La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle

Part 14

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Elle a, par-dieu, raison! Clément nous paîra mieux. La disette le presse, et, grace à mes bons yeux, Il n'échappera pas à notre surveillance Qu'il n'ait de notre armée acquitté la dépense.

* * * * *

Ils disaient, et riaient: près du réduit guerrier, Pour son pape martyr la vieille est à prier: Sur la foi des récits elle croit qu'on l'affame, Et prend tout à la lettre, étant du peuple, et femme.

LA VIEILLE FEMME, LE PAPE CLÉMENT, ALARÇON, ET DES SOLDATS.

LA VIEILLE.

Si mon cœur charitable, en mon abaissement, Aux regards du Très-Haut a su plaire un moment, Daigne, ô vierge éternelle! ô toi, que Dieu fit mère, Et toi, leur doux Jésus, délivrer le saint-père! Qu'il était noble et beau, quand, debout aux autels, Il célébrait vos noms en des jours solennels! Dans les fers maintenant la famine le tue. Mettons en ce panier des fruits, une laitue; Et s'il vient nous bénir du haut de ses remparts, Rodons, et par un signe attirons ses regards.... Si la garde me prend, voici ma dernière heure.... Mais, en servant le ciel, qu'importe que je meure! Mon Dieu! dans les périls que j'ose ici tenter, Dirige ma faiblesse et daigne m'assister! On court ... ah! la frayeur me trouble les entrailles.... C'est le pape!.... à l'écart glissons sous les murailles.

CLÉMENT, _sur les remparts_.

Mes doigts bénis n'ont plus d'effet sur les soldats. Ah! que vois-je? quelqu'un nous fait signe d'en-bas... C'est une pauvre vieille.... on use de son zèle Pour m'adresser peut-être une heureuse nouvelle.... Jetez-lui quelque fil vers ce mur écarté.... Bon! tirez son panier.... Ciel! on l'avait guetté, On le saisit.

UN SOLDAT, _en bas, à la vieille_.

Coquine!

LA VIEILLE.

Ah, Dieu!... miséricorde!

LE SOLDAT.

Vieille bigote, viens! ce fil sera ta corde.

ALARÇON, _dans sa tente_.

Quelle clameur entends-je?... et qui peut dans ces lieux Faire entrer ces soldats armés et furieux?

LE SOLDAT.

Commandant, cette femme a bravé la consigne. Sous les murs assiégés elle a passé la ligne, Pour offrir saintement à votre prisonnier Le légume et les fruits saisis dans ce panier.

ALARÇON.

Ah! maraude, reçois le prix de ton offrande.

LA VIEILLE.

Grace, grace, seigneur! mon âge....

ALARÇON.

Qu'on la pende. Et n'interrompez plus notre joyeux repas.

LA VIEILLE.

O Dieu, mort sur la croix, ne m'abandonne pas!

CLÉMENT, _du haut du fort Saint-Ange_.

On sort du pavillon.... C'est elle qu'on ramène... Je vois, je reconnais le soldat qui la traîne.... Cette pauvre dévote est dupe de sa foi, Et pour monter au ciel se fait pendre pour moi. Mais peut-être il nous faut cette victime à Rome. Pour qu'au rang des martyrs la légende la nomme: Parfois un tel exemple, en exaltant les cœurs, A soulevé lui seul mille poignards vainqueurs.

