La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle

Part 12

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Mon doux instituteur, Mélancton, votre oracle, M'annonce, me présente à chaque souverain; Et des rives de l'Elbe à tous les bords du Rhin, Les peuples m'ont reçue, enchantés de m'entendre. Pour maîtresse déja les rois m'ont voulu prendre: Nous triomphons, mon père... Ah! qu'il m'est glorieux D'ouïr au loin porter votre nom jusqu'aux cieux! Devenu des humains le modèle sévère, Votre règle par-tout est la loi qu'on révère: Vos travaux assidus, vos mœurs, votre maintien, Sont du monde attentif l'éternel entretien: De vos moindres secrets la nouvelle semée Passe aux rois curieux de votre renommée; On va jusqu'à chercher de quel pain se nourrit Ce Prophète, homme étrange et de corps et d'esprit. Interdits devant moi, vos ennemis vous craignent: Le sacerdoce tremble, et ses foudres s'éteignent: En tous lieux on redit que, terrassant l'erreur, Debout, dans un conseil, bravant un empereur, Vous avez confondu l'imposture idolâtre. Des brebis d'Israël on vous nomme le pâtre. Mais quel jeu du destin! les rois, mal assurés, Attaquant vos écrits, les ont même illustrés: L'Anglais, qui condamna votre sainte entreprise, Pour épouser Boulen, divorce avec l'église; Ce caprice, changeant les dogmes d'Albion, Ote au pape un soutien de sa communion: De la foi des humains, ô pitoyable cause! La Suède, plaignant tout le sang qui l'arrose, Lasse du joug béni des prélats, ses tyrans, Électeurs achetés par ses rois différents, Liés aux Christierns, qui la rendaient esclave, M'assied sous les drapeaux du valeureux Gustave. Le métal des clochers, de la paix ennemis, Coule en monnaie utile, et m'acquiert des amis: La Hollande en grossit les trésors du commerce; Avec la liberté notre influence y perce: Et tout présage enfin l'entier soulèvement De la haute Helvétie, et des flots du Léman. En céleste fléau des chefs du Capitole, Un pasteur, conformant sa vie à sa parole, Zélé, rigide et pur, votre émule Calvin, Purge aussi les troupeaux et le bercail divin: Que dis-je, en ce moment Charles-Quint nous seconde. Quel spectacle nos jours vont-ils donner au monde! Le pontife Clément, son infidèle appui, Marchant de ruse en ruse entre François et lui, Désormais sans secours, entouré d'adversaires, Voit marcher contre lui les Germains mes sectaires, Que le cruel Bourbon n'ayant pu soudoyer, Du pillage de Rome a promis de payer. C'en est fait, tout nous cède; et de l'église avare Les peuples à leurs pieds fouleront la tiare.

LUTHER.

Ma fille, l'univers sent donc ce que tu vaux: Sa liberté sera le prix de mes travaux.

BORE.

Qu'elle débite bien son nouveau catéchisme!

LUTHER.

Lisons l'écrit d'Érasme, intimidé d'un schisme: Avant de m'endormir, il me faut rétorquer Les arguments cornus dont il veut me piquer.

BORE, _seule_.

BORE.

