La nuit de Noël dans tous les pays
Chapter 8
Les _Lorrains_ ont l'habitude de s'entredonner, à l'époque de Noël, des _cognés_ ou _cogneux_, espèces de pâtisseries dont les unes figurent deux croissants adossés et dont les autres, plus longues que larges, se terminent également, à leurs extrémités, par deux croissants.
_Dans les Flandres_, on donne aux enfants, le jour de Noël, des _kéniolles_ ou _coignolles_ ou _quégnolles_, gâteaux de forme oblongue, au creux desquels un Enfant-Jésus en sucre est mollement couché, piquant une note rose au sein de la pâte dorée.
Dans le département du Nord, ces mêmes gâteaux sont connus sous le nom de _coquilles_. Dans certaines villes, les boulangers et les pâtissiers en offrent à leurs clients, à titre d'étrennes, immédiatement après la Messe de minuit[96].
[Note 96: M. D..., boulanger à W... (Nord), nous a envoyé, pour la Noël 1906, une succulente coquille que nous avons admirée et appréciée: c'était en souvenir d'un voyage resté mémorable.]
Dans _le pays chartrain_ et _en Beauce_, on servait au réveillon des _cochelins_, petites galettes feuilletées ovales ou losangées, qui étaient saupoudrés de grains en sucre rose et blanc; ils servaient aussi d'étrennes.
_En Normandie_, les indigents se pressent, à l'heure du réveillon, à la porte des fermes, en demandant des _aguignettes_ (étrennes) et chantent en choeur ce vieux couplet:
Aguignette, Aguignon, Coupez-moi un p'tit cagnon; Si vous n'volez pas le coper, Donnez-moi l'pain tout entier.
Les _Aguignettes!_ Tout le monde connaît, _en Normandie_, ces galettes feuilletées, ces gâteaux de deux sous, cousins germains des «cheminaux tout chauds» et des vieilles «nourolles» découpées à l'emporte-pièce et revêtant les formes les plus diverses, suivant les caprices du boulanger.
Quelle jolie couleur elles vous ont à la sortie du four et comme elles fleurent le bon beurre frais! Elles sont surtout succulentes, quand un léger coup de feu leur a donné une teinte d'acajou et qu'elles craquettent sous la...
[Texte détérioré--reliure défectueuse]
Quelles pâtisseries affriolantes que ces Aguignettes d'enfants!
_En Berry_[97], les pains ou gâteaux de Noël étaient de deux sortes: les _cornabeux_ et les _naulets_. Les _cornabeux_ ou_ pains aux boeufs_ sont confectionnés dans les fermes, et on les distribue aux pauvres dans la matinée de Noël: ces pains sont en forme de _cornes_ ou de croissants.
[Note 97: D'après Laisnel de la Salle, _Croyances et Légendes_, t. I, p. 6.]
A Argenton, à Saint-Gaultier, etc., les _cornabeux_ sont connus sous le nom de _holais_. Tous les laboureurs de ces contrées donnent aux pauvres, le jour de Noël, autant d'_holais_ qu'ils possèdent d'animaux de labour, boeufs ou chevaux.
Les _naulets_ sont ces petites galettes que fabriquent les boulangers pour le jour de Noël. On leur donne, autant que possible, la forme d'un petit Jésus, qu'au Moyen Age, on désignait quelquefois sous le nom de _Naulet_ ou _Nolet_, pour Noëlet (petit Noël):
J'ai ouï chanter le rossigneau Qui chantoit un chant si nouveau, Si gai, si beau, Si résonneau; Il m'y rompoit la tête, Tant il preschoit, Et caquetoit; A donc prins ma houlette, Pour aller voir _Nolet_[98].
[Note 98: _Bible des Noëls_, de Ribaut de Laugardière, p. 15, Bourges, 1857.]
Tous ces gâteaux n'auraient-ils pas pour origine ces _pains de Noël_, espèce de redevance payée jadis par les vassaux à leur seigneur? [99].
[Note 99: Voir du Cange, _Glossarium_, s. v. _panis_.]
Nous pourrions citer encore une foule d'autres gâteaux que l'on sert à l'occasion des fêtes de Noël et du jour de Tan; en Beauce, les _nieules_, espèce d'échaudées; en Normandie, les _nieules_ [100], petites gaufrettes un peu semblables aux _oublies_, pâtisserie légère que fabriquait, à Rouen, la corporation des _oubleyeurs-neuliers_; on les voit souvent figurer comme redevances, comme les _oublies_ les _chemineaux_, les _fouaces_; en Provence, le _calendau_ et le _nougat_ que l'on sert orné de feuilles vertes; en Normandie, les _craquelins_, qu'on appelle bourettes à Valognes, etc.
