La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle

Part 11

Chapter 113,373 wordsPublic domain

Tu dois t'en applaudir; c'est là que j'ai trouvé Pour payer tes beaux arts un trésor réservé: L'Église en cette source a puisé ses dépenses; Et du fond des enfers tirant ses indulgences, Je les vends de ma main au péché pénitent: Leur prix fait sa richesse, et t'enrichit d'autant. Mais apprends aujourd'hui l'embarras où nous sommes; Luther, fléau du pape, ose instruire les hommes, Et nos rémissions, qui s'achetaient si bien, En ces temps endurcis ne nous valent plus rien. Déja le saint trafic allait le mieux du monde: Aux plus infames lieux où je faisais ma ronde, Trouvais-je un libertin fourvoyé dans la chair; «Ah! disais-je en pleurant, tu te damnes, mon cher. «Du brasier éternel ainsi donc tu te joues «Sur ce sein, sur ce dos, et sur ces belles joues!... «--Hélas! répondait-il, père dominicain, «L'enfer est bien douteux, et le plaisir certain: «Près de ce tendre objet mon corps est sur la braise. «--Eh bien, paie un pardon, et prends-en à ton aise. «--Quoi! par-là, disait-il, le péché m'est permis? «Payons tous deux, ma sœur; vîte, qu'il soit remis.» Parlais-je au cabaret à quelque ivrogne indigne: «Du Seigneur, lui disais-je arrosez donc la vigne, «Puisqu'ainsi, dans le vin aimant à vous noyer, «Votre langue en priant ne peut que bégayer.» Visitais-je les cours, où les mœurs sont les mêmes; Des dévotes levant les scrupules extrêmes, La grace des pardons disposait largement Leur faible conscience à tout événement. Un grand s'escrimait-il, encor chaud du carnage, Aux combats de la table et du concubinage; Ruinait-il l'état au gré de ses valets: «Mon frère, lui disais-je, au moins dormez en paix; «Acquérez pour le ciel des passe-ports sans nombre.» De là, dans nos couvents je retournais, à l'ombre, Essayer les hasards des cartes et des dés, Et jouer mes pardons, si bien achalandés! Mais des faveurs du ciel l'abondance est tarie. Habile homme, aide-moi de ta haute industrie: Pierre te confia la clé du firmament; Tu pressentis le jour du dernier jugement, Tu nous réalisas les archanges célèbres, L'empire des clartés, l'abyme des ténèbres; Toi donc, qui des enfers imprimas la terreur, Des superstitions renouvelle l'horreur: Épouvante nos yeux des maux du purgatoire.

MICHEL-ANGE.

Ce lieu, dont on se forme une image si noire, Ce passage de l'ame aux cieux pour elle ouverts, Apprends que c'est la vie et ce triste univers. Fixe ton regard louche, et que ton œil s'épure; Emprunte mes rayons, contemple la nature, Et perce, en nouveau lynx, aidé de mes clartés, Les enceintes, les murs de toutes les cités. Aperçois-tu dans l'ombre un homme qui se traîne, Sans fers, comme accablé de la plus lourde chaîne, Croupissant dans la fange, et d'insectes rongé?

L'HYPOCRISIE.

Quel est-il!

MICHEL-ANGE.

Un oisif, de soi-même chargé; Et qui jamais vers Dieu ne levera sa face, Que son ame n'échappe à sa terrestre masse. Innocent envers tous, mais coupable envers lui, Sa peine est la misère, et la honte, et l'ennui.

L'HYPOCRISIE.

Dans mes cloîtres ainsi s'engourdit plus d'un moine, Propre à manger du gland en compagnon d'Antoine.

MICHEL-ANGE.

Cet homme aux larges reins, au ventre monstrueux, Son col paraît gonflé d'un sang impétueux; Sa face luit de pourpre, et son souffle est un râle: Juge de sa souffrance aux soupirs qu'il exhale.

L'HYPOCRISIE.

Ainsi de leurs festins sortent les gros prélats.

MICHEL-ANGE.

Eh oui! c'est un gourmand qui subit ses repas: Il n'aura de long-temps le corps ni l'esprit libre, Si la sobriété ne lui rend l'équilibre. Suis à l'écart les pas de ce jeune effréné; Son front, avant les ans de rides sillonné, Porte des longs chagrins l'empreinte manifeste; Son œil farouche luit sous un sourcil funeste; Et la fièvre, inégale en sa lente fureur, A creusé de ses traits la livide maigreur.

L'HYPOCRISIE.

Jamais l'orgueil dévot, sous un humble cilice, N'a, par tant de pâleur, fait plaindre son supplice.

MICHEL-ANGE.

C'est un amant, épris d'un fantôme charnel, Et que dévore un feu qu'il croit être éternel: Sa maîtresse, éloignée, à d'autres feux en proie, Rebut de son rival, dans les larmes se noie; Leurs maux à l'un et l'autre apprendront quelque jour Que Dieu peut seul payer un immortel amour. Lis au sein inquiet de ce flatteur docile Qui circule à la cour en venimeux reptile: Sous son maître qui tombe il gémit écrasé, Comme un lierre ployant sous un chêne brisé: Son supplice est, hélas! pour un intérêt mince De suspendre son ame aux lèvres de son prince.

L'HYPOCRISIE.

Je connais ce tourment, que fait subir l'orgueil.

MICHEL-ANGE.

Voici, parmi la foule, et le bruit, et le deuil, Un insensé, qu'emporte une ardeur vagabonde Sur les deux continents, sur les gouffres de l'onde. Son cœur, en ses replis vainement enfermé, Laisse éclater l'effroi sur son front tout armé: Son souris, démentant l'ennui qui le dévore, Rend ce damné hideux à la cour qui l'adore.

L'HYPOCRISIE.

Ah! je le reconnais, c'est un ambitieux, Avanturier que j'aide à s'égaler aux dieux.

MICHEL-ANGE.

Regarde ce railleur; la joie immodérée Agite de ses traits la malice abhorrée; L'interminable accès d'un rire douloureux A l'émail de ses dents prête un éclat affreux: Son délire t'apprend que son ame est punie Par l'aiguillon cruel de l'ardente ironie: Ce fiel le brûlera, tant que la charité Ne le purgera point de sa malignité.

L'HYPOCRISIE.

Oui, telle est la fureur des bouffons satiriques, Dont j'évite par-tout les grimaces comiques.

MICHEL-ANGE.

Ce cadavre vivant, sur des livres penché, Est le corps d'un mortel à l'étude attaché; Pâle et froid, de son sang la course est arrêtée: Son ame dans les cieux a suivi Prométhée; Et riche de larcins, rapporte à son retour Un feu, qui de son foie est l'éternel vautour, Le feu de la science, ardeur qui le consume, Et que pour son tourment en lui l'orgueil allume, Jusqu'à ce qu'un rayon de la divinité Confonde pour jamais sa curiosité.

L'HYPOCRISIE.

L'amour de la doctrine est en lui plus sincère Qu'en ce pédant, à qui j'inspire un ton sévère, Et qui doit à sa barbe, à ses graves rabats, Le renom si coûteux d'un savoir qu'il n'a pas.

MICHEL-ANGE.

Plains l'avare usurier, sous de triples murailles Couvant son or au fond des terrestres entrailles, Jusqu'à l'heure où la Mort, qui nous fait tout quitter, Vient, loin de son dépôt, lui-même l'emporter. Les folles vanités, et les coquetteries, Du sexe le plus doux sont les pâles Furies, Et fanent sa beauté qu'avertit un miroir Des outrages du temps qui détruit son pouvoir. Ce malade, blessé des serpents de l'Envie, Cède au plus grand des maux de notre courte vie: L'humeur de la vipère a remplacé son sang, Et glace son visage et son corps jaunissant: Ses yeux tout offusqués, et clignant leurs paupières, Craignent le luxe heureux et les hautes lumières: Erostrate et Zoïle éprouvaient ses tourments: Vois de ses dents de fer les tristes grincements. Mes marbres immortels ont bravé ses morsures; Sa rage a vainement cru ternir mes peintures; Son sort est de rougir par la gloire irrité. Voilà les châtiments de ce monde agité: Ces maux, où des humains s'éprouve le courage, Pour arriver au ciel sont leur commun passage: Leur spectacle, toujours présent à mon regard, Féconda seul en moi tous les fruits de mon art. De même qu'un goût pur et les couleurs du style Distinguent faiblement l'art d'un poëte habile, Si son génie, instruit du jeu des passions, Ne comble la hauteur de ses inventions; De même les beautés d'un dessin qu'on admire Ont de ma renommée étendu moins l'empire, Que mon docte examen de tous les sentiments Qui du vaste univers règlent les mouvements. Telle est la vérité. J'ai trop peint de mensonges: N'attends donc plus de moi l'image de vains songes: J'ai pu complaire aux grands pour me rendre fameux; Je m'appartiens enfin, devenu plus grand qu'eux. Au Vatican déja rejetant mon salaire, Je travaille en artiste, et non en mercenaire.

L'HYPOCRISIE.

Parle moins fièrement, ou je t'en punirai.

MICHEL-ANGE.

J'ai des pinceaux vengeurs; tremble! je te peindrai. Elle fuit à ces mots, craignant que le génie N'éternisât les trais de son ignominie.

* * * * *

Cependant tout se meut; un nouveau changement Présente de Luther le sombre appartement, Séjour, où de la Saxe un électeur-monarque Fit une citadelle à cet hérésiarque: L'ardent moine y médite, en son schisme affermi, Près de testaments grecs entendus à demi, D'un crucifix d'ivoire, et d'une bible ouverte Que des commentateurs noircit la plume experte. Les paisibles rideaux ombrageant son réduit Laissent douter d'abord s'il y fait jour ou nuit. L'eau, le pain, et le sel, sa seule nourriture, Changent son corps pesant en substance plus pure; Mais de son ventre à jeun, comme celui des saints, Montent à son cerveau des vertiges mal sains, Qui, troublant de vapeurs son esprit variable, Le poussent dans le vague où l'attaque le Diable.

LUTHER ET LE DIABLE.

LUTHER.

Quoi donc? malin Satan, que j'avais cru chasser, D'arguments éternels me reviens-tu presser?

LE DIABLE.

Pauvre moine, tu crois, voyageant dans les limbes, Régner avec les saints couronnés de leurs nimbes; Mais du troisième ciel redescends ici-bas, Et prépare ton ame à de nouveaux combats. Confesse-moi d'abord qu'à l'Église rebelle La vanité t'inspire et non pas un vrai zèle: Ainsi tu m'appartiens, et, dans les feux jeté, Tu seras sur mon gril durant l'éternité.

LUTHER.

Non, subtil ennemi de la droiture sainte; Tu veux de l'Évangile effacer toute empreinte, Et, secondant le pape à corrompre la foi, Dans la cité de Dieu le proclamer en roi; Et moi, renouvellant la première doctrine, Je veux, de sa hauteur recherchant l'origine, Éclairer les enfants de la communion Sur l'Invination, et l'Impanation, Et par mon _In-sub-cum_ montrer que le Messie Est, pour en parler clair, avec et sous l'hostie.

LE DIABLE.

Eh! que t'importerait que le crucifié Fut joint à la substance, ou transubstancié, Si la foi pure, et non la dispute insensée, Pour la raison divine allumait ta pensée: Mais follement épris de tous ces graves riens Qu'à soufflés mon école aux Théologiens, Fier de rendre piquant l'esprit fin dont tu brilles, De ta métaphysique affilant les aiguilles, Tu te montres jaloux d'un triomphe érudit, Plus que de terrasser le mensonge en crédit; Et des textes nombreux la lecture funeste Devint de ton orgueil l'aliment indigeste.

LUTHER.

Il faut dans son langage à son siècle parler: On m'entendrait moins bien si je parlais plus clair; Et des rhéteurs chrétiens la ferveur scholastique Se plaît à mon jargon théo-métaphysique. Par là j'ouvris la lice, et je pris les devants Sur Léon écrasé de mes dogmes savants. Si j'avais, en ami de la vérité nue, Déclaré que de Dieu la grandeur inconnue, Remplissant le passé, le présent, l'avenir, Se fait sentir aux cœurs, et non pas définir; L'Église, loin des yeux de la foule éblouie, M'eût rejeté dans l'ombre en philosophe impie: Mais, saisi du flambeau des prophètes sacrés, J'embrase les esprits à mon schisme attirés. Mes sermons ont déja, dans toutes les provinces, Plus détruit de couvents que les armes des princes; Et, de Rome ennemi, je ne puis qu'ébranler Son trône qu'après moi d'autres feront crouler.

LE DIABLE.

Tu mens; et ce projet si beau, si magnanime, De ton stérile sein n'est pas le fruit sublime: Frère des Augustins, si l'on t'avait chargé De vendre à leur profit les graces du clergé, Tu déclamerais peu contre les indulgences Dont les Dominicains vendent les assurances. Les papes qu'aujourd'hui tu nommes en courroux Papelins, papelards, papes-sots, papes-foux, Souverains-Ante-Christ, prêtres Satanissimes, Furent traités par toi de révérentissimes. Tu les craignais alors et les as respectés: Mais dès qu'à tes abois les peuples ameutés Des moines enrichis pillèrent les cellules, On brûla tes sermons, et tu brûlas les bulles; Et les seigneurs, jaloux des trésors des reclus, T'ont mieux servi depuis que tes cris superflus. C'est pourquoi ton cerveau, rêvant la renommée, Creusé par un long jeûne, ivre de sa fumée, Repaît ta vanité de l'espoir si flatteur D'être de l'avenir le grand réformateur.

LUTHER.

Du Démon envieux c'est bien là le génie! A qui produit le bon toujours il le lui nie; Et ne souffre jamais que, de la gloire épris, Son véritable auteur en reçoive le prix. N'ai-je donc pas, du zèle apôtre téméraire, Fait tonner ma vertu des hauteurs de la chaire? N'ai-je pas, d'un courage au martyre aguerri, Défié les bûchers où Jean-Hus a péri? Et devant l'empereur, les guerriers, et les prêtres, Opposé mon front calme aux fureurs de mes maîtres? N'ai-je pas su prouver que, du ciel inspiré, Je m'assure en Dieu seul qui m'a seul éclairé, Que la paisible étude et la retraite obscure N'ont point intimidé ma fidèle droiture, Et que d'un humble habit la modeste pudeur Des somptueux prélats efface la splendeur? Pour l'exemple de tous que pouvais-je mieux faire?

LE DIABLE.

Moins livrer le pontife au rire du vulgaire, En sarcasmes grossiers moins verser ton venin, Fangeuse obscénité qui souille ton latin.

LUTHER.

Eh! feins-tu d'ignorer, père de la malice, Que le ris populaire est un vengeur propice, Et qu'un fol enjouement, aux vieux respects fatal, Ne naît que des gros mots d'un style trivial, Par qui dans tous les rangs la lumière circule Mieux qu'en de purs écrits dictés par le scrupule?

LE DIABLE.

Tu crois légitimer par ces raisonnements Les erreurs du caprice et tes emportements: Je connaîs mieux que toi la chaleur de ta bile: En soulever l'aigreur ne m'est pas difficile; Et je me plais moi-même, afin de te damner, A voir tes sens fougueux si mal se gouverner. Ainsi j'en attisai l'ardente convoitise Qui d'un bizarre hymen t'inspira la sottise Et j'ai ri des motifs dont j'appuyais _ad hoc_ Ton acte marital consommé sous le froc.

LUTHER.