* * * * *

Par ces mots inhumains la voix pontificale Tout à coup suscita la rumeur infernale: On n'écouta plus rien; et la colère aigrit Les Démons, inventeurs du catholique esprit: Ils craignirent qu'un trait du tableau satirique Ne fît trop mépriser l'ouvrage œcuménique; Et contre les acteurs le bruit recommençant Fit du cirque un chaos par-tout retentissant. Le noir gouvernement des princes de l'abyme Déchaîna ses vengeurs: «O blasphêmes! ô crime! «Quoi! s'écria l'un d'eux, c'est peu que d'endurer «Un style âpre et méchant, propre à nous torturer, «Le sacrilége auteur de la pièce nouvelle «De nos productions raille ici la plus belle, «La papauté! Veut-on, qu'irrité de ce jeu, «Dieu redouble aux enfers les supplices du feu? «Nous ne croyons à rien, mais nous voulons qu'on croie. «De l'Inquisition que le gril se déploie; «Et brûlons Mimopeste, écrivain inspiré «Pour avilir le pape et le culte sacré. «Oui, même à l'Éternel son drame fait injure... «Comment put-il tromper l'inquiète Censure, «Dont, pour le bien de tous, les rigoureux ciseaux «Devaient d'un acte infâme ôter tant de morceaux? «Quel excès de licence épouvantable, impie! «Et jusques à ce jour ici même inouie! «Craignons que cent carreaux ne tombent à-la-fois; «Démons, prosternons-nous, signons-nous d'une croix!» Les seigneurs infernaux, monstres d'hypocrisie, Les diablesses sur-tout, tombant en frénésie, Et qui, faibles d'esprit, mais robustes de corps, Aiment tant à passer des péchés aux remords, Dévotes par vapeurs, chrétiennes par vengeance, Tous de l'auteur alors demandaient la sentence. Mais, ô cris! le théâtre, aussitôt agité, Ouvre à grand bruit au jour sa vaste sommité; Et blanchissant le gouffre, une vive lumière Décolora le cirque et l'assemblée entière. Tel qu'on voit se ternir et se défigurer, (Si le petit au grand se laisse comparer) Un concours de Phrynés, que la nuit et la danse Rassemblent aux flambeaux, brillantes d'élégance; Quand l'aurore se lève, accourt, et fait glisser Un rayon du matin, prompt à les éclipser, Tous les apprêts fleuris des trompeuses bergères Tombent; l'aube fanant leurs roses mensongères, Sur leurs fronts abattus de lascives fureurs De leur fard qui s'écoule efface les couleurs: Tel cet éclat, perçant les voûtes de la salle, Rendant son or plus triste, et son lustre plus pâle, Et des lampions morts effaçant la splendeur, Des princesses d'enfer mit à nu la laideur.

Par THÉOSE envoyé, cependant Xiphorane, Ministre ailé, descend; et son front diaphane Rayonne couronné d'un azur lumineux; De la nacre et de l'or ses ailes ont les feux: C'est lui qui, des mortels tranchant les destinées, Frappe de coups subits les ames étonnées. «O noirs Démons, dit-il, en votre nuit plongés, «Des querelles de Dieu qui vous a donc chargés? «Son règne est au-dessus des traits de la satire. «En vos dépits amers il permet qu'un vain rire «Console follement votre malignité «Du pouvoir éternel de sa divinité. «Eh! que sont devant lui les dogmes de la terre? «Des voiles mensongers, où sa splendeur s'altère. «Le Sacerdoce aveugle et son zèle imposteur «Le cache à la Raison, qui le révèle au cœur. «Aux plus grossiers humains la Nature l'atteste «Mieux que la chaire antique aux peuples si funeste; «Et l'image formée au gré de vains discours «Ne figura jamais CELUI QUI FUT TOUJOURS. «Raillez vos cultes faux; le pape est votre ouvrage. «Vos jeux au Créateur ne font aucun ombrage: «Il les voit de trop haut; et vous ne pourriez pas, «Vils esprits de l'enfer, l'atteindre de si bas.»

Il dit: et le parterre, à ces hautes paroles, Sentit avec chagrin que ses drames frivoles Ne sauraient alarmer le suprême pouvoir Du grand dominateur qu'on ne peut émouvoir. L'esprit qui suscitait la Censure invoquée Vit sa fausse rigueur honteusement moquée: Et Xiphorane alors, remontant vers le jour, Referma le sommet du nocturne séjour. Mais, blessés du rayon qui perça leurs ténèbres, Les Démons quelque temps, sous leurs voûtes funèbres, Restèrent sans oreille, et sans yeux, et sans voix: Le grand THÉOSE, auteur du monde et de ses lois, Qui, dans l'espace immense, anime et pulvérise, Rappela l'épouvante en leur ame surprise. Ainsi, quand tout-à-coup l'atteinte d'un fléau Nous glace, et tourne enfin notre œil vers le tombeau, Si de l'éternité la lumière soudaine Éclaire le néant de notre vie humaine, Nous frémissons d'abord; mais tant d'objets pressants Nous rendent aux erreurs dont nous flattent nos sens, Qu'à nous-mêmes ravis, nous nous livrons encore Au plaisir d'oublier que le temps nous dévore: Ainsi de leur effroi la morne impression Arrêta peu le cours de leur illusion, Puissance qui charma l'assemblée idolâtre Par les nouveaux effets des ressorts du théâtre.