[Note 100: Les _nieules_ étaient surtout jetées, du haut des galeries, dans la cathédrale de Rouen, le jour de la Pentecôte (Farin).]
A ces sortes de gâteaux doit se rapporter le petit pain blanc que, chez nos voisins des _Amognes_ (Nièvre), les parrains et les marraines offraient, naguère encore, aux approches de Noël, à leurs filleuls et que l'on connaissait, dans ces contrées, sous le nom d'_apogne cornue_.
On pourrait encore ranger dans la catégorie des _apognes_, _l'ai gui l'an_ de Vierzon (Cher), dont Raynal parle en ces termes [101]: «A Vierzon pendant quelques jours des environs de Noël, tous les pâtissiers vendent un petit gâteau de forme bizarre qu'on nomme _l'ai gui l'an._»
[Note 101: _Histoire du Berry_, tom. I, p. 17.]
«Dans notre province, comme en beaucoup d'autres, ajoute Raynal, on donne encore les noms de _guilané, guilaneu_ aux aumônes spéciales ou à de certains présents que l'on distribue aux premiers jours de l'an. Les mots _guilané, guilaneu_ signifient, dit-on, _gui l'an neuf_[102]».
[Note 102: Les auteurs sont très partagés sur cette étymologie. V. le _Barzaz-Breiz_, de M. de la Villemarqué, t. I, p. 396.]
_En Picardie_, il y a quelques années, les cabaretiers offraient, la veille de Noël, à leurs clients des _cuignons_ ou _cuignots_, sorte de tarte aux pommes en forme de croissants allongés.
Dans _la Flandre_ flamingante, les gâteaux de Noël se nomment _Kerskoeken_ et représentent un porc ou un sanglier, comme les _cougnoux_ de Namur.
_Le réveillon des animaux_[103]._
[Note 103: Voir _Noël dans les pays étrangers_, p. 13. _Le réveillon des oiseaux_.]
Dans un grand nombre de pays, les animaux eux-mêmes font réveillon.
_En Berry_, les animaux de la ferme, à l'issue de la Messe de minuit, reçoivent une provende extraordinaire du meilleur fourrage.
Il en est ainsi _en Lorraine_ et dans _le pays bisontin_. Dans un village voisin de Besançon, à Mamirolle, il y a quelques années, un cultivateur qui n'avait aucune religion se levait avec grande diligence, pour conduire son bétail à l'abreuvoir public, tout au sortir de la Messe de minuit. Il fallait, disait-il, que ses animaux eussent la première eau de Noël. Cette habitude superstitieuse a quelque chose de bien poétique et n'est que l'application abusive d'une idée admirable du Mystère de Noël. [104]
[Note 104: L'abbé B..., du diocèse de Besançon.]
On nous écrit que, dans certaines paroisses perdues des _montagnes de l'Auvergne_, à l'occasion de Noël, tous les animaux participent aux réjouissances communes; «il n'est pas une tourterelle ni un pigeon qui ne fasse réveillon.»
Le même usage existe _en Bretagne_. Au retour de la Messe de minuit, on donne à tous les animaux une botte du meilleur foin qui se trouve à l'étable. Les paysans bretons (de Bignan, au diocèse de Vannes) pensent qu'il est convenable que les animaux eux-mêmes participent à la joie universelle, la nuit de Noël, en mémoire de la place que Dieu leur assigna, d'après la tradition, dans l'étable de Bethléem, au moment de la Nativité.
_En Touraine_, dans plusieurs villages, la Messe de minuit terminée, chacun regagne sa demeure. Mais avant d'aller prendre sa part au gai repas du réveillon, le maître de la maison passe d'abord à l'étable. En souvenir des deux animaux qui, de leur tiède haleine, ont réchauffé les membres tremblants du Sauveur-Enfant, il donne à chacun de ses animaux domestiques une double ration. C'est leur réveillon à eux [105].
[Note 105: M. l'abbé B... du diocèse de Tours.]
