La nuit de Noël dans tous les pays

Chapter 6

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Au détour des fossés que cette lumière vacillante éclaire de ses lueurs falotes en faisant étinceler le givre des arbres, on croit voir d'étranges silhouettes. On entend le clapotis des lames sous les coups de la _ningle_ (rame). «Quelquefois les herbes amoncelées en maint endroit barrent le passage; des oiseaux se lèvent au frôlement des roseaux, jetant un cri déchirant ou plaintif: vanneaux, pluviers, bécassines[61].»

[Note 61: Id., loc. cit.--_Pithiviers_ s'est aussi appelé _Pluviers_; quelques auteurs ont pensé que ce nom pourrait bien venir des _pluviers_ que l'on rencontrait autrefois dans la vallée de la rivière de l'Oeuf. Aujourd'hui cet oiseau a complètement disparu. Il y a plusieurs sortes de pluviers, comme on peut le voir au musée de Carnac (Morbihan); _le pluvier doré_ est un gibier rare et très recherché.]

Des centaines de voix font entendre de joyeux _Noëls_ et les échos répondent sur l'immense étendue des prairies inondées[62].

[Note 62: Quand, dans une ferme du _Marais_, il y a un malade qui doit recevoir le saint Viatique, tous les habitants des hameaux voisins, à deux ou trois kilomètres, sont prévenus. Une yole de chaque maison, avec quelques personnes, se dirige vers le fossé que doit suivre le prêtre avec le Saint-Sacrement. Dès que le prêtre est passé, chacune des _yoles_ venues à sa rencontre se met à sa suite, et l'on arrive ainsi avec toute une petite flottille à la demeure du malade. C'est très poétique et très édifiant.]

_La Messe de minuit en Provence_

Les fêtes de Noël se passent avec beaucoup d'entrain, de religion, de naïveté et de grâce dans toute la Provence et le Comtat.

Il existe, en Provence, un usage rappelant la coutume suédoise qui associe les oiseaux à la solennité de Noël[63].

[Note 63: _Noël dans les pays étrangers_, le réveillon des petits oiseaux, p. 14. 1°]

A _Entraigues_ (Vaucluse), la veille de Noël, les jeunes gens se mettaient à poursuivre les roitelets que les Comtadins appellent _Petouses_ (petoua). Lorsqu'ils étaient parvenus à en prendre un vivant, ils en faisaient hommage au curé de la paroisse. «Celui-ci, d'après le récit de Barjavel, dans son livre curieux _sur les Dictons et Sobriquets patois de Vaucluse_, après la Messe de minuit, montait en chaire tenant l'oiseau enrubanné de couleur rose et le lâchait dans l'église en présence d'une nombreuse réunion. Le choix que l'on faisait, en cette circonstance, d'un des oiseaux les plus petits avait peut-être pour but de reporter l'esprit des fidèles vers le petit Enfant de Bethléem, et la liberté accordée solennellement par le pasteur au passereau était vraisemblablement la représentation naïve de l'affranchissement de l'âme humaine, délivrée par la venue du Messie des chaînes du ravisseur infernal.

Une coutume pareille se pratiquait aussi à _Mirabeau_, de temps immémorial. Les jeunes gens apportaient un roitelet vivant à la grand'messe au son du tambourin; ils recevaient la somme de trois francs que leur remettait le curé.

A _Mazan_ et dans quelques pays voisins, un grand nombre de personnes apportaient, à la Messe de minuit, des oiseaux de diverses espèces, qu'on lâchait au moment de l'élévation et dont le gazouillement joyeux venait ajouter un charme de plus à l'éclat de la fête.

Ce devait être un spectacle gracieux que ces multitudes de petits oiseaux retrouvant dans la Crèche, qu'entouraient de nombreux et verts branchages, une image imparfaite de leur retraite habituelle. L'éclat d'une vive lumière, rappelant le soleil, ajoutait l'illusion, et le chant des oiseaux semblait se mêler aux voix célestes des anges, pour annoncera l'humanité tout entière l'auguste et consolant Mystère de Noël[64].

[Note 64: _Le Clocher provençal_, 25 déc. 1905.]

Cet usage rappelle le lâcher d'oiseaux qui avait lieu dans la cathédrale de Rouen le jour de la Pentecôte. Voici ce que raconte le vieux chroniqueur normand: «Pendant le _Veni Creator_..., du haut des voûtes, les domestiques du trésorier de la cathédrale jetaient en bas, sur une foule de personnes qui s'y trouvaient, quantité de feuilles d'arbres, des étoupes ardentes et _des oiseaux_ jusqu'à l'Evangile[65].»