Épouse de Luther, jadis religieuse, Voilà que de la nuit l'heure silencieuse Te commande d'entrer dans le lit conjugal: Rester vierge était triste; être femme, est-ce un mal? Je ne me repens pas d'avoir quitté le voile: On m'en blâme; et pourquoi? chacun suit son étoile. Faisant de ma jeunesse une longue douleur, La discipline austère en desséchait la fleur; Mes sens, par-fois tentés des délices du monde, Emportaient loin de Dieu mon ame vagabonde: J'aurais failli plus tard; ainsi que font toujours Les Lucrèces du siècle écartant les amours, Et qui, de leur orgueil déshonorant l'ouvrage, En leur maturité prennent un cœur volage, Et que le vif regret d'avoir perdu leur temps Précipite sans frein au déclin des beaux ans. Mais peut-être pour moi la règle moins cruelle Eût enfin à son joug soumis mon cœur fidèle.... O cloche! dont le son frappe les airs lointains, Tu rappelles mon ame à ses premiers destins! Ta voix, pendant la nuit, signal de la prière, Sous les voûtes du cloître où j'étais prisonnière, Me tirait de ma couche, et traînait ma langueur Devant l'autel d'un Dieu, seul époux de mon cœur! Ce devoir partagé de mes chastes rivales, Ces cierges qui perçaient des ombres sépulcrales, Ces élans d'un amour né de vagues desirs, Hélas! je m'en souviens, me donnaient des plaisirs. Mon esprit s'échauffait d'une plus pure flamme; Mon corps, libre de soins, vivait moins que mon ame: Vers un ciel consolant je la sentais errer, Quand mes jalouses sœurs me faisaient soupirer. Mais dans la vie active où le monde m'entraîne, De soucis en soucis chaque moment s'enchaîne; On mange sur la terre un pain trempé de fiel, On y porte sa croix sans espérer le ciel; Et l'on quitte le jour, au bout de sa carrière, Sans avoir pu goûter et bénir sa lumière.

* * * * *

Elle dit: au parterre où l'on aime le bruit, On regarde en pitié quel regret la poursuit: Car les Diables, brûlés par une humeur caustique, N'ont, dans leur esprit sec, rien de mélancolique. Mais un spectacle affreux, plus doux à leurs regards, C'est Rome, dont le sac promis à des soudards Attire sur les pas de Bourbon qui l'assiège, Tant de luthériens, ennemis du saint-siége. Vêtu de la blancheur d'un corset argenté, Le hardi connétable, avec célérité, D'un mur déja croulant surmonte les ruines: Tel que brille au matin, levé sur des collines, Entre les flancs noircis d'un nuage orageux, Lucifer, non voilé, serein et lumineux, Qui regarde sous lui le désastre et la guerre Fondre au loin dans les cieux ébranlés du tonnerre. Tel, devançant le jour, Bourbon impatient Préside la tempête, et l'éclaire en riant. Par-tout la Conscience, ardente, vengeresse, Jura de le poursuivre, et lui tient sa promesse.

BOURBON, LA CONSCIENCE, ET LA MORT.

LA CONSCIENCE.

Ici, triomphe ou meurs, ô connétable altier! Trahi de Charles-Quint, traître à François-Premier, Bientôt, sans autre nom que celui de transfuge, Un trône sur la terre est ton dernier refuge: Échappe, en y montant, aux coups de l'avenir, Et fais-toi redouter de qui veut te punir. Le joug d'un premier crime est le dur esclavage Qui t'enchaîne au succès d'un criminel ouvrage; Et d'avance en ton cœur j'ai corrompu le fruit Des glorieux travaux que ton remords produit. Je te condamne à fuir de conquête en conquête Le juste châtiment qui menace ta tête: D'un degré qui t'assure atteins donc la hauteur; Traître, pour te sauver, deviens usurpateur. C'est moi qui, te traînant au pied de ces murailles, Te fis à tes soldats, avides de batailles, Par les chants, les bons mots, en riant fantassin, Déguiser le poison qui fermente en ton sein: Leur versant à longs traits ta belliqueuse ivresse, En buvant avec eux, ton orgueil les caresse: Mets leur zèle à profit pour décider le sort, Parle, et cours dans leurs rangs, pousse-les à la mort... Mais on quitte la brèche, on t'abandonne ... ah! tremble... Voilà tes défenseurs qui reculent ensemble... Ils te déchireront, si tu n'es pas vainqueur.

BOURBON.

Mes frères! mes amis! allons, ferme, du cœur! Héros à qui jamais la victoire n'échappe, Céderez-vous la palme aux vils soldats du pape? Aurons-nous donc sans fruit, en dépit des hivers, Franchi les Apennins, de neige tout couverts, Traversé l'Italie, épuisés d'indigence, Fait frémir, en passant, et Bologne, et Florence? Rome est là sous nos yeux, pleine d'argent et d'or, Rome, de l'univers le plus riche trésor! Eh quoi! lâcherons-nous une proie aussi belle? Non, périssons plutôt... A moi donc cette échelle! A moi, mes compagnons! j'y monte le premier.

