La nuit de Noël dans tous les pays
Chapter 4
«A onze heures, tous les jeux, tous les plaisirs cessaient. Dès les premiers tintements de la cloche, on se mettait en devoir d'aller à la messe, on s'y rendait en longues files avec des torches à la main.
«Avant et après la messe, tous les assistants chantaient des Noëls, et on revenait au logis se chauffer à la bûche et faire le réveillon dans un joyeux repas.».
Un vieil auteur, Marchetti, expose le sens religieux de ces pratiques: «La bûche de Noël, dit-il, représente Jésus-Christ qui s'est comparé lui-même au bois vert. Dès lors, continue notre auteur, l'iniquité étant appelée, dans le quatrième Livre des _Proverbes_ le vin et la boisson des impies, il semble que le vin répandu par le chef de famille sur cette bûche signifiait la multitude de nos iniquités que le Père Eternel a répandues sur son Fils dans le mystère de l'Incarnation, pour être consumées avec lui dans la charité, dont il a brûlé durant le cours de sa vie mortelle.» J. J.[37]
[Note 37: _Semaine religieuse du diocèse de Langres_, 23 décembre 1905.]
Nous allons raconter ce que la bûche de Noël offrait de particulier en Berry, en Normandie, en Provence et en Bretagne.
_La bûche de Noël en Berry_
En Berry, elle s'appelle _cosse de Nau_[38] et quelquefois _trèfoué, trouffiau, trufau_ (trois feux).
[Note 38: _Cosse_ (codex), souche.
_Nau_ signifie Noël: ce mot était employé par nos pères dans ce sens:
Au sainet Nau chanteray... Car le jour est fériau. Nau! Nau! Nau! Car le jour est fériau!
(_Anciens Noëls._ Bibl. imp.).
]
Les forces réunies de plusieurs hommes sont nécessaires pour apporter et mettre en place la _cosse de Nau_, car c'est ordinairement un énorme tronc d'arbre destiné à alimenter la cheminée pendant les trois jours que dure la fête de Noël.
A l'époque de la féodalité, plus d'un fief a été donné, à la charge, par l'investi, de porter, tous les ans, la _cosse de Nau_ au foyer du suzerain[39].
[Note 39: BOUTARIC, _Traité des drois seigneuriaux_, p. 645.]
La _cosse de Nau_ doit, autant que possible, provenir d'un chêne vierge de tout élagage et qui aura été abattu à minuit. On le dépose dans l'âtre, au moment où sonne la messe nocturne, et le chef de famille, après l'avoir aspergé d'eau bénite, y met le feu.
C'est sur les deux extrémités de la bûche ainsi consacrée que les mères et surtout les aïeules se plaisent à disposer les fruits, les gâteaux et les jouets de toute espèce auxquels les enfants feront, à leur réveil, un si joyeux accueil. Comme on a fait croire à ceux qui pleuraient pour aller à la messe de minuit, qu'on les mènerait à la _messe du cossin blanc_--c'est-à-dire qu'on les mettrait au lit,--on ne manque jamais, le lendemain matin, de leur dire que, tandis qu'ils assistaient à cette messe mystérieuse, toutes ces belles et bonnes choses ont été déposées là, à leur intention, par le petit _Naulet_[40].
[Note 40: Le petit Jésus, _Naulet_, _Noëlet_, enfant de Noël.]
On conserve ces débris de la cosse de _Nau_ d'une année à l'autre: ils sont recueillis et mis en réserve sous le lit du maître de la maison. Toutes les fois que le tonnerre se fait entendre, on en prend un morceau que l'on jette dans la cheminée, et cela est suffisant pour protéger la famille contre le _feu du temps_, c'est-à-dire contre la foudre[41].
[Note 41: _Laisnel de La Salle_, tom. I, p. 1 et suiv.]