[Note 65: Farin, _Histoire de Rouen_, tome Ier, 3e partie, au chap. des _Processions générales_.]

On sait que la symbolique chrétienne a souvent représenté le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe mystique, descendant d'une nuée lumineuse.

La petite ville _des Baux_[66], située à trois lieues d'un versant des Alpines, a gardé intactes les traditions ancestrales, et, tous les ans, pour Noël, une curieuse cérémonie se renouvelle.

[Note 66: Site grandiose qui attire le voyageur et l'artiste.]

Quand la Messe de minuit sonne, tous les bergers, toutes les bergères du pays s'acheminent vers l'église où rayonne près de l'autel une immense Crèche en rocailles.

On se presse, on s'agenouille autour, et lorsque tous les fidèles sont rassemblés, qu'il ne manque plus une pastourelle, plus un pasteur, l'un d'eux entonne un Noël. Après lui, un autre berger chante le second couplet, celui-là en provençal. Et tous deux alternent ainsi, tandis que le fifre et le tambourin donnent la ritournelle.

Puis _l'adoration des bergers_ commence. Un cortège pittoresque s'avance vers l'autel. D'abord une petite charrette fleurie, attelée d'un bélier enrubanné, caparaçonné d'or, où repose un agneau couché. Des bergères suivent, en robes blanches et ceinture d'aurore et d'azur, accompagnées de bergers aux manteaux sombres. Celui qui suit la charrette l'arrête au pied de l'autel. Alors, délicatement, il prend l'agnelet sur sa couchette, s'approche de l'officiant dont il baise l'étole, et se tourne vers sa compagne. Il fait un salut; elle fait une révérence. Le berger tend l'agneau à la bergère, qui se tourne à son tour vers son voisin, pour lui remettre le présent. De mains en mains, l'agnelet passe ainsi avec toujours les mêmes gracieux saluts, les mêmes révérences, pour demeurer enfin le cadeau fait à la Crèche.

Quelques-unes des bergères doivent s'incliner avec beaucoup de précaution devant l'agneau. Elles portent, en effet, une coiffure fragile: une corbeille chargée d'an gâteau[67].

[Note 67: _Le Pèlerin_, déc. 1906.]

Une cérémonie à peu près semblable a lieu dans quelques communes _des environs d'Arles_:

A la Messe de minuit, au moment de l'offrande, on voit s'avancer vers l'autel le corps des bergers, précédé du tambourin, de la cornemuse et de tous les instruments rustiques qu'on peut réunir dans le pays. Ils portent de grandes corbeilles remplies de fruits et d'oiseaux de différentes espèces. Les bergers suspendent ces corbeilles à leur ceinture par un ruban et les femmes les portent sur leur tête.

A _Maussane_, les _prieuresses_ sont coiffées du _garbalin_; sorte de gerbe élégante en forme de bonnet conique et, fort haut, garni tout autour de pommes et d'oranges. A la suite du corps des bergers est un petit char tout couvert de verdure, éclairé par une multitude de bougies et traîné par une brebis dont la toison, d'une blancheur éclatante, est encore relevée par des noeuds de rubans distribués en guise de flocons. L'agneau sans tache est dans le char. Une seconde troupe de bergers et de bergères, jouant et chantant des Noëls, ferme la marche. Les _prieurs_ font l'offrande de l'agneau et des corbeilles, et le cortège retourne dans le même ordre. Le même cérémonial est répété à la messe de l'aurore et à celle du jour[68].

[Note 68: Ces détails nous sont fournis par les auteurs de _la Statistique des Bouches-du-Rhône_.]

En 1872, dans le village des _Lagnes_ (Vaucluse), bergers et bergères, costumés et chargés de présents rustiques, célébraient la _Nativité_. Détails curieux: on y portait une étoile au bout d'un bâton nommé _guérindon_ et le cortège se terminait par un groupe de jeunes filles armées d'une épée à la pointe de laquelle se trouvait une pomme lardée de pièces d'argent, qui était déposée dans la Crèche.

Nous citons textuellement le récit qu'on a bien voulu nous faire de la _Procession des bergers_, à la Messe de minuit, à _l'Isle-sur-Sorgue_ (Vaucluse).

