La nuit de Noël dans tous les pays

Chapter 5

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La seconde messe était célébrée dans l'église de Sainte-Anastasie, martyre de Sirmich, dont les reliques étaient vénérées à Constantinople; cette église se trouvait dans le quartier le plus central de Rome.

La troisième messe était célébrée dans l'Eglise de Saint-Pierre. C'est pendant cette messe que le pape Léon III, en couronnant Charlemagne empereur d'Occident, inaugura, en 800, le Saint-Empire romain.

Ordinairement le pape lui-même célébrait les trois messes.

La messe de la nuit, dite à Sainte-Marie-Majeure, était surtout solennelle: une foule immense remplissait toujours la vaste basilique, toute resplendissante avec ses mosaïques, ses bronzes, ses porphyres, ses tabernacles d'or étincelants de pierres précieuses, et surtout sa longue et majestueuse nef soutenue par trente-huit colonnes de marbre blanc. Représentez-vous cette immense église aussi éclairée qu'en plein jour. C'étaient partout des lumières, il en jaillissait des faisceaux de chaque colonne; le sanctuaire surtout était tout en feu. Et toutes ces lumières se détachaient sur des draperies de velours cramoisi à franges d'or, dont l'église tout entière aussi bien que la colonnade était ornée.

Les chanoines de la basilique allaient en grande pompe chercher la pauvre Crèche qui servit de berceau à l'Enfant-Jésus.

Dès que la sainte relique était exposée à la vénération des fidèles, le Souverain-Pontife commençait la Messe. Et quelle Messe! De quelles suaves et indicibles émotions devaient être inondés les témoins mille fois privilégiés de cette Messe de minuit, dite par le Chef de l'Eglise, près du berceau du Sauveur, à l'heure même où l'Eglise rappelle le souvenir de sa naissance!

Après avoir contemplé et admiré ces splendeurs, abaissons nos regards sur l'humble église de nos villages. Comme la scène de la nuit de Noël est belle dans sa touchante simplicité!

Dans une demi-obscurité, l'office commence.

Au-dessus de l'autel, dominant une Crèche de branchages, une sorte de transparent reflète en vagues miroitements la lumière tremblante des cierges.

Minuit! Un Sauveur nous est né! Chantons Noël!

L'enfantelet de cire, étendu sur la paille, semble baigné d'un flot d'or perçant la claire-voie de l'étable.

Tout autour du choeur flamboie, en lettres d'un mètre de haut, le cantique des Anges, le cri d'amour et d'adoration: _Gloria in excelsis Deo!_

Le sanctuaire est bien humble, bien pauvre, si pauvre que les cierges vacillants de l'autel et de la nef ont grand'peine à dissiper les ténèbres et qu'il faut, pour suivre l'office dans le gros paroissien aux lettres d'alphabet, s'aider du lumignon qui guidait tout à l'heure les pèlerins à travers la campagne endormie.

Mais une foi ardente anime ces âmes croyantes, à la seule pensée du Mystère qu'on commémore en cette nuit de Nativité. Une extase intérieure illumine la petite enfant qui épelle, comme la vieille grand'mère qui ne sut jamais lire[48].

[Note 48: Lire les belles pages que dom Guéranger a écrites sur le _Temps de Noël_. ]

_En allant à la Messe de minuit._

«Jeannot, mon vieux, prends ta béquille; Faut aller voir l'Enfant-Jésus. La _coque_ en feu flambe et pétille, L'eau bénite a coulé dessus. Si la Bonne-Dame (à Dieu plaise!) Entre chez nous, toute la nuit Elle y trouvera de la braise Pour la bouillie à son petit[49].

«J'ai mon bâton. La neige est dure, Tiens-toi bien, prends garde de choir; Déjà le vent de la froidure Éteint ma lanterne... il fait noir. Marchons doucement.--C'est peut-être La dernière fois, ô mon vieux, Que nous allons voir notre Maître, Si bon pour nous, les pauvres gueux?»

[Note 49: La _coque_ de Noël doit brûler toute la nuit, sans interruption, même en l'absence des gens de la maison, car la sainte Vierge peut avoir besoin d'entrer dans le logis pour faire de la bouillie à l'Enfant-Jésus et il faut qu'elle trouve le feu tout prêt.]

_(Légende nivernaise)._

--«Oui, nous avons passé sur terre, Tous deux, plus de septante-huit ans; L'heure est proche où notre misère Doit prendre fin... il est bien temps! Trimer, bûcher, voilà l'aubaine, Toujours minable et tracassé... Mais plus en ce monde l'on peine, Plus on sera récompensé!

«Au Paradis, ma pauvre vieille, On n'aura plus ni froid ni faim; On n'y connaîtra pas, la veille, Le grand souci du lendemain. Nous prierons Jésus tout à l'heure De nous y faire entrer tous deux, Puisque la place la meilleure, Il l'a réserve aux malheureux.

--«O mon vieux, ce que, moi, j'espère, C'est de revoir au Paradis Nos défunts, le père et la mère, D'y retrouver nos chers petits. Ah! Jésus pourvu que personne De chez nous ne manque là-haut!... Mais voici la cloche qui sonne, Nous arriverons comme il faut.»

Ainsi, le dos rond sous la bise, Qui court le long du sentier blanc, Les vieux s'avancent vers l'église, Tout chevrotant et gambillant. Pauvres gens!--quoique la distance Ne soit pas grande, ils sont bien las; Mais, dans leur rêve d'espérance, Ils ne s'en aperçoivent pas.

Oh! comme l'église flamboie! Oh! tant de cierges sur l'autel! Oh! Les beaux cantiques de joie! L'encens fume... Noël! Noël! Le chant, le parfum, la lumière Mettent en leurs coeurs éblouis Une allégresse avant-courrière Des liesses du Paradis.

Ils n'ont jamais, depuis l'enfance, Manqué la messe de minuit: Avec la même confiance Les voilà qui prient aujourd'hui. --Votre prière n'est pas vaine, O bonnes gens agenouillés, Puisqu'elle charme votre peine Et que vos maux sont oubliés!...

Ils partent. Simulant l'aurore, La lune éclat à l'horizon. Sur leurs lèvres murmure encore La douce et naïve oraison. Le couple en silence chemine Et, sous les piqûres du gel, Les vieux rentrent dans leur chaumine, Transis, contents... Noël! Noël!

Achille MILLIEN[50].

[Note 50: Cette ravissante poésie est extraite d'un des nombreux ouvrages de l'éminent _poète nivernais_, intitulé _L'Heure du Couvre-Feu_: cet ouvrage, comme plusieurs de ses aînés, a été couronné par l'Académie française.]

à Beaumont-la-Ferrière (Nièvre).

Le vicomte Walsh, dans son admirable ouvrage des _Fêtes chrétiennes_, nous raconte une _Messe de minuit pendant la Révolution_ qui a bien ce caractère de simplicité dont nous venons de parler:

«Je me souviens d'une Messe de minuit dite en cachette pendant les persécutions de 93.

«En ce temps-là, il n'y avait plus d'église pour célébrer les Saints Mystères: une grange fut choisie par les habitants du hameau. Les femmes la décorèrent pendant la nuit précédente: des draps de grosse toile bien blanche furent tendus tout à l'entour. Une table rustique, recouverte des linges les plus blancs, devait servir d'autel; des branches de houx, à petites baies rouges, étaient placées comme bouquets de chaque côté du crucifix d'ébène; deux chandelles de résine furent mises dans des flambeaux de fer: c'était toute la pompe de ces temps de persécution.

«Isolément et sans faire aucun bruit, les fidèles se rendirent à la grange préparée pour la fête. Avec quelle piété ces paysans bretons tombaient à genou devant cet autel si pauvre!

«Quand le prêtre parut à l'autel, des pleurs s'échappèrent de tous les yeux.

«Lui-même fut tellement ému qu'il répandait aussi des larmes qui n'étaient pas sans douceur. Confesseur de la foi quelques jours auparavant, il avait touché de près à la mort et le voilà qui va célébrer un mystère de sainte joie![51]».

[Note 51: V. «Une Messe de minuit en exil», _Noël dans les pays étrangers_, page 33. ]

Avant d'aborder les très intéressantes particularités de la Messe de minuit que nos amis ont bien voulu nous signaler dans toutes les contrées de la France, on voudra bien nous permettre de citer une ravissante nouvelle d'Auguste Nisard, qu'on pourrait intituler: _Une Messe de minuit manquée_, et qu'on pourrait résumer ainsi:

«Notre mère attendait, pour nous emmener avec elle à la Messe de minuit, que chacun de nous eût ses sept ans accomplis..... A onze heures et demie, ma mère vint m'éveiller..... Las! je dormais d'un sommeil si dur que je n'entendis pas cette voix chérie et continuai de ronfler de toutes mes forces. A un second appel, je ne répondis pas davantage..... Enfin, à la troisième sommation..... j'ouvris les yeux, je me débrouillai comme je pus de mes visions nocturnes et, tirant de dessous mes draps cette jambe-ci, puis cette autre, je tombai plutôt que je ne fus sur mes jambes..... Je n'étais pas tout à fait endormi, et pas tout à fait éveillé..... Voilà-t-il pas que je retombe lourdement, et je dis à ma chère mère que je veux me recoucher..... A quoi celle-ci n'eut garde de s'opposer.....

«Au matin je m'en voulus mal de mort de ma lâcheté. Je ne me suis jamais consolé de cette _Messe de minuit manquée_.»

_Messe de minuit en Normandie_

C'est au pays de Caux surtout que la Messe de minuit se célébrait avec une grande solennité, sous le nom de _fête des bergers_.

Son origine était complètement normande. Au début, cette fête ne fut, en effet, qu'un de ces petits drames liturgiques latins que parfois on intercalait, comme une sorte de jeu sacré, dans l'office solennel, telles la _Messe de l'étoile_ et la _Messe de l'âne_, qui furent représentées souvent, dans les premières années du Moyen Age, à la cathédrale de Rouen.

On représentait aussi dans la même église le _Drame des pasteurs_, adoration pieuse et naïve de l'Enfant-Jésus par les Bergers.[52]

[Note 52: Deux manuscrits de la Bibliothèque de Rouen nous ont conservé toute cette mise en scène primitive qui a été publiée par Du Cange dans son _Glossarium_.]

Ces pastorales donnèrent naissance à la _fête des bergers_. C'est la même naïveté dans le _scénario_, avec un caractère rustique qui remplace la gravité sacerdotale.

C'était aux garçons du village que revenait l'organisation de la fête. A Goderville et à Froberville, ils élisaient même un _maître_ qui devait recueillir les offrandes pour rachat d'un somptueux pain bénit.

A minuit, la vieille église du village s'estompait dans la brume blanchâtre et glacée. Sous le porche et dans l'allée centrale piétinaient, avec un perpétuel chuchotement, les curieux, étrangers à la paroisse qui cherchaient, comme dans les théâtres des villes, «des places assises d'où l'on puisse très bien voir.» Tous étaient attirés par le charme de poésie touchante qui caractérisait cette pittoresque cérémonie.

De tout ce mouvement, de tout ce bruit, sont presque scandalisés les habitants du village, rangés dans leurs bancs bien cirés: cultivateurs venus avec leurs valets par les chemins creux, vieux paysans aux casquettes de poil et aux sabots de bois rembruni; bonnes femmes dont le serre-tête de coton s'agite sans cesse d'un petit mouvement saccadé; fermières et leurs servantes, bien au chaud dans leurs amples manteaux de laine, dans leurs capelines sombres, qu'égayent de blancs pompons légers et mouvants.

Dans le clocher de pierre, les douze coups de minuit viennent de sonner; les chantres ont achevé le _Te Deum_, le silence se fait dans toute l'église; qu'attend-on?

Réunis auprès des fonts baptismaux, se tenaient tous les garçons du village, portant en écharpe une serviette blanche, tandis que le _maître_ se distinguait au milieu d'eux par une sorte de petite nappe à longs effilés, portée à la ceinture. À leur groupe se joignaient les bergers du pays. Ceux-ci avaient revêtu leur costume traditionnel: longue limousine rayée à pèlerine et à capuchon, chapeau de feutre à larges bords, sabots aux pieds et houlette ornée à la main.

A un signal donné, le cortège ainsi formé se mettait en marche. Souvent il était précédé par une sorte de chandelle allumée, mise en mouvement et glissant, à l'aide d'un fil de fer, d'un bout de l'église à l'autre, du portail à l'autel. C'était la _Marche à l'étoile_. Les bergers tenaient en laisse ou portaient un bel agneau blanc tout enrubanné; ils venaient l'offrir au Christ-Enfant couché dans une Crèche devant l'autel.

