La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte

Part 7

Chapter 73,872 wordsPublic domain

«Ces paroles grossières me révoltèrent. Je m'emportai, et j'accablai le capitaine de reproches pour ses agissements cruels envers ses subordonnés.

«A peine avais-je achevé, que retentit l'aigre coup de sifflet du capitaine, au son duquel tout l'équipage se rassembla sur le pont.

«Le capitaine donna l'ordre aux matelots de se placer en cercle autour de lui et tira son épée.

«--Seules, ma sévérité et ma ponctualité vous ont préservés du naufrage, prononça-t-il d'un air solennel. Je suis le commandant de ce navire et je ne réponds de mes actes que devant Dieu et devant le roi. Maintenant, je veux appliquer dans toute sa rigueur la loi contre la violation de la discipline! Ce jeune homme a eu l'audace de me résister alors que je me trouvais dans l'exercice de mes fonctions; quoique officier au service du roi, il devait savoir que ce crime est passible de mort. Matelots! j'ai le droit de le percer de mon épée ici même, sur place. Mais il est trop jeune, il ne connaissait pas ses devoirs et c'est pourquoi je lui fais grâce de la vie. Pilote, qu'on mette un canot à la mer et qu'on le débarque dans l'île.

«J'étais trop indigné pour demander grâce à cet homme sans coeur et je résolus de subir fièrement mon sort.

«--Est-ce que cette île est habitée? demandai-je au pilote.

«--Non, répondit-il brièvement.

«--Faites immédiatement vos malles, m'ordonna le capitaine Sernette.

«Je laissai sans résistance emporter ma malle et la boîte d'instruments que ma mère m'avait donnés au moment de notre séparation. Avec l'argent qui me restait, j'achetai aux matelots une paire de fusils, de la poudre, des balles et d'autres objets qui me paraissaient nécessaires. Le pilote m'aida à cette occasion de ses conseils.

«Le capitaine ne s'était pas opposé à ce trafic, mais il nous pressait d'en finir au plus vite.

«Je ne pus me contraindre à dire un seul mot d'adieu au capitaine et je descendis silencieusement dans le canot, où se trouvaient déjà une douzaine de matelots, sous le commandement du pilote.

«A présent encore je me sens incapable de décrire tous les sentiments qui m'agitaient lorsque j'abordai sur ce rivage désert; mais j'eus assez de courage pour dissimuler devant les matelots le désespoir qui m'avait envahi. Pour la dernière fois, je serrai la main au bon pilote et, l'ayant récompensé avec quelques louis, je le priai de saluer ma mère et de lui apprendre mon sort.

«--Jeune homme, me dit-il, je vous plains de tout mon coeur; tout autre, à la place du capitaine Sernette, vous aurait pardonné votre intervention imprudente. Mais notre devoir est d'obéir. Peut-être un jour un navire passera-t-il dans ces parages. Alors vous serez sauvé. Et maintenant, adieu.

«Me laissant entre autres choses un panier avec des vivres, il me serra encore une fois la main et le canot s'éloigna du rivage.

«Cette fois, je ne pus me contenir. Des sanglots sourds s'échappèrent de ma poitrine et plein de désespoir je me jetai par terre.

«Tout d'abord je voulais me précipiter du haut du rocher dans la mer et de cette façon en finir à la fois avec ma vie et mes souffrances, mais la voix de ma conscience me préserva de ce crime et je trouvai la force de supporter avec résignation ma destinée.

«Lorsque le navire se fut dérobé à mes regards, je me décidai à faire la connaissance de ma nouvelle patrie; contre mon attente je la trouvai très belle.

«Je passai les premières semaines de mon séjour ici dans une sorte de désespoir muet. Je ne puis préciser avec exactitude combien de temps je demeurai dans cet état, car je m'embrouillai bientôt dans le compte des jours. Jour et nuit, je restais assis sur le sommet de la montagne, en regardant avec tristesse le lointain désert, où la mer se fondait avec le ciel; à chaque instant je croyais apercevoir à l'horizon la voile désirée, mais mon espoir était vain: devant moi s'étendait toujours la même mer déserte et immense.