Le poète qui a si bien chanté le _réveillon des oiseaux_ devait aussi chanter _le réveillon des animaux_; il l'a fait sous ce titre gracieux:
LA GERBE DE NOËL
Dans les nombreux pays où la sainte croyance Vit encor dans le coeur du campagnard heureux, --A l'heure où de Jésus l'on chante la naissance, On observe un usage aussi bon que pieux.
La venue ici-bas de cet Enfant aimable Mit en liesse la terre, aux chants du Paradis; De même le croyant s'en va dans son étable Réjouir son bétail, ses agneaux, ses brebis.
Il donne à l'âne, au bouf, une exquise provende, Aux chèvres, aux moutons, ou du sucre ou du sel: Car tout être vivant doit, suivant la légende, Faire _son réveillon_ dans la nuit de Noël[106].
[Note 106: Comtesse O'Mahony.]
CHAPITRE V
LES CADEAUX DE NOËL
(ARBRE DE NOËL ET SOULIER DE NOËL)
Aujourd'hui l'usage se répand de plus en plus de donner des cadeaux aux enfants, à l'occasion de la fête de Noël.
On donne à cette coutume une double origine. Quelques auteurs ont voulu la faire remonter aux Romains, qui s'envoyaient les uns aux autres des présents, _afin de commencer la nouvelle année sous d'heureux auspices_. Les nouveaux convertis eurent beaucoup de peine à se défaire de cette coutume payenne.
A la fin du IVe siècle, saint Maxime de Turin la condamne avec véhémence: il reproche aux chrétiens de donner des présents exagérés, quelquefois même en contractant des emprunts[107].
[Note 107: Homil. C. _de Kalendis gentilium_, Migne, LVII, col. 492-493.]
Dans la suite, Noël _prit peu à peu la place des Calendes de janvier et fut considéré comme le commencement de l'année_[108].
[Note 108: En provençal, Noël se dit _Caleno_ ou _Calendo_ pour cette raison.--Noël fut appelé _Calendes_, nom qu'on donnait Auparavant au premier janvier.]
Il nous semble exagéré de faire remonter aux Romains l'usage des cadeaux de Noël; cette coutume chrétienne nous paraît avoir son origine toute naturelle dans l'idée même de la fête. En effet, Noël, étant un jour de joie universelle, est en même temps une fête de famille: les étrennes en sont la conséquence.--Comme Dieu s'est donné en présent aux hommes pour leur prouver son amour, les hommes se donnent entre eux des signes d'amitié et de bienveillance. Les parents surtout pensent à réjouir leurs enfants en souvenir du divin Enfant-Jésus, qu'ils leur montrent comme leur meilleur ami et leur plus parfait modèle.
Les cadeaux de Noël se font surtout par l'_arbre de Noël_ et par le _soulier de Noël_.
I. L'ARBRE DE NOËL
Partout l'arbre est regardé comme un symbole de vie, d'abondance et de prospérité[109].
[Note 109: L'arbre joue un grand rôle dans la symbolique chrétienne. On a souvent mis en face l'un de l'autre _l'arbre de la science du bien et du mal_, principe de la déchéance de l'humanité, et _la croix_, principe de rédemption et de salut.]
L'_arbre de Noël_ est un petit arbuste vert, le plus ordinairement un sapin, aux branches duquel on attache les cadeaux que l'on veut distribuer aux enfants, à l'occasion de la fête. Il apparaît tout éclatant de lumières, tout chargé de jouets et de friandises. Cet arbre merveilleux est pour les coeurs innocents le symbole de Celui qui est «la lumière du monde» et la source de tout don céleste.
Cet arbre, en effet, a pour les enfants une signification chrétienne. Ce sapin, qui reste vert au milieu du deuil de la nature et qui produit des fruits absolument inusités, fournit l'occasion de parler aux petits enfants de ce Jésus qui s'est fait enfant pour nous, de ce Jésus qui, dans sa crèche, leur prêche la piété, l'obéissance, la pauvreté. Ils écoutent comme on écoute quand on est enfant: plus tard ils se souviendront!...
Qui donc peut assister sans être profondément ému à cette scène ravissante d'un arbre de Noël dans _nos Écoles maternelles?_ «Devant les yeux émerveillés des tout petits, le verdoyant sapin, illuminé de mille petites lumières tremblotantes, se dresse tout chargé de jouets et de cadeaux qui, pendant des heures, mettent du bonheur dans les âmes de tout ce monde enfantin. A ces joujoux d'un jour, on joint quelquefois une large distribution de bons vêtements chauds et de hardes neuves: tricots qui recouvrent les petits membres grelottants, mitaines qui préservent des engelures, foulards où s'enfouissent les petits nez rougis par la bise, bonnes galoches qui sonnent sur le pavé au moment des glissades. Et comme il n'est point de belles fêtes sans chanson, on chante quelques-uns de ces jolis _noëls_ naïfs, sur des airs qui ont traversé les siècles et qui n'en sont pas pas moins une bonne et égayante musique[110]».
[Note 110: Nous empruntons cette description de l'arbre de Noël au savant article, si documenté, si varié et si plein d'_humour_ de M. Georges Dubosc (_Journal de Rouen_, 25 déc. 1897).]
Le romancier anglais Ch. Dickens décrit ainsi l'arbre de Noël[111]: «Cet arbre, planté au milieu d'une large table ronde et s'élevant au-dessus de la tête des enfants, est magnifiquement illuminé par une multitude de petites bougies et tout garni d'objets étincelants. Il y a des poupées aux joues roses qui se cachent derrière les feuilles vertes, il y a des montres, de vraies montres, ou du moins avec des aiguilles mobiles, de ces montres qu'on peut monter continuellement; il y a de petites tables vernies, de petites armoires et autres meubles en miniature qui semblent préparés pour le nouveau ménage d'une fée; il y a de petits hommes à face réjouie, beaucoup plus agréables à voir que bien des hommes réels--car si vous leur ôtiez la tête, vous les trouveriez pleins de dragées.--Il y a des violons et des tambours, des livres, des boîtes à ouvrage, des boîtes de bonbons... toutes sortes de boîtes; il y a des toutous, des sabots, des toupies, des étuis à aiguilles, des essuie-plumes et des imitations de pommes, de poires et de noix, contenant des surprises. Bref, comme le disait tout bas devant moi un charmant enfant à un autre charmant enfant, son meilleur ami: «Il y avait de tout et plus encore!»
[Note 111: _Christmas carols_.]
_Comment installer et garnir l'arbre de Noël_
Il faut choisir, dans la forêt, un beau sapin aux branches épaisses et bien vertes: on le plante dans une caisse profonde remplie de terre: les parois sont ornementées de papier multicolore ou d'andrinople. C'est, à Paris, au marché du quai aux Fleurs qu'on trouve à meilleur compte les sapins de Noël; chaque année, les forêts de France et même de l'étranger en envoient un stock considérable.
Il est bon de placer l'arbre au tiers de la pièce où l'on doit se réunir, afin de laisser, en avant, un espace suffisant pour recevoir les invités, grands et petits.
On peut établir, dans un coin de la salle, une sorte de cloison de tentures, faite avec de longs rideaux épais. Derrière cette cloison, on peut placer un piano ou un harmonium autour duquel grands frères et grandes soeurs chanteront des _noëls_ populaires: leurs voix sembleront se perdre dans un lointain mystérieux, et parfois imiter les Anges de Bethléem, annonçant aux bergers la venue du Sauveur.
Il faut, sur le fond de verdure sombre qu'offre le sapin, placer des boules de verre ou de petits miroirs qui refléteront, en mille facettes, la lumière des petites bougies suspendues dans l'arbre. Souvent on sème sur les branches quelques poignées de givre argenté et de neige artificielle; on y ajoute aussi quelquefois de longs fils d'argent qu'on appelle des «cheveux d'ange». Enfin, on accumule, avec art et bon goût, tout ce qu'on peut trouver de petits rubans, de faveurs, et on agrémente le tout de nombreuses bouffettes, de noeuds et de croisettes de bolduc rose[112].
[Note 112: Grosse ficelle rose, plate.]
Quant aux bibelots, jouets et friandises à placer sur l'arbre de Noël, on a le choix, assurément, mais il faut prévoir ce qui fera le plus grand plaisir à l'assistance: les fruits et les jouets _à surprises_ ont toujours le plus grand succès. Les enfants préfèrent souvent les objets peu coûteux aux cadeaux de grand prix: il faut surtout savoir les enjoliver et les présenter, sous les formes les plus gracieuses et les plus attrayantes: par exemple, les petits paniers et les corbeilles seront recouverts de percaline et doublés de satinette rose ou bleue; on collera sur les panoplies des papiers de couleur, des papiers de fantaisie à dessins comiques, etc.