Souvent on tirait la queue à la pauvre bête ou on la piquait avec une épingle, afin qu'elle se mit à bêler dans les moments les plus solennels.

Mais ce qui attirait surtout les regards de la foule, c'était la _civière du pain bénit_, éblouissante de lumières, de cierges et de chandelles allumées.

Cette civière, comme à Néville, près de Saint-Valéry, était un véritable monument de menuiserie, en forme de pyramide, à plateaux ronds et superposés, ornés de lumières et reliés par des girandoles illuminées; elle était en outre parée de jolies _touailles_ ou nappes de broderies et de dentelles. Au beau milieu se dressait un mât portant cinq plateaux d'un diamètre de plus en plus diminué, en montant, et donnant l'aspect d'un cône. Du sommet de ce mât, comme quatre haubans, descendaient quatre branches de fer portant, de distance en distance, des bras de candélabres et des torchères où brillaient de nombreuses bougies. Une sorte de manivelle--pour employer le terme populaire une _chincholle_--placée à la partie supérieure, actionnait tous les plateaux qui tournaient alors sur leur axe, en projetant l'éclat de mille petits cierges scintillants. Sur les plateaux reposaient les couronnes de pain bénit, ornées de fleurs et de feuillage: houx, laurier, lierre, roses de Noël; un bouquet terminait également le mât pyramidal.

Tout ce cortège, dans lequel deux garçons étaient chargés de mettre le mécanisme en mouvement, venait, à un moment donné, faire l'offrande du pain bénit; les fameux plateaux tournants faisaient surtout un effet magique.

Nous avons extrait ces détails d'un excellent article de M. Georges Dubosc, dont tout le monde, en Normandie, connaît le talent et l'érudition[53].

[Note 53: _Journal de Rouen_, 22 déc. 1901.]

A Saint-Victor-l'Abbaye, quatre petites filles, tout de blanc habillées, couronnées de roses, portent sur leurs épaules le symbole vivant de l'Enfant-Dieu, un agneau immaculé, incarnation d'innocence, de pureté et de douceur. Couché sur un tapis moelleux de chauds lainages, l'agnelet dresse sa petite tête placide et sereine, sous un dôme de verdure et de fleurs, formé d'un entrelacement de feuilles de lierre et de branchages de houx, piqué çà et là de roses, d'oeillets et de chrysanthèmes[54].

[Note 54: _Item_, 25 déc. 1904.]

_Messe de minuit en Picardie_

Dans la plupart des villages se formait un nombreux cortège de bergers et de bergères vêtus de blanc. Le roi de la troupe, tout enrubanné et couronné de fleurs, portait, dans une magnifique corbeille, un petit agneau d'une blancheur de neige. On se rendait processionnellement à l'église, au chant des Noëls locaux et au son des musettes et des tambourins. Le prêtre bénissait l'innocente créature à la Messe de minuit, au milieu de la joie universelle.

L'heureux agnelet était ramené à la bergerie où il était l'objet de soins particuliers. On le laissait mourir de vieillesse; car, par une pieuse naïveté, on le regardait comme le «sauveur du troupeau».

Cette vieille coutume picarde nous rappelle la touchante cérémonie qui a lieu, chaque année, à Rome, dans l'église de Sainte-Agnès-hors-les-Murs, le jour de la fête de la glorieuse martyre (21 janvier).

Après la messe, on organise une procession. En tête, s'avancent des prêtres en grands manteaux noirs. Ils tiennent chacun sur les bras un superbe coussin de damas rouge orné de franges d'or, sur lequel est mollement couché un petit agneau blanc comme la neige, la tête couronnée de roses. Ces agneaux sont placés sur l'autel et bénits par le célébrant.

Ils sont fournis par les Pères Trappistes des Trois-Fontaines. Après la cérémonie dont nous venons de parler, ils sont remis à deux chanoines de Saint-Jean-de-Latran, qui les offrent au Pape. Le Pape les bénit de nouveau et les confie aux Religieuses du monastère de Sainte-Cécile, au Transtévère, qui en prennent le plus grand soin.

Leur toison est coupée au mois d'avril et sert à confectionner les _Palliums_, manteaux d'honneur qui, après avoir été déposés sur le tombeau de saint Pierre, au Vatican, sont envoyés par le Pape aux archevêques comme symbole de leur union avec le Pontife romain.

_Messe de minuit en Champagne_

A Clinchamp (Haute-Marne), le pain bénit, surmonté d'un dôme de verdure et de fleurs, est offert à la Messe de minuit par une jeune fille vêtue de blanc, comme une première communiante.

Cette jeune fille porte le pain bénit non point sur le bras, comme cela se fait ordinairement, mais sur la tête.

Le petit échafaudage, en forme de coupole, qui surmonte le pain bénit, est orné, au sommet surtout, de petits cierges allumés.

La scène est des plus gracieuses: la jeune fille s'avance gravement, portant d'une main un cierge bien décoré et de l'autre maintenant sur sa tête le pain bénit tout resplendissant de lumières.

Bien que cette cérémonie excite la curiosité de tous les assistants, elle s'accomplit toujours dans le recueillement le plus parfait.

Notre aimable confrère qui nous transmet ces ravissants détails nous en expose le symbolisme frappant. Le pain bénit convient bien au Mystère de _Bethléem_, _la maison du pain _[55], et les cierges allumés représentent la céleste lumière qui environna les bergers quand l'Ange leur annonça la joyeuse naissance de Celui qui est la «lumière du monde». _Ego sum lux mundi_[56], _lumen ad revelationem gentium _[57].

[Note 55: Hom. Saint Greg., 7e lec., Mat. de Noël.]

[Note 56: Joann., VIII, 12.]

[Note 57: Luc, II, 32.]

_Au pays d'Armagnac_, au commencement de la Messe de minuit, on bénit le pain de Noël. Chaque famille offre le sien. Au retour, on en coupe un morceau qui est religieusement gardé pour la Noël prochaine. Le reste est mangé de suite pour commencer le réveillon.

Dans le Condomois, tous les boulangers offrent en cadeau à leurs clients le _gâteau de Noël_. C'est un pain spécial pétri avec des oeufs et de l'anis et d'un goût excellent.

Les grandes familles reçoivent plusieurs de ces gâteaux de leurs boulangers. Elles envoient le plus beau à l'église pour être distribué aux fidèles à la Messe de minuit: ces pains sont donnés à l'assistance en grande quantité.

Il est d'usage, dans un grand nombre, de _villages des Pyrénées_, de faire bénir, à la Messe de minuit, des petits pains que l'on garde pendant toute l'année et qu'on donne aux bestiaux quand ils sont malades, principalement aux brebis.

Dans le _Rouergue_ (Aveyron), après l'élévation de la Messe de minuit, on entonne le _Nodolet_ (chant de Noël), cantique particulier, embryon de drame liturgique. Le choeur des jeunes filles, de ses voix les plus douces--pour imiter les anges--s'exprime en _français_, annonçant le Mystère de ce jour, et toute l'assistance, en choeur, répond, _en patois_, demandant des explications et exprimant son étonnement de la naissance d'un Dieu pauvre.

Identique pour le fond, le «Nodolet» varie beaucoup dans la forme, suivant les diverses paroisses.

Ce chant dialogué se rencontre aussi en Provence et en Normandie.

_En Provence_, quatre jeunes gens, dont trois représentent des pasteurs et le quatrième un ange, s'avancent à l'entrée de l'église, avant la Messe de minuit: ils conduisent un agneau orné de rubans. Ils chantent sur deux airs différents un dialogue, l'ange en français et les bergers en provençal. L'ange invite les bergers à se livrer à l'allégresse et à venir à Bethléem adorer le Messie. Un des bergers, surpris des paroles auxquelles il ne comprend rien, appelle son camarade Jean, qui entend le français, et il le prie de lui interpréter les paroles de cet inconnu.

Jean s'enquiert du voyageur, de l'objet de sa venue et pourquoi il fait tant de bruit à la porte de leurs cabanes; alors l'ange leur annonce la naissance de Jésus.

Quand ce dialogue est terminé, l'ange et les pasteurs entrent dans l'église, s'approchent de la Crèche et, s'étant mis à genoux, ils offrent l'agneau en chantant un dernier verset en choeur.

Une scène à peu près semblable a lieu, _en Normandie_, dans l'église de Saint-Victor-l'Abbaye.

Avant la Messe de minuit, quatre jeunes filles, groupées au pied de l'autel, se lèvent et lancent cet appel.

Venez, bergers, accourez tous, Laissez vos pâturages. Un nouveau roi est né pour vous, Portez-lui vos hommages. N'oubliez pas vos chalumeaux, Ni vos douces musettes, Et faites de vos airs nouveaux Retentir ces retraites.

Ces jeunes filles figurent les anges annonciateurs de la venue du Messie aux bergers endormis dans la plaine de Bethléem. Leurs voix pures et fraîches nuancent avec délicatesse la naïve invitation. Mais, à la voix des anges, quelqu'un répond du porche de l'église.

Rauque, angoissée, avec des intonations discordantes, sans aucun souci du rythme et de la mesure, lançant les notes les plus fausses qu'il soit possible d'entendre, c'est la voix d'un berger qui, volontairement bourru, s'écrie:

Quelle est cette importune voix Qui frappe mon oreille, Ne puis-je dormir une fois Sans que l'on me réveille? Tantôt c'est le coq par son chant, Tantôt l'enfant qui crie. On doit laisser dormir les gens Quand ils en ont envie.

Sans se laisser déconcerter par cet accueil quelque peu brutal, les anges répètent leur invitation qui ne reçoit point de réponse: le berger s'est sans doute rendormi.

Tout à coup, à la voûte du choeur, immédiatement au-dessus de l'autel, la lueur fulgurante d'une traînée de fulmi-coton allumant les bougies d'une vaste étoile symbolique illumine l'église tout entière.

Cette fois, le berger ne résiste plus; il lui fallait sans doute un miracle...

Ah! Quel éclat frappe mes yeux, Malgré la nuit profonde! Sans doute, c'est le Roi des cieux Qui vient de naître au monde. Je sens déjà dans mon esprit Sa grâce qui m'éclaire, Et sa lumière me suffit Pour un si grand mystère.

Les couplets se succèdent alors interminables, les anges multiplient leurs exhortations et le berger ses louanges et ses protestations d'amour et de fidélité[58].

[Note 58: Pierre Villette, _Journal de Rouen_, 25 déc. 1904.]

Ces dialogues rappellent la coutume qu'on avait autrefois de célébrer par des scènes animées la naissance du Christ. Cet usage se pratiquait dans nos anciennes provinces, pendant la nuit de Noël. Ces sortes de représentations, connues sous le nom de _Pastorales_[59], finirent par dégénérer en bouffonneries sur divers points et donnèrent lieu à de sévères interdictions. Un chant, nommé _Chant des Pasteurs_, fut seul maintenu dans nos anciennes basiliques comme dans les églises de campagne: il précédait, dans les _Landes_, le cantique _Benedictus_; alors la voix des fidèles, des chantres et des enfants de choeur répétait à l'unisson les mêmes paroles, en s'unissant aux accords harmonieux de l'orgue; quelquefois aussi ce chant était accompagné par les musettes, les hautbois, les fifres et les tambourins.

[Note 59: De nos jours, à Paris et dans plusieurs villes de province, on s'est mis à jouer des _Pastorales_ ou scènes de Noël, avec toute la dignité et la piété qui leur conviennent.

A Pithiviers, la _Pastorale_ a été jouée, en 1911, avec un plein succès par les jeunes filles de la Persévérance.]

_La Messe de minuit en Vendée_

En Vendée, Noël est toujours la grande fête populaire, exclusivement religieuse.

Il n'y a pas de temps ni de chemins, si mauvais qu'ils soient, qui empêchent les gens de venir à la Messe de minuit.

Les habitants du village de _Sallertaines_ (dans le Marais) se rendent en bateau ou mieux en _yole_ à la Messe de minuit.

Il n'y a guère que de la Saint-Jean à la Toussaint qu'ils peuvent venir à pied dans le village; le reste de l'année, ils ne peuvent sortir qu'en bateau. Alors ils suivent les fossés qu'ils connaissent comme des chemins et se rendent à l'entrée du bourg.

Comment décrire ces barques oscillantes au milieu des ténèbres, portant à l'avant une lanterne accrochée à un bâton, «étoile menue qui fouille les eaux, balancée par la marche et secouée par le vent[60]?»

[Note 60: René Bazin, _La terre qui meurt_.]