LA MORT.

Où s'élance cet homme, intrépide guerrier? Tous ses traits sont émus par des chaleurs soudaines; La vertu de son sang bouillonne dans ses veines... Quelque intérêt durable allume ses fureurs.... Quels efforts! quel courage!... Un plomb siffle...

BOURBON.

Ah! je meurs.

LA MORT.

Il tombe, abandonné du souffle de la vie; Ainsi que tout-à-coup s'affaisse et se replie, Lasse d'avoir gonflé son sein tout irrité, La voile d'un vaisseau que le vent a quitté.

BOURBON.

Dérobez aux soldats ma dépouille fumante...

LA CONSCIENCE.

Laisse, laisse, orgueilleux, le soin qui te tourmente! Vois le terme commun des petites grandeurs... De l'éternel oubli sonde les profondeurs, Et descends dans le gouffre où dorment terrassées L'espérance lointaine, et les hautes pensées.

LA MORT.

Pourquoi sur son cadavre étendre ce manteau?... Soldats, qui de Bourbon suivîtes le drapeau, Votre chef est tombé: publiez votre perte! Vengez-la!... que par-tout Rome, de sang couverte, Apprenne qu'en poussant votre guide au trépas, J'enflammai votre rage, et ne l'arrêtai pas! Et toi, fière cité! frémis, hurle ... tes portes S'ouvrent avec fracas au torrent des cohortes.

ROME.

O Dieu, Dieu protecteur! les Germains, les Gaulois, Vont me fouler aux pieds pour la dernière fois! O ville si long-temps souveraine du monde, Bientôt, anéantie en ta chûte profonde, Il ne restera plus de Rome que son nom. As-tu des dieux, des lois, des vengeurs? Hélas non! Mars de ton Capitole a quitté la colline; Thémis, Vesta, n'ont plus leur puissance divine; Tu n'as plus de Camille et de prompt Décius Arrachant la victoire à tes vainqueurs déçus! Quel secours implorer contre tant d'adversaires? Où seront les Narsès, les vaillants Bélisaires, Qui te déroberont aux sacrilèges mains Des Vandales, des Goths, tes bourreaux inhumains? Du Dieu de tes martyrs le vicaire timide T'abandonne aux couteaux d'une horde homicide: Son infaillible voix n'ose rien prononcer; Il n'a plus maintenant de foudres à lancer. Pontife, cardinaux, augustes sacriléges, Fuyez! l'autel menteur n'a plus de priviléges. Vous qui ne croyez point, que vous sert de prier? Un rempart est le Dieu qui peut vous appuyer. Saint-Ange assied ses murs au sommet d'une roche; Que du ciel invoqué ce château vous rapproche: Hypocrites, fuyez! abandonnez aux coups Les peuples de la terre, hélas! punis pour vous. Quel tumulte! quels cris!... Oh! quels flots de barbares!.. Oh! quel débordement de meurtriers avares!... Venez, dépouillez-moi, vous êtes triomphants: Mais pourquoi sur le marbre écraser ces enfants? Leur jeune âge si pur est innocent de crimes... Ah! du moins épargnez de si tendres victimes... Ciel! où fuir, où marcher sur ces pavés sanglants?... Mères, filles, sortez de mes palais brûlants: Échappez aux fureurs du rapide incendie... Ah! plutôt reculez ... cette troupe hardie Qu'enflamme votre aspect d'une insolente ardeur, Accourt, l'épée en main, vaincre votre pudeur... Frémissez! leurs plaisirs sont suivis du carnage. O mes fils, rachetez vos foyers du pillage! Prodiguez vos trésors à ces fiers ravisseurs; Dérobez à leurs yeux vos femmes et vos sœurs... Vos pères vers le ciel tendent leurs mains sans armes, Sauvez-les ... entendez les menaces, les larmes, Et les chevaux hennir dans mes temples fumants, Et les profanateurs briser mes monuments. O désastre! ô regrets! vous êtes abattues, Idoles de mes yeux, admirables statues, Que, pour m'environner de respects plus constants, Mon amour préserva de l'outrage des temps! Et de qui les beautés, défendant mes rivages, Ont vaincu tant de fois les conquérants sauvages, Attestant en effet que la main des beaux-arts Protège les cités non moins que les remparts!

* * * * *

Ainsi se lamentait Rome tout éplorée, Par le fer des soldats, par le feu dévorée; Et l'effrayant tableau de mille embrasements Présentait à l'Enfer l'aspect de ses tourments.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT NEUVIÈME.

SOMMAIRE DU NEUVIÈME CHANT.

Dialogue entre _saint Pierre_, _l'Église_, _et l'Esprit des Conciles_. Cet entretien présente le développement de la politique ecclésiastique depuis son origine jusqu'à nos temps. Continuation du sac de _Rome_. Aventure de _Candor_ et de _Pulcrine_: mort de cette italienne et de son enfant, qu'elle noie dans le Tibre avec elle.

LA PANHYPOCRISIADE.

CHANT NEUVIEME.

SUR la colline où dort l'empereur Adrien, Espace où descendit un ange aërien Qui, rendant au fourreau sa menaçante épée, Sauva Rome qu'un jour la peste avait frappée, Le pontife Grégoire a fait dresser des tours: Cet asyle à Clément offre un dernier recours. Plus effrayé pour soi que pour le saint collége, Il parle aux cardinaux, restes de son cortége, Vieux princes du conclave, apôtres décorés, Qui tous, par la terreur alors défigurés, Penchant leurs fronts usés à méditer des crimes, De leur espoir en Dieu démentaient les maximes. Sous leur calotte rouge et leurs sacrés chapeaux, Mille desseins roulaient en leurs larges cerveaux, Magasin d'artifice et de noirs stratagêmes, Et de poisons empreints sur leurs visages blêmes. L'effroi plombait le teint de ces menteurs bénis, De l'or du Vatican fabricateurs jaunis. Mais tandis qu'ils tremblaient pour la reine des villes, Pierre, et la sainte Église, et l'Esprit des Conciles, Planaient au-dessus d'eux; ainsi qu'au mont Thabor, Jésus transfiguré, dans son divin essor, Loin des yeux des humains gémissants sur la terre, Entretint ses élus de son céleste Père: Tableau dont la grandeur visible à Raphaël Devint de ses pinceaux le miracle éternel!

SAINT PIERRE, L'ÉGLISE, L'ESPRIT DES CONCILES.

L'ÉGLISE.

O toi dont l'Homme-Dieu, ton maître et ton modèle, A du nom de Céphas payé le cœur fidèle, Titre saint de ta foi, solide fondement, Sur qui j'ai du Seigneur bâti le monument; Toi, le premier élu, de qui la main pieuse Jadis reçut du ciel la clef mystérieuse, Plains l'opprobre où languit l'un de tes successeurs; Plains un pontife aux mains de cruels oppresseurs; Plains mon temple qu'on souille, et ma croix qu'on méprise, Et mêle ta prière aux clameurs de l'Église. Ma suprême grandeur, penchant vers son déclin, Soumise au cours des ans touche-t-elle à sa fin? De l'empire éternel où tu me fis prétendre, Dans l'ombre de la mort vais-je sitôt descendre? Et par l'âge emportée en souvenirs confus, Ne laisser qu'un néant de tout ce que je fus? Comme dans l'univers sont passés les royaumes, Grossirai-je en tombant le nombre des fantômes, Moi qui, riche en effet des biens les plus constants, Devais nourrir mes fils par-delà tous les temps? Leur sang fume en tous lieux ... qu'un autre Jérémie Pleure Sion en proie à la flamme ennemie, Et la haine écrasant les orphelins épars Sous les pieds des chevaux, et sous l'airain des chars! Aux portes de mon temple entends crier la foule... On renverse nos murs, et notre autel s'écroule... Hélas! contre le choc du désordre effréné, Que peut en ses remparts Clément emprisonné? Nulle foudre en ce jour ne suit son anathême: L'ange exterminateur l'abandonne à lui-même; Et la voix du démon, qu'à soulevé Luther, Insulte, en le raillant, nous, les cieux et l'enfer. Pourquoi m'as-tu promis que le Dieu des armées Protégerait toujours mes enceintes fermées; Et que des loups cruels, et des lions grondants, Toujours en mon bercail je briserais les dents? Trompais-tu mon espoir, ou m'as-tu délaissée? O Céphas! ton Église expire terrassée. Prends pitié des tourments qu'on lui fait éprouver, Et que ta main encor l'aide à se relever.