A la Messe de minuit, un peu avant qu'elle commence, tandis que le _Te Deum_ qui termine les Matines est solennellement chanté aux sons harmonieux de l'orgue, un mouvement bien prononcé se produit dans l'église. On entend dans le lointain le bruit vague du tambourin et le son aigu du fifre... Bientôt ils sont à la porte... Des enfants jettent des cris: «la charrette! la charrette!»

La charrette est un petit chariot à deux roues; il est couvert, mais les côtés ouverts sont fermés par de petits barreaux artistement tournés; il est décoré de guirlandes de buis et enrubanné; il est traîné par deux brebis à la blancheur d'hermine, précédé du tambourin, du fifre et des _tinclettes_; les _bailes_ (ou fermiers) en tête, dont l'un porte un tout petit agneau blanc.

Ils entrent dans l'église en jouant un air retentissant, rustique et traditionnel dont il serait impossible de donner une juste idée, mais dont l'entrain et la gaieté électrisent la nombreuse assistance. Ils vont se ranger auprès de la Crèche qui occupe une des vastes chapelles latérales, au centre de la nef. Le silence se fait, l'émotion religieuse est visible; ce calme n'est interrompu de temps en temps que par le bêlement de l'agneau auquel répond celui des brebis mères, bêlement grave d'un octave plus bas mais dont le contraste est d'un effet charmant et touchant.

L'office terminé, la grand'messe commence.

Après l'_Incarnatus est_, le diacre se détache, accompagné des enfants de choeur (ils sont vingt-quatre, tous de rouge vêtus), et va à la Crèche. Là, après avoir encensé l'Enfant-Jésus, il le prend et l'apporte dans son frêle berceau; il est précédé des enfants de choeur et des _bailes_, tenant des cierges allumés; le premier _baile_ place son cher petit agneau blanc sur l'autel.

Le _Credo_ et l'offertoire terminés, l'orgue donne le signal du départ en jouant l'air obligé (comme ci-dessus) qui est répété par les tinclettes, le fifre et le tambourin. C'est le beau moment; tout est préparé: les bailes en ligne, les torches allumées, la charrette où sont attelées les brebis richement harnachées, le petit agneau entre les bras du premier baile qui, la tête couronnée d'un étincelant diadème, couvert d'un magnifique manteau écarlate, ouvre le cortège et se dirige vers l'autel.

Quelle majesté! Quelle grâce naïve! Ils s'avancent lentement; tous, sous le coup de l'émotion qui dut être celle des bergers auprès de la Crèche de Bethléem.

L'agneau bêle de temps à autre. Tout le monde est debout: on veut voir la brebis, la charrette toute illuminée dans laquelle on aperçoit des pigeons, des poulets, de petits oiseaux, un lapin blotti au coin du véhicule. L'enthousiasme est à son comble; des larmes coulent dans les yeux de beaucoup de fidèles. C'est bien la scène de Bethléem, ce sont bien les bergers qui arrivent à la Crèche pour adorer l'Enfant divin, anéanti sous la forme humaine; on voudrait être du cortège qui arrive à l'autel.

Le célébrant, qui a déjà baisé le divin Enfant, est là, entouré du diacre, du sous-diacre et des enfants de choeur. Il tient dans ses mains le petit Jésus qu'il fait baiser d'abord au suisse, qui a levé son chapeau, puis à tous les _bailes_ et à ceux qui se sont joints à eux, ensuite à la musique champêtre et aux bergers qui conduisent les brebis. Tous font le tour de l'autel, suivant le char traîné par les brebis, et de là retournent à la Crèche où le diacre va déposer le _Bambino_.

Ainsi se termine cette offrande qui sera répétée à la grand'messe du jour et à celle de la Purification, le 2 février.

_Une Messe de minuit en Bretagne._

Brizeux, le poète breton par excellence (décédé en 1854), qui ne chante que son pays natal:

«La terre de granit recouverte de chênes»

à décrit, avec la fraîcheur et la sincérité de l'inspiration, une Messe de minuit dans le pays des genêts et des bruyères».

Ouvre! c'est moi, Joseph!--Quoi! si tard en voyage! N'as-tu pas rencontré les chiens par le village? Mon Dieu! Seul et si tard dans le creux des chemins! A ce feu de Noël viens réchauffer tes mains, Noël! t'en souvient-il? Quand, pour bâtir la Crèche, Les prêtres nous menaient cueillir la mousse fraîche? --Ne ris pas! C'est Noël qui chez toi me conduit: Je viens entendre encore la Messe de minuit.