Quelquefois, on place, au sommet de l'arbre de Noël, une étoile lumineuse étincelante de rubis et d'émeraudes, ou un ange de carton aux ailes d'or et aux mains pleines de présents.
On trouve dans les bazars et chez les marchands de jouets tous les _accessoires_ d'un arbre de Noël à des prix très abordables.
Les savants ne sont pas d'accord sur l'origine de l'arbre de Noël: les uns le font remonter au temps du paganisme, les autres lui donnent une origine gauloise, d'autres, enfin, le font venir des plus pures traditions germaniques.
_Origine payenne._ L'arbre de Noël, suivant une légende, remonterait aux peuples payens, qui célébraient, par des réjouissances, les derniers jours de l'année. Le sapin, «roi des forêts» [113], comme disent encore certains chants populaires allemands, recevait alors un culte idolâtrique: des sacrifices humains avaient même arrosé ses racines. Cependant, il faut observer que, parmi les nombreuses espèces d'arbres pour lesquels les anciens Germains avaient un culte, on ne vit jamais figurer le sapin. Il faut aller jusqu'à l'extrême Scandinavie où, dans les temps payens, lors des fêtes de _Youl_[114], célébrées à la fin de décembre, en l'honneur du retour de la terre vers le soleil, on plantait, devant la maison, un sapin auquel on attachait des torches et des rubans de couleur.
[Note 113: Il faut visiter les belles forêts du mont Saint-Odile, en Alsace, pour voir que le sapin mérite bien ce titre d'honneur.]
[Note 114: _Noël dans les pays étrangers_, p. 19.]
Le christianisme aurait transformé cette coutume et l'aurait appropriée au _Mystère de Noël_, qui se célèbre à cette époque de l'année; cette ancienne cérémonie serait tombée en désuétude avec le cours des siècles.
_Origine gauloise._ Vers 573, saint Colomban, poussé par un ordre mystérieux de Dieu, quitta l'Irlande, son pays natal, et le monastère de Bangor, où les fortes études n'empêchaient pas l'enthousiasme de se développer. Il partit pour la Gaule dont, malgré la conversion de Clovis, les habitants avaient grand besoin d'être évangélisés. L'ardent missionnaire fut bien accueilli par Gontran, roi des Bourguignons.
Bientôt l'étroite enceinte du vieux château romain d'Annegray, que lui avait concédé ce prince, fut insuffisante pour ses nombreux disciples. Une portion de la nouvelle communauté dut se transporter à Luxeuil, au pied des Vosges.
Un soir de Noël, saint Colomban prit avec lui quelques-uns de ses religieux et parvint avec eux, en chantant des hymnes, jusqu'au sommet de la montagne où se trouvait un antique sapin encore vénéré par quelques habitants. Les religieux accrochent à l'arbre leurs lanternes et leurs torches; un d'eux parvient jusqu'à son faîte et y dessine une croix lumineuse.
Les paysans accourent et saint Colomban leur raconte les merveilles de la nuit qui donna au monde un Sauveur.
Malgré ce fait, nous ne croyons pas que la tradition de l'arbre de Noël soit née sur notre vieille terre française. Nous n'en trouvons aucune trace dans nos vieux _noëls_ normands, gascons, bourguignons ou provençaux. Dans toutes nos _Pastorales_, dans l'_Officium pastorum_, même silence au sujet du vert sapin étoilé de lumières. Ce n'était point le sapin, mais bien le chêne celtique qui était l'arbre symbolique par excellence dans les vieilles forêts druidiques de l'ancienne Gaule[115].
[Note 115: _Noël dans les pays étrangers_, p. 18, note.]
_Origine allemande_. Il y a un siècle environ que l'arbre de Noël est devenu populaire dans les contrées du Nord de l'Allemagne.
C'est en Norwège et en Suède qu'il fut d'abord adopté aux fêtes chrétiennes de Noël, et tout indique qu'il a été propagé, en Allemagne, par les Suédois, pendant la guerre de Trente ans.
C'est peut-être en Alsace qu'il faut chercher l'origine de l'arbre de Noël. Dans ce pays, les charmes de la poésie ont enveloppé tous les actes de la vie publique et privée.
Nous trouvons la plus ancienne mention de l'arbre de Noël dans une description des usages de la ville de Strasbourg, en 1605. On y lit le passage suivant: «Pour Noël, il est d'usage, à Strasbourg, d'élever des sapins dans les maisons; on y attache des roses en papier de diverses couleurs, des pommes, des hosties coloriées, du sucre, etc.»[116].
