La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte
Part 9
«Est-il possible que la maladie m'ait changée à ce point?» pensa-t-elle en se livrant tout entière au ravissement qui la transportait.
Son regard s'arrêta sur le figuier grandiose de l'autre côté du lac. Elle se souvint de la feuille de palmier, sur laquelle elle avait écrit le soir où elle était descendue pour la première fois dans la vallée, et un désir la prit de relire cette lettre.
A pas rapides, elle se dirigea vers le figuier, souleva la pierre et creusant le sable, en tira la feuille qu'elle relut. En ce moment, de la rive opposée du lac, arrivèrent jusqu'à elle les doux sons de la flûte. Il semblait que son père aveugle eût trouvé l'expression mélodique de ses jeunes rêves, et un désir insurmontable d'épancher ses sentiments l'envahit. Elle prit une nouvelle feuille de palmier et écrivit:
«Autour de moi tout respire l'allégresse et le bonheur! Dans les arbres, à côté de leurs nids, voltigent les hôtes de ce royaume verdoyant. Comme ils sont heureux! Leur vie se passe sans chagrin ni douleur. Pourquoi donc cette peine qui me serre le coeur? Mon père chéri n'est-il pas avec moi? Ne suis-je pas sa joie unique comme son unique soutien? Pourquoi donc m'abandonner à de vaines rêveries? En mon âme, malgré moi, surgit tout un monde de rêves. Dans chaque son qui me parvient de l'autre rive, j'entends les idées et les sentiments de mon père bien-aimé. Mais aussi la nostalgie de la patrie... O ma mère adorée, te reverrai-je jamais?...
Hélène jeta loin d'elle la feuille de palmier et fondit en larmes amères. Plus que jamais elle ressentait la tristesse de son isolement.
Pourtant les larmes la soulagèrent. Elle se calma et se dirigea vers la plage. C'était le moment de la marée basse, et Hélène résolut de faire une petite promenade sur le banc de sable, afin d'examiner l'endroit où était le navire brisé.
Elle arriva bientôt jusqu'au navire dont il ne restait plus que le fond profondément enfoncé sur le rocher. A proximité gisaient quantité d'objets, à moitié ensablés. Parmi eux, se trouvait un coffre avec toute sorte de vêtements.
Hélène se mit à retirer du coffre les objets qui lui paraissaient nécessaires et à les déposer sur le banc de sable. Elle était si préoccupée de sa besogne, qu'elle ne s'aperçut pas que la marée avait commencé à monter. Le bruit croissant des flots attira pourtant son attention, et elle reconnut avec terreur que ces flots menaçants s'avançaient de plus en plus, et en mugissant inondaient le banc de sable qu'ils avaient quitté, il y avait quelques heures à peine. De toutes parts la mer écumait et bouillonnait. Les vagues grimpaient avec furie sur le banc de sable, comme pour engloutir la jeune fille imprudente.
Hélène se mit à courir vers le rivage, mais le flux montait avec une telle rapidité et une telle violence qu'il l'eut bientôt atteinte et dépassée. Entourée de tous les côtés, elle ne perdit cependant pas la tête. Quoique l'eau lui arrivât jusqu'aux genoux, elle courait bravement en avant, s'efforçant de ne pas perdre de vue le vrai chemin.
Lorsqu'elle eut atteint heureusement le rivage, elle jeta un regard en arrière sur la mer mugissante et elle frissonna. Au-dessus du banc qu'elle avait parcouru naguère sans même mouiller ses pieds, écumaient et grondaient les flots menaçants.
En partant, elle s'arrêta devant la cataracte, pour jeter encore un coup d'oeil sur la mer, et tout à coup elle remarqua, à la limite de l'horizon, une petite tache blanche.
--Qu'est-ce que je vois? s'écria-t-elle dans un élan de joie, un navire!
Ravie, elle demeura sur place, sans avoir la force de détacher son regard de la tache blanche, et tout un monde d'espérances envahit son âme. Elle fixa, avec une attention soutenue, ce point blanc; mais n'y apercevant aucun changement, elle se hâta de revenir auprès de son père, pour lui communiquer la nouvelle merveilleuse.
«Je reviendrai à l'instant même, se dit-elle. Puis, on apercevra bien du navire le pavillon qui flotte sur la montagne.»
Elle traversa rapidement la vallée, laissa de côté le lac et arriva, tout essoufflée, auprès de la grotte, où elle avait laissé son père.
Mais à peine y eût-elle jeté un regard qu'elle s'arrêta, terrifiée. Le vieillard était étendu par terre, la tête penchée sur le Robinson, et une pâleur mortelle couvrait ses traits. Hélène se précipita vers lui, et lui saisit la main: elle était froide.
Une épouvante indicible s'empara de la jeune fille, et un terrible pressentiment s'insinua dans son âme. Ses jambes se dérobèrent sous elle, elle perdit connaissance et tomba sur la poitrine de son père.
CHAPITRE XXI
Espoir déçu.--Un triste pressentiment.--La mort du père.
La faible voix du vieillard, qui l'appelait par son nom, finit par faire revenir à elle la jeune fille. Elle reprit ses sens, se leva, et jetant un regard autour d'elle, se ressouvint de son sinistre pressentiment. En apercevant son père, elle s'élança vers lui et se mit à lui embrasser les mains et la tête.
Mais elle reconnut bientôt que la faiblesse de son père était bien plus grande qu'elle ne le croyait. Il ne pouvait même pas se soulever sans son secours, et il avait dû tomber de faiblesse pendant l'absence de sa fille.
--Hélène, murmura-t-il, emmène-moi dans la grotte la plus obscure. La lumière me fait mal aux yeux.
--Oh, père, tu as, avant tout, besoin de repos, objecta avec sollicitude la jeune fille. Je vais tout de suite voiler l'entrée avec quelque chose, afin que la lumière ne t'importune pas. Et sais-tu? je viens d'apercevoir une voile en mer.
--Une voile! s'écria presque le vieillard.
Et il se leva brusquement, mais retomba tout aussitôt, épuisé.
--Ne te trompes-tu pas?
--Il m'a semblé que c'était une voile, quoique je n'en sois pas absolument sûre.
--Hélène, couvre-moi la tête et retourne au plus vite sur le rivage.
--Mais comment te laisser là tout seul? demanda Hélène avec inquiétude.
--Je veux me reposer, fit son père. Va, mon enfant.
Hélène recouvrit le visage de son père et se mit à courir vers la cataracte, d'où s'ouvrait une vue sur la mer.
Ses regards glissaient avec une inquiétude mêlée d'un espoir secret sur la plaine immense des eaux, à la recherche de la tache blanche. Mais hélas! partout ils ne rencontraient que le flot uniforme, qui roulait dans le lointain infini. Avec une affliction profonde, elle contemplait l'horizon, en essuyant les larmes qui troublaient sa vue. Mais ce fut en vain. La mer était vide jusqu'au plus loin de la vaste étendue où se perdaient ses regards fatigués.
La fillette réprima ses sanglots et, l'âme accablée par son espoir déçu, revint auprès de son père.
En s'approchant de la grotte, elle entendit la faible voix du vieillard.
--Je comprends, mon enfant, à ta démarche, que tu t'étais trompée.
Pour toute réponse, Hélène soupira profondément.
--Tu vas m'emmener hors d'ici! continua le vieillard.
--Pourquoi donc, père, ne veux-tu pas rester là? Je tâcherai de boucher l'entrée de manière que la lumière ne t'incommode pas!
--Non, non, mon enfant! Je veux que tu m'emmènes dans un endroit solitaire et obscur, loin de la vallée, du lac et de tous ces sites riants, dont tu m'as tant parlé. Je sens que j'ai besoin de respirer un peu l'air des montagnes. Penses-tu que je pourrai gravir la montagne où tu as trouvé le monument de la mère du Français?
--Le chemin qui y mène n'est pas trop rude, répondit Hélène, étonnée par ce désir de son père; mais le site est si triste, entre les cyprès sombres et les rochers nus!
--Bien, ma petite, je vais me reposer d'abord, puis tu me conduiras là-bas.
Le vieillard se coucha et commença à sommeiller. Avec une tristesse indicible, Hélène considérait son père dont la physionomie pâle et fatiguée attestait la souffrance.
Un quart d'heure s'était à peine écoulé, que le vieillard s'éveilla et se leva lentement.
--Il est temps, ma fille, allons! fit-il en s'appuyant sur le bras de sa fille.
Cette insistance de son père surprenait grandement la jeune fille, mais elle se soumit en silence à sa volonté.
Ils sortirent de la caverne et se dirigèrent lentement vers la montagne. Chemin faisant, le vieillard fit porter la conversation sur la patrie lointaine, il parla de la compagne de sa vie et de ses autres proches. Puis il conseilla à sa fille de ne pas perdre l'espoir. Il était convaincu qu'un navire devait aborder dans un prochain avenir.
Lorsqu'ils firent halte un moment pour se reposer, il se mit à parler de l'éternité et de l'immortalité de l'âme humaine. Jamais encore Hélène ne l'avait entendu prononcer des discours semblables, et c'est pourquoi ils lui firent une impression très douloureuse.
Elle avait peine à contenir ses larmes. Un sentiment vague lui disait qu'elle devait s'attendre à une grande douleur.
Ils gravirent la montagne et s'arrêtèrent à l'ombre des cyprès.
Sur la prière de son père, elle lui décrivit l'endroit où ils se trouvaient, puis elle lui proposa de se reposer sous ces arbres séculaires avant de se remettre en marche pour revenir à la maison. Elle ramassa à cet effet, vivement, un tas de feuilles sèches et de mousse et le recouvrit de la couverture qu'elle avait emportée avec elle.
--Mon enfant, lui dit le vieillard d'une voix faible et tremblante, en se laissant tomber sur la couchette ainsi préparée, j'ai choisi à dessein cet endroit. Ma dernière heure est arrivée. C'est la couche funèbre de ton père que tu as arrangée avec tant de sollicitude!
Hélène poussa un cri et, terrifiée, se précipita vers le vieillard; les larmes ruisselaient sur ses joues. Elle lui avait pris les mains et le suppliait de ne pas l'abandonner.
--Soumettons-nous à la volonté du sort, fit-il avec un profond soupir, en posant sa main sur la tête de sa fille.
Des sanglots s'échappèrent de la poitrine d'Hélène. Elle comprit que son père allait la quitter pour toujours, et qu'en choisissant cet endroit, il lui donnait un dernier témoignage de son amour et de sa prévoyance.
--Recueille toutes tes forces, mon enfant, continua le vieillard, et écoute ma dernière volonté. Demeure auprès de moi, tant qu'il me restera encore un souffle de vie. Puis, ferme-moi les yeux, voile-moi le visage et recouvre ma tombe avec de la mousse qui se trouve ici en grande quantité. Puis, après m'avoir rendu ce dernier service, va-t'en d'ici. Dans ce moment suprême, je te défends de ne plus jamais t'approcher de ce lieu. Mais quand tu seras de l'autre côté de la montagne ou dans la vallée près du lac, et que ton regard s'arrêtera par hasard sur ces cyprès, rappelle-toi que ton père t'a bénie dans son dernier soupir.
A ces dernières paroles, prononcées d'une voix à peine intelligible, la tête du vieillard se pencha défaillante sur son chevet. Hélène sanglotait: ses larmes amères tombaient sur la main de son père qui devenait de plus en plus froide.
--Je... te... bénis... mon... enfant!... murmura-t-il faiblement.
Et il rendit le dernier soupir.
Hélène demeura pétrifiée d'épouvante. Agenouillée, elle regarda longtemps, sans comprendre, le corps inanimé de son père. Revenue à elle, elle tendit avec désespoir ses mains vers le ciel, en le suppliant de mettre fin à sa vie.
Longtemps, la malheureuse jeune fille resta plongée dans sa douleur profonde et inconsolable. Le soleil se cachait déjà derrière les montagnes. Alors seulement elle pensa à la dernière volonté du défunt.
Après avoir recouvert d'une couche épaisse de mousse les restes sacrés de son père, elle quitta, le coeur brisé, ce lieu si triste, mais si cher pour elle.
Chancelante, les yeux remplis de larmes, elle descendit dans la vallée qu'enveloppaient déjà des ténèbres épaisses. Devant cette nuit obscure, il lui semblait que toute sa vie future et solitaire se passerait dans des ténèbres semblables.
CHAPITRE XXII
Désespoir.--Un coup de canon.--Un feu sur la montagne.--Frayeur.--Le Terre-Neuve.--Pain et sel.--Fausse alerte.
Longtemps, Hélène erra dans la vallée ténébreuse, en proie à un affreux désespoir. Elle n'avait pas le courage de revenir dans la caverne où autrefois son père l'accueillait avec des caresses. Lorsque enfin ses forces l'eurent trahie, elle se coucha sur la rive sablonneuse du lac et pleura jusqu'à l'aube.
Le jour parut. Hélène se leva et s'achemina vers la caverne. Vide et sombre lui paraissait maintenant tout ce qui autrefois l'intéressait et l'enchantait. La vallée splendide, inondée des rayons du soleil matinal, lui semblait un triste désert. Autour d'elle, les oiseaux gazouillaient joyeusement, mais elle ne les entendait pas. Une brise légère répandait mille parfums dans l'atmosphère, mais Hélène ne remarquait rien de tout cela.
Longtemps, elle demeura immobile, assise à l'entrée de la grotte, où elle passait de si longues, de si douces heures avec son vieux père; elle se rémémorait toutes les épreuves qu'ils avaient traversées ensemble; puis elle se leva et se dirigea vers la caverne préférée de son père, où se trouvait le Robinson. La vue du livre dont elle lui avait lu si souvent des pages fit venir les larmes à ses yeux. Elle se souvint que, plus d'une fois, elle y avait puisé une consolation et un encouragement et, l'ouvrant, elle se mit à le lire, en dépit des larmes qui lui montaient aux yeux et troublaient sa vue. Par une naturelle association d'idées, elle songea ensuite à l'ancien habitant de l'île et se rappela ce passage de ses notes: «Le travail est ce qui apaise le mieux tous les chagrins et toutes les douleurs.»
Et elle résolut de suivre son exemple.
Elle pensa à la saison pluvieuse et résolut avant tout de mettre en ordre sa case. Elle en enleva les fruits gâtés et s'achemina vers le cocotier, contre lequel était appuyée l'échelle. Elle fut très chagrine de reconnaître qu'il n'y restait plus beaucoup de fruits. Il ne fallait pas songer à poser l'échelle contre d'autres arbres. Elle savait au prix de quels efforts, et cela encore grâce à l'aide de son père, elle avait réussi à l'appuyer contre ce palmier. Après avoir jeté à bas les dernières noix, Hélène s'en vint cueillir des dattes et des figues. Elle résolut de faire sécher la plupart de ces provisions pour les empêcher de se gâter.
Pendant la cueillette, elle jeta par hasard un regard sur la haute montagne au sommet de laquelle flottait le pavillon bleu. La vue de ce phare, vivant en quelque sorte, ranima l'espoir dans son âme. Une force invisible l'entraînait vers lui: elle n'y tint plus et gravit presque en courant la montagne. D'un oeil perçant, elle examina l'horizon lointain. Mais hélas, nulle part elle n'aperçut la moindre tache. Devant elle s'étendait toujours la même plaine d'eau immense et ondoyante... Elle tourna ses yeux vers la montagne opposée où, parmi les cyprès séculaires, reposaient les cendres de son père, et, le coeur gros, redescendit.
Toute la journée elle erra sans but dans la vallée et le bois, ne sachant comment se soustraire au sentiment pénible de son isolement. Tandis qu'elle vaguait ainsi sur le bord du lac, elle ne s'apercevait même pas que les jeunes cygnes s'approchaient tout près d'elle, dans l'attente de leur becquée habituelle. Elle ne put triompher de son chagrin et entreprendre un travail quelconque. Si elle se mettait à coudre, l'ouvrage lui tombait des mains; si elle s'en allait dans la forêt, un désir la prenait de retourner à la caverne. Mais là, chaque coin, chaque caillou éveillait en elle tant de souvenirs, chers autrefois, douloureux maintenant, qu'elle s'en allait de nouveau dans les environs, pour s'oublier un peu, jusqu'à ce qu'enfin le sommeil et la fatigue l'obligeassent de retourner dans la caverne.
Deux jours elle resta dans cet état douloureux. Le troisième elle n'eut presque pas à quitter la caverne. L'orage avait grondé toute la journée et quoique, vers le soir, la pluie eût cessé, la tempête continuait à gémir. Elle sortit seulement pour cueillir quelques fruits. Cette nuit-là, elle ne put fermer l'oeil de longtemps. Les images sereines de sa mère et de ses amies passaient en esprit devant elle. Elle oubliait complètement qu'elle se trouvait dans une île inhabitée et non dans sa patrie lointaine, au milieu de ses proches.
Tout à coup, au milieu des mugissements du vent, un fracas étrange arriva jusqu'à elle. Elle tressaillit et prêta l'oreille. Au loin retentit de nouveau un bruit qui ressemblait à un tonnerre.
«Est-il possible que ce soit un coup de canon? Cela ne se peut pas. C'est une illusion,» murmura-t-elle sans vouloir ajouter foi au témoignage de ses sens.
Mais au bout de quelques instants, retentirent presque simultanément encore deux coups de canon.
«Il n'y a plus de doute, c'est la canonnade.» Cette idée, avec la rapidité de l'éclair, lui traversa l'esprit: c'était évidemment un navire que la tempête avait poussé contre les écueils et qui faisait des signaux de détresse.
Hors d'elle-même, elle s'élança hors de la caverne. La nuit était si sombre, qu'elle distinguait à peine son chemin. Tout essoufflée, elle gravit en courant la montagne et vit, en ce moment précis, au milieu des flots mugissants, briller une lueur. Un coup de canon résonna immédiatement après. D'épaisses ténèbres empêchaient d'apercevoir quoi que ce fût en mer, mais Hélène savait que c'était là un signal de détresse. Elle se souvint que, dans des occasions pareilles, on allumait des feux sur le rivage et le coeur palpitant, elle se mit à ramasser hâtivement des branches sèches, des brindilles et des feuilles. Au bout de quelques instants, au sommet de la montagne, flambait un grand feu; le vent en lançait des étincelles de tous les côtés. Hélène examinait d'un oeil perçant la mer, essayant de reconnaître la présence du navire au milieu des flots. Mais ce fut en vain: autour d'elle régnait une obscurité impénétrable. Elle ne pouvait même distinguer le rivage qui se trouvait au pied de la montagne.
Elle demeura ainsi quelques instants, dans une attente pleine d'angoisse. Et voilà qu'une nouvelle lueur apparut, suivie d'un nouveau coup de canon. Hélène tressaillit et, avec une impatience fiévreuse, se mit à aviver le feu. De nouvelles lueurs brillèrent au loin, accompagnées d'autres coups de canon. Le coeur de la jeune fille frémissait d'espoir et de crainte... Mais tout redevint muet: seuls le bruit des flots et le hurlement du vent troublaient comme auparavant le silence de la nuit.
Longtemps, elle demeura immobile devant le feu qui flambait, mais elle ne put saisir le moindre bruit venant du navire. Elle serait probablement restée jusqu'au matin sur la montagne, si la pluie qui se mit à tomber en abondance ne l'avait obligée de se réfugier dans la caverne.
Mais à peine le jour fut-il apparu, qu'Hélène se trouvait de nouveau sur la montagne. Le feu était éteint depuis longtemps. Au loin, au milieu des écueils, on voyait un vaisseau que les flots mugissants recouvraient. Hélène eut beau l'examiner avec sa lunette, elle n'y put apercevoir aucun signe de vie.
«Est-il possible qu'aucun des naufragés n'ait pu se sauver? se demanda-t-elle. Peut-être quelqu'un d'entre eux se trouve-t-il déjà sur ce rivage, non loin de moi, et a-t-il besoin de mon aide.»
Cette idée l'émut profondément. Les mains tremblantes, elle braqua sa lunette sur le littoral. Mais partout, à perte de vue, elle n'apercevait que cette même plage déserte, dont chaque buisson, chaque arbrisseau lui était si familier. Seulement, près de la forêt de bambous, gisaient des objets rejetés par la mer.
Hélène se dirigea de ce côté, mais elle ne découvrit rien, que quelques planches et quelques débris. La vue de ces témoins muets de la mort prématurée de ces malheureux causa à la jeune fille un tel chagrin, qu'elle se détourna et s'achemina tristement vers sa demeure.
Elle ne remarqua même pas qu'elle arrivait enfin à la caverne, et ce ne fut qu'à son entrée même qu'elle sortit de sa triste rêverie.
Son regard glissait, indifférent, sur le lac, la vallée verte et la lisière de la forêt qui apparaissait au loin.
Tout à coup Hélène vit sortir de la forêt un énorme animal velu. Elle tressaillit et se précipita dans la caverne. L'animal s'arrêta sur la lisière et, baissant la tête, semblait flairer la terre, comme s'il cherchait les traces de quelqu'un. C'est alors seulement qu'Hélène s'aperçut avec frayeur que l'animal était sorti de la forêt, juste à l'endroit par où elle avait l'habitude d'y entrer. L'instant d'après, il courait déjà sur ses traces le long du lac et, le dépassant, se jetait droit dans la direction de la caverne. Saisie de terreur, la jeune fille se réfugia dans le coin le plus éloigné; mais se rappelant qu'elle était sans défense, elle courut vers l'entrée où elle avait posé sa hache. A la vue de l'animal qui s'était arrêté à quelques pas du seuil, ses yeux se troublèrent. Ne se sentant plus de peur, elle leva la hache, attendant l'attaque. Mais le terrible animal demeurait sur place et, remuant doucement la queue, la regardait, en poussant par moments des faibles cris plaintifs.
Se remettant de sa frayeur, Hélène regarda plus attentivement son prétendu ennemi et, à sa grande surprise, reconnut que la bête velue qui lui avait causé une telle peur était un énorme terre-neuve.
«Il est probable que voilà le seul être qui se soit sauvé du navire naufragé,» pensa Hélène, en appelant le chien.
Le terre-neuve s'approcha d'elle timidement et elle caressa la pauvre bête qui, en signe de reconnaissance, se mit à lui lécher les mains et, sans détacher d'elle ses yeux bons et intelligents, exprima sa joie par des aboiements bruyants. Hélène se sentit très heureuse d'avoir acquis un ami fidèle et dévoué, quoique muet. Il lui sembla même qu'elle se trouvait moins seule qu'elle ne l'était quelques minutes auparavant.
Cependant l'idée du navire naufragé et de la triste destinée de son équipage ne cessait de la tourmenter, et elle se dirigea de nouveau vers le rivage en compagnie de son nouveau compagnon. «Petit ami»,--c'est ainsi qu'elle surnomma le chien,--courait en avant, se retournant à chaque pas pour regarder Hélène, comme s'il voulait avoir la certitude qu'elle le suivait.
A peine fut-elle sur la plage que son compagnon, en apercevant dans la mer le navire naufragé, se mit à hurler lamentablement. A grand'peine, elle réussit à calmer l'animal, et remarquant au loin un objet rond, s'achemina de ce côté. C'était un petit tonneau solidement fermé. Hélène le retourna avec curiosité, puis elle le défonça. Elle y trouva des biscuits de mer, dont une petite partie seulement était un peu mouillée. Cette trouvaille causa une grande joie à la jeune fille. Elle croyait avoir oublié jusqu'au goût même du pain, et elle dévora un biscuit avec un grand plaisir. Elle ne s'aperçut pas que «Petit ami» la regardait avec des yeux de convoitise, jusqu'à ce qu'enfin les aboiements eussent attiré son attention. Le pauvre terre-neuve devait avoir faim depuis longtemps car, dès qu'elle lui eut donné un biscuit, il l'avala avidement.
Hélène en mangea plusieurs et trouva qu'ils manquaient de saveur, faute de sel. Jusqu'alors, elle ne s'était nourrie que de fruits, et par conséquent, n'en avait pas ressenti le besoin; mais le pain sans sel lui rappela aussitôt la nécessité de cet assaisonnement. Elle se souvint qu'on trouve parfois sur la plage de petites anses ou flaques où, à la marée haute, pénètre l'eau de mer, qui en s'évaporant forme un dépôt de sel.