Par un gai carillon enfin fut annoncé L'office de minuit. Le chemin est glacé, Disait Joseph Daniel en traversant la lande: Chaque pas retentit. Comme la lune est grande! Entends-tu dans le pré, des voix derrière nous? --Oui, j'entends des chrétiens, des pasteurs comme vous.

Ils ont vu cette nuit la légion des Anges Passer, et du Très-Haut entonner les louanges: Gloire à Dieu! Gloire à Dieu dans son immensité! Paix sur la terre aux cours de bonne volonté! Et tous vont adorer Jésus, l'Enfant aimable, Le roi des pauvres gens, le Dieu né dans l'étable». O vivants souvenirs! La nuit, par ce beau ciel, Tandis que nous marchions en célébrant Noël, Les arbres, les buissons, les murs du presbytère, Dans la brune vapeur passaient avec mystère.

Toute l'église est pleine; et, courbant leurs fronts nus, Les pieux assistants chantent l'Enfant Jésus. Chaque femme, en sa main, porte un morceau de cierge. On a placé la Crèche à l'autel de la Vierge; Je reconnais les Saints, les lampes, les deux croix, Enfin, tout dans l'église était comme autrefois. Je restais comme une ombre, immobile à ma place. Muet, ou pour pleurer les deux mains sur ma face.

A la communion, quand le prêtre arriva Offrant le corps du Christ, mon front se releva. Les hommes, les enfants et les femmes ensuite Marchèrent lentement vers la table bénite; Et, comme en un festin, où beaucoup sont conviés, Dès qu'un communiant avait reçu l'hostie, Du ciboire sortait la blanche Eucharistie.[69].

[Note 69: Brizeux, _Poème de Marie_.]

_Une Messe de minuit à Paris_.

«Parmi les souvenirs de ma toute petite enfance, écrit François Coppée, il en est un, particulièrement doux, qui surgit en ce moment du fond de ma mémoire: c'est celui d'une messe de Noël.

«La neige était tombée avec abondance les jours précédents, puis une forte gelée avait durci le blanc tapis de frimas, et les rues, alors peu fréquentées, de cette partie du faubourg Saint-Germain, faisaient songer à la retraite de la Grande Armée à travers les steppes de Russie et au passage de la Bérésina.

«Toute la famille s'était proposé d'assister à la Messe de minuit; mais, devant la rigueur de la température, il fut décidé que les femmes garderaient le coin du feu, et que seuls, les hommes--j'en étais un, songez donc, cinq ans et demi,--se risqueraient à mettre le nez dehors.

«Donc, quand les cloches commencèrent à sonner dans le ciel étoilé, ma mère nous emmitoufla soigneusement, mon père et moi, sous les paletots et les cache-nez, et, faisant craquer la neige durcie sous nos semelles, nous gagnâmes tous les deux, en suivant la rue Vanneau et la rue de Varenne, la chapelle des Missions étrangères qui était alors notre paroisse.

L'église bondée de foule, la chaleur étouffante, le violent parfum de l'encens, l'harmonieux rugissement de l'orgue, les innombrables lumières des cierges qui semblaient une pluie d'or immobilisée, je revois et je ressens tout cela comme si j'y étais encore. La Crèche surtout, la Crèche avec ses personnages et ses animaux de bois peint, et son petit Jésus de cire que les brins de paille auréolaient comme des rayons, émerveillèrent mes yeux d'enfant»[70].

[Note 70: François Coppée, _Lointain Noël_.]

_Une Messe de minuit dans l'église de Notre-Dame de Bethléem, à Ferrières-en-Gâtinais._

La seconde année de son pontificat, saint Pierre avait envoyé saint Savinien, saint Potentien et saint Altin, prêcher l'Evangile dans les Gaules.

Après une longue marche pleine de périls, les nouveaux apôtres arrivèrent en un lieu solitaire, situé au bord d'une petite rivière appelée depuis la Cléry, non loin de l'endroit où la voie romaine qui va d'Auxerre à Chartres se croise avec celle de Genabum à Sens, à neuf lieues de cette dernière ville.