«Dans quelques vieilles maisons de notre Berry, je cherchais à m'expliquer pourquoi l'un des deux grands chenets en fer forgé était d'une seule pièce, tandis que l'autre se démontait en deux pièces par le simple emboîtement de la branche verticale sur la branche horizontale et formait, de cette manière, un simple tréteau: une octogénaire m'en a donné l'explication suivante: Dans mon jeune temps, la veille de Noël, on choisissait pour le _truffiau_ (tréfeu) le tronc d'un arbre assez gros pour qu'on fût obligé de le faire traîner par un cheval, et les chenets étaient ainsi faits pour pouvoir le hisser plus facilement. On posait l'une des extrémités sur le grand chenet et l'on faisait glisser latéralement l'autre extrémité sur le chenet démonté, à l'aide de leviers, car cette bûche atteignait très souvent deux ou trois mètres de long sur un mètre de circonférence. On se servait le plus souvent de _trognards_ que l'on rencontre encore beaucoup dans nos haies: le bois fendu était rigoureusement exclu. La longueur de ces bûches explique la forme de ces cheminées géantes d'autrefois»[42].
[Note 42: H.-G., d'Henrichemont (Cher).]
Dans l'Orléanais, province voisine du Bercy, existaient à peu près les mêmes usages.
La ménagère plaçait dans le foyer, au milieu d'un épais lit de cendres, et enguirlandée de branches de bruyère ou de genièvre, la plus forte souche du bûcher. C'était ordinairement une énorme _culée_ de chêne.
Dans la Beauce et le val Orléanais (rive gauche de la Loire), cette bûche se nomme, selon les localités, _tréfoy_, _trifoué_ ou _trifouyau_.
Le moment de déposer, dans l'âtre nettoyé avec soin, la bûche traditionnelle variait selon les pays. Ici on la plaçait aux premiers coups de la cloche annonçant l'office de la nuit, là on attendait l'instant où la cloche sonnait la _voix Dieu_, c'est-à-dire l'élévation de la messe de minuit. C'était le grand-père, quelquefois le plus jeune enfant qui, après l'avoir aspergé d'eau bénite, y mettait le feu en se signant et en prononçant à haute voix: _In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen!_
Le _tréfoué_ devait brûler, sans flamme, l'espace de _trois jours_, afin d'entretenir une constante et douce chaleur dans la chambre où se réunissaient, avant et après les offices, mais principalement avant et après la messe de minuit, tous les membres de la famille. Cependant la bûche de Noël se consumait lentement. Les fêtes terminées, on recueillait les restes du _tréfoué_ et on les conservait d'une année à l'autre.
_La bûche de Noël en Normandie_
Voici en quels termes Marchangy (1782-1826) parle de cet usage en Normandie:
«Le père de famille, accompagné de ses fils et de ses serviteurs, va à l'endroit du logis où, l'année précédente, à la même époque, ils avaient mis en réserve les restes de la bûche de Noël. Ils rapportent solennellement ces tisons qui, dans leur temps, avaient jeté de si belles flammes à rencontre des faces réjouies des convives. L'aïeul les pose dans ce foyer qu'ils ont connu et tout le monde se met à genou en récitant le _Pater_. Deux forts valets de ferme apportent lentement la bûche nouvelle, qui prend date, comme dans une dynastie. On dit la bûche 1re, la bûche 2e, la 20e, la 30e, ce qui signifie que le père de famille a déjà présidé une fois, deux fois, vingt fois, trente fois semblable cérémonie.
«La bûche nouvelle est toujours la plus grosse que le bûcheron puisse trouver dans la forêt, c'est la plus forte partie du tronc de l'arbre ou, le plus souvent, c'est la masse de ses énormes racines, qu'on appelle la souche ou la coque de Noël.
«A l'instant où l'on y met le feu, les petits enfants vont prier dans un coin de l'appartement, afin, leur dit-on, que la souche leur fasse des présents, et, tandis qu'ils prient, on met à chaque bout de cette souche des paquets d'épices, de dragées et de fruits confits». Qu'on juge de l'empressement et de la joie des enfants à venir recevoir de pareils présents!
De nos jours, l'usage de la bûche de Noël tend à disparaître des pays normands.
Longtemps, les pauvres gens des campagnes, en attendant l'heure de la messe de minuit, ont dû se réchauffer autour de l'énorme bûche éclairant de sa lumière flamboyante la compagnie réunie sous la _hotte_ de la cheminée. C'est assis, devant son brasier, qu'on restait jusqu'au moment où, à travers champs, on allait gagner la pauvre église où devait se célébrer la _Messe des bergers_. C'est devant l'âtre rougeoyant qu'on se racontait toutes ces légendes merveilleuses de Noël, toutes ces traditions qui, contées par la voix tremblante des aïeules, se sont transmises jusqu'à nos jours: et les pierres tournantes, comme celles de Gerponville, de Saint-Arnoult, de Malle-mains, qui tournent sept fois pendant la nuit de Noël; et les trésors qui ne se découvrent que lorsqu'on sonne le premier coup de la messe nocturne; et les feux follets qui dansent pendant la nuit sur les tombes du cimetière et bien d'autres contes fantastiques[43].
[Note 43: G. Dubosc. _Journal de Rouen_, 25 décembre 1898.]
_La bûche de Noël en Provence_
Les Provençaux apportaient au foyer le joyeux _cariguié_, ou vieux tronc d'olivier choisi pour brûler toute la nuit; ils s'avançaient solennellement en chantant les paroles suivantes:
Cacho fio. Cache le feu (ancien). Bouto fio. Allume le feu (nouveau). Dieou nous allègre. Dieu nous comble d'allégresse!
Le plus ancien de la famille arrosait alors ce bois, soit de lait, soit de miel, en souvenir de l'Eden, dont l'avènement de Jésus est venu réparer la perte, soit de vin, en souvenir de la vigne cultivée par Noé, lors de la première rénovation du monde. Le plus jeune enfant de la maison prononçait, à genoux, ces paroles que son père lui avait apprises:
«O feu, réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des petits orphelins et des vieillards infirmes, répands ta clarté et ta chaleur chez les pauvres et ne dévore jamais l'étable du laboureur ni le bateau du marin.»
Cette scène si touchante de la bûche de Noël occupe toute une salle du musée d'Arles; en voici la description:
Neuf mannequins de grandeur naturelle sont groupés autour de la cheminée dans laquelle flambe la bûche de Noël. La première personne de gauche est l'aïeul, en costume du dix-huitième siècle. Il arrose, il bénit la bûche avec du vin cuit et prononce les paroles sacramentelles. Cette formule renferme tout à la fois une prière et d'heureux souhaits pour toute la famille, debout devant la table chargée des plats réglementaires.
Alègre! Alègre! Dieu nous alègre. Calendo vèn, tout ben vèn E se noun sian pas mai, que noun fuguen men! Dieu vous fague la graci de veire l'an que vén.
«Dieu nous tienne en joie; Noël arrive, tout bien arrive! Que Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine, et si nous ne sommes pas plus nombreux, que nous ne soyons pas moins!»
En face, assise, l'aïeule file sa quenouille. Derrière elle, le fermier, aîné des garçons, dit _lou Pelot_, s'appuie sur la cheminée, ayant sa femme vis-à-vis. A côté du _Pelot_, sa jeune soeur, souriante et rêveuse; elle s'entretient avec _lou rafi_ (valet de ferme). Près de la table, à gauche, l'aînée des filles prépare le repas, tandis qu'au fond le _guardian_, armé de son trident, et le berger avec son chien, se préparent à assister au festin familial. Une jeune enfant écoute religieusement la bénédiction du grand-père (_benedicioun d'où cacho-fio_)[44].
[Note 44: _Le Museon Arlaten_, par Jeanne de Flandreysy.]
Mistral, quand il fut nommé membre de l'Académie marseillaise, en cette langue provençale si colorée, qu'il parle si bien, nous a donné, dans son discours, un tableau pittoresque de cette scène ravissante de la bûche de Noël:
«Au bon vieux temps, la veille de Noël, après le grand repas de la famille assemblée, quand la braise bénite de la bûche traditionnelle, la bûche d'olivier, blanchissait sous les cendres et que l'aïeul vidait, à l'attablée, le dernier verre de vin cuit, tout à coup, de la rue déjà dans l'ombre et déserte, on entendit monter une voix angélique, chantant par là-bas, au loin dans la nuit.»
Et le poète nous conte alors une légende charmante, celle de la Bonne Dame de Noël qui s'en va dans les rues, chantant les Noëls de Saboly à la gloire de Dieu, suivie par tout un cortège de pauvres gens, miséreux des champs et des villes, gueux de campagne, etc., accourus dans la cité en fête.
«Et vite alors, tandis que la bûche s'éteignait peu à peu, lançant ses dernières étincelles, les braves gens rassemblés pour réveillonner ouvraient leurs fenêtres, et la noble chanteuse leur disait: «Braves gens, le bon Dieu est né, n'oubliez pas les pauvres!» Tous descendaient alors avec des corbeilles de gâteaux, et de nougats--car on aime fort le nougat dans le Midi--et ils donnaient aux pauvres le reste du festin».
Comment résister au désir que nous avons depuis longtemps de publier la bûche de Noël de Frédéric Mistral qui a bien voulu correspondre avec nous et nous donner des renseignements si intéressants sur les coutumes de Noël.
Cette description si gracieuse, si poétique, faisait primitivement partie du poème de _Mireille_: l'auteur a cru devoir la supprimer pour éviter les longueurs[45].
[Note 45: Il faut être bien puissant et bien sûr de soi pour négliger un tel tableau ou le reléguer dans les bas côtés de son oeuvre. Lisons, relisons la traduction de ces beaux vers. Quelle naïveté! Quelle beauté simple et pieuse! Quelle rusticité pleine de saveur! De plus, quelle noblesse fière! Oui, c'est ainsi que doit être sauvée l'âme d'un peuple et maintenue la haute tradition d'un pays. Chaque stance est soutenue par un souffle divin (X***).]
«Ah! Noël, Noël, où est ta douce paix? Où sont les visages riants des petits enfants et des jeunes filles? Où est la main calleuse et agitée du vieillard qui fait la croix sur le saint repas?
«Alors le valet qui laboure quitte le sillon de bonne heure, et servantes et bergers décampent, diligents. Le corps échappé au dur travail, ils vont à leur maisonnette de pisé, avec leurs parents, manger un coeur de céleri et poser gaiement la _bûche_ au feu avec leurs parents.
«Du four, sur la table de peuplier, déjà le pain de Noël arrive, orné de petits houx, festonné d'enjolivures. Déjà s'allument trois chandelles neuves, claires, sacrées, et dans trois blanches écuelles germe le blé nouveau, prémice des moissons.
«Un noir et grand poirier sauvage chancelait de vieillesse. L'aîné de la maison vient, le coupe par le pied, à grands coups de cognée, l'ébranlé et, le chargeant sur l'épaule, près de la table de Noël, il vient aux pieds de son aïeul le déposer respectueusement.
«Le vénérable aïeul d'aucune manière ne veut renoncer à ses vieilles modes. Il a retroussé le devant de son ample chapeau, et va, en se hâtant, chercher la bouteille. Il a mis sa longue camisole de cadis blanc, et sa ceinture, et ses braies nuptiales, et ses guêtres de peau.
«Cependant, toute la famille autour de lui joyeusement s'agite...--«Eh bien? posons-nous la bûche, enfants?--_Allégresse!_ Oui». Promptement, tous lui répondent: «_Allégresse_.»--Le vieillard s'écrie: «_Allégresse! que notre Seigneur nous emplisse d'allégresse! et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne soyons pas moins!_»
«Et, remplissant le verre de clarette devant la troupe souriante, il en verse trois fois sur l'arbre fruitier. Le plus jeune prend l'arbre d'un côté, le vieillard de l'autre, et soeurs et frères, entre les deux, ils lui font faire ensuite trois fois le tour des lumières et le tour de la maison.
«Et dans sa joie, le bon aïeul élève en l'air le gobelet de verre: «_O feu_, dit-il, _feu sacré_, fais que nous ayons du beau temps!»
«Bûche bénie, allume le feu! Aussitôt, prenant le tronc dans leurs mains brunes, ils le jettent entier dans l'âtre vaste. Vous verriez alors gâteaux à l'huile et escargots dans l'aïoli heurter dans ce beau festin vin cuit, nougat d'amandes et fruits de la vigne.
«D'une vertu fatidique vous verriez luire les trois chandelles, vous verriez des esprits jaillir du feu touffu, du lumignon vous verriez pencher la branche vers celui qui manquera au banquet, vous verriez la nappe rester blanche sous un charbon ardent et les chats rester Muets!»
_La bûche de Noël en Bretagne_[46]
[Note 46: Cette description de la _bûche de Noël en Bretagne_ a été reproduite par un grand nombre de journaux, et revues: _les Annales politiques, la Revue française_, etc.]
En Bretagne, la plus grande fête de l'année était la fête de Noël, et ce que nous, pauvres paysans, nous aimions le plus dans cette fête, c'était la Messe de minuit. Maigre plaisir, pour vous autres citadins qui aimez vos aises; mais qu'était-ce pour nous, paysans, qu'une nuit blanche? Même quand il fallait cheminer dans la boue et sous la neige, pas un vieillard, pas une femme n'hésitait. On ne connaissait pas encore les parapluies à Saint-Jean-Brévelay, ou du moins on n'y connaissait que le nôtre, qui était un sujet d'étonnement et d'admiration. Les femmes retroussaient leurs jupes avec des épingles, mettaient un mouchoir à carreaux par-dessus leurs coiffes, et partaient bravement dans leurs sabots pour se rendre à la paroisse. Il s'agissait bien de dormir! Personne ne l'aurait pu. Le carillon commençait dès la veille après l'_Angelus_ du soir, et recommençait de demi-heure en demi-heure jusqu'à minuit! et pendant ce temps-là, pour surcroît de béatitude, les chasseurs ne cessaient pas de tirer des coups de fusil en signe d'allégresse; mon père fournissait la poudre. C'était une détonation universelle. Les petits garçons s'en mêlaient, au risque de s'estropier, quand ils pouvaient mettre la main sur un fusil ou un pistolet.
Le presbytère était à une petite demi-lieue du bourg; le recteur faisait la course sur son bidet, que le quinquiss (le bedeau) tenait par la bride. Une douzaine de paysans l'escortaient, en lui tirant des coups de fusil aux oreilles. Cela ne lui faisait pas peur, car c'était un vieux chouan, et il avait la mort de plus d'un bleu sur la conscience. Avec cela, bon et compatissant, et le plus pacifique des hommes, depuis qu'il portait la soutane, et que le roi était revenu.
On faisait ce soir-là de grands préparatifs à la maison. Telin-Charles et Le Halloco mesuraient le foyer et la porte de la cuisine d'un air important, comme s'ils n'en avaient pas connu les dimensions depuis bien des années. Il s'agissait d'introduire la bûche de Noël, et de la choisir aussi grande que possible. On abattait un gros arbre pour cela; on attelait quatre boeufs, on la traînait jusqu'à Kerjau (c'était le nom de notre maison), on se mettait à huit ou dis pour la soulever, pour la porter, pour la placer: on arrivait à grand'peine à la faire tenir au fond de l'âtre; on l'enjolivait avec des guirlandes; on l'assurait avec des troncs de jeunes arbres; on plaçait dessus un gros bouquet de fleurs sauvages, ou pour mieux dire de plantes vivaces. On faisait disparaître la table du milieu; la famille mangeait un morceau sur le pouce. Les murs étaient couverts de nappes et de draps blancs, comme pour la Fête-Dieu; on y attachait des dessins de ma soeur Louise et de ma soeur Hermine, la bonne Vierge, l'Enfant Jésus.
Il y avait aussi des inscriptions: _Et homo factus est!_ On ôtait toutes les chaises pour faire de la place, nos visiteuses n'ayant pas coutume de s'asseoir autrement que sur leurs talons. Il ne restait qu'une chaise pour ma mère, et une tante Gabrielle, qu'on traitait avec déférence et qui avait quatre-vingt-six ans. C'est celle-là, mes enfants, qui savait des histoires de la Terreur! Tout le monde en savait autour de moi, et mon père, plus que personne, s'il avait voulu parler. C'était un bleu, et son silence obstiné était peut-être conseillé par la prudence, dans un pays où il n'y avait que des chouans. L'encombrement était tel dans la cuisine, tout le monde voulant se rendre utile et apporter du genêt, des branches de sapin, des branches de houx, et le bruit était si assourdissant, à cause des clous qu'on plantait et des casseroles qu'on bousculait, et il venait un tel bruit du dehors, bruits de cloches, de coups de fusil, de chansons, de conversations et de sabots, qu'on se serait cru au moment le plus agité d'une foire.
A onze heures et demie, on entendait crier dans la rue: Naoutrou Personn! Naoutrou Personn! (M. le recteur, M. le recteur). On répétait ce cri dans la cuisine, et à l'instant tous les hommes en sortaient; il ne restait que les femmes avec la famille. Il se faisait un silence profond. Le recteur arrivait, descendait de son bidet que je tenais par la bride (c'est-à-dire que j'étais censé le tenir, mais on le tenait pour moi; il n'avait pas besoin d'être tenu, le pauvre animal). A peine descendu, M. Moizan montait les trois marches du perron, se tournait vers la foule découverte, ôtait lui-même son chapeau, et disait, après avoir fait le signe de la croix: «_Angelus Domini nuntiavit Mariæ_». Un millier de voix lui répondaient. La prière finie, il entrait dans la maison, saluait mon père et ma mère avec amitié, M. Ozon, le maire, qui venait d'arriver de Pénic-Pichou, et M. Ohio, le maréchal ferrant, qui était greffier du juge de paix. M. Ozon, M. Ohio étaient les plus grands seigneurs du pays. Ils savaient lire; ils étaient riches, surtout le premier. On offrait au recteur un verre de cidre qu'il refusait toujours. Il partait au bout de quelques minutes, escorté par M. Ozon et M. Ohio, puis, aussitôt, on se disposait à bénir la bûche de Noël. C'était l'affaire de dix minutes.
Mon père et ma mère se tenaient debout à gauche de la cheminée. Les femmes que leur importance ou leurs relations avec la famille autorisaient à pénétrer dans le sanctuaire, ce qui veut dire ici la cuisine, étaient agenouillées devant le foyer en formant un demi-cercle. Les hommes se tenaient serrés dans le corridor, dont la porte restait ouverte, et débordaient dans la rue jusqu'au cimetière. De temps en temps, une femme, qui avait été retenue par quelques soins à donner aux enfants, fendait les rangs qui s'ouvraient devant elle, et venait s'agenouiller avec les autres. Tante Gabrielle, revêtue de sa mante, ce qui annonçait un grand tralala, était à genoux au milieu, juste en face de la bûche, ayant à côté d'elle un bénitier et une branche de buis, et elle entonnait un cantique que tout le monde répétait en choeur.
Vraiment, si j'en avais retenu les paroles, je ne manquerais pas de les consigner ici; je les ai oubliées, je le regrette; non pas pour vous, qui êtes trop civilisés pour vous plaire à ces souvenirs, mais pour moi. Et, après tout, je n'ai que faire de la chanson de tante Gabrielle, puisque je ne sais plus un mot de bas-breton. L'air était monotone et plaintif, comme tout ce que nous chantons chez nous à la veillée; il y avait pourtant un _crescendo_, au moment où la bénédiction allait commencer, qui me donnait ordinairement la chair de poule....
Jules Simon.
CHAPITRE III
LES PARTICULARITÉS DE LA MESSE DE MINUIT
Ce chapitre est le plus intéressant de tous, car c'est la _Messe de minuit_ qui donne surtout à la fête de Noël sa grande popularité.
Un ancien usage, qui semble remonter jusqu'au pape Télesphore (IIe siècle), ou au moins jusqu'à saint Grégoire le Grand (homélie 8e sur l'évangile du jour), permet aux prêtres de dire trois messes le jour de Noël[47]. Il semble que l'intention de l'Eglise, en autorisant cette coutume, a été d'honorer les trois naissances différentes de Jésus-Christ.
[Note 47: En Espagne, les prêtres ont aussi le privilège de dire trois messes _le jour des Morts_, à la condition de les appliquer à tous les défunts et sans honoraires. Les Grecs unis ne disent qu'une seule messe le jour de Noël.]
La première est sa _naissance temporelle_ à Bethléem, que l'Eglise honore particulièrement à la _Messe de minuit_. Celle-ci se célèbre à l'heure même où l'on pense communément que Notre-Seigneur a voulu naître.
La seconde est sa _naissance spirituelle_ dans les coeurs des fidèles, figurée par sa manifestation aux bergers qui est racontée dans l'évangile qu'on lit à la _Messe de l'aurore_.
La troisième est sa _naissance éternelle_ dans le sein de son Père, rappelée à la _Messe du jour_; l'Eglise nous y fait lire pour épître et pour évangile deux passages de l'Écriture où la divinité de Jésus-Christ est clairement énoncée.
Quoique les fidèles ne soient obligés, par le précepte de l'Eglise, qu'à assister à une des trois messes de Noël, l'usage des personnes pieuses est de les entendre toutes les trois.
A Rome, le Pape disait la première messe de Noël (la Messe de la nuit), dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, à l'autel de la Crèche.