Où sont-ils transportés? au pied des Apennins, Lieux où coulent en paix les vertueux destins Du libre Agathémi, dont la sagesse extrême Pour empire a l'espace, et pour dais le ciel même. Sa grotte est sur des bords que vient de traverser Un héros voyageur, accourant l'embrasser: C'était André Dorie, homme de qui ce sage Prévit un jour la gloire en voyant son visage; Intrépide guerrier, habile sur les mers A dompter du destin les orages divers; Et selon qu'il servit ou l'Espagne, ou la France, De leur sort à son gré décidant la balance: Génois indépendant, qui, fier en ses discours, Fut trop républicain pour être aimé des cours; Mais qui, par son génie errant toujours sur l'onde, Conquit sa liberté, bien si rare en ce monde!

ANDRÉ DORIE, AGATHÉMI.

ANDRÉ DORIE.

Heureux Agathémi, tranquille sur ces monts, Exempt des soins nombreux où nous nous consumons, Des hauteurs de la cime où le ciel vous éclaire, Vous regardez en paix les fureurs du vulgaire, Et n'êtes plus ému des troubles des cités.

AGATHÉMI.

Ah! trop sensible encore à leurs adversités, Je ne suis point un sage; et les malheurs de Rome M'ont tristement prouvé que je ne suis qu'un homme. Zélé, compatissant, je crus les prévenir; Inutile pitié, dont on m'a su punir!

ANDRÉ DORIE.

Expliquez-vous.

AGATHÉMI.

Hélas! un peu d'expérience Des maux de l'avenir m'a donné la science; Clarté de la raison, et qui me rend devin, Sans miracle, et sans être un prophète divin. Mes yeux contemplaient Rome, et prévirent l'orage. Eh! qui, sans apporter nul obstacle au ravage, Verrait d'un feu subit l'étincelle partir Sur des murs, à ses yeux, prêts à s'anéantir? J'ai couru, j'ai crié, présagé les désastres: On m'a cru le jouet du délire et des astres, Et, jeté dans les fers, l'ombre d'une prison A soudain étouffé la voix de ma raison. Mais trop tôt les vainqueurs détrompèrent la ville! D'Orange, me tirant de mon obscur asyle, Me présenta de l'or, qui ne put me toucher, Me demanda mon nom, que je voulus cacher; Heureux qu'on m'ignorât, fier de ne pas me vendre. Hélas! à mes rochers je revins donc me rendre, Pour jamais convaincu par mes oracles vains Que sans fruit la sagesse avertit les humains.

ANDRÉ DORIE.

C'est ainsi que, dit-on, le front couvert de cendre, On voyait d'Israël les inspirés descendre, Prédisant à Sion l'ange exterminateur; Et l'organe de Dieu semblait toujours menteur. Sans doute votre foi, dans ces monts retirée, N'a pu voir sans horreur fouler l'arche sacrée, Et son prêtre investi par des soldats cruels?

AGATHÉMI.

Non, je n'ai pas frémi pour de trompeurs autels: Le pape n'est qu'un prince, et n'est plus un apôtre; Grand du monde, il s'expose aux revers comme un autre. Je n'ai craint que pour Rome et pour tous ses enfants, Près d'être encore en proie à des Goths triomphants.

ANDRÉ DORIE.

Je vous croyais un saint, caché dans ce refuge.

AGATHÉMI.

Sachez quelle est ma foi; je vous en rends le juge. Souvent je méditai, dans le calme des nuits, Le Dieu qui créa tout, et qui fait que je suis. Ce vrai Dieu, quel est-il, disais-je, et quel mystère L'offre sous tant de noms aux peuples de la terre? Soudain, un feu rapide enlevant mes esprits, Me porta dans les cieux de l'antique Osiris: Surpris de sa grandeur, j'adorais sa statue; Mais j'en touchai la base, elle fut abattue; Et sur les bords du Nil volant de tous côtés, Je renversai d'un choc trente divinités: Ce n'est qu'erreur, me dis-je, en fuyant ces images. Sous le ciel de l'Asie, emporté par deux mages, Je révérai le feu, crus Bélus immortel; Lorsque je vis crouler sa table et son autel. Je revolai plus loin: toujours mêmes exemples. Lama, le grand Lama périt même en ses temples. Mais, toujours parcourant l'empire de l'Éther, Dans l'Olympe des Grecs j'aperçus Jupiter: J'approche, et sur l'Ida vois se réduire en poudre L'amant de Ganymède, et son aigle, et sa foudre. Fatigué, je m'abats sur de noires forêts; J'y trouve un dieu guerrier, le puissant Theutatès: Ma main ose sonder ce colosse homicide; Il se brise, et son chêne écrase le druide. Fausse idole! me dis-je, en échappant des bois. Montons à ce Calvaire, où rayonne une croix; Mon esprit s'éclaira; je vis, à sa lumière, Se pourrir des débris qui tombaient en poussière, Et, frappé d'une voix, dans les airs j'entendis: «Nul mortel n'a reçu la clef du paradis.» Éperdu dans ma course, et l'ame épouvantée, Je revins à ma fange, et rampais en athée: La raison me cria: «Les superstitions «Cachent un Dieu, présent dans ses créations. «Les sphères, les soleils, ouvrages périssables, «L'homme, les animaux, divinités des fables, «N'ont aucun de ses traits inconnus en tout lieu. «Tu ne peux te connaître; et veux connaître Dieu! «Ah! pour le mesurer que peut ton court génie, «Imperceptible anneau de la chaîne infinie?» Le savoir et le vrai m'ont prêté leur appui: Sans comprendre mon Dieu, je comprends jusqu'à lui: Et, mon esprit planant au-dessus des idoles Que nous peint le mensonge en de vaines paroles, Devant le Créateur, plein d'amour et d'effroi, J'abaisse mon orgueil, je me tais, et je croi.

ANDRÉ DORIE.

Ah! cultivez long-temps, sans qu'aucun soin vous presse, Ces augustes pensers, doux prix de la sagesse: Vous ferez envier votre noble repos Aux hommes tels que moi, qu'on appelle héros; Et qui, s'embarrassant de respects misérables, Ne servent pour seuls dieux que des rois leurs semblables; Et de leur inclémence éprouvant le danger, De culte chaque jour sont contraints à changer.

AGATHÉMI.

J'ai su que des jaloux, vous nommant un rebelle, Privent François-Premier du fruit de votre zèle, Et qu'à son ennemi vous portez vos secours. Le mérite est en butte aux intrigues des cours.

ANDRÉ DORIE.

Ma vengeance s'apprête; et ma voix souveraine Contre le joug français demain soulève Gêne: Au nom de Charles-Quint, en prince fortuné, Je ferai refleurir les murs où je suis né.

AGATHÉMI.

De votre noble cœur ce dessein est bien digne; Mais faites plus; rendez votre nom plus insigne: Foulez aux pieds les rangs; et dans votre cité Rappelez en ces jours l'antique Liberté; Et que, de l'Italie étonnant les provinces, Un tel bienfait vous place au-dessus des grands princes.

ANDRÉ DORIE.

Une ville si faible, entre tant d'ennemis, Défendrait peu les droits qui lui seraient remis.

AGATHÉMI.

Au sein d'un vaste état, votre effroi chimérique Aurait d'autres motifs contre la république: Et des cœurs les plus droits les principes douteux Ainsi chassent toujours la Liberté loin d'eux. La nuit descend des monts: couchez dans ma demeure; Et lorsque du matin luira la première heure, Vous partirez, ému d'un espoir bien plus grand, Que celui dont s'enivre un prince, un conquérant. Vous les surpasserez; croyez-en mon présage: Mon œil juge du cœur sur l'aspect du visage.