SAINT PIERRE.

Que me demandes-tu, malheureuse infidèle! Qui courus en aveugle à ta chûte cruelle, Et que le Dieu sauveur pousse contre un écueil, Afin qu'en te heurtant il brise ton orgueil? Depuis quand, du Seigneur oubliant la promesse, Te laisses-tu donc vaincre au danger qui te presse? Depuis qu'avec la foi l'espérance a quitté Mon temple, où s'éteignit l'ardente charité. Depuis que, t'abaissant aux délices charnelles, Ton ame abandonna les graces éternelles, Et, contestant des biens qu'il fallait dédaigner, Descendit des hauteurs où je te fis régner. Que nous dit de Jésus l'autorité suprême? «Qui veut s'unir à moi, qu'il renonce à soi-même.» Et lorsqu'aux bords du fleuve il appela ma foi: «Laisse-là tes filets, pêcheur, viens, et suis-moi!» J'obéis, j'épousai sa pauvreté sévère, Et pour les dons du ciel quittai ceux de la terre. Ce fut dans l'indigence, et dans l'humilité, Que j'assis de ta loi l'auguste majesté: Je tirai ta splendeur du milieu des ténèbres; La croix, en éclairant les bords les plus célèbres, Montra, même aux Césars, les martyrs fiers et doux, Plus rois que les tyrans dont le siècle est jaloux. Dieu n'orne point les chefs de l'empire céleste D'un or ni d'un argent corrupteur et funeste; Il ne les revêt point de superbes dehors: Mais, sous leur nudité riche de ses trésors, Il fait, pour éclipser toute mortelle idole, Reluire dans leur cœur sa vivante parole: Il veut qu'aux yeux du monde, où le juste est proscrit, Les épines, les maux, couronnent leur esprit. Voilà comment d'abord mon zèle secourable Accrut ta nation maintenant innombrable. Apôtres sans éclat, tous les premiers pasteurs Furent du peuple en deuil les saints consolateurs. Tu ne ravissais pas leur diadême aux princes, Ni leur faste aux cités, ni leurs droits aux provinces; Mais, sans terrestres biens, reine des malheureux, Ta main ne recueillait les moissons que pour eux. Que fais-tu dans ces jours? ta vue est éblouie D'une richesse vaine ici-bas enfouie: De la clarté des cieux ton cœur s'est détourné, Et ta basse avarice aux enfers l'a donné. De ton législateur qu'ont produit les merveilles? Mes yeux l'ont vu: sa voix instruisit mes oreilles. Seul, pauvre, désarmé, patient dans les maux, Nourri comme le sont les innocents oiseaux, Il vainquit le besoin, dormit dans les tempêtes, Et marcha confiant à ses hautes conquêtes. Ah! que dans ses travaux n'as-tu su l'imiter! Ah! du temple divin qu'il voulut cimenter Les vertus de tes saints d'un pur zèle enflammées Devaient être à jamais les pierres animées, Et de son sanctuaire inaccessible à tous, Ta lumière eût frappé tes ennemis jaloux: Mais non; quittant le ciel, magnifique espérance, Tu disputes aux grands leur étroite puissance: Pour des honneurs mondains tu trahis les autels: Pour de vils intérêts tu combats les mortels; Ne t'étonne donc plus, avide usurpatrice, De succomber sans gloire en cette infâme lice. Cesse de m'invoquer contre d'affreux soldats Sur tes parvis sanglants assiégeant tes prélats. Toute chair doit périr; elle est telle que l'herbe: Sa gloire est une fleur qui, brillante et superbe, Se lève le matin, et tombe avant la nuit. Ta fureur prit le fer, et le fer te détruit. Bénis donc les rigueurs d'une foule guerrière Qui pour seule arme enfin te laisse la prière, Te rappelle à Jésus qui vint, entre les morts, Sur les âmes régner, et non pas sur les corps; Et qui force un pontife, en martyr pacifique, A recourir aux cieux, ton héritage unique. Dans l'univers entier qui te fit prévaloir? Qui te sanctifia? la souffrance, et l'espoir. De tes ambitions que l'erreur se dissipe; Et pour durer sans fin remonte à ton principe.

