La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte
Part 8
La forêt vierge.--Les mangeurs d'oiseaux.--Les chèvres.
Le lendemain, Hélène se leva dès l'aube. Son père s'éveilla aussi en même temps. Elle prit une bêche et s'en alla creuser sa cave. Ce travail fut bien plus pénible que le précédent. Hélène se fatiguait bien vite et était obligée de se reposer souvent. Enfin, vers midi, elle avait réussi à creuser une fosse de 1m,50 de largeur et d'un mètre de profondeur, et à en recouvrir les parois avec de grandes feuilles de palmier. Après y avoir disposé par couches les noix de coco et les autres fruits cueillis par elle, elle recouvrit soigneusement la fosse avec des branches et des feuilles.
Hélène se disposait depuis longtemps à pénétrer plus profondément dans l'intérieur de l'île, afin de se familiariser avec sa nouvelle patrie, mais elle n'en avait jamais eu le temps jusqu'ici. Toujours quelque besogne pressante l'avait retenue auprès de la caverne ou sur la plage. Cette fois, elle résolut de profiter du temps pendant lequel son père reposait et elle se dirigea vers la forêt.
La majesté de la forêt vierge frappa la jeune fille. Au-dessus de tous les autres arbres, s'élevaient des palmiers grandioses d'espèces variées, chargés de fruits lourds; à côté se dressaient dans toute leur beauté des mimosas gigantesques, des figuiers, des bananiers et bien d'autres essences des pays tropicaux, dont le feuillage touffu offrait toutes les nuances du vert. Autour des troncs puissants s'enroulaient en anneaux des lianes à fleurs d'une blancheur virginale et tombant jusqu'à terre; elles s'entrelaçaient avec d'autres plantes grimpantes ou enfonçaient dans le sol de nouvelles racines, en formant une sorte de lacis autour de ces géants de la forêt. Il semblait que, parmi ceux-ci, il n'y eût pas de place pour de plus petits qu'eux. Tous, comme à l'envi l'un de l'autre, ils se dirigeaient en haut, vers l'astre vivifiant, dont les rares rayons éclairaient faiblement les ténèbres perpétuelles, qui régnaient dans la forêt. Par terre gisaient, entassés les uns sur les autres, des arbres séculaires couverts de mousse, qui servaient d'abri à une quantité innombrable d'insectes. Et toute cette forêt vivait; toute, elle retentissait des hurlements des singes, des cris des perroquets, des gazouillements et des bourdonnements d'un nombre infini d'oiseaux et d'insectes. Par endroits la forêt était même tout à fait impraticable, de sorte qu'Hélène devait se frayer un chemin avec la hache. Afin de ne pas s'égarer au retour, elle pratiquait des incisions sur les troncs; elle prenait aussi toutes les précautions possibles, pour ne pas marcher sur quelque serpent. Mais cette crainte était vaine: elle rencontrait en effet des serpents, mais ceux-ci, à son approche, s'éloignaient tranquillement sous les buissons. Elle finit par ne plus avoir peur de ces reptiles, et elle passait paisiblement à côté d'eux, quand ils se chauffaient au soleil.
Dans la crevasse d'un arbre à moitié pourri, Hélène aperçut tout à coup une énorme araignée, dont le corps était couvert de poils gris-bruns. A côté d'elle traînait une toile épaisse dans laquelle se trouvaient pris deux oiseaux-mouches. L'un d'eux était déjà mort, mais le second battait encore des ailes entre les pattes du brigand, qui l'enduisait d'une sorte de mucosité sale. Mue par une sensation instinctive de dégoût, Hélène saisit une branche qui gisait sur l'herbe et, ayant tué l'araignée, délivra la malheureuse victime. Mais il se trouva que le secours était venu trop tard: au bout de quelques instants, l'oiseau était mort.
Cette petite aventure avait quelque peu ému la jeune fille: elle avait grand'pitié des pauvres oiselets; elle les enterra et poursuivit son chemin. La forêt paraissait monter. Tout à coup arriva à ses oreilles une sorte de bruit extraordinaire, et elle s'arrêta, prise de peur. Cependant le bruit se rapprochait; bientôt, tout près d'elle, des branches craquèrent comme si des centaines d'animaux les brisaient en courant, et un instant plus tard passa à côté d'elle un troupeau de chèvres sauvages qui disparut dans le fourré opposé. Elle continua d'avancer et s'aperçut bientôt que les arbres commençaient à s'éclaircir, comme il arrive sur les lisières des forêts. Tournant ses pas de ce côté, elle se trouva bientôt au haut d'un talus escarpé, au-dessous duquel s'étendait une large plaine verte: là paissait paisiblement un troupeau entier de chèvres sauvages. Les unes broutaient l'herbe succulente, d'autres se régalaient de leur mets favori, les feuilles. La jeune fille regardait curieusement avec quelle adresse quelques-uns de ces gracieux animaux bondissaient, et arrachaient des arbres les jeunes bourgeons, tandis que les autres, juchés sur un roc escarpé, se tenaient sans peur au-dessus de l'abîme, et regardaient hardiment au-dessous d'eux.
Mais il était temps de revenir. Le soleil était déjà tout près de son déclin, lorsque Hélène sortit enfin de la forêt. Ayant aperçu de loin son père qui était assis à l'entrée et paraissait prêter l'oreille avec inquiétude au moindre bruit, elle courut à lui et, avec un tendre baiser, rassura le vieillard.
CHAPITRE XVIII
La vie dans l'île.--Un monument énigmatique.--La saison pluvieuse.--L'orage.--La maladie.
Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi. Rien ne troublait la tranquillité du père et de la fille. Leurs jours se passaient les uns après les autres dans leurs occupations ordinaires.
Chaque matin, Hélène descendait vers le lac et, après s'être rafraîchie la figure avec l'eau limpide, donnait à manger aux jeunes cygnes, qui peu à peu s'étaient tellement habitués à elle, qu'en l'apercevant ils s'empressaient d'accourir. Puis, elle conduisait son père dans la grotte, où ils avaient trouvé le Robinson Crusoé, lisait un chapitre de ce livre qui leur rappelait si bien leur propre situation; puis elle se mettait à ranger leur logis, à cueillir des fruits, à pêcher des truites et à préparer leur modeste dîner.
Pendant la chaleur de midi, Hélène emmenait son père dans le berceau, sous l'ombrage du figuier sacré au bord du lac, où soufflait ordinairement une brise légère, qui répandait partout la fraîcheur. Ils dînaient très souvent là. Dans les heures de l'après-midi, alors que son père reposait, elle se rendait avec sa lunette sur le rivage, ou montait sur la montagne, ou bien se dirigeait vers la forêt. Au retour, elle retrouvait d'habitude son père content et enjoué et s'asseyait avec son travail à côté de lui, lui parlant des animaux et des plantes qu'elle avait découverts ou rencontrés pendant ses promenades, ou bien encore elle lui lisait à haute voix. Le vieillard de son côté lui contait aussi ses voyages et ses aventures, en choisissant de préférence celles qui avaient trait aux phénomènes de la nature ou à la vie des animaux et des plantes. Il décrivait les fruits et les végétaux avec une telle exactitude, qu'Hélène était sûre de les reconnaître immédiatement, s'ils se trouvaient dans l'île. Il s'arrêtait particulièrement sur les choses qui pouvaient leur être utiles dans leur situation actuelle.
Dans une de ses promenades, Hélène arriva par hasard sur le sommet d'une montagne, qui s'élevait du côté opposé à l'endroit où ils avaient abordé la première fois, et quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle aperçut tout d'un coup, au milieu de hauts cyprès antiques, un monument de pierre avec cette inscription: «Rosalie Neuville, ma mère.» Tout autour, des fleurs avaient été évidemment plantées jadis, à la place desquelles ne croissaient maintenant que des mauvaises herbes. Hélène nettoya les abords du monument mystérieux et l'orna de fleurs fraîches.
Le destin du Français demeurait pour elle une énigme: ni ses notes, ni ses autres vestiges ne lui donnaient aucun espoir de dissiper jamais les ténèbres qui cachaient sa fin.
Hélène n'avait jamais pensé qu'un changement quelconque pût survenir dans sa vie si uniforme. Il lui semblait que ce printemps éternel et ces beaux jours, ces nuits magnifiques devaient durer éternellement.
Mais voilà qu'une fois, à minuit, elle fut éveillée brusquement par un bruit étrange. Se soulevant sur son lit elle prêta l'oreille et, tout à coup, elle sentit le sol osciller légèrement sous elle. Tout d'abord elle crut qu'elle s'était trompée, qu'elle n'avait eu qu'un simple vertige. Mais en ce moment résonna dans la caverne la voix de son père:
--Hélène, tu ne dors pas?
--Non, père!
--Sais-tu, mon enfant, que ces légers tremblements de terre annoncent l'arrivée de la saison pluvieuse et sont toujours accompagnés de violents orages et de tempêtes!
Hélène, apeurée, quitta son lit et s'élança vers la sortie. Le vent mugissait avec une force terrible; la nuit était sombre: de temps en temps seulement la lune perçait, pour un instant, les nuages noirs qui fuyaient dans le ciel au-dessus de la vallée.
--Tu auras maintenant beaucoup à faire, fit le vieillard, en s'approchant d'elle. Si tu ne t'es pas approvisionnée de vivres, dépêche-toi de le faire: la saison pluvieuse qui, dans ces pays, survient deux fois par an, va durer presque un mois.
Les paroles de son père alarmèrent la jeune fille, et elle se demanda de quelle sorte de fruits elle remplirait sa cave. L'expérience lui avait déjà appris que la plupart des fruits se gâtent très vite: plus d'une fois, ceux qu'elle avait cueillis la veille n'étaient plus bons à rien le lendemain. Elle prit conseil de son père.
--Le mieux est de faire provision de noix de coco, de figues et de dattes! répondit-il. Ces fruits se conservent très bien, même à l'état sec.
Hélène regarda le ciel. Il était entièrement couvert de nuages noirs qui cachaient la lune. Bientôt survinrent des ténèbres telles, qu'on ne distinguait pas sa propre main. L'ouragan continuait à mugir sur les sommets des montagnes, tandis que dans la vallée régnait un calme sinistre, interrompu de temps à autre par un coup de vent et les gémissements de la tempête.
Mais voici que le ciel noir s'entr'ouvrit et s'illumina soudain d'un éclat tellement éblouissant, qu'Hélène faillit pousser un cri et ferma involontairement les yeux. Aussitôt après retentirent des roulements de tonnerre si violents que l'île entière en parut secouée.
--Mon enfant! fit le vieillard, et sa voix tremblait, quelle est cette lueur étrange? Quelque chose a passé devant mes yeux aveugles! Il me semble que c'était un éclair!
--Oui, père; mais calme-toi, je t'en supplie! s'écria Hélène saisie d'effroi, en lui prenant la main et en fixant ses regards sur la figure pâle du vieillard.
--Ce n'est rien! Tout est fini! fit-il d'une voix sourde, au bout d'un instant: je ne vois plus rien.
Toute la nuit Hélène, sans fermer les yeux, resta assise à l'entrée de la caverne en attendant avec impatience le matin. En dépit des nuages noirs, pas une goutte de pluie n'était tombée. Enfin, vers l'aube, la tempête commença à s'apaiser, les nuages se dissipèrent et les clartés matinales du soleil brillèrent sur les cimes. Mais combien sombre et sinistre était ce lever du soleil! Entouré de nuages à reflets de plomb, il éclairait la vallée de lueurs bizarres.
--Est-ce que la nuit est passée? demanda le vieillard.
--Il fait jour, répondit Hélène. Mais je n'ai jamais vu un ciel aussi menaçant.
--Dépêche-toi, ma fille, de cueillir le plus grand nombre possible de fruits. Il faut pouvoir s'approvisionner de tout avant le commencement des pluies.
Hélène courut au pied de la montagne afin d'y cueillir du raisin. Elle s'aperçut alors que la tempête qui l'avait si fort effrayée lui avait rendu un grand service: par terre gisait un grand nombre de noix de coco et d'autres fruits que l'orage avait fait tomber des arbres. Elle n'eut qu'à les ramasser et à les porter dans la caverne.
Après avoir travaillé jusqu'à midi, elle apaisa à la hâte sa faim et, avec un nouveau zèle, se remit à l'oeuvre. Chaque fois qu'elle revenait avec sa charge dans la caverne, son père l'encourageait d'un mot tendre ou d'une plaisanterie. Cependant le ciel se rasséréna, mais en même temps Hélène s'aperçut avec inquiétude que sur l'horizon, semblable à une montagne énorme, s'était levé un nuage solitaire qui, en s'étendant, avait recouvert d'une sorte de brouillard l'horizon tout entier. Des roulements lointains de tonnerre se firent entendre, présageant la pluie. Un seul regard sur ce nuage sinistre rappela à la jeune fille qu'il fallait se hâter, et malgré sa fatigue, rassemblant toutes ses forces, elle courut hors de la caverne.
Une heure ne s'était pas écoulée que le nuage lointain apparut au-dessus de la vallée, et un coup de tonnerre éclata, d'une violence telle qu'Hélène faillit, de peur, laisser tomber les fruits qu'elle avait ramassés dans son tablier. Une pluie torrentielle se mit à tomber. Jamais Hélène n'en avait vu de pareille. Les gouttes, grosses comme un oeuf de pigeon, se pressaient avec une telle rapidité qu'il semblait qu'une colonne d'eau continue ruisselât du ciel. Hélène se réfugia sous un arbre à feuillage touffu, espérant d'y trouver un abri contre cette épouvantable averse, mais ce fut en vain; le flot continu trouait le feuillage épais et l'inondait de la tête aux pieds. Elle saisit solidement le bout de son tablier et se mit à courir à la maison avec sa charge. Mais à peine eût-elle fait quelque pas, qu'un frisson parcourut tout son corps, et elle se sentit tout à coup envahie par une sensation désagréable de froid.
Elle réunit toutes ses énergies et s'élança en avant; mais elle reconnut bientôt avec terreur qu'elle s'était égarée. La terrible averse l'empêchait de reconnaître son chemin. Elle n'avait pas le temps de réfléchir. Sans reprendre haleine, elle continuait de courir tout droit devant elle, mais elle sentit bientôt que ses jambes se dérobaient sous elle et que le froid sinistre paralysait de plus en plus ses membres. Il lui semblait que ses forces l'abandonnaient complètement et qu'elle allait s'affaisser, épuisée. Faisant un effort surhumain, elle reprit sa course en avant.
Enfin, tombant presque de fatigue, elle atteignit la caverne, où son père inquiet l'accueillit avec un cri de joie et les bras ouverts.
--Papa, la pluie m'a mouillée d'outre en outre! dit-elle, en se dirigeant vers le fond de la caverne pour changer de vêtements.
--Change-toi bien vite, mon enfant! fit le vieillard.
Toute tremblante, Hélène posa son fardeau par terre, mit d'autres vêtements et voulut s'approcher de son père; mais une faiblesse insolite paralysait ses membres: elle sentait qu'elle ne pouvait plus faire un pas.
--Je suis très fatiguée, fit-elle, en s'efforçant de raffermir sa voix, et je vais me coucher pour me reposer.
--Ta voix tremble, mon enfant! Où es-tu? Viens, embrasse-moi.
--Je me sens seulement un léger frisson après cette averse glacée, répondit-elle, mais je me réchaufferai bientôt.
A grand'peine, elle s'approcha de son père et l'embrassa. Le vieillard remarqua tout de suite le frisson qui secouait le corps délicat de sa fille, et un noir pressentiment envahit son âme. Il lui dit de se coucher tout de suite et de s'envelopper chaudement.
Après avoir souhaité bonne nuit à son père, Hélène se traîna en chancelant vers sa couchette et s'y laissa presque tomber.
Mais alors, un vertige la prit, ses yeux se troublèrent. Elle vit encore que son père l'enveloppait avec soin de sa couverture, et l'entendit lui dire doucement:
--Comment vas-tu, mon enfant? N'as-tu besoin de rien?
Ici, ses idées s'embrouillèrent. Elle ne vit, n'entendit plus rien. Toutes ses sensations furent enveloppées de ténèbres épaisses, où, comme dans un rêve, arrivait jusqu'à elle la voix de son père qui, toute la nuit, la consolait doucement.
CHAPITRE XIX
Réveil.--Un nouveau printemps.
Environ trois semaines plus tard, par une belle matinée, Hélène ouvrit les yeux et regarda autour d'elle avec étonnement. L'entrée de la caverne était éclairée par les rayons dorés du soleil levant. Une brise légère soufflait du lac et répandait tout autour les parfums de la forêt verdoyante et de la vallée. Le ciel était serein et un clair gazouillis d'oiseaux retentissait dans l'air.
A sa vive surprise, elle s'aperçut qu'elle était couchée dans son lit sous deux couvertures en laine; à son chevet était assis, la tête appuyée contre la main, un inconnu aux traits vieillis.
Pendant quelques instants, Hélène regarda fixement l'inconnu.
«Qui est-ce?... Où suis-je?... Pourquoi est-il là?» se demanda-t-elle.
Tout à coup, comme dans un songe, cette idée lui traversa l'esprit qu'elle avait été malade, que cette maladie avait duré longtemps. Dans sa mémoire résonnaient confusément les tendres paroles d'amour et de consolation que lui adressait son père lorsque ses souffrances redoublaient d'intensité.
--Oh! murmura-t-elle d'une voix à peine intelligible, j'ai été malade et il m'a soignée. Mais comme il est changé et vieilli!
Elle souleva péniblement sa main et l'appliqua sur sa tête.
--Oh! comme ma tête est lourde! Oui, à quoi pensais-je donc? Pourquoi reste-t-il si immobile? Il dort probablement... Mes idées se troublent... Mais où est-il donc? Je veux aussi dormir!...
Un courant frais d'air parfumé entra de nouveau dans la caverne. La poitrine de la jeune fille se dilata, ses idées s'éclaircirent. Elle rouvrit les yeux et fixa de nouveau son père. Il restait là sans changer d'attitude, toujours immobile. Sa figure maigrie, ainsi que sa barbe devenue toute blanche, lui donnaient un aspect tellement âgé, qu'il lui faisait l'effet d'avoir au moins cent ans.
Puis ses idées se reportèrent involontairement à sa patrie lointaine, à sa mère qui l'attendait avec désespoir. Alors seulement elle se rendit un compte exact de sa situation; elle se rappela qu'elle se trouvait dans une île déserte au milieu de l'Océan et qu'elle aurait bientôt à travailler pour son père aveugle, privé de tout soutien. Mais la conscience de son devoir et le sentiment de satisfaction qu'elle éprouva à cette idée raffermirent ses forces. Elle se leva, non sans peine, sur son séant et jeta un regard hors de la grotte.
La vallée resplendissait d'une riante verdure, et les fleurs qui s'épanouissaient sur les arbres remplissaient l'air de parfums insolites. Le soleil jetait son éclat sur ce nouveau printemps, et ses rayons se jouaient et scintillaient sur la surface mouvante du lac qui apparaissait, par échappées, entre les arbres.
«Qu'il fait beau là-bas maintenant!» pensa Hélène, en étendant involontairement ses mains amaigries vers l'entrée, d'où la nature éveillée semblait lui envoyer un salut et l'appeler à une vie nouvelle avec son haleine parfumée.
Mais voici que son père fit entendre un profond soupir. Il se leva lentement et étendit ses bras, comme pour se rendre compte de l'endroit où il se trouvait.
--Hélène,... murmura-t-il d'une voix qui exprimait la crainte et une tendre sollicitude.
--Père, cher père! s'écria-t-elle, en lui saisissant la main qu'elle porta à ses lèvres.
--Mon enfant! fit-il presque en criant d'émotion. Tu vas mieux? Tu me reconnais? Eh bien, te voilà donc sauvée!
Il tomba lentement à genoux devant le lit de sa fille et l'entoura de ses bras tremblants. Elle inclina doucement sa tête sur la poitrine de son père, et une étreinte chaleureuse réunit ces deux êtres qui avaient tant souffert.
--Mon enfant, dit enfin le vieillard, j'entends, à ta voix, que tu vas mieux, bien mieux qu'auparavant. Le sort m'a rendu ma fille! Dis, Hélène, comment te sens-tu?
--Cher et bon papa! répondit la jeune fille. Il me semble que j'ai été très mal, mais je vais me rétablir bientôt!
--Doucement, doucement, ma chérie! interrompit le vieillard. Après une telle secousse, les forces ne se rétablissent pas aussi vite. Ne te fatigue pas, ne parle plus. Recouche-toi.
--Mais est-ce que j'étais bien malade, papa?
--Ah! je commençais déjà à perdre tout espoir, fit le vieillard avec un profond soupir! Mais le destin a eu pitié de moi et te rend à la vie, si triste qu'elle soit.
--Que de soucis je t'ai donnés! dit Hélène avec tendresse. Est-ce que j'ai été longtemps malade?
--Je ne saurais te le dire, répondit le vieillard. Je sais seulement que la saison pluvieuse vient de passer, et que tu es restée longtemps dans un état inconscient et désespéré. Mais assez, ma fille. Ne te fatigue pas à parler. Dis-moi plutôt si tu n'as besoin de rien? Ne veux-tu pas boire? J'ai encore de l'eau.
--Oui, je voudrais un peu d'eau, dit Hélène. Mais comment te l'es-tu procurée?
Il se leva, se dirigea en tâtonnant vers la sortie et revint bientôt avec une coquille de noix de coco remplie d'une eau limpide.
La boisson fraîche et parfumée, un peu acide, ranima et fortifia la fillette.
--C'est de l'eau de pluie avec du citron, lui dit son père. Et maintenant, repose-toi, ma fille.
Mais Hélène pria son père de lui permettre de jeter un coup d'oeil au dehors de la grotte. Elle voulait contempler le tableau que présentait la nature après la saison pluvieuse.
--Pourvu que tes forces ne te trahissent pas! lui dit son père. Sois prudente. Il le faut, surtout au début de la convalescence.
Hélène se leva, non sans peine, mais elle sentit aussitôt qu'elle ne pouvait se tenir sur ses jambes. Pourtant, elle s'efforça de persuader à son père qu'à l'air elle se sentirait mieux et que ses forces lui reviendraient plus vite. Il se laissa convaincre et la porta presque dehors.
Avec quelle volupté ineffable elle aspirait l'air frais du matin! il lui semblait que chaque bouffée lui donnât de nouvelles forces. Son père lui offrit une datte sèche qu'elle mangea avec plaisir.
Mais elle ne put s'abandonner longtemps à cette volupté. Bientôt une grande lassitude la prit et le sommeil la gagna.
Son père la reconduisit dans la grotte où elle se laissa tomber sur son lit. Voyant que le vieillard avait également besoin de repos, elle lui dit qu'elle ne s'endormirait pas, tant qu'il ne lui en donnerait pas l'exemple lui-même.
CHAPITRE XX
Le rétablissement.--La seconde lettre.--Un danger inattendu.--Le mirage du bonheur.
Le lendemain, Hélène s'éveilla de très bonne heure. Un sommeil calme et réparateur avait rétabli ses forces et elle se sentait toute ragaillardie. Se levant avec précaution, elle s'approcha du lit de son père et le considéra quelques instants avec tendresse; puis elle s'assit sans bruit à l'entrée de la grotte, pour respirer l'air frais du matin.
Bientôt, elle entendit derrière elle un bruit léger et vit que son père, à son tour, se soulevait sur son séant et se mettait à écouter. Le silence absolu qui régnait dans la caverne fit apparaître sur sa physionomie une expression d'inquiétude et Hélène s'empressa de lui adresser la parole. Alors, selon l'habitude qu'il avait prise pendant la maladie d'Hélène, il se dirigea d'un pas assuré vers l'entrée, et s'assit à côté d'elle.
Hélène, toute joyeuse, lui dit son intention de se remettre à l'ouvrage, et l'accabla de questions sur ce qu'il jugeait le plus pressé.
Le vieillard écoutait, un sourire sur les lèvres, son gai babil; il lui donna quelques conseils utiles et pour le reste s'en remit à l'intelligence et à la raison de la fillette.
Les forces d'Hélène se rétablissaient très vite: il lui semblait qu'elle avait tout à fait changé depuis sa maladie. Elle se sentait plus forte qu'auparavant et s'étonnait elle-même de la facilité avec laquelle elle exécutait maintenant ses travaux.
Au bout de quelques jours, elle résolut de se rendre sur la plage. Comme elle se sentait assez vigoureuse, son père la laissa partir.
Tout prenait un nouvel aspect aux yeux d'Hélène. Elle se mit à errer dans la vallée, en écoutant, rêveuse, le gai gazouillement des oiseaux qui voltigeaient avec insouciance autour d'elle, et en contemplant avec amour la surface miroitante du lac limpide, qui reflétait les cimes des palmiers luxuriants: