La Panhypocrisiade, ou le spectacle infernal du seizième siècle
Part 10
Entends sur le rempart gronder notre tonnerre: Jadis il ne rendait honneur qu'au Souverain. En tous lieux aujourd'hui nous promenons son train, Et brûlons aux moineaux une poudre inutile Pour le moindre faquin, gouverneur d'une ville.
LE SONNEUR.
Mieux vaut de coups en l'air produire un vain fracas, Que de carillonner de lugubres trépas. Le canon et la cloche ont ce rapport ensemble Qu'à leur bruit, tour-à-tour, on s'égaie, ou l'on tremble.
L'ARTILLEUR.
Ce jour par l'un et l'autre a droit d'être fêté. Vive notre héros!... un coup à sa santé!
LE SONNEUR.
Buvons!... on va bientôt nous soulager des tailles.
L'ARTILLEUR.
Buvons!... nous n'aurons plus qu'à plumer des volailles.
LE SONNEUR.
Blé, vin, chair, et poisson, se donneront pour rien.
L'ARTILLEUR.
Tout allait mal; le roi fera tout aller bien.
LE SONNEUR.
Pintons en son honneur!
L'ARTILLEUR.
Verse, mon camarade!
LE SONNEUR.
Trinquons pour ce grand prince!
L'ARTILLEUR.
Encore une rasade!
LE SONNEUR.
Encor! Jamais, mordieu, je ne l'ai tant chéri!
L'ARTILLEUR.
Encor! Jamais mon cœur ne fut plus attendri!
LE SONNEUR.
Au diantre les lourdauds qui me brisent mon verre... Quel vacarme!
L'ARTILLEUR.
Arrêtez!... Ils m'ont roulé par terre.
LA FOULE DES HABITANTS.
Gare! gare!--C'est lui!--De ce côté...--Par-là... C'est lui qui passe!--Eh non.--Oui.--Le roi!--Le voilà! Rangez-vous! place! place!--Holà! ciel!--Je rends l'ame. Au voleur!..--Insolent, respectez une femme..! --On m'étouffe!..--Poussons! enfonçons!..--Je le voi! Vivat!--Je suis rompu, mais j'ai bien vu le roi. --Moi, j'en étais tout proche.--Et moi, je puis vous dire Qu'il a toutes ses dents; car nous l'avons fait rire. --Moi, j'ai donné, reçu mille coups tour-à-tour.... --Moi, je suis tout en sang...--Vivat! ô le beau jour!
* * * * *
Tout l'Enfer reconnut dans cette populace Se faisant échiner autour d'un roi, qui passe, Même instinct qu'à la cour où de cuisants regrets Font payer cher l'orgueil de l'avoir vu de près,
Du théâtre mouvant les ressorts admirables Composent un conseil d'automates notables: François, avec les Pairs, assis dans sa grandeur, Du puissant Charles-Quint reçoit l'ambassadeur. L'Honneur, génie heureux qui sur la France veille, Au roi, qu'il raffermit, soudain parle à l'oreille.
FRANÇOIS-PREMIER, L'HONNEUR, LA MONARCHIE, LES GRANDS, LES DÉPUTÉS DE BOURGOGNE, LANNOY, SUITE DE L'AMBASSADEUR.
L'HONNEUR, _au roi_.
Te voilà de retour; et ma seule vertu A dompté le chagrin qui t'aurait abattu. N'avais-je pas prédit que l'Honneur héroïque Saurait dans ses calculs tromper la Politique? Et la priver des fruits qu'elle a cru retirer Du traité que son joug te força de jurer? Je crains pourtant qu'un jour des bouches indiscrètes N'accusent de ton cœur les faiblesses secrètes: Charge donc les États de dégager ta foi. La Monarchie à tous va répondre pour toi; Et le Nonce romain, si sa voix le réclame, De tes serments forcés délivrera ton âme. (A l'ambassadeur.) Vous, Lannoy, j'interroge en secret votre sein: Quel pacte lie un homme avec un assassin, Quand le fer meurtrier, qui sur sa gorge brille, En obtient l'abandon des biens de sa famille? L'espoir de votre maître est un folle erreur.
LANNOY, _à François-Premier_.
Sire, avant de parler au nom de l'Empereur, Souffrez qu'en votre cour vos vertus magnanimes Reçoivent de Lannoy les tributs légitimes, Et qu'un soldat, admis devant François-Premier, En ce grand roi, d'abord, salue un grand guerrier. Mes yeux ont vu de près votre illustre constance; Et j'en dois hautement témoignage à la France. Maintenant à mon prince il me faut obéir. Deux nobles souverains ne sauraient se haïr; Et j'accours aujourd'hui rendre plus solennelle Leur paix qui fut troublée, et doit être éternelle. Comblez donc tous nos vœux: hâtez-vous de signer Les traités consentis qui la feront régner; Et l'Univers, plus calme en toutes ses provinces, Bénira le pouvoir de deux augustes princes Qui, vaillants, généreux, adorés des humains, Toujours de l'équité suivirent les chemins.
LA MONARCHIE.
Sire, au nom des États convoqués vers la Saône, Laissez-moi réclamer l'intégrité du trône. Je joignis, dès le temps des neveux de Clovis, Le sceptre bourguignon au faisceau de mes lis: Dès-lors il m'appartint: d'un bien héréditaire Vous êtes possesseur moins que dépositaire: Est-ce à vous de le vendre? Ah! je lie à jamais Les sujets à leur prince, et le prince aux sujets. Sans leur commun aveu, mon pacte indestructible Oppose à vos serments un obstacle invincible; Et la France, appuyant la Bourgogne et ses droits, Ne sert en vous qu'un maître esclave de mes lois.
FRANÇOIS-PREMIER.
Au ciel plus qu'à moi-même elle a lieu de se plaindre Si je blesse un devoir que je gémis d'enfreindre. Un serment, commandé par la nécessité, M'arrache la Bourgogne ou bien la liberté; Et, si je ne la cède, il faut qu'à ma parole, Retourné dans Madrid, moi-même je m'immole. Mes généreux sujets doivent donc acquitter Le triste engagement qu'on m'a fait contracter: Et, sous leur nouveau prince, en des temps plus tranquilles, Thémis protégera tous les droits de leurs villes.
LA MONARCHIE.
Quoi! nos engagements n'ont-ils pas devancé Le serment qu'à Madrid vous avez prononcé? S'il est une promesse inviolable et sainte, C'est celle qu'autrefois je reçus, sans contrainte, Aux autels où sur vous la divine onction Dans vos mains consacra ma domination. Pouvez-vous, séparant votre intérêt du nôtre, Détruire, parjurer ce serment pour un autre, Avilir votre foi par ces renversements, Et de mes libertés sapper les fondements? La France, de ses biens, de son honneur jalouse, La France aime ses rois; la France est leur épouse; Non pour voir déchirer ses membres en lambeaux, Et sans pudeur passer à des maîtres nouveaux: Mais pour être toujours noblement protégée, Toute au juste héritier, et jamais partagée. Si vous trompez sa foi, si vous abandonnez Les fils que vers la Saône elle vous a donnés, Je cesserai dès-lors de mettre en ma balance Tout ce qu'ils doivent rendre à mon obéissance: Affranchis de mon joug, méconnaissant la voix D'un monarque étranger que n'a point fait leur choix, Au mépris du devoir laissés par vous sans maître, Libres au même instant, ils pourront toujours l'être. Ma loi, qui les soumit à votre autorité, Veut du père aux enfants même fidélité.
FRANÇOIS-PREMIER.
Lannoy, vous entendez avec quelle noblesse La Bourgogne constante à son maître s'adresse: Et vous êtes témoin qu'il ne m'est pas permis De trahir des sujets que leur choix m'a soumis. Sur les bords où s'accrut ma tige souveraine, Plus que je ne suis roi, la Monarchie est reine: Votre Empereur lui-même aurait bien du prévoir Qu'il engageait ma foi, par de là mon pouvoir. De sa rigueur aveugle, hélas! telle est la suite. Que cet exemple serve à régler sa conduite: Qu'il suive en son bonheur des conseils généreux, Et respecte du moins ses rivaux malheureux. Je ne le cèle point; j'éprouve quelque joie Du secours imprévu qu'un Dieu vengeur m'envoie. L'amour de ce royaume à mon sceptre attaché Me donne un gage heureux dont mon cœur est touché. Est-ce à moi de punir d'une guerre cruelle Une rebellion qui m'atteste son zèle? Livrerai-je un État, de qui je suis aimé, Aux fers d'un souverain qui m'a tant opprimé? Comment de Charles-Quint leur vanter la clémence? Lui, dont l'inimitié, poussée à la démence, Traita leur prince, aux yeux de l'univers entier, Non comme un roi chrétien, mais en vil prisonnier! Lui, qui retient encor mes deux fils en otages! Lui, qui, dans une barque entraînant ces chers gages, Défendit qu'en passant tout proche de mes yeux Un baiser de leur père adoucît leurs adieux! Voilà, voilà les fruits de sa cruauté vaine. Tout le fuit: tout évite et redoute sa chaîne. La Saône et ses enfants ont trop d'effroi de lui: Tous les chefs de l'Europe, alliés aujourd'hui, Prétendent arrêter l'Autriche impérieuse Dont s'emporte sans frein l'audace ambitieuse, Et s'unissent pour rendre à l'Italie en paix Un maître qui tous deux nous en chasse à jamais. Dites à l'Empereur d'entrer en cette ligue, Barrière à tout orgueil, obstacle à toute brigue: Mais s'il veut mon secours pour de justes exploits, Je suis prêt: qu'au croissant il oppose la croix; Et qu'enfin Soliman, qui nous menace encore, Aille au fond des rochers rugir loin du Bosphore. Ces belliqueux projets sont seuls dignes de nous. Allez donc, et vers lui chargé de soins plus doux, Dites-lui qu'à sa sœur ma main reste donnée, Et que Paris l'attend pour fêter l'hyménée.
* * * * *
Il dit: le grand conseil se tait avec respect: Il sort; La cour le suit; et tout change d'aspect.
Le spectacle infernal, sans règle dramatique, De tout un long sujet compose un acte unique; Et la pièce, qu'ici notre art suspend cinq fois, Là-bas, va d'un seul jet: autres lieux, autres lois. Que d'arrêts érudits, que de justes remarques Cet abus coûterait à nos grands Aristarques! Et qu'il me semble heureux qu'évitant le bourbier, Parmi nous chaque auteur marche en bon routinier! En vain répondrait-on qu'un intermède utile Coupe le dialogue et rompt l'ennui du style, Et prêtant à la scène un lustre merveilleux, Quand l'esprit se fatigue amuse encor les yeux; Cet acte sans repos, trop fécond assemblage, Leur paraîtrait folie: ils ont le goût si sage! A peine seulement voudront-ils écouter Le récit des tournois que tu vas leur chanter, Ma muse: trace donc, pour des gens sans lecture, A juger par leur sens instruits par la nature, L'enceinte où les Démons, vieux amis du chaos, Se complurent à voir jouter mille héros. Dans le sein de Paris, les tambours et les flûtes, Appellent tous les preux à de brillantes luttes: Les murs sont revêtus de tapis éclatants, De festons enlacés, et de drapeaux flottants: De guirlandes par-tout les fenêtres ornées, De chêne, de laurier, les portes couronnées, Le concours enjoué des peuples curieux, Tant de seigneurs si fiers de passer sous leurs yeux, Des groupes de beautés, ceintes de pierreries, Décorant les balcons des vastes galeries, Et semant les chemins de rubans et de lis Jetés aux palefrois des vaillants Amadis: Et là, de mains en mains des corbeilles errantes Qui jonchent le pavé de feuilles odorantes; Tout annonce aux petits que, pour les éblouir, Les grands daignent paraître, et vont les réjouir. On admire l'éclat dont ce beau jour décore La sœur de Charles-Quint, la tendre Éléonore, Qui de François-Premier adoucit la prison; Et qui, par un hymen allégeant sa rançon, Conduite dans un lit à ses feux redevable, Ne trouva pas, dit-on, le monarque insolvable. Sur de riches brocards siégent à ses côtés De son nouvel époux les enfants rachetés: La maîtresse du roi, D'Heilly, sur son visage D'un lendemain de noce aperçoit tout l'outrage, Et d'un crédit rival méditant le malheur, De la publique joie elle fait sa douleur: Son œil à son héros jette dans cette lice Un regard, souriant d'amoureuse malice; Et cache le dépit d'un secret déshonneur, Qui ferait fuir sa cour, fidèle au seul bonheur. Ceux que de plaire au maître un soin jaloux tourmente, N'osant trop encenser l'épouse ni l'amante, Tournent tous leurs respects vers l'auguste appareil Du roi, leur grave centre, et leur brillant soleil. Déja le clairon sonne; un feu roulant pétille: Les rangs des escadrons opposés en quadrille Sous la barrière encore attendent les signaux Tout près d'ouvrir l'arène, à la voix des héraults.
Roi d'armes en ce jour, Montmorenci commande: Des chevaliers français nulle tige plus grande N'a de l'honneur des preux si haut porté l'essor; Bovine la vit croître, et Marignan encor: Sa gloire l'annonçait mieux que les arquebuses, Qui saluaient les noms des bannières confuses, Dont le dénombrement fatiguerait cent voix Jalouses d'imiter les Muses d'autrefois, Et d'user doctement toute leur énergie A s'enfler d'un orgueil de généalogie. Eh! qu'importe aux splendeurs de l'effet théâtral Quels sont ces cavaliers, champions de métal, A qui leurs gantelets, et leur cuirasse énorme, Leurs brassards, leur visière, ôtent l'humaine forme; Armes, dont l'attirail appesantit leur corps Non moins que leur esprit si rude en ses ressorts; Que dis-je? leur esprit! créatures grossières, Ils ont l'instinct brutal des bêtes carnassières: Tels sont pourtant ces chefs des nobles carrousels, Par les dames fêtés, chantés des ménestrels; Lutteurs bien au-dessous de l'élite héroïque Qui traversait jadis la poussière olympique, Combattants demi-nus qui, debout sur des chars, Laissaient lire en leurs traits leurs belliqueux hasards, Et livraient à-la-fois, sous la voûte céleste, Leurs fronts aux traits du jour, leur sein aux coups du ceste. Dames et Troubadours ne les ont pas connus; Hélas! ils n'ont charmé qu'Homère et que Vénus.
Tous les Juges du camp lèvent leurs caducées. Les mannequins de fer courent, têtes baissées; La pique sur la pique, et l'écu sur l'écu, Chaque géant renverse un géant sur le cu. Un affreux cliquetis, musique des batailles, Fait voler en éclats armets, cottes, et mailles, Heaumes, hauberts, cuissards, panaches et cimiers.... Que d'exploits pour un chantre, aimant les faits guerriers, Et qui du fer, de l'or, des arçons, et des selles, Saurait en vers brillants tirer mille étincelles! Oh! que ma muse a tort de prendre un ton moqueur Dès qu'un grave sujet ne dit rien à son cœur! Cependant, en ce choc d'armures si pesantes, Se heurtent les amants de Princesses galantes; Et, sous le dur acier, les amours éperdus S'alarment des efforts de leurs membres tendus, Frémissant que la dague ou l'épieu qui les touche Ne mutile un Hercule, athlète de leur couche. L'illustre Marguerite, aimable sœur du roi, Chroniqueuse de cour, se rit de leur effroi: Chaste, mais se créant mille folles peintures Des preux dont sa gaîté traça les aventures, Elle juge, aux grands coups des émules d'Artus, Les regrets de leur dame, et leurs fermes vertus. La foule, à contenir en tout temps mal aisée, Poursuit l'un de louange et l'autre de risée: Sur les fiers concurrents un étendard s'abat; Et les monstres d'airain suspendent leur combat. La lice est transformée en un salon magique: La Danse y renouvelle un cercle magnifique D'illettrés paladins, galants avec roideur, Du bout de leur épée appuyant leur grandeur, Annonçant par leur chiffre et leurs devises fades Moins des cœurs amoureux que des cerveaux malades, Et, des belles du siècle, éprises de romans, Nommés les Ferragus et les fiers Agramants. Leur esprit n'exaltait en gothique langage Que myrtes, nœuds d'amour, tendres fers et servage; Et tous les faux respects de ces vassaux altiers, Aux femmes déguisaient des mœurs de muletiers. Mais tandis qu'un Renaud, couronné dans ces joûtes, Est baisé d'une Armide, et rebaisé de toutes; Et des mains de la reine, ô précieux trésor! Reçoit un casque, un glaive, et des éperons d'or, L'Honneur, le franc Honneur s'adresse à Marguerite, Qui, nouvelle Pallas, était sa favorite.
L'HONNEUR, ET MARGUERITE.
L'HONNEUR.
Qui me reconnaîtrait en d'insensés tournois Où l'on m'a travesti sous un pesant harnois? Les dehors belliqueux dont cet âge me pare N'étalent en mon nom qu'un appareil barbare; Et vous riez de voir tant de palmes coëffer Un Rodomont sans cœur s'il n'est bardé de fer, Et si toujours ses mains, dans l'escrime exercées, N'ont pas contre la mort rassuré ses pensées.
MARGUERITE.
Noble Honneur, il est vrai; ce siècle fanfaron Affermit sous l'acier plus d'un homme poltron: Ton maintien est singé par la chevalerie, Comme le tendre amour par la galanterie. Mais nous aimons mieux voir nos polis écuyers Triompher en ces jeux sur de prompts destriers, Que d'affliger notre œil aux combats téméraires Où s'égorgent les preux et leurs auxiliaires, Et qui placent un brave, appelé par ta voix, Entre l'affront du blâme et le mépris des lois.
L'HONNEUR.
Non, l'Honneur, l'Honneur vrai, compagnon du courage, Ne veut pas qu'on s'immole au soupçon d'un outrage, Ni que des alliés, partenaires fougueux, Quand se battent deux fous, se battent avec eux, Ni que pour toute femme, ou laide, ou vieille, ou naine, On coure en un champ-clos rompre une lance vaine: Mais il veut que toujours on serve avec ardeur L'intérêt de l'état, l'amitié, la pudeur, La douce liberté, de tout grand cœur chérie, Les lois, appui du peuple, et sur-tout la patrie. Tous vils gladiateurs, tous lâches assassins, Devant lui sont au rang des adroits spadassins; Et subir un pardon, oublier une offense, Part de plus de vertu qu'un vaillant coup de lance.
MARGUERITE.
Tu n'approuves donc pas les aveugles duels Allant de jour en jour décocher leurs cartels?
L'HONNEUR.
Si peu, que j'abandonne aux railleurs de la terre Les défis que se font l'empereur et ton frère, Et ces graves conseils jugeant leurs démentis.....
MARGUERITE.
Chut! dans le souvenir ces bruits sont amortis; Des traités de Madrid efface au moins l'histoire: Arrachons cette page, Honneur, pour notre gloire!
* * * * *
Elle dit; tout s'éclipse: aux fêtes de la cour Succède une autre scène, en un autre séjour.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT HUITIÈME.
SOMMAIRE DU HUITIÈME CHANT.
La scène est transportée au Vatican: dialogue du peintre _Michel-Ange_ et de l'_Hypocrisie_. Retraite de _Luther_ chez l'électeur de Saxe; sa querelle avec le _Diable_; son entrevue et son souper avec _Catherine-Bore_, nonne qu'il avait séduite et épousée. Entretien des deux interlocuteurs avec l'_Hérésie_ leur fille. Monologue de _Catherine-Bore_. Siége de _Rome_ par le connétable de _Bourbon_ et les Luthériens. La mort frappe le transfuge sur les murs de _Rome_. Lamentations de la ville en proie aux assiégeants victorieux.
LA PANHYPOCRISIADE.
CHANT HUITIÈME.
UN palais se découvre, où règnent en idoles Ceux qui d'une humble foi nous prêchent les paroles; Temple du souverain des temples des chrétiens, Sacrés murs, enrichis par les arts des païens, D'où la France amena sur le char de la guerre Le superbe Apollon, seul dieu du Belvédère, Et cet Antinoüs, dont les contours si beaux Changeaient en Adriens les zélés cardinaux; Le Vatican enfin, orgueil de cette ville, Qui, jadis en Brutus, en Cicérons fertile, L'est en prédicateurs, en abbés avilis, Qui, moins faits pour la toge, endossent des surplis. Là, du simple et du grand cherchant l'heureux mélange, Errait l'infatigable et docte Michel-Ange; Peintre et sculpteur fameux, dont les travaux divers Ont rempli de son nom le moderne univers. L'Hypocrisie alors, monstre ecclésiastique, L'aborde sous l'habit du fervent Dominique.
L'HYPOCRISIE, ET MICHEL-ANGE.
L'HYPOCRISIE.
Michel-Ange, salut!
MICHEL-ANGE.
Salut, mon frère en Dieu!... Non, je te reconnais, patronne de ce lieu. Un peintre est un argus, et rien ne nous échappe: Revêts donc la cuirasse, ou la robe, ou la chape, En vain, Hypocrisie, à mes yeux pénétrants Veux-tu donner le change ainsi qu'aux ignorants; Je te vois mêmes traits sous diverses étoffes. La pourpre, le manteau des rois, des philosophes, Au temps des Phidias dérobaient tes contours; Le lin sacerdotal te déguise en nos jours: Mais notre œil sait juger comment tu te varies, Et, pour saisir le nu, lève les draperies.
L'HYPOCRISIE.
Aussi n'est-ce pas toi que je veux abuser, Grand homme, que les arts ont su diviniser, Dont l'esprit, rayonnant d'une vive lumière, Pénètre au sein profond de la Nature entière, Notre imposture même a de secrets rapports: Nous colorons tous deux mille trompeurs dehors; Et des chastes martyrs les ressemblances peintes Frappent autant les cœurs que mes chastetés feintes. Les saints en tes portraits revivent pour toujours: Tu mens par tes pinceaux, et moi par mes discours. Ainsi, toujours chéris des princes et des prêtres, Nos services du monde ont secondé les maîtres.
MICHEL-ANGE.
Ne nous comparons pas: les pinceaux innocents De prestiges heureux n'abusent que les sens. Le paradis du Christ, et l'olympe des fables M'offrent des fictions que je rends vraisemblables; Et mon art avertit la contemplation De l'erreur qui la jette en son illusion: Mais toi, qui ne feins rien que pour tromper les ames, Tu venges sans pitié par le fer et les flammes, De tes fausses vertus les dehors figurés, Mensonges dangereux que tu nous rends sacrés. Que ne t'ai-je tracée, à l'exemple du Dante, De plomb doré vêtue, et gravement rampante! Par-là j'eusse fait voir aux petits comme aux grands, Qu'un vrai peintre à regret vend sa toile aux tyrans, Que souvent il gémit, quand l'aveugle fortune, Opposant à sa gloire une entrave importune, Le force à consacrer, par d'immenses travaux, Les rêves d'un apôtre et des siècles dévots, Et l'excite à chercher l'espace imaginaire D'un Enfer ténébreux, et d'un triste Calvaire.
L'HYPOCRISIE.