L'ÉGLISE.

Tu t'abuses, Céphas: né des faibles ruisseaux, Un fleuve accroît son lit en recueillant leurs eaux; Et de son urne enfin l'abondance s'arrête S'il ne peut sur la terre étendre sa conquête: La source de ma vie, humble en mes premiers jours, Dut s'augmenter d'abord pour prolonger son cours. Si les hommes grossiers, pour seul prix de mes peines, N'eussent vu que mes cloux, mes cilices, mes chaînes, En mes labeurs obscurs leur courage abattu De fol emportement eût traité ma vertu. Notre gloire éternelle, invisible salaire, N'eût point à ses appâts amorcé le vulgaire, Et le peu de zélés sortis d'un rang abject Ne m'aurait pu des grands conquérir le respect. Il fallut, pour leur faire honorer mes supplices, Joindre à l'espoir futur les présentes délices: Il fallut que les arts et les purs orateurs Charmassent dans les cours mes fiers persécuteurs: Pour fléchir mes bourreaux, m'acheter des ministres, M'asservir des tyrans les conseillers sinistres, L'or me devint utile; et, fondant mon trésor, Il me fallut du fer pour conserver mon or. Ainsi, m'environnant d'une pompe mondaine, Alliant à ma foi la politique humaine, Dans les états nombreux où je portai ma croix, Je me fis des sujets nourris par tous les rois, Et courbai sous mon joug les têtes couronnées Par ma tiare auguste en tous lieux dominées. Dès-lors, mes citoyens, les élus de Sion, Défendirent leurs droits sous ma protection: Des peuples et des chefs mon oreille maîtresse Par de secrets aveux me rassura sans cesse: Ma voix emplit la chaire; et, sous mon appareil, La gloire de mon temple effaça le soleil.

L'ESPRIT DES CONCILES.

Tu ne dois qu'à moi seul, république sacrée, La liberté des lois dont tu fus illustrée: Tant que de tes prélats le saint gouvernement De leur égalité garda le sentiment, Tant que de tes degrés la juste hiérarchie Régla ton ministère, et non ta monarchie, Et que l'esprit zélé des conciles nombreux En ton sein maternel unit tes fils entre eux, L'unanime intérêt, d'un hémisphère à l'autre, Nommait le digne élu, successeur de l'apôtre: Alors la même voix, parlant de tous côtés, Soulevait ton grand corps dans toutes les cités: Le mérite éprouvé, la foi qui le rehausse, Désignaient sans combats l'appui du sacerdoce; Et, formant tes conseils, un immense concours Te faisait révérer des peuples et des cours. Qu'un tyran apostat conjurât ta ruine, Qu'un schisme ténébreux obscurcît ta doctrine, Qu'un poison infectât tes membres languissants, J'opposais à tes maux des remèdes puissants; Et réveillant ta force en quelque heureuse lutte, Quand tes pieds chancelaient, je prévenais ta chûte. Mais depuis que le chef, assis au Vatican, Se proclame Infaillible, et gouverne en tyran, Que des princes du siècle il imite l'exemple, Qu'il consacre à sa cour tout le luxe du temple, S'immole tes brebis qu'il promet de nourrir, Et boit jusqu'à ton sang tout près de se tarir; Depuis qu'un titre, un nom, des richesses, des brigues, Ont usurpé ton siége, et le vendent aux ligues, Et qu'un conclave impur choisit dans le saint lieu L'homme des potentats, et non l'homme de Dieu; Tes avares enfants respectent ce seul maître, Et de l'autel souillé n'encensent que le prêtre. Sion, dépouille-toi! rends, devant l'éternel, L'égalité première au troupeau fraternel.

L'ÉGLISE.