* * * * *

Tels que d'un voyageur mille aspects variés Ravissent chaque jour les regards égayés; Tel de l'acte qui court le rapide passage Sans cesse au spectateur produit une autre image. Il admire à cette heure un des beaux monuments, De la superbe Gêne antiques ornements, Un port, où se miraient des galères rangées, Fières de cent lauriers dont elles sont chargées. Le généreux Dorie, assemblant les soldats, Les nobles, et le peuple, et les vieux magistrats, Maintenant souverain des murs qui l'ont vu naître, En chassa les Français, et seul y parle en maître. Parmi les habitants dont il reçoit l'accueil, Vrai héros, son maintien n'affecte aucun orgueil. Déja les courtisans, dont il est l'espérance, Le caressent des yeux, se courbent par avance: D'autres lui souriant, plus timides flatteurs, Des mouvements de tous ne sont qu'imitateurs; Quelques-uns, désertant leurs partis avec peine, Le vantent d'autant plus qu'ils couvent plus de haine; Et le peuple, en tous temps jouet des factieux, De ses destins futurs alarmé, curieux, Applaudit en espoir aux décrets que vient rendre Le vainqueur, dont enfin la voix se fait entendre.

ANDRÉ DORIE.

O citoyens! Dorie est issu parmi vous: A l'enfant de vos murs vos hommages sont doux. Je ne veux point, ingrat à mes destins propices, Par mon ambition avilir mes services, Et, pour un titre altier vous vendant mes exploits, Fonder l'orgueil d'un trône, et non l'honneur des lois. La douce liberté, seule loi naturelle, De tous les cœurs humains est la pente éternelle: L'erreur même en est chère, et j'en ai pour garants Tant d'autels érigés aux fléaux des tyrans. La voix des temps passés répète à notre oreille: «L'homme est toujours divers, Thémis toujours pareille.» Qu'à l'homme donc jamais vos droits ne soient remis; Et qu'ils restent fixés dans la main de Thémis. Hardis navigateurs, craignez-vous les naufrages? Dans une république il est beaucoup d'orages: On y craint les partis dont la haine et l'amour De tous leurs chocs bruyants ont pour témoin le jour. Mais, sous les fers d'un seul, comptez, comptez le nombre Des victimes d'état qu'on étouffe dans l'ombre. Opposez donc toujours, sous vos fiers étendards, Aux ennemis le glaive, aux tyrans les poignards. Soyez libres, Génois! et préférez pour l'être La pauvreté, la mort, au joug honteux d'un maître; Et j'aurai de ma tombe, heureux libérateur, Fait un sinistre écueil à tout usurpateur.

* * * * *

Dans Gênes, à ces mots, la voix de la patrie Frappa les cieux, les mers, du grand nom de Dorie: Et sur un vieil amas de cent chaînes de fer, S'assit la Vertu libre. Elle étonna l'enfer.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT ONZIEME.

SOMMAIRE DU ONZIÈME CHANT.

Tableau de l'intérieur des mers. Entretiens de la _Méditerranée_ et d'un _Phoque_. Dialogue d'un _Requin_ et d'un _Esquinéis_, qui le conduit sur les bords Algériens, où se livre une bataille navale. Repas des monstres marins, qui se nourrissent de la chair des soldats de _Charles-Quint_ et de _Barberousse_. La scène change de face, et le festin des poissons devient la cause du triomphe de l'empereur: ce spectacle remplit l'intermède, à la suite d'un dialogue entre la _Méditerranée_ et la _Métempsycose_. Scène satirique de _Pasquin_ et de _Marphorius_ à ce sujet. Rome disparaît. Les côteaux de Meudon présentent aux spectateurs la demeure de _Rabelais_, qui, visité par la _Raison_, lui offre, dans ses miroirs magiques, l'image des extravagances du siècle.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT ONZIÈME.

SOUVENT l'illusion produite en nos théâtres, En promenant nos yeux sur les ondes bleuâtres, Les amuse à l'aspect des écueils menaçants, De la vague qui roule en bouillons blanchissants, Et de l'humide plaine, empire des orages, Où les vaisseaux guerriers conjurent leurs naufrages; Jusqu'ici nul tableau de l'abyme des mers N'a plongé nos regards au sein des flots amers, Et dans leur nuit verdâtre, à demi-transparente, Montré le fond du gouffre et son eau dévorante Rongeant avec lenteur ces rochers écumants, Du grand corps de la terre antiques ossements, Appuis long-temps creusés par des masses liquides, Où flottent en suspens ses entrailles avides, Et qui, brisés, fondus, en ses flancs sulfureux Entraînent des cités et des états nombreux. C'est donc là, c'est au fond du maritime empire, Qu'un nouvel intérêt agit, marche, et respire. La Méditerranée, en un palais d'azur, Tapissé de rubis, et de nacre, et d'or pur, Fille de l'Océan, épouse du Bosphore, Dont l'hymen l'enrichit des tributs de l'aurore, Inquiète, voit fuir tout son peuple nageant. Ses poissons, revêtus d'émeraude et d'argent, Soufflent de leurs nazeaux l'onde élevée en gerbes: Les uns, en déployant leurs avirons superbes, Imbus des feux du jour qui frappe leur émail, Éclairaient les berceaux de l'algue et du corail; Les autres serpentaient sous des torrents de fange Dont cent fleuves troublés versent l'affreux mélange, Et de leur lit obscur sondant la profondeur, D'une croupe luisante éteignaient la splendeur: Mille autres se plongeaient dans les plus noires urnes Que recèlent des mers les cavernes nocturnes. Poursuivi d'un requin, un phoque monstrueux, Lui-même épouvanté, portait l'horreur entre eux.

LA MÉDITERRANÉE, LE PHOQUE, LE REQUIN ET L'ESQUINÉIS.

LA MÉDITERRANÉE.

Pourquoi viens-tu troubler les peuples de mon onde, Phoque étranger? où tend ta course vagabonde? Nul enfant de ta race, aussi grand que tu l'es, N'avait encor touché le seuil de mes palais.

LE PHOQUE.

Je suis né sous le pôle, où d'éternelles glaces Couvrent des mers du nord les immobiles faces: Mais la guerre, la faim, les harpons des pêcheurs, De ma froide patrie ont accru les rigueurs: J'ai fui, j'ai traversé la région humide, De l'onde hyperborée à l'onde où l'Atlantide, Terre qui nourrissait des animaux humains, Sur ses écroulements nous fraya des chemins. Je ne te dirai pas, secourable déesse, Quels périls en nageant m'ont attaqué sans cesse, De quels dragons hideux l'essaim vint m'assiéger, Comment de gouffre en gouffre il m'a fallu plonger, Et traversant des eaux l'abyme sans mesure, Fuir la dent ennemie, ou chercher ma pâture. Allais-je, quand les vents brisaient les flots moins clairs Jouïr sur quelque bord de l'aspect des éclairs, M'échauffer au soleil qui dorait un rivage; Bientôt l'homme, accourant, me chassait de la plage. Tu sais de leur compagne, et de leurs jeunes fils, Combien tous mes pareils sont tendrement épris: La mienne me suivait: un tourbillon avide Tous deux nous saisissant d'une force rapide, L'a jettée au plus bas de ces lits souterrains Où grondent les volcans sous les gouffres marins, Où des monstres, rampant sous la vague profonde, Dorment appesantis au sein caché du monde. Moi, dans les grands déserts de l'humide séjour, Seul, errant, je tentais mille écueils chaque jour. J'abordai ces grands rocs, jadis impénétrables, Que rompit l'Océan de ses pieds redoutables, Lorsque de ton royaume il ouvrit les sentiers, Et divisa d'un choc les continents entiers, Portes de l'occident, ton antique passage: Là, heurté d'un requin, affamé, plein de rage, J'ai vu se présenter la mort entre ses dents.... Il me suit.... le voilà qui fend les flots grondants! Déesse! sauve-moi dans tes grottes obscures.

L'ESQUINÉÏS.

Ce phoque aura trouvé quelques retraites sûres; Croyez en votre guide: allons, seigneur Requin, Chercher quelque autre proie, et nous repaître enfin.

LE REQUIN.

O chétif animal! ta fausse clairvoyance A par trop de détours lassé ma patience, Et la proie échappée à nos empressements De mon ample estomac irrite les tourments. L'immensité des mers est-elle dépeuplée? Toi-même crains ma gueule à six rangs dentelée.

L'ESQUINÉÏS.