O Diable, de ton nom le plus digne peut-être! En quarante ans entiers te rendis-tu mon maître? Et lorsque de la chair les mordants aiguillons De mon sang jeune et vif excitaient les bouillons, Si, quand mon feu croissait par trop de continence, Une chaste ferveur maintint mon abstinence, Et me fit d'Augustin garder l'étroite loi, Près des filles de Dieu, qui brûlaient comme moi, Le monde croira-t-il que je n'épousai Bore Qu'afin de soulager l'ardeur qui me dévore, Et que pour obtenir les baisers familiers Qui de tout Wittemberg charmaient les écoliers? Non, esprit tentateur: mais, en beaucoup d'épreuves, De la faiblesse humaine ayant acquis les preuves, J'ai voulu des cloîtrés, las d'un joug rigoureux, Rompre en me mariant les ridicules vœux, Par qui tous mes pareils, abondants en mérites, Sont de tant de bâtards les pères hypocrites.

LE DIABLE.

Courage! applaudis-toi, loin de te repentir: De tous les mauvais pas un dévot peut sortir. Je veux que l'intérêt de ta réforme sage Te force d'approuver jusqu'au concubinage. Les hommes, non sans rire, entendront tes docteurs, Ménageant un Landgrave entre leurs protecteurs, Se demander en corps si par la bigamie Il a droit de calmer sa luxure ennemie.

LUTHER.

Tu prétends.....

LE DIABLE.

Son salut rend ses motifs puissants: Sa table est succulente et soulève ses sens: Sa compagne n'est pas comme sa forteresse Redoutant peu le choc du bélier qui la blesse: Le lit d'une autre femme au moins l'adoucira: Agar, sous Abraham, a secondé Sara: Bel exemple à citer! l'écriture à ton aide Contre Asmodée ainsi fournit plus d'un remède.

LUTHER.

Monstre! qu'oses-tu dire?.. Ah! c'est trop m'attaquer.. De colère, d'horreur je me sens suffoquer! Va-t-en! crains les clartés que l'Esprit-Saint m'envoie.. N'attends pas que jamais ta torche me fourvoie... Aux yeux de l'univers que j'illuminerai, Comme l'ange Michel, je te terrasserai. Fuis, Dragon, fuis les traits de ma vive lumière... Méditation, jeûne, exercice, prière, De mes ravissements soutenez la hauteur, Joignez la créature à son suprême auteur!..... Oui, l'auréole enfin couronnera ma tête! Oui, j'instruirai le monde, et me voilà Prophète!

* * * * *

Il retombe, à ces mots, rêveur en son fauteuil. Bore, qui de sa porte avait heurté le seuil, Et qui depuis trois jours ne put le voir une heure, Faisant sauter les gonds, pénètre en sa demeure; Cette compagne sainte embrasse son héros, Absorbé comme Jean dans l'île de Pathmos.

BORE ET LUTHER.

LUTHER.

Viens-tu, pour me troubler, te joindre au mauvais ange?

BORE.

Tout saint homme qu'on soit, il faut pourtant qu'on mange. C'est trop faire carême à l'ombre de ce trou: Je crains que mon Luther n'en meure, on n'en soit fou.

LUTHER.

L'esprit, sanctifié par le jeûne et les veilles, De Dieu plus nettement aperçoit les merveilles: Il croit sentir qu'aux cieux le vol des séraphins Ravit tous ses pensers plus légers et plus fins, Et comme dégagé du limon qui le souille, Il oublie ici-bas sa mortelle dépouille.

BORE.

Lèvres d'un Augustin, laisse-moi donc puiser Une éloquente ardeur en un tendre baiser.

LUTHER.

Chère épouse, goûtons de plus chastes délices: Mes sens, mortifiés par de longs sacrifices, N'ont plus rien de terrestre, et l'œuvre de la chair Par ses grossiers plaisirs ne saurait les toucher: En un état si pur, que reste-t-il de l'homme?

BORE.

Eve a séduit Adam par l'offre d'une pomme; Et moi, de ce soupé qu'ont disposé mes soins, Sur le cœur d'un époux je n'espère pas moins. Allons, ranime-toi: ta pâleur m'épouvante: Rêve à table en mangeant; je serai ta servante.

LUTHER.