De rares habitants vivaient au milieu de la nature agreste de ces contrées, demeurant dans des cabanes grossières que protégeaient les grands bois silencieux. Ils recueillaient du _minerai de fer_, dont les gisements abondants apparaissaient çà et là, et l'exploitaient dans des fourneaux de forge qui plus tard firent donner à la ville bâtie en ce lieu le nom de _Ferrières_.

C'était au milieu de l'hiver, à la fin du mois de décembre. Les trois apôtres s'étaient retirés dans la cabane hospitalière de quelqu'un de ces pauvres forgerons, élevée non loin de la rivière. Entourés de gens du voisinage, accourus pour contempler ces étrangers, ils se mirent à annoncer la religion de Jésus, mort sur une croix pour nous sauver. Bientôt un grand nombre des habitants fut converti par leur parole et surtout par les miracles dont elle était accompagnée.

Mais, de tous ces miracles, le plus éclatant fut celui qui arriva la veille de Noël, vers minuit, dans une petite chapelle où la communauté chrétienne était réunie pour prier et honorer l'anniversaire de la naissance de l'Enfant Jésus.

Saint Savinien disait la sainte Messe. Tout à coup une lumière mystérieuse remplit l'enceinte sacrée. Les assistants saisis d'émotion, levant les yeux au ciel, purent contempler à loisir l'Enfant Jésus, la Sainte Vierge, saint Joseph; au-dessus de la Crèche, les Anges chantaient leur harmonieux cantique: _Gloria in excelsis Deo_. Saint Savinien, transporté d'admiration et de joie, s'écria: «_C'est bien là Bethléem!_»

Les envoyés de saint Pierre, ravis de bonheur, se crurent un instant dans l'étable de la Nativité. C'est pourquoi ils donnèrent à leur chapelle le nom de _Notre-Dame de Bethléem_[71].

[Note 71: Cette apparition est marquée d'un caractère particulier c'est d'avoir eu lieu du vivant même de la Sainte Vierge.]

Telle est, d'après _les Actes de la Grande Passion de saint Savinien et de ses compagnons martyrs_ (Ve siècle), l'origine du premier sanctuaire consacré à la Mère de Dieu sur la terre de France. Tel fut le commencement de ce culte toujours vivace qui, depuis dix-huit siècles, amène chaque année, à Ferrières-du-Gâtinais, d'innombrables pèlerins dans le sanctuaire de Notre-Dame de Bethléem[72].

[Note 72: Eugène Jarossay. _Histoire d'une abbaye_, p. 12-14.]

_La Fête des Ânes, à Rouen._

L'âne joue un certain rôle dans les offices du Moyen Age.

Bien que cet animal ait la réputation d'être sobre, patient, laborieux et pour ainsi dire infatigable, ce n'est point pour ces précieuses qualités qu'on le fêtait, mais uniquement à raison des divers épisodes que rappelle l'Écriture.

Sans parler de l'ânesse fameuse du prophète Balaam, c'est sur un âne que la Sainte-Famille fuit en Égypte; c'est sur un âne encore que Notre-Seigneur entre triomphalement à Jérusalem, le jour des Rameaux.

La _fête de l'âne_ est, croit-on, originaire de Vérone[73] d'où elle se répandit dans toute la chrétienté du Moyen Age.

[Note 73: D'après certaines traditions, Pane qui porta Notre-Seigneur serait venu mourir dans cette ville.]

D'après Du Cange[74] qui reproduit l'ancien _Ordinaire_ de la cathédrale de Rouen, on faisait dans cette église l'_Office des Pasteurs_ pendant la nuit de Noël. Les chanoines habillés en bergers et les enfants de choeur en anges, venaient après le _Te Deum_ des Matines adorer Jésus-Christ dans la Crèche, derrière l'autel.

[Note 74: _Glossarium ad scriptores mediae et infimae latinitatis_, Parisiis, 1733. Art. _Festum asinorum_, tome 3, coll. 424-427.]

Après Tierce, se faisait la _procession des ânes_.

Le cortège suivait le cloître et la grande nef. Les chanoines y figuraient habillés en prophètes.

On y voyait Isaïe, Zacharie, Jean-Baptiste; Balaam même y était avec son ânesse (ce qui fit donner le nom de _procession des ânes_), Nabuchodonosor: les trois enfants dans la fournaise y paraissaient aussi bien que Virgile et la Sybille. A la Messe, on ne manquait pas de chanter la _Prose de l'âne_[75].

[Note 75: Farin, _Histoire de Rouen_, tome I, 3e partie, au chap. des _Processions générales_.]

M. Nicolay, traduisant à peu près littéralement le _Glossarium_ de Du Cange, nous décrit admirablement toute cette _Pastorale_[76].

[Footonote 76: Nicolay, _loc. cit._]

Au milieu de la nef de la cathédrale, on dressait une sorte de bûcher composé de linges et d'étoupes, et, après avoir chanté Tierce (_processio ordinetur post Tertiam_), le clergé faisait processionnellement le tour du cloître, puis venait s'arrêter au centre de l'église, entre deux groupes représentant, l'un les Juifs, l'autre les Gentils; au bout de l'édifice étaient massés de nombreux personnages destinés à jouer le rôle des prophètes dans l'Ancien Testament.

Les chantres commençaient par apostropher avec impétuosité les Juifs et les Gentils, qui, de leur place, leur répondaient par un verset non moins violent. Les mêmes chantres, s'adressant ensuite à celui qui jouait le rôle de Moïse, disaient: «Voici Moïse, le législateur!» Un Moïse à longue barbe, portant une corne au front (_cornuta facie_), vêtu d'une aube et d'une chape, tenant une baguette dans une main et les tables de la loi dans l'autre, entonnait à son tour un chant prophétique, relatif à la naissance du Christ. Puis un cortège, célébrant les louanges du Messie, conduisait Moïse près du brasier. Le même cérémonial se renouvelait pour chacun des prophètes successivement interpellés: ils s'avançaient à mesure qu'ils étaient appelés.

Moïse était suivi d'Amos, vieillard barbu, ayant un épi à la main, ensuite venait Isaïe, vêtu d'une aube, le front ceint d'un bandeau rouge; puis Aaron, couvert d'ornements pontificaux, la mitre en tête, précédant Jérémie en habits sacerdotaux et tenant une petite boule à la main. Daniel, représenté par un jeune ecclésiastique, était drapé dans une tunique verte, et le prophète Habacuc, vieillard boiteux, suivait orné d'une dalmatique; dans un vase étaient des racines qu'il mangeait entre deux versets.

Après lui, Balaam, monté _sur une ânesse_, tirait la bride et frappait l'ânesse de ses éperons, tandis qu'un jeune homme, lui barrant le passage avec une épée, l'obligeait à s'arrêter. (Le jeune homme figure, ici, l'ange armé dont parle l'Écriture dans l'épisode de Balaam). Un clerc, se dissimulant sous l'ânesse, disait alors d'une voix étrange: _Pourquoi me déchirez-vous ainsi avec l'éperon?_

Puis l'ange disait à Balaam: «Renonce à servir les desseins du roi Balac». Et les chantres de dire: «Balaam prophétise».--Alors Balaam répondait: «Une étoile sortira de Jacob!» _Orietur stella ex Jacob_[77].

[Note 77: Nombr. XXII-XXIV. Tunc Balaam ornatus, _sedens super asinam_ (_hinc festo nomen_) habens calcaria, retineat lora et calcaribus percutiat asinam, et quidam juvenis, tenens gladium, obstet asinæ. Quidam sub asina dicat: «Cur me calcaribus miseram sic læditis?» Hoc dicto, angelus ei dicat: «Desine regis Balac præceptum perficere». Vocatores: «Balaam, esto vaticinans». Tunc Balaam respondeat: «Exibit stella ex Jacob!» (Du Cange, _loc. cit._).]

A Balaam succédait le prophète Samuel, puis David, paré des emblèmes de la royauté. A la suite des prophètes, on voyait Zacharie, habillé en juif et accompagné de sa femme Elisabeth, vêtue de blanc; leur fils Jean-Baptiste avait les pieds nus.

Derrière lui se tenait le vieillard Siméon et enfin Virgile, au visage resplendissant de jeunesse [78], qui devait s'étonner un peu de se trouver en si sainte compagnie: c'était ordinairement lui qui fermait la marche.

[Note 78: Tous les personnages du cortège, à l'exception de Daniel et de Virgile, portaient la barbe; leur nom est toujours accompagné, dans Du Cange, de l'épithète _barbatus_.]

Si l'on admettait le grand poète latin à la procession de Noël, c'est qu'il était réputé avoir prédit la naissance du Sauveur.

On lit, en effet, dans l'églogue qu'il adressa au consul Pollion, les vers suivants: