les soutient, on adore leur trace; On poursuit tous nos pas, l'univers nous menace: Ils ont peu de repos; nous errons sans sommeil: Ils courent tous les bords qu'éclaire le soleil; Et nous, nous promenons nos fureurs vagabondes Sans armée et sans flotte aux rives des deux mondes. Prêts à tout, dominant les préjugés humains, Pirates, ou soldats, nous frayant des chemins, De tous les tribunaux perçant les labyrintes, Nous rions des périls et répandons les craintes: Ainsi de l'héroïsme émules dans nos rangs, Des brigands tels que nous valent des conquérants.
* * * * *
Il dit; et ces rapports tristement véritables D'une maligne joie enivrèrent les Diables, Charmés qu'un vagabond eût tous les sentiments Des nobles Charles-Quints et des fiers Solimans: Mais du Héros joué l'ame pleine de rage, Au rang des spectateurs, siffla sa propre image.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT TREIZIÈME.
SOMMAIRE DU TREIZIÈME CHANT.
L'époux de la belle _Ferronnière_ veut l'emmener dans un asyle champêtre éloigné de la cour, où _François-Premier_ l'a vue pendant une fête. Cette femme a fait avertir le roi, qui la surprend chez elle, et qui, ayant passé la nuit dans sa maison, change cette demeure en un riche hôtel, meublé magnifiquement, par un coup magique de son sceptre. L'époux désespéré va consoler ses chagrins chez des filles de joie, où l'entraîne l'_Ivresse_. Il revient au lit de son épouse adultère, et la fatale _Syphilite_, qui l'a suivi, prépare ses vengeances en la dévorant de son poison secret. Le roi, qui en est atteint ensuite, périt misérablement.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT TREIZIÈME.
AUX démons spectateurs se découvre l'asyle D'un couple heureux long-temps de son destin tranquille; La belle Ferronnière est avec son époux, Organe du barreau, dont l'esprit noble et doux Crut par son éloquence attacher l'infidèle Jusqu'à s'en faire aimer d'une amour immortelle: Mais un roi l'aperçut; et ce hasard fatal Au nouveau Cicéron donne un puissant rival. Du beau François-Premier la belle Ferronnière Est en espoir déja la favorite altière; Et son miroir lui dit que trop d'obscurité Dans le lit conjugal a voilé sa beauté. Un seul flambeau, qui luit près d'une alcove sombre, Astre de ses foyers, éclaire au sein de l'ombre Le lustre de son teint, et l'azur de ses yeux, Et l'adorable éclat de son col gracieux. A peine tous les lys qu'on prête à Cythérée Égalent de son sein la blancheur épurée. Son époux la gourmande, et, tout prêt à partir, Veut l'enlever au roi qu'elle a fait avertir.
LA FERRONNIÈRE ET SON ÉPOUX.
LA FERRONNIÈRE.
La nuit nous environne, attendez une autre heure.
L'ÉPOUX.
Non, non, si vous m'aimez, fuyons notre demeure.
LA FERRONNIÈRE.
Rejetez des soupçons cruels, envenimés: Demeurez calme ici.
L'ÉPOUX.
Fuyons, si vous m'aimez.
LA FERRONNIÈRE.
Dérobez vos esprits à ce délire extrême....
L'ÉPOUX.
Si tu m'aimes, fuyons, te dis-je, un roi qui t'aime.
LA FERRONNIÈRE.
Hélas! ignorez-vous que le cœur d'un grand roi A des soins plus pressants que de songer à moi, Et que mon peu d'attraits n'aurait pas la puissance De distraire un héros qu'idolâtre la France? Ma beauté peut suffire à votre obscur bonheur, Mais ne mérite pas ce haut degré d'honneur.
L'ÉPOUX.