«Enfin, après avoir longtemps et infructueusement espéré mon salut, la vue de cette mer monotone avec son agitation continuelle me devint odieuse. Je descendis dans la vallée qui constitue la partie intérieure de l'île et je me mis à me construire un berceau sous un énorme figuier.

«Dès que je me fus livré au travail, toute ma tristesse disparut instantanément. Le travail a cette admirable vertu de ranimer l'esprit et les forces de l'homme.

«Au pied de la montagne se trouvaient plusieurs petites cavernes, obstruées de sable et de terre. Je jugeai qu'elles pouvaient me fournir un abri plus sûr que le berceau sous le figuier, et sans hésiter je me mis à l'ouvrage; au bout de quelques jours je parvins à en approprier une pour mon habitation.

«Je n'avais pas à me préoccuper de ma nourriture; la richesse de l'île satisfaisait abondamment à mes modestes besoins et c'est pourquoi j'employai la plus grande partie de mon temps à orner ma nouvelle demeure: je construisais des berceaux, des grottes et plantais des arbres dans les bois.

«Une fois, pendant la saison pluvieuse,--c'est déjà la quatrième ou la cinquième que je passe ici,--l'idée me vint d'écrire ces notes.

«Je prie celui qui les trouverait de ne pas rejeter ma prière suprême et de les remettre à ma chère mère qui probablement verse encore des larmes sur le sort de son malheureux fils...»

* * * * *

Ici s'interrompaient les notes de l'inconnu.

Hélène et son père furent profondément touchés de cette confession écrite depuis si longtemps. Ils se perdaient en conjectures sur la destinée de leur malheureux prédécesseur et finalement ils commencèrent à dresser des plans pour leur propre vie future. Hélène espérait qu'avec le temps ils s'installeraient commodément et que son père se résignerait à sa nouvelle existence.

--Mais avant tout, fit le vieux marin, tu dois placer sur le sommet de la montagne, dans un endroit bien en vue, un pavillon ou quelque autre signal. Si un navire passe devant notre île, ce signal fixera son attention et nous serons ainsi ramenés dans la société des hommes.

--Et si les sauvages s'en apercevaient? demanda avec inquiétude Hélène. Ils découvriraient tout de suite notre refuge et nous serions perdus!

Mais son père la rassura, en certifiant que dans ces parages ne naviguaient que des navires européens.

La soirée se passa dans ces conversations et l'élaboration de leurs plans à venir. Ils ne s'aperçurent qu'alors que le jour touchait à sa fin et que les derniers rayons du soleil commençaient déjà à dorer les cimes occidentales des montagnes. Bientôt, au-dessus de la vallée, monta lentement la lune, qui répandit sa lumière argentée sur les hautes montagnes, les forêts et les plaines. La surface unie du petit lac qui reflétait le ciel bleu étoilé ondulait sous une brise légère descendue des sommets, attirée, on eût dit, par les émanations parfumées de la vallée.

Longtemps Hélène demeura absorbée dans la contemplation de ce tableau féerique d'un clair de lune tropical, jusqu'à ce qu'enfin le sommeil fût venu clore ses yeux fatigués.

CHAPITRE XV

Les tortues.--La forêt de bambous.--Le pavillon.--Le lotus.--L'échelle.

Son père dormait encore, lorsque Hélène sortit doucement de la caverne, avec la hache et un morceau d'étoffe de soie à la main. La matinée était calme et sereine. Descendue sur la plage, elle aperçut derrière une grosse pierre deux petites tortues, dormant paisiblement sur le banc de sable, que l'eau recouvrait à peine. Hélène s'approcha avec précaution de l'animal qui se trouvait le plus près d'elle; mais au premier mouvement qu'elle fit pour le renverser sur le dos afin de s'en emparer, il plongea subitement dans l'eau. La seconde tortue avait eu le temps de s'y réfugier plus tôt.

Hélène, quelque peu dépitée de sa maladresse, alla chercher une perche pour planter son pavillon. Dans le lointain, près du rivage, on apercevait une forêt formée d'arbres très minces et très élancés, dont quelques-uns atteignaient jusqu'à cinquante pieds de hauteur.

En s'approchant de cette forêt, Hélène vit à sa grande surprise que ces arbres ressemblaient de tout point à la canne en bambou de son père, qu'elle avait vue à la maison. Elle n'eût jamais supposé que le roseau pût atteindre une aussi énorme hauteur. C'est maintenant seulement qu'elle comprit la description d'un voyage en Chine, qu'elle avait lu quelque temps auparavant, et où l'on parlait des forêts vierges de bambous, dans lesquels des fauves guettent leur proie et dont les Chinois, avec une habileté surprenante, fabriquent non seulement du papier, des meubles, et une foule d'autres objets, mais construisent même des maisons, des ponts, des navires.

Dans le même endroit, à côté du bambou, croissait une autre espèce de roseau, plus basse, avec de longues feuilles étroites et de petites fleurs violettes, dans laquelle Hélène reconnut la canne à sucre. Après avoir coupé quelques perches, elle les débarrassa de leurs branches et les porta sur la montagne, d'où se découvrait une large vue sur la mer. Quand elle se trouva en haut, un espoir secret s'insinua dans son coeur, l'espoir d'apercevoir une voile blanche sur l'Océan. Mais en vain dirigeait-elle sa longue-vue sur tous les points de l'horizon, en vain explorait-elle l'espace immense, aussi loin que portait sa vue, nulle part sur la vaste étendue des eaux on ne découvrait la moindre tache. Devant elle s'étalait seule la mer d'un bleu verdâtre, qui se confondait au loin avec la voûte azurée du ciel.

En poussant un profond soupir, elle déplia le morceau de soie bleue et l'attacha à l'extrémité d'une perche, comptant employer les autres en guise de supports. Mais elle chercha en vain sur la montagne une crevasse ou tout autre emplacement favorable pour y planter le pavillon. Les pierres et les débris des roches, dispersés autour d'elle, lui inspirèrent l'idée de les rassembler dans ce but en un tas.

Une heure s'était à peine écoulée que la longue perche était entourée de tous les côtés d'un monceau de pierres, au-dessus duquel flottait fièrement un grand pavillon.

Hélène considéra encore quelques instants, non sans une certaine émotion, ce morceau d'étoffe qui semblait vivre; puis jetant encore un coup d'oeil sur l'horizon lointain, elle redescendit, l'espoir dans le coeur, sur le banc de sable.

Elle y ramassa une vingtaine d'huîtres et s'en revint: De loin, elle aperçut son père qui se tenait à l'entrée de la caverne et avait l'air de l'attendre avec inquiétude.

Hélène résolut de se mettre tout de suite à transporter les effets du rivage, dans la crainte d'une nouvelle tempête.

Ce travail lui prit toute la journée, pendant laquelle elle eut à peine le temps de cueillir quelques fruits pour son père. Un ballot d'étoffe imbibé d'eau l'embarrassa particulièrement. A grand'peine elle put le rouler le long de la plage. Mais quant à le passer par-dessus les rochers, il n'y fallait pas songer. Après un court moment de réflexion, elle le déplia, le coupa en grands morceaux, et de cette façon put le transporter dans la caverne.

Alors seulement elle pensa à ses petits oisillons, qui étaient restés toute la journée sans nourriture et sans doute mouraient de faim, et elle se reprocha amèrement sa distraction. En dépit de l'heure tardive, elle cueillit rapidement une poignée de baies mûres et courut vers le berceau. Quelles ne furent pas sa surprise et sa douleur, quand elle trouva le nid vide. La faim avait évidemment poussé les petits à le quitter.

Le lendemain elle descendit sur le bord du lac pour chercher de l'eau. Au milieu des plantes aquatiques à fleurs blanches elle aperçut, à sa grande joie, deux cygnes à peine couverts de plumes, dans lesquels elle reconnut tout de suite ses nourrissons. Elle se mit à leur jeter des baies; mais les cygnes ne s'approchaient pas d'elle et se tenaient à distance. Hélène regretta beaucoup d'avoir laissé passer l'occasion d'apprivoiser ces oiseaux intéressants, mais il était trop tard pour réparer le mal.

Son attention fut fixée par la belle plante aquatique, autour de laquelle nageaient les cygnes. Ses fleurs magnifiques, d'un blanc rosé, se dressaient au milieu des grandes feuilles clypéiformes à reflet métallique d'argent qui s'étalaient à la surface de l'eau.

Hélène arracha une de ces fleurs avec sa racine et, après avoir puisé de l'eau, revint auprès de son père, à qui elle décrivit cette fleur remarquable.

--C'est le lotus, fit le vieux marin en en palpant la longue tige et la racine. J'ai vu cette fleur en Chine, où des centaines, des milliers d'hommes se nourrissent avec les racines de cette plante remarquable, qui renferment une grande quantité de farine. Mais en outre il faut que tu saches, mon enfant, que cette plante a aussi une importance historique. Dans les anciens temps, les poètes l'ont chanté et les artistes l'ont figuré sur les monuments comme le symbole de la fertilité. En Égypte, sur les colonnes des ruines de Karnak, on peut encore voir l'image de cette fleur. Te souviens-tu, Hélène, des lectures d'Homère, que tu me faisais à la maison? Je me rappelle le passage où ce poète parle du lotus comme de la plante nourricière de tout un peuple.

«Quiconque a goûté à la plante du lotus» etc. Cette plante est connue depuis un temps immémorial, non seulement en Perse, en Égypte et en Chine, elle fleurit même dans toute sa splendeur à l'embouchure du Volga. Mais nulle part on ne l'honore autant qu'en Chine. Là, elle jouit non seulement de l'amour du peuple, mais elle est considérée comme la plante favorite du dieu Bouddha, dont les temples sont toujours ornés de ces fleurs, symbole de la beauté et de la pureté! Le peuple croit que les âmes des trépassés s'assemblent au jour fixé au milieu des lotus et leur prépare un accueil solennel: on fixe aux tiges et aux feuilles un grand nombre de petites bougies et on place, tout autour, de la nourriture et de la boisson. Tard dans la nuit arrive le dieu Bouddha; il s'asseoit sur une feuille et se met à juger les âmes des défunts, les récompensant ou les punissant selon ce qu'ils ont mérité.

Après qu'elle eut écouté avec curiosité ce récit si intéressant de son père, lui expliquant en quelques mots la croyance de tout un peuple, Hélène se mit en devoir de cueillir des fruits et de pêcher des huîtres pour le déjeuner.

Aucun souffle n'agitait les hauts palmiers du rivage. Involontairement, elle s'arrêta devant ces arbres magnifiques, dont les larges feuilles s'élevaient à une hauteur inaccessible, ne laissant passer que de rares rayons de soleil. Au milieu de cette sombre verdure on voyait les fruits mûrs qui attiraient les regards.

Hélène se prit à songer. Atteindre les cimes des palmiers sans échelle était chose impossible. Après quelques instants de réflexion, elle courut vers la forêt de bambous et voulut casser quelques perches, mais le bambou pliait sans se briser. Elle revint alors chercher la hache dans le berceau du Français, et coupa de longues perches. Après les avoir ébranchées, elle abattit plusieurs autres bambous, les fendit en une trentaine de traverses et se mit à les attacher fortement avec des lianes minces, qui remplaçaient très bien les cordes.

Elle était tellement absorbée par la construction de son échelle qu'elle ne s'aperçut pas que midi était arrivé. La sueur tombait à grosses gouttes de son visage hâlé. Après quelques tentatives infructueuses, elle réussit enfin à attacher fortement les traverses, et l'échelle se trouva prête. Il n'y avait qu'à l'appuyer contre l'arbre et à cueillir les fruits. Mais après quelques efforts inutiles, Hélène dut renoncer à cette idée. Quoique l'échelle fût relativement légère, elle ne parvenait pas à la soulever et à l'appuyer contre l'arbre.

Dépitée, elle se dirigea vers le banc de sable, prit quelques huîtres et rejoignit son père, qui commençait déjà à s'inquiéter de cette longue absence.

--Ne te chagrine pas, mon enfant, lui dit-il par manière de consolation, lorsqu'elle lui eut conté sa tentative infructueuse pour parvenir jusqu'aux noix de coco: je t'aiderai à placer l'échelle. Tu as eu tort de n'avoir compté que sur tes seules forces. Nous irons ensemble.

CHAPITRE XVI

Vue du haut d'un palmier.--La cave.--Le brancard.--Coucher de soleil. Les étoiles filantes.

Lorsque, trois heures environ plus tard, ils arrivèrent à l'endroit où Hélène avait laissé l'échelle, le vieux marin s'assura d'abord de la solidité des liens qui retenaient les traverses, puis il se mit en mesure d'aider sa fille à appuyer l'échelle contre un palmier. Hélène prit la hache et commença à monter avec précaution. L'échelle pliait et se balançait sous elle. Enfin, elle arriva jusqu'à la cime. Triomphante, elle l'entoura de ses bras et jeta un regard autour d'elle. Au-dessous s'étendait, comme dans un panorama, le lac qui miroitait au soleil, le petit bois qu'elle connaissait si bien avec ses cavernes et ses berceaux et, dans le lointain, la forêt vierge avec son feuillage sombre et touffu. A droite, le bois de palmiers ondulait comme une mer. Les palmiers solitaires qui s'élevaient sur les rochers escarpés offraient un aspect particulièrement beau. Une brise fraîche soufflait du large et, comme s'ils causaient entre eux, ces sveltes et puissants palmiers, qui contemplaient avec sérénité les eaux immenses de l'Océan, inclinaient doucement leurs cimes. Hélène ne comprenait pas comment un arbre aussi élancé pouvait résister aux tempêtes et comment les ouragans ne le précipitaient pas dans la profondeur des flots.

--Hélène, que fais-tu donc là? appela son père, étonné du silence prolongé de sa fille.

--Rien, papa, je me suis oubliée dans la contemplation du paysage! fit en sortant de son rêve la jeune fille.

Elle leva la hache et à peine eut-elle touché la branche flexible, que les fruits mûrs qui y étaient suspendus, fendirent l'air en sifflant et vinrent frapper la terre en roulant loin de l'arbre.

Au premier moment, le vieillard eut sérieusement peur, lorsque cette masse lourde tomba avec fracas à côté de lui, mais en entendant d'en haut la voix de sa fille, il se rassura aussitôt.

Après avoir abattu une seconde branche chargée de fruits, Hélène redescendit et, avec l'aide de son père, transporta les noix dans la caverne.

Pour les empêcher de se gâter, Hélène, sur le conseil de son père, résolut de construire une cave. A quelques pas de la caverne qu'ils avaient choisie pour leur habitation, il s'en trouvait une autre plus petite, encombrée de terre, de sable et de pierres et, par sa situation, très appropriée à cet usage. La nettoyer ne présentait pas, à ce que l'on pouvait supposer, trop de difficultés, et c'est pourquoi Hélène se mit tout de suite à la besogne, espérant d'achever l'installation de la cave avant le soir.

Mais cette tâche n'était pas si aisée qu'elle l'avait d'abord imaginé.

Après un travail de deux heures, elle avait à peine réussi à nettoyer une partie peu considérable de la caverne. Le transport de la terre dans un tablier, par petits tas, lui prenait beaucoup trop de temps. Hélène comprit qu'ainsi il lui faudrait consacrer à cette tâche des jours nombreux. La difficulté principale consistait dans l'absence de tout ustensile qui pût servir au transport de la terre et du sable. Son père lui conseilla de fabriquer une sorte de brancard. Sans hésiter longtemps, elle courut sur la plage et coupa deux bâtons en bambou, d'une toise de longueur à peu près. Revenue auprès de son père, elle plia en deux une couverture de laine et en attacha solidement les bouts aux bâtons. Le brancard se trouva être solide et commode.

En trois heures de temps, Hélène put, avec l'aide de son père, nettoyer à moitié la caverne; mais elle se sentit si fatiguée, qu'elle dut consacrer une couple d'heures au repos. Après avoir apaisé à la hâte leur faim, le père et la fille se remirent au travail et quelques heures plus tard, la caverne était propre. Il ne restait plus qu'à creuser une fosse d'un mètre, un mètre et demi de profondeur et la cave serait prête. Mais le soir vint. Hélène avait passé la plus grande partie de cette journée brûlante à travailler dans la caverne suffocante et ressentait maintenant le besoin de prendre un peu le frais. S'étant munie de sa lunette, elle se rendit sur la montagne, pour contempler de là le tableau majestueux du soleil couchant.

Devant ses regards transportés descendait d'une hauteur inaccessible dans l'Océan infini cette source intarissable de feu, qui portait en tout lieu la vie et le bonheur. Elle se rappela avec quelle effroyable rapidité les rayons du soleil arrivent jusqu'à la terre, franchissant en huit minutes 20.682.320 milles géographiques, tandis que le son mettrait quatorze ans à parcourir une telle distance. Aucun mortel n'a osé jusqu'à présent fixer impunément à l'oeil nu ce globe de feu gigantesque; il réveillait dans l'esprit de la jeune fille le souvenir de la légende de la malheureuse Sémélé, qui avait voulu contempler Jupiter dans toute sa splendeur et que l'éclat divin de son Maître avait foudroyée.

Mais le soleil disparut et ses derniers rayons s'éteignirent dans l'occident lointain. Hélène descendit. A peine fut-elle en bas, que, dans le ciel complètement pur, près de la constellation du Lion, apparut tout à coup un grand globe de feu et immédiatement après, d'un petit nuage sombre et immobile, partirent des roulements de tonnerre qui ressemblaient au bruit de la canonnade et au crépitement des coups de fusil. Soudain, tout le ciel s'éclaira et du nuage jaillit une vraie pluie de feu. A chaque détonation une vapeur se dégageait du nuage, suivie d'une grêle d'étoiles filantes à longues queues phosphorescentes. Les unes éclataient en gerbes de feu et se déchiraient en crépitant dans l'air, tandis que les autres s'éteignaient lentement. Mais la plupart traversaient l'atmosphère avec une vitesse incroyable et disparaissaient dans la mer. Ce spectacle majestueux dura un quart d'heure à peu près.

Hélène fut frappée et effrayée en même temps par ce spectacle si rare, dont elle n'avait jusqu'ici entendu que des récits très vagues.

A peine avait-elle le temps de rentrer dans la grotte, que son père s'informa anxieusement de la cause de ce bruit étrange. Hélène lui décrivit le phénomène dont elle venait d'être témoin.

--Moi-même, dit le vieux marin, j'ai eu l'occasion, il y a une trentaine d'années, d'assister à une chute aussi abondante d'étoiles filantes, et ce phénomène m'a beaucoup intéressé. Il n'y a pas très longtemps encore, des savants eux-mêmes croyaient que ces étoiles n'étaient autre chose que des pierres rejetées par les volcans de la lune. Mais maintenant on a fini par reconnaître en elles des débris de planètes, qui ne tombent sur la terre que lorsqu'ils s'approchent de sa sphère d'attraction. Il est même arrivé que ces aérolithes, en tombant du ciel, aient incendié des maisons et tué des gens. Pendant un grand nombre de siècles, les hommes ont vu choir du ciel ces glaives flamboyants, sans pouvoir expliquer ce phénomène qui jetait la terreur parmi eux. De là, des récits superstitieux. Les anciennes chroniques parlent de ces glaives qui apparaissaient au ciel pour annoncer l'approche des grandes calamités, et une légende irlandaise fait mention des pleurs de feu de saint Laurent, qu'il versait tous les ans le 10 août, jour de sa mort. Particulièrement poétique est cette tradition populaire de Lithuanie, suivant laquelle le fil de la vie de chaque nouveau-né est filé au ciel et se termine par une étoile brillante: à la mort de l'enfant, le fil se casse et l'étoile, s'éteignant, tombe par terre. Les habitants des îles de la Société voient dans ces étoiles les âmes des défunts et leur donnent les noms de leurs proches. Selon leur croyance, ces âmes fuient les poursuites d'une divinité maligne et cherchent un refuge sur la terre parmi leurs parents bien-aimés.

CHAPITRE XVII