Faible nature humaine! hélas! notre appétit De notre infirmité trop tôt nous avertit.

BORE.

D'un cœur humble et docile il faut donc s'y soumettre. Tu parais défaillant.... bois donc pour te remettre..... Prends de cet agneau tendre, arrosé de son jus... En ton sépulcre obscur trois jours entiers reclus, Ressuscite, et fais Pâque.... il me semble un fantôme! Les ermites de Thèbe, et l'abstinent Jérôme, N'offrirent pas des traits si blêmes, si flétris..... Un coup de ce vin vieux! une de ces perdrix!... Il ne me répond rien, tant la faim le tourmente!... Quelle ardeur! plus tu bois, et plus ta soif augmente!... Les murs de ce pâté recèlent un jambon....

LUTHER.

Un Juif en aurait peur; mais un fidèle, non. Les enfants de l'Église écoutent de sots rêves Lorsque, nous prescrivant les herbes et les fèves, Leur superstition n'ose à table souffrir La chair des animaux, créés pour les nourrir. La chair soutient la chair; Dieu même ainsi l'ordonne. Ce n'est point un péché d'user de ce qu'il donne. «O mon Dieu! fournis-moi, cent ans, à mes repas, Moutons, bœufs, et gibier, poulets, et cochons gras; Gloire éternelle! _amen!_» tu sais que ma syntaxe, Dicta cette prière, et qu'elle court la Saxe, Égayant les docteurs des universités, Qu'elle affranchit du joug des prélats dépités.

BORE.

L'enjouement te revient; ta force est rajeunie!

LUTHER.

O liqueur de Noé, sois à jamais bénie! C'est toi de qui les flots raniment notre cœur, Quand le diable l'abat et le jette en langueur. Jamais, depuis l'instant que j'attaquai la messe, Il n'a de plus d'assauts fatigué ma faiblesse. Verse en ma large coupe, et que le feu du vin Inspire à mon ivresse un cantique divin! David chantait, dansait, festinait devant l'arche; Imitons les transports de ce roi patriarche.

BORE.

Enfin, mon bon Martin, ton front s'est éclairci.

LUTHER.

De mes combats pieux j'écarte le souci... O toi, que je sauvai du joug de Babylone! O fille de Sion! ma bienheureuse nonne! Ma Bore! un saint amour embrase ton époux!

BORE.

Eh bien!... holà ... sitôt!... la porte est sans verroux...

LUTHER.

Le Créateur veut-il qu'une étroite clôture En d'inutiles feux sèche sa créature? Il forma notre chair, et nous dit de jouir De la fleur de nos sens, prête à s'évanouir.

BORE.

Que fais-tu?...

LUTHER.

J'obéis à sa loi fécondante... L'amour est un effet de sa grace abondante. Aimer est la leçon qu'Augustin nous prescrit...

BORE.

Quel feu matériel pour un divin esprit!

LUTHER.

Dieu même s'incarna dans le sein d'une femme.

BORE.

D'une vierge: et le suis-je?

LUTHER.

Eh! suis-je un Dieu, madame? Non, bonne Catherine; à mon humanité Il suffit des douceurs de ta maternité. Viens donc, ma Sulamite!... oh! comme tu m'embrases! Adorable union! ravissantes extases!

* * * * *

Il dit: et de la sorte était née autrefois La bruyante Hérésie, organe de leurs lois; Et qui, des vœux rompus par sa mère et son père, Alla multiplier l'exemple si prospère. La voici qui revient d'un pas tout triomphant.

LUTHER, BORE, ET L'HÉRÉSIE.

LUTHER.

O mon heureuse fille!

BORE.

O notre chère enfant!

LUTHER.

Ma fille, as-tu déja fait le tour de l'Europe.

L'HÉRÉSIE.

Oui; ma taille, en marchant, croît et se développe. Dans un âge si tendre, on s'étonne de voir Mes progrès merveilleux surpasser votre espoir.

BORE.

De la faveur du ciel n'est-ce pas un miracle?

L'HÉRÉSIE.