Comment? vous semble-t-il si glorieux, madame, D'être élevée au rang d'une maîtresse infâme?.... Mais ô ciel! j'interprète avec trop de rigueur Un mot dit au hasard et démenti du cœur. Je sais qu'à tes appas la pudeur est unie: Mais je crains que la ruse ou que la tyrannie N'altère de nos jours l'aimable pureté. Je crains mon propre cœur par ses feux emporté, Qui, jaloux de toi seule, oserait te défendre Contre tout ce qu'un roi pourrait même entreprendre, Et qui, s'il m'outrageait, saurait lui rappeler Qu'il doit suivre les lois, et non les violer, Et laisser aux Tarquins, aux Nérons impudiques, Le crime de souiller les vertus domestiques.
LA FERRONNIÈRE.
En quel transport vous jette un chimérique effroi? Déja comme un tyran vous traitez votre roi. Sur quel pressentiment fondez-vous tant d'alarmes? Sur ce qu'en une fête il me vit quelques charmes, Qu'il daigna m'aborder, me présenter des fleurs, Simple bouquet lié d'un nœud de ses couleurs, Et sur quelques récits qu'en rivales coquettes Ont semés de la cour les femmes inquiètes, Depuis que tour-à-tour les grands ont cru devoir Flatter leur souverain en accourant me voir.
L'ÉPOUX.
Eh bien! je reconnais qu'il faut que tu l'évites, Aux soins des favoris, aux cris des favorites; L'œil de la flatterie et des rivalités De l'amour soupçonneux a toutes les clartés. Ah! si trop idolâtre, et devenu farouche, Je sens mon ame errer sur tes yeux, sur ta bouche, Si de tous mes amis épiant les regards, J'accuse en mes soupçons les plus simples égards, Juge combien d'un roi, trop séduit par ta vue, Me consterne pour nous la faveur imprévue, Et ce concours des grands attachés sur tes pas, De ses suprêmes vœux interprètes si bas! Pardonne, ô ma compagne! ô mon bien! ô ma vie! Existerais-je encor si tu m'étais ravie? Ton époux te préfère à la clarté du jour, Et serait moins jaloux s'il avait moins d'amour. Partons, éloignons-nous.
LA FERRONNIÈRE.
Est-il quelque distance Qui m'écartât du roi mieux que ma résistance, S'il fallait repousser l'injure de ses feux?
L'ÉPOUX.
Ta pudeur, je le crois, rejetterait ses vœux: Mais quoi? les souverains sont prompts à tout enfreindre; S'ils ne se font aimer, ils se font bientôt craindre: Je sais que la vertu, leur résistant d'abord, Contre leurs vains desirs tente un rebelle effort; Mais enfin leur discours revient à la pensée: On rappelle chez soi la fortune chassée; D'un rang privé d'honneurs on est bientôt confus; On se peint les dangers d'un scrupuleux refus, Tous les biens, la splendeur, et la magnificence, Qui d'un tendre retour suivraient la complaisance; Et ces nobles rigueurs qu'inspirait la fierté Ne paraissent qu'orgueil, ou puérilité. Alors se renouvelle une offre séductrice; On cède; et pour jamais victime d'un caprice, Aux regards du public on flétrit sa beauté Qui du fidèle hymen parait la chasteté, Et l'époux malheureux, que le chagrin surmonte, En un luxe outrageant voit reluire sa honte. Ah! fuyons! mon amour te le commande enfin.
LA FERRONNIÈRE.
La nuit m'effraye.... Attends le retour du matin.
L'ÉPOUX.
Les astres de la nuit, autrefois nos complices, Ont de nos premiers feux protégé les délices: Nouvelle épouse encor, sans peur à mes côtés, Tu traversais son ombre en des bois écartés. Depuis quand la crains-tu? depuis quand, si timide, As-tu lieu de frémir alors que je te guide?
LA FERRONNIÈRE.
Où voulez-vous aller?
L'ÉPOUX.
En ces foyers charmants, Domicile champêtre où nous fûmes amants, Où nos cœurs s'adoraient, libres d'inquiétude.
LA FERRONNIÈRE.
Qui? moi! m'ensevelir dans cette solitude! Quoi? pour jouir encor de nœuds tendres et chers, Est-il besoin de fuir au milieu des déserts?
L'ÉPOUX.