[Note 116: _Auf Weihnachten_ richtett man Dannenbaümen zu Strasburg in den Stuben auf, daran hencket man rossen auss vielfarbigen. Papier geschnitten, Aepfel, Oblaten, Zischgolt, Zucker (Rietschel, I. C., p. 144).]
En 1765 encore, Goëthe se trouvant à Leipsick, chez un ami, en face d'un arbre de Noël, exprime la surprise que lui cause ce spectacle qu'il voyait pour la première fois.
L'un des plus anciens vestiges de cette coutume se trouve dans _l'Essence du Catéchisme_ que publia, vers le milieu du XVIIe siècle, le pasteur protestant Dannhauer, de Strasbourg. Il constate que depuis quelque temps, en Alsace, on suspend, à la Noël, pour la récréation des enfants, des bonbons et des jouets aux branches d'un sapin. Il déclare qu'il ignore d'où cet usage, qu'il blâme fortement, a pu tirer son origine[117].
[Note 117: _Katechismusmilch_ (le lait du Catéchisme), 1642-1646, cité par Rietschel. I. C., p. 145.]
L'arbre de Noël fut introduit à Paris, en 1840, par la princesse Hélène de Mecklembourg, duchesse d'Orléans, et favorisé plus tard par l'impératrice Eugénie.
Dans cette même année, le prince Albert, époux de la reine Victoria, l'introduisit au palais royal de Buckingham, à Londres, et le mit en honneur dans l'aristocratie et la bourgeoisie anglaise.
Cette touchante et délicieuse tradition de l'arbre de Noël, perpétuée à travers les âges, semble aujourd'hui plus vivace encore que jamais. La preuve en est dans l'immense quantité de sapins qui, dès l'aube, chaque année, sont alignés sur les deux côtés de la Madeleine, à Paris.
Les sapins!... Ils sont là des centaines, des milliers, de toute taille, de tout âge. Les uns, tout petits, les autres très grands avec d'énormes racines. Ceux-là, de quelques centimètres de hauteur; ceux-ci atteignant plusieurs mètres.
Et tous ces arbres de Noël, disposés en ordre, forment de grandes et de petites allées... C'est comme une forêt en miniature, où l'oeil se perd dans les masses de feuillage sombre, où l'esprit se reprend à rechercher les images exquises de Pierre Dupont, le chantre des _Sapins_, évocateur génial des beautés de la nature:
Le _Sapin_ brave et l'hiver et l'orage, Chaque printemps lui fait un éventail; Droite est sa flèche et vibrant son feuillage; L'art grec s'y mêle au gothique travail... Dieu d'harmonie Et de beauté, J'adore ton génie Dans sa simplicité.
Qui de nous n'a contemplé, avec larmes, en 1870, l'arbre de Noël de nos ennemis insolents et vainqueurs? Ces hommes du Nord abattaient les rares sapins de nos bosquets et en détachaient la cime. Dressée dans un tonneau, cette cime devenait leur arbre de Noël. Ils suspendaient à ses branches des pommes au lieu d'oranges, et des saucisses en guise de guirlandes: le tout était éclairé par des chandelles fumeuses. C'était plutôt lugubre!...
Les Chartrains se rappellent encore cet épouvantable incendie qui, le jour de Noël, détruisit le château du prince Napoléon, à Gourdez. Un sapin immense était dressé dans les magnifiques salons. Pour célébrer leur «Weihnachten», les Allemands suspendirent à ses branches toutes sortes de victuailles; le tout était éclairé _a giorno_ par de nombreuses bougies. L'on festoya, l'on dansa autour de l'arbre de Noël. Le feu ne tarda pas à se déclarer; bientôt le château n'était qu'un brasier, et malheur aux paroissiens de Morancez qui essayèrent de conjurer l'incendie [118]!
[Note 118: L'abbé G..., du diocèse de Chartres.]
Nous avons donné dans notre premier opuscule une longue description de l'arbre de Noël allemand [119], nous nous contenterons de citer _l'arbre de Noël des petits forains_ et _l'arbre de Noël des Alsaciens-Lorrains à Paris_.
[Note 119: _Noël dans les pays étrangers_, p. 39-49.]
_L'arbre de Noël des petits forains, à Paris_