La nuit de Noël dans tous les pays
Chapter 3
«--Le vieux Noiraud en a menti, et je vais lui donner une correction, s'écria le fermier, le visage empourpré par le vin et la colère.
«Et, sautant sur une fourche de fer, il s'élance hors de la maison et se dirige vers les étables. Mais il est à peine arrivé au milieu de la cour qu'on le voit chanceler, étendre les bras et tomber à la renverse.
«Était-ce l'effet de l'ivresse, de la colère ou de la frayeur?
«Nul ne le sait.
«Toujours est-il que ses amis, accourus pour le secourir, ne relevèrent qu'un cadavre et que la prédiction du vieux Noiraud se trouva accomplie.
«Depuis cette aventure, que l'on dit fort ancienne, les boeufs ont toujours continué à prendre, une fois l'an, la parole; mais personne n'a plus cherché à surprendre le secret de leur conversation.»
«A Romorantin, nous écrit un de nos correspondants, lorsque j'étais enfant, on me recommandait de me trouver à la Crèche, le jour de Noël, à minuit sonnant; c'était, me disait-on, l'heure où le boeuf et l'âne empruntaient la voix humaine pour saluer le Christ naissant.»
Dans _le Cotentin_, où la foi est naïve, on est persuadé que toute la création adore le petit Jésus, à Noël. A l'heure de minuit, dit-on, tous les animaux de ferme s'agenouillent, et tel curieux qui voudrait alors pénétrer dans l'étable, uniquement pour s'assurer du fait, serait immédiatement puni de sa témérité[22].
[Note 22: Ces détails nous ont été donnés par un habitant de Millières (Manche).]
_Démons et croyances superstitieuses._
Un ancien Noël nous donne une description frappante et naïve de la rage du démon, à la venue du Messie:
AIR: J'endève.
Le démon, assurément, Dedans son coeur endève, Car Dieu vient présentement Pour sauver les fils d'Adam Et d'Eve, d'Eve, d'Eve!
Il régnait absolument Sans nous donner de trêve, Mais ce saint avènement Délivre les fils d'Adam Et d'Eve, d'Eve, d'Eve!
Chantons Noël hautement, Sortons de notre rêve, Bénissons le sauvement De tous les enfants d'Adam Et d'Eve, d'Eve, d'Eve[23]!
[Note 23: _Bible des Noëls_, p. 33.]
La nuit de Noël est la plus mystérieuse de toutes les nuits. Il semble que Satan, exaspéré par l'échec que ce divin anniversaire lui remet en mémoire, sente, à chaque retour de la grande fête, redoubler sa haine et sa rage contre l'humanité. C'est alors qu'il sème dans les sentiers et sur les _carroirs_[24] que doivent parcourir les pieuses caravanes de la Messe de minuit, ces larges et splendides pistoles qui jettent dans l'ombre de si magiques et de si attrayants reflets. C'est alors qu'il ouvre, au pied des croix et des oratoires champêtres, ces antres béants au fond desquels on voit ruisseler des flots d'or. Malheur à celui qui tente de garnir son escarcelle de cette brillante monnaie. Chaque pistole ramassée échappe aussitôt des mains, en laissant aux doigts une empreinte noire, ineffaçable, avec une sensation de brûlure atroce, pareille à celle du feu de l'enfer.
[Note 24: On donne le nom de _carroirs_ à tous les carrefours Champêtres, c'est-à-dire à tout terrain vague ou désert où viennent se croiser plusieurs chemins.]
Le _Maufait_ (le malfaisant, le diable) est partout, on le rencontre courant la campagne sous les formes les plus imprévues.
Autrefois, au collège de _Saint-Amand_, un vieux domestique contait ainsi l'aventure fantastique qui lui était arrivée le 25 décembre 1783.
Malgré les recommandations de son père, il avait tendu des collets dans un ancien cimetière. Il y courut pendant la Messe de minuit et trouva pris au piège un lièvre qui, au lieu de l'attendre, se coupa la patte avec les dents. Lui de le poursuivre, l'autre de se sauver aussi vite que le lui permettait sa blessure. Enfin, après une longue course, ils arrivèrent tous les deux aux bords du Cher, et au moment où le chasseur allait mettre la main sur sa proie, la maligne bête franchit la rivière d'un seul bond. Alors se tournant vers le jeune homme épouvanté: «Eh bien! l'ami, s'écria le Diable qui avait repris sa forme, est-ce bien sauté pour un boiteux?»
_En Limousin_, dans les campagnes, existe cette croyance que les maléfices, les sortilèges, toutes les oeuvres de l'Esprit du mal perdent, la nuit de Noël, leur puissance; qu'il est possible de pénétrer jusqu'aux trésors les plus cachés, la vigilance des monstres ou des êtres surnaturels qui les gardent se trouvant en défaut, ou leur pouvoir suspendu[25].
[Note 25: M. G., de la Société archéologique du Limousin.]
Shakespeare, le grand poète anglais, connaissait cette tradition quand, dans _Hamlet_, il fait dire à Marcellus:
Some say that ever'gainst that season comes, Wherein Our Saviour's birth is celebrated, The bird of dawning singeth a night long; And then, they say, no spirit dare stir abroad; The nights are wholesome; then no planets strike, No fairy takes, nor witch hath power to charm; So hallowed and so gracious is the time[26]!
[Note 26: Shakespeare, _Hamlet_, acte I, scène I.]
Il y en a qui disent que toujours à l'époque Où est célébrée la naissance de notre Sauveur, L'oiseau de l'aurore[27] chante tout le long: de la nuit; Alors, dit-on, aucun esprit n'ose errer dans l'espace: Les nuits sont sans malignité, nulle planète ne peut nuire, Nulle fée ne prend, et nulle sorcière n'a le pouvoir de jeter des sorts; Si béni et si plein de grâce est ce moment de l'année!
[Note 27: Le coq.]
Et, en effet, un moment vient où le Malin est enfin réduit à l'impuissance: c'est lorsque tinte le premier coup de minuit. Écoutez plutôt ce que lit Jean Scouarn, de Saint-Michel-en-Grève, près de Ploumilliau (Côtes-du-Nord).
Un jour qu'il errait sur les grèves de Saint-Michel, il rencontra un pauvre chemineau qui, pour le remercier d'un morceau de pain qu'il lui avait donné, lui révéla le moyen de gagner la fortune et le bonheur. Il lui apprit, en effet, qu'au milieu de la grève se dressait un château habité par une princesse, belle comme une fée et riche comme les douze pairs de France. Les esprits de l'Enfer la retenaient sous les eaux. A Noël, au premier coup de minuit, la mer s'ouvrait et laissait voir le château: si quelqu'un pouvait y entrer et aller prendre dans la salle du fond une baguette magique, il pouvait devenir le mari de la châtelaine. Mais il fallait avoir mis la main sur la baguette avant le dernier coup de minuit; sinon, la mer revenait engloutir le château, et l'audacieux chercheur était métamorphosé en statue.
Scouarn résolut de tenter l'aventure. A minuit, en effet, la mer s'écarta comme un rideau qu'on tire et laissa voir un château resplendissant de lumières. Scouarn ne fit qu'un bond vers l'entrée et franchit la porte. La première salle était remplie de meubles précieux, de coffres d'or et d'argent. Tout autour se dressaient les statues des chercheurs d'aventures qui n'avaient pu aller plus loin. Une seconde salle était défendue par des lions, des dragons et des monstres aux dents grinçantes. Jean Scouarn était perdu s'il hésitait.
Comme le sixième coup de minuit sonnait, il réussit à passer au milieu des bêtes enchantées qui s'écartèrent et pénétra dans un appartement plus somptueux que tous les autres, où se tenaient les filles de la mer. Il allait se laisser entraîner dans leur ronde, quand il aperçut tout au fond la baguette magique: il s'élança et la saisit victorieusement.
Le douzième coup de minuit sonna.
Mais Scouarn tenait la baguette magique et il n'avait plus rien à craindre. A sa voix, la mer mugissante s'éloigna du château, et les esprits de l'Enfer, définitivement vaincus, s'enfuirent en poussant des cris à faire trembler les rochers.
La princesse délivrée offrit sa main au vaillant sauveur.
Ce furent des noces splendides, et Jean Scouarn, dans sa reconnaissance pour les Saints qui l'avaient protégé, employa la moitié des trésors à construire une chapelle à l'archange saint Michel[28].
[Note 28: _Lectures pour Tous_, déc. 1903, p. 193.]
Nombreuses sont les _croyances superstitieuses_, à l'occasion de la fête de Noël:
Dans les _villages bisontins_, on observé quel vent souffle au sortir de la Messe de minuit: ce sera, paraît-il, le vent qui dominera durant la nouvelle année.
Dans les _campagnes des Vosges_, les douze jours entre Noël et les Rois indiquent le temps des douze mois de l'année[29]; ces jours sont appelés, dans le pays, _jours des lots_.
[Note 29: Dans la _Vaucluse_, ce sont les douze jours qui précèdent Noël qu'on appelle _jours compteurs_.
Dans les _environs de Gien_ (Loiret), on appelle _jours féviés_ (jours de la _fève_) le temps qui s'écoule de Noël au premier janvier. Ils indiquent, en général, la température dominante des six premiers mois de l'année suivante, mais dans l'ordre inverse: le 31 décembre correspond à janvier et le 26 décembre à juin.]
Pour connaître le temps qu'il fera, on prend les dispositions suivantes:
On place en ligne douze oignons creusés en forme de coquilles de noix et cela dès le 25 décembre, dans l'ordre suivant:
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0
Dans chaque oignon ainsi creusé, on met quelques grains de sel. Le premier oignon, en commençant par la gauche, correspond au mois de janvier, et les autres oignons aux mois suivants, d'après leur rang.
Au jour des Rois, qui est le dernier des _jours des lots_, on examine les oignons. Là où le sel n'est pas fondu, le mois correspondant doit être sec; là où il est fondu, le mois correspondant doit être humide.
Dans _la Normandie_, on augure de la fécondité des pommiers, selon que la lune éclaire plus ou moins les personnes qui vont à la Messe de minuit ou qui en reviennent.
_Au pays de Caux_, on plaçait autrefois sur une jatte de bois ou un plateau quelconque _un morceau de pain bénit de la Messe de minuit_. On le laissait aller à la dérive sur les rivières jusqu'à ce que le plateau s'arrêtât de lui-même, indiquant ainsi où se trouvait le corps d'un noyé. Longtemps les Cauchois des rives de la Seine eurent cette croyance.--Ils croyaient aussi que _le pain bénit de la Messe de minuit_ avait le pouvoir de délier la langue des enfants. Dans certaines familles cauchoises, on le conserve comme un talisman ayant la vertu d'indiquer l'état de santé des absents.
_En Corse_, les jeunes gens ont l'habitude de courir de maison en maison de manière à faire _sept veillées avant la Messe de minuit_, afin d'être jugés dignes d'apprendre, de vieilles femmes, certains signes superstitieux qui leur permettent, le cas échéant, de rendre impuissantes et inoffensives les piqûres des scorpions et des autres animaux nuisibles. Ces signes ne peuvent valablement se communiquer que la nuit de Noël et seulement à ceux qui ont fait les sept veillées.
La _Bretagne_ surtout peut être appelée la terre classique des légendes. Interrogez les vieux paysans réunis aux veillées d'hiver. Pendant que l'assistance frissonne d'épouvante et se presse autour du foyer où brille un feu de genêts épineux, ils vous révéleront les noms de tous les êtres mystérieux ou sinistres qui peuplent les nuits de la vieille Armorique. C'est _pendant la nuit de Noël_ surtout que l'ordre ordinaire de la nature est bouleversé. Quand la cloche annonce l'élévation de la _Messe de minuit_, tout ce qu'il y a d'êtres créés sur la terre se montre à la fois dans le monde. Prêtons l'oreille à l'antique tradition: elle le mérite par sa poétique étrangeté!
Voici les fantômes qui s'avancent. Près des fées des bois et des eaux, se montrent les korigans avec leurs marteaux et les dragons gardiens des trésors. Ensuite apparaissent le garçon à la grosse tête, épouvantail des nuits pluvieuses, l'homme-loup, le conducteur des morts et le cheval trompeur.
Le char de l'_ankou_ porte l'oiseau de la mort et Jean de feu. Les flammes bleues qui dansent dans les cimetières, les noyés qui sortent de la mer, le diable des carrefours qui vient acheter la poule noire, le sorcier qui cherche l'herbe d'or, les damnés qui soulèvent la pierre de leur tombe pour demander des prières, les lavandières nocturnes... telle est l'épouvantable procession qui chemine à travers la lande, pendant que la neige tourbillonne et que les fidèles sont prosternés devant l'autel[30].
[Note 30: _Noël_, chez Desclées, p. 78.]
_Récits édifiants_
Innombrables sont ces sortes de légendes. Nous n'en citerons qu'un petit nombre.
On raconte qu'à _Marienstein_, ce sanctuaire aimé de la Suisse septentrionale et de l'Alsace, éclosait, la nuit de Noël, une rose, fermée toute l'année, et d'où s'échappaient une délicieuse odeur et une lumière éclatante: c'était _la rose de Noël_ ou la rose des neiges.
On raconte, dit Albert de Mun, dans _nos landes de Bretagne_, que lorsque les Mages arrivèrent à l'étable de Bethléem, ils y trouvèrent les bergers qui, n'ayant rien autre à offrir au divin Enfant, enguirlandèrent avec des fleurs des champs la Crèche où il était couché; les Mages étalèrent leurs riches présents.
Ce que voyant, les bergers se dirent entre eux: «Nous voilà bien! A côté de ces belles choses d'or et d'argent, que vont devenir nos pauvres fleurs? L'Enfant ne les regardera seulement pas!»
Mais voilà que l'Enfant-Jésus, repoussant doucement du pied les trésors entassés devant lui, étendit sa petite main vers les fleurs, cueillit une marguerite des champs, et, la portant à ses lèvres, y posa un baiser.
C'est depuis ce temps que les marguerites, qui jusqu'alors étaient toutes blanches, ont au bout des feuilles une belle couleur rosée qui semble un reflet de l'aurore, et, au coeur, le rayon d'or tombé des lèvres divines.
Finissons par _la Noël des trépassés_.
C'était au temps du bon roi saint Louis, temps béni où la foi et la piété régnaient au pays de France.
L'office de la nuit de Noël venait d'être achevé dans l'église abbatiale de _Saint-Vincent du Mans_. Les moines s'étaient tous retirés et l'abbé était rentré dans sa cellule. Accablé par l'âge, il s'était étendu promptement sur son humble couchette. Un lourd sommeil s'empara bientôt de son être. Tout à coup, un bruit étrange fait résonner la porte de la cellule. L'abbé, réveillé en sursaut, se lève à demi. Le bruit se renouvelle plus violent, plus fantastique. Le moine se précipite vers la porte; il l'entr'ouvre.
Un spectacle terrifiant se présente à ses yeux.
Une foule immense d'êtres, revêtus de suaires blancs, sont là, dans le long corridor. Tous portent une torche allumée. Un effroyable silence plane sur cette multitude.
Saisi de frayeur, l'abbé, craignant quelque oeuvre diabolique, fait sur lui d'abord, puis sur toute cette foule, un grand signe de croix. Ces êtres s'inclinent alors, répétant tous le même signe sacré. Pour le faire, ils écartent leur suaire, et l'abbé voit alors que ce sont des squelettes décharnés. Une lueur lugubre est comme attachée à ces os desséchés et ces squelettes semblent grandement souffrir de ces flammes. Le moine, rassuré par le signe de la croix si pieusement fait par ces fantômes, leur demande: «Qui êtes-vous? Que voulez-vous?» Point de réponse. Les deux plus proches le saisissent par son scapulaire et l'entraînent à leur suite. Une procession se forme après eux. Tous se dirigent vers l'église.
Bientôt l'autel est préparé; les uns allument les cierges, les autres disposent les ornements sacrés. L'abbé comprend que ces êtres veulent assister au divin sacrifice de l'autel. Il revêt la chasuble et commence la sainte Messe. Des voix gémissantes répondent aux versets que récite le prêtre. Les squelettes sont agenouillés pieusement dans le choeur, dans la nef; l'église en est remplie. Le silence est rompu seulement par la voix du ministre de Dieu et par les prières des assistants. A l'_Orate fratres_, lorsque l'abbé se retourne, il voit que les squelettes ont quitté leurs linceuls. Le moment de la consécration est arrivé; à la voix de son prêtre, Jésus descend invisiblement sur l'autel. Alors, les gémissements cessent, une harmonie céleste remplit l'église. Un chant sublime de triomphe et de délivrance se fait entendre jusqu'à la fin de la Messe. Lorsque le moine se retourne, à l'_Ite missa est_, les squelettes ont tous disparu; une nuée lumineuse montant vers le ciel, l'écho affaibli de mystérieux cantiques, voilà tout ce qui reste du sublime spectacle auquel il vient d'assister.
L'abbé rentre dans sa cellule profondément ému, heureux surtout d'avoir été, dans cette circonstance, l'instrument de la miséricorde divine.
Depuis, chaque année, en l'abbaye de Saint-Vincent, on avait coutume de célébrer, après l'office solennel de _la nuit de Noël_, une messe basse pour les _angoisseux_ du Purgatoire[31].
[Note 31: Em. Louis Chambois, _Semaine du Mans_, 25 déc. 1903.]
Écoutons dom Guéranger nous décrire la veillée de Noël et nous en donner le vrai sens chrétien:
«C'est là que nous avons vu, et nul souvenir d'enfance ne nous est plus cher, toute une famille, après la frugale et sévère collation du soir, se ranger autour d'un vaste foyer, n'attendant que le signal pour se lever comme un seul homme et se rendre à la Messe de minuit. Les mets, qui devaient être servis au retour et dont la recherche simple, mais succulente devait ajouter à la joie d'une si sainte nuit, étaient là préparés d'avance; et, au centre du foyer, un vigoureux tronc d'arbre, décoré du nom de _bûche de Noël_, ardait vivement et dispensait une puissante chaleur dans toute la salle. Sa destinée était de se consumer lentement durant les longues heures de l'office, afin d'offrir, au retour, un brasier salutaire pour réchauffer les membres des vieillards et des enfants engourdis par la froidure.
«Cependant, on s'entretenait avec une vive allégresse du Mystère de la grande nuit; on compatissait à Marie et à son doux Enfant exposé dans une étable abandonnée à toutes les rigueurs de l'hiver; puis bientôt on entonnait quelqu'un de ces beaux _noëls_, au chant desquels on avait passé déjà de si touchantes veillées dans tout le cours de l'Avent. Les voix et les coeurs étaient d'accord, en exécutant ces mélodies champêtres composées dans des jours meilleurs. Ces naïfs cantiques redisaient la visite de l'ange Gabriel à Marie et l'annonce d'une maternité divine faite à la noble pucelle; les fatigues de Marie et de Joseph parcourant les rues de Bethléem, alors qu'ils cherchaient en vain un gîte dans les hôtelleries de cette ville ingrate; l'enfantement miraculeux de la Reine du Ciel; les charmes du nouveau-né dans son humble berceau; l'arrivée des bergers avec leurs présents rustiques, leur musique un peu rude et la foi simple de leurs coeurs[32]. On s'animait en passant d'un _noël_ à l'autre; tous soucis de la vie étaient suspendus, toute douleur était charmée, toute âme épanouie. Mais, soudain, la voix des cloches, retentissant dans la nuit, venait mettre fin à de si bruyants et de si aimables concerts. On se mettait en marche vers l'église; heureux alors les enfants que leur âge un peu moins tendre permettait d'associer pour la première fois aux ineffables joies de cette nuit solennelle, dont les fortes et saintes impressions devaient durer toute la vie»[33].
[Note 32: Tels sont bien, en effet, les sujets traités dans nos anciens noëls dont la poésie est si naïve et si pieuse.]
[Note 33: Dom Guéranger. _Le temps de Noël_, tome I, p. 161.]
Puissions-nous faire revivre ces chères et touchantes habitudes qui confondaient les saintes émotions de la religion avec les plus intimes jouissances de la famille!
CHAPITRE II
LA BÛCHE DE NOËL
La bûche de Noël réunissait autrefois tous les habitants de la maison, tous les hôtes du logis, parents et domestiques, autour du foyer familial.
La bénédiction de la bûche avec les cérémonies traditionnelles dont elle se parait n'était que la bénédiction du feu, au moment où les rigueurs de la saison le rendent plus utile que jamais: cet usage existait surtout dans les pays du Nord. C'était la fête du feu, le _Licht_ des anciens Germains, le _Yule Log_, le feu d'Yule des forêts druidiques, auquel les premiers chrétiens ont substitué cette fête de _sainte Luce_[34] dont le nom, inscrit le 13 décembre au calendrier, rappelle encore la lumière.
[Note 34: Évidemment, _Lucie_ vient du latin _lux, lucis_, lumière.]
Il est tout naturel qu'on mette en honneur, au vingt-cinq décembre, au coeur de l'hiver, le morceau de bois sec et résineux qui promet de chauds rayonnements aux membres raidis sous la bise. Mais, souvent, cette coutume était un impôt en nature, payé au seigneur par son vassal. A la Noël, on apportait du bois; à Pâques, des oeufs ou des agneaux; à l'Assomption, du blé; à la Toussaint, du vin ou de l'huile.
Il arrivait aussi, quelquefois, que les pauvres gens ne pouvant se procurer des bûches convenables pour la veillée de Noël, se les faisaient donner. «Beaucoup de religieux et de paysans, dit Léopold Bellisle, recevaient pour leurs feux des fêtes de Noël un arbre ou une grosse bûche nommée _tréfouet_». Le _tréfeu_, le _tréfouet_ que l'on retrouve sous le même nom en Normandie, en Lorraine, en Bourgogne, en Berry, etc., c'est, nous apprend le commentaire du Dictionnaire de Jean de Garlande, la grosse bûche qui devait, suivant la tradition, durer pendant les _trois jours de fêtes_. De là, du reste, son nom: _tréfeu_, en latin _très foci_, trois feux.
Partout, même dans les plus humbles chaumières, on veillait autour de larges foyers où flambait la souche de hêtre ou de chêne, avec ses bosses et ses creux, avec ses lierres et ses mousses. La porte restait grande ouverte aux pauvres gens qui venaient demander un gîte pour la nuit. On leur versait en abondance le vin, la bière ou le cidre, suivant les contrées, et une place leur était accordée à la table de famille.
On attendait ainsi la Messe de minuit.
Qu'on se représente les immenses cheminées d'autrefois: sous leur manteau pouvait s'abriter une famille tout entière, parents, enfants, serviteurs, sans compter les chiens fidèles et les chats frileux. Une bonne vieille grand'mère contait des histoires qu'elle interrompait seulement pour frapper la bûche avec sa pelle à feu et en faire jaillir le plus possible d'étincelles, en disant: «Bonne année, bonnes récoltes, autant de gerbes et de gerbillons».
La bûche de Noël était un usage très répandu dans presque toutes les provinces de notre vieille France.
Voici, d'après M. J. Cornandet[35], le cérémonial que l'on suivait dans la plupart des familles:
«Dès que la dernière heure du jour s'était fondue dans l'ombre de la nuit, tous les chrétiens avaient grand soin d'éteindre leurs foyers, puis allaient en foule allumer des brandons à la lampe qui brûlait dans l'église, en l'honneur de Jésus. Un prêtre bénissait les brandons que l'on allait promener dans les champs. Ces brandons portaient le seul feu qui régnait dans le village. C'était le feu bénit et régénéré qui devait jeter de jeunes étincelles sur l'âtre ranimé.
[Note 35: Bibliothécaire de la ville de Chaumont]
«Cependant, le père de famille, accompagné de ses enfants et de ses serviteurs, allait à l'endroit du logis où, l'année précédente, ils avaient mis en réserve les restes de la bûche. Ils apportaient solennellement ces tisons; l'aïeul les déposait dans le foyer et tout le monde se mettant à genoux, récitait le _Pater_, tandis que deux forts valets de ferme ou deux garçons apportaient la bûche nouvelle. Cette bûche était toujours la plus grosse qu'on pût trouver; c'était la plus grosse partie du tronc de l'arbre, ou même la souche, on appelait cela la _Coque_[36] de Noël; on y mettait le feu et les petits enfants allaient prier dans un coin de la chambre, la face tournée contre le mur, afin, leur disait-on, que la souche leur fit des présents; et tandis qu'ils priaient l'Enfant-Jésus de leur accorder la sagesse, on mettait au bout de la bûche des fruits confits, des noix et des bonbons.
[Note 36: Le gâteau allongé en forme de bûche que l'on donne aux enfants le jour de Noël porte encore dans certains pays le nom de _coquille_ ou _petite bûche_, en patois, le _cogneu_.]