La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte

Part 6

Chapter 63,848 wordsPublic domain

Hélène ne pouvait se décider à déchirer la feuille où elle avait écrit. Il lui semblait que celle-ci servait d'intermédiaire entre elle et sa mère et sa patrie. Elle la roula avec précaution, l'enfouit dans le sable et mit quelques pierres par-dessus, pour la retrouver plus facilement à l'occasion. De retour dans le berceau, elle se coucha non loin de son père, qui reposait tranquillement. Malgré sa lassitude, Hélène ne put fermer l'oeil de longtemps: elle était très inquiète des découvertes de la journée. La supposition de son père, relative au séjour de l'homme dans cette île cent ans auparavant, était très vraisemblable. Mais il se pouvait que quelqu'un y demeurât encore à présent. Qu'arriverait-il alors? Était-ce à un ami ou à un ennemi que l'on aurait affaire? Dans tous les cas elle comptait trouver une réponse à ces questions dans le bois touffu de l'autre côté du lac, où l'habitant de l'île, s'il existait véritablement, devait avoir établi sa demeure.

Toutes ces idées se pressaient en foule dans le cerveau de la jeune fille, jusqu'à ce qu'enfin, fatiguée de ces réflexions, elle s'endormît d'un sommeil agité.

CHAPITRE XII

Examen de la caverne.--Une trouvaille agréable.--Fatigue inaccoutumée.--Traces effacées.

Hélène fut sur pied dès les premiers rayons du soleil qui illuminèrent le berceau de verdure. Pour ne pas réveiller son père, elle sortit avec précaution et se dirigea vers le lac, où elle se rafraîchit la figure.

Au retour, trouvant son père debout, elle courut à lui et lui offrit de goûter au raisin succulent qu'elle venait de cueillir, mais il refusa et demanda seulement un peu d'eau.

--Je pense, fit-il, qu'il vaut mieux nous rendre ensemble de l'autre côté du lac. Tu me feras part de tout ce que tu apercevras et nous déciderons sur place ce qu'il y aurait à faire. Mais je veux d'abord visiter la caverne mystérieuse. Conduis-moi là-bas.

Après s'être réconfortés avec un déjeuner frugal, le père et la fille se dirigèrent vers la caverne.

Là, Hélène lui décrivit en détail la forme des chiffres, gravés à l'entrée ainsi que la situation exacte de l'endroit.

Après quelque temps de réflexion, le vieillard finit par se convaincre qu'en ce moment l'île était inhabitée.

--Les traces, trouvées par toi, témoignent avec évidence que, dans des temps très éloignés, un malheureux a demeuré ici, un malheureux que le sort avait jeté dans cette île déserte, fit-il en terminant.

Hélène fit entrer son père dans la caverne et lui remit la lunette et la flûte. Le vieux marin tâta et mesura longuement ces objets.

--Ce sont des instruments très anciens, dit-il finalement en rendant à sa fille la lunette. Je me rappelle en avoir vu de pareils dans ma jeunesse.

Il approcha la flûte de ses lèvres et en tira des sons amples et agréables.

--Quel bel instrument, fit-il. Il me servira de distraction dans mes moments de tristesse, et occupera mes loisirs.

--Oui, oui, papa, ajouta Hélène. Et quand je m'en irai dans la forêt, tu pourras, toujours à l'aide de cet instrument, me rappeler auprès de toi. C'est une agréable trouvaille.

--Mais il est temps, mon enfant, de continuer notre route, interrompit le vieillard: autrement, nous ne pourrons visiter grand'chose avant le soir.

--Permets-moi seulement de voir d'abord où se jette ce petit ruisseau et s'il ne coule pas vers l'endroit où se trouvent nos effets. Repose-toi ici, en attendant. Il y fait si bon et si frais.

--Va, ma petite, fit le vieillard, mais reviens promptement.

Quelque temps après, Hélène atteignait la cataracte, d'où les eaux du ruisseau, en mugissant et en écumant, se précipitaient sur les rochers du bord. D'un côté de la cataracte s'ouvrait un sentier pratiqué par la nature même, et qui descendait jusque sur le rivage.

En suivant le courant du ruisseau, Hélène arriva bientôt à un endroit où il se partageait en deux bras, dont le plus grand se jetait directement dans la mer; tandis que l'autre, tournant de côté, coulait tout doucement, en serpentant entre les rochers, jusqu'au point où ils avaient abordé. Non loin de là gisaient les effets sauvés par elle.

Hélène se mit à marcher le long du rivage et, soudain, s'arrêta, stupéfaite, devant des rochers où se trouvaient accrochés presque tous les objets et vêtements emportés, quelque temps auparavant, par les torrents des montagnes dans la mer.

Craignant que la marée ou la tempête ne la privât de nouveau de ces trésors, elle les ramassa et les porta plus haut, vers le pied de la montagne. Par surcroît de précaution, elle les attacha même à un arbre avec des lianes solides, qui remplaçaient parfaitement les cordes.

Ce travail inaccoutumé fatiguait beaucoup Hélène, de sorte qu'elle se voyait obligée de s'arrêter souvent, pour reprendre haleine. Mais aussi avec quel plaisir s'assit-elle pour se reposer, une fois sa tâche finie!

De retour dans le berceau, elle trouva son père endormi: il était assis près de la table, la tête appuyée contre le mur.

De peur de le déranger, elle se dirigea tout doucement vers la sortie. Mais ce bruit léger réveilla le vieillard.

--Est-ce qu'il y a longtemps que tu es revenue? demanda-t-il étonné. Pourquoi ne m'as-tu pas éveillé?

--Ton sommeil paraissait si doux, et tu as tant besoin de repos! Nous avons beaucoup à marcher aujourd'hui.

Pour toute réponse, le vieillard embrassa avec reconnaissance sa fille, si remplie de sollicitude pour lui.

Ils descendirent dans la vallée et se dirigèrent, en longeant le lac, vers le bois mystérieux.

Là, Hélène, à sa vive surprise, aperçut une grande quantité d'arbres, disposés dans un ordre remarquable.

--La plupart des arbres, dit-elle à son père, sont ordonnés en rangées symétriques, qui ont évidemment été plantées par une main d'homme. Les uns sont couverts de beaux fruits savoureux, d'autres sont encore en fleur!...

--Ne vois-tu pas à proximité une habitation quelconque? demanda précipitamment le vieillard, en l'interrompant.

--Non, papa, mais il y a ici beaucoup de jolis berceaux. Allons les visiter.

--Attends, mon enfant, explorons d'abord ce bois, puis nous jetterons un coup d'oeil dans les berceaux.

Hélène conduisit son père plus loin en lui décrivant, avec les détails les plus minutieux, tout ce qu'ils rencontraient. Enfin elle déboucha sur une clairière: au milieu se trouvait un champ, couvert d'une végétation épaisse.

En s'approchant davantage, Hélène reconnut quelques-unes des plantes.

--Papa, papa, s'écria-t-elle soudain, figure-toi,... dans ce champ, au milieu d'une foule de mauvaises herbes, il y a des tiges de maïs et des haricots... Mais comme ce champ paraît négligé!

--C'est une nouvelle preuve que nous nous trouvons seuls dans l'île! fit observer le vieux marin.

Enfin ils arrivèrent à l'extrémité du bois et se trouvèrent devant une montagne élevée et escarpée.

--Nous sommes en face d'un édifice bizarre! murmura craintivement Hélène, en s'arrêtant tout d'un coup.

--N'aie pas peur, lui dit le vieillard pour la rassurer, conduis-moi.

--C'est, je crois, une grotte, dit Hélène quand ils se furent avancés. Le toit léger de l'entrée s'appuie contre le roc perpendiculaire, et il est soutenu par quatre colonnes. Il y a aussi une inscription au-dessus de la grotte, seulement il est difficile de la lire à cette distance.

Hélène s'approcha encore plus de la grotte.

--«Albert Neuville, 1729», lut-elle enfin, déchiffrant avec peine l'inscription à demi effacée par le temps. C'est la même date, père, qui est gravée à l'entrée de la caverne auprès de la cataracte, ajouta-t-elle en jetant un regard investigateur autour d'elle. Plus loin, là-bas, appuyés contre la paroi de la montagne, je vois encore plusieurs édifices semblables. Apparemment ce n'est pas un seul homme qui a vécu ici, mais plusieurs.

--Conduis-moi, mon enfant, à la grotte la plus voisine. Je veux me reposer un peu. Mais ne me quitte pas!

CHAPITRE XIII

Un livre vermoulu.--La demeure de l'inconnu.--Découverte d'un journal.--Un ennemi emplumé.

Ils entrèrent dans la grotte. La voûte et les parois en avaient été aplanis par-ci par-là, mais assez négligemment. Il y avait là une table de pierre, et par-dessus un grand livre. Frémissante de curiosité, Hélène se précipita sur ce livre et l'ouvrit si brusquement que la reliure s'en détacha et, à sa grande surprise, lui resta dans les mains. Il se trouvait que le temps l'avait rendu tellement fragile, que ses feuilles se déchiraient et se détachaient au moindre contact imprudent. Hélène conta, avec une expression de regret, cet insuccès à son père.

--Ne sois pas aussi impatiente, ma fille, lui dit-il. Tourne les feuilles avec précaution et alors on pourra lire le livre. Et voilà une preuve de plus, que des êtres humains ne demeurent plus depuis longtemps dans l'île. Par la volonté du sort, nous recueillons inopinément leur héritage.

Hélène se mit à feuilleter le livre avec précaution et, à sa grande joie, s'aperçut que c'était un exemplaire du Robinson Crusoé. Le vieillard fut aussi très content de cette trouvaille: aucun livre n'aurait pu le charmer davantage que celui-là, à cause des nombreux points de ressemblance qu'offrait la destinée de son héros avec la leur propre.

--Je vois maintenant que tu peux sans danger explorer toute seule les environs, fit le vieux marin. Je suis fatigué et je me reposerai ici. Toi, si tu veux, poursuis tes investigations, va visiter les autres grottes. Laisse-moi seulement la flûte. Quand j'aurai besoin de toi, je t'appellerai. Aussi longtemps que je jouerai, tu pourras sans inquiétude errer aux alentours. Mais ne t'éloigne pas trop.

Hélène étendit une couverture sur le plancher obstrué de sable, posa une tasse remplie d'eau à côté du vieux livre et sortit, en emportant avec elle à tout hasard une petite hache.

La grotte qu'elle vit tout d'abord était vide et sans aucune trace de travail humain. Il semblait que celui qui habitait l'île autrefois n'avait pas eu assez de force pour la débarrasser des blocs de pierre qui l'encombraient.

Plus loin, elle rencontra encore deux cavernes sombres et complètement obstruées et finalement arriva auprès d'une autre qui sans doute avait servi de logis à l'ancien habitant. Dans le coin se trouvait une couchette garnie de feuilles qui tombaient en poussière et, à côté, une table en pierre, chargée de toutes sortes d'ustensiles qui témoignaient du genre de vie modeste et des besoins peu nombreux de celui qui avait jadis demeuré là autrefois: haches, pelles, couteaux et autres instruments semblables.

Hélène examina attentivement tous les recoins, dans l'espoir de découvrir des papiers renfermant des renseignements sur l'existence et le sort de l'ancien habitant. Mais elle ne trouva rien de semblable.

Dans une caverne voisine elle aperçut, à sa grande joie, plusieurs livres disséminés en désordre sur une grande table de pierre, et, en outre, une quantité de feuilles sèches de palmiers. Hélène allait déjà les jeter par terre, quand elle reconnut avec surprise qu'elles étaient entièrement revêtues de signes bleus. Il se trouva que le malheureux habitant de l'île s'était servi du même moyen qu'elle pour exposer ses impressions, à cette différence près, qu'il avait enduit son écriture avec une espèce de couleur, qui permettait de la lire facilement.

Hélène prit avec précaution la feuille qui se trouvait au-dessus des autres et se mit à la déchiffrer. Mais cette sorte de lettre était écrite en ancien français et elle avait de la peine à lire. Peut-être son excitation entrait-elle pour une bonne part dans cet insuccès. Elle décida de remettre cette lecture à un autre moment, et sortit de la grotte pour visiter les autres parties du bois.

Sous un figuier colossal, Hélène trouva un petit berceau, dont les parois légères étaient faites de perches à demi pourries et couvertes d'une luxuriante végétation de plantes grimpantes. Sur le toit était étendue une couche épaisse de feuilles sèches. Un des murs et la moitié du toit avaient été détruits par le temps. Sur la paroi du fond on voyait suspendus un sabre, un fusil, deux pistolets avec la poire à poudre et des effets militaires, à ce qu'il semblait. Les armes étaient couvertes de rouille et les effets si usés qu'il aurait manifestement suffi du moindre contact pour les faire tomber en poussière.

A côté du berceau, entre deux arbres, on remarquait un petit foyer sur lequel, au milieu des cendres et du charbon, étaient posés plusieurs pots en argile, de fabrication grossière, qui avaient apparemment servi pour la préparation de la nourriture.

Plus loin elle trouva encore un berceau à moitié ruiné et s'y arrêta, songeuse.

--Dans quelle caverne faudra-t-il nous établir? Où mon père serait-il le mieux?

Telles étaient les questions qu'elle se posait; enfin elle décida, à part soi, que le mieux serait de s'installer dans la vallée, où existait déjà une habitation toute faite. La dernière grotte surtout lui paraissait le mieux adaptée à ce but, d'autant plus que, devant, se trouvait un petit pré, dans lequel son père pourrait se promener tout seul.

En ce moment des sons de flûte arrivèrent jusqu'à elle. Hélène tressaillit et prêta l'oreille pour s'assurer si son père l'appelait. Mais le vieillard jouait un air dont les sons cadencés se mariaient avec le joyeux gazouillis des oiseaux.

Hélène résolut d'employer le reste de la journée à la cueillette des fruits pour le dîner et à la lecture des notes qu'elle avait découvertes et, dès le lendemain, de transporter les effets laissés sur le rivage. De la pièce d'étoffe qu'elle avait trouvée elle voulait confectionner des habits pour elle et pour son père.

La perspective des travaux qui l'attendaient l'animèrent quelque peu. Elle pensait avec joie aux soins, à la tendre sollicitude dont elle allait entourer son père âgé et aveugle.

Mais ces plans d'avenir étaient obscurcis par la tristesse que suscitait en elle le souvenir de sa mère et de sa patrie lointaine. Son imagination lui retraçait le tableau des jours sans nombre qu'elle aurait à passer dans cette île déserte.

Mais en même temps une voix mystérieuse lui disait qu'elle ne devait pas se laisser aller au découragement et perdre son temps dans des rêves inutiles, quand elle avait le devoir sacré de prendre soin de son père dont elle était l'unique soutien.

Longtemps elle demeura plongée dans une méditation profonde. Tout à coup elle entendit derrière elle un bruit léger. Elle se leva brusquement, saisie de peur, et aperçut devant elle, à travers les lianes qui couvraient la paroi du berceau, un énorme cygne à cou noir, dont le nid se trouvait à l'extérieur du berceau. Il paraissait très irrité. Hélène voulut fuir, mais en ce moment l'oiseau se leva précipitamment de son nid et fixa sur la jeune fille effrayée des yeux étincelants de fureur. Hélène vit que le méchant oiseau avait l'intention de se jeter sur elle et se rappela qu'un cygne avait ainsi attaqué autrefois une de ses amies et avait failli la tuer.

Elle n'avait pas eu le temps de se reconnaître, que le cygne passait son long cou à travers le feuillage, et, la saisissant par sa robe, en arrachait un grand morceau.

Hélène fut prise d'une grande peur et s'élança hors du berceau, mais au même moment elle sentit que l'oiseau, devenu furieux, avait attrapé le volant de sa robe et le tirait fortement à lui. Hélène poussa un cri et, sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, prit la petite hache qui se trouvait à côté d'elle et en porta un coup sur la tête de son ennemi. Le cygne la lâcha immédiatement: il était mort.

Au même instant retentit dans la grotte le cri du vieillard aveugle. Hélène se précipita et vit de loin qu'il accourait à son secours, les bras étendus, en s'accrochant aux branches et en trébuchant contre les racines.

Hélène se hâta de venir à sa rencontre.

--C'est encore bien que tout se soit terminé d'une façon si heureuse, lui dit-il après qu'elle lui eut conté son aventure. Maintenant tu pourras facilement et sans danger apprivoiser les petits.

L'idée suggérée par son père d'élever de jeunes cygnes causa une grande joie à la jeune fille.

--Et leur pauvre mère!... dit-elle avec un soupir. Elle est morte en défendant ses petits.

--Que faire, ma fillette? Toi aussi, tu te défendais, lui dit son père pour la consoler. Mais maintenant va et enfouis l'oiseau. Dans ce climat, il ne faut pas laisser longtemps à l'air les animaux tués: ils commencent très vite à se décomposer. Ramène-moi seulement dans la grotte avant de repartir.

Après avoir reconduit son père, Hélène revint vers le berceau, d'où arrivaient jusqu'à elle les cris inquiets des oisillons, restés orphelins. Dans le nid se trouvaient deux de ces petits qui commençaient déjà à se couvrir de plumes. Avec des cris plaintifs ils tendaient leurs minces cous noirs vers leur mère morte, gisante à côté du nid.

Hélène ressentit une grande compassion pour le cygne tué. Pour calmer les petits, elle emporta son corps loin du berceau, cueillit des baies et se mit à leur donner la becquée; ils prenaient avidement de ses mains les baies mûres et, quand ils furent rassasiés, Hélène creusa avec sa pelle une fosse peu profonde où elle enfouit le malheureux cygne.

CHAPITRE XIV

Journal de l'ancien habitant de l'île.

Vers le soir, Hélène avait nettoyé du sable et de la terre la caverne qu'elle s'était assignée pour demeure.

--Lis-moi maintenant, mon enfant, les notes qui ont été laissées par l'inconnu. Je voudrais bien apprendre son sort. Peut-être trouverons-nous dans ce journal quelques indications utiles pour nous.

Hélène s'assit à l'entrée de la grotte et, disposant les feuilles de palmier suivant les numéros dont elles étaient marquées, se mit en devoir de les lire. Ce qu'elle ne pouvait déchiffrer du premier coup, elle le mettait de côté.

«Actuellement--ainsi débutaient les notes--je suis seul, perdu, dans cette île. J'ai perdu l'espoir de revoir jamais ma chère patrie et ma mère bien-aimée, et c'est pourquoi j'ai résolu d'écrire ici ce qui m'est arrivé, tant pour occuper mes loisirs, que dans l'espoir que ces notes tomberont entre les mains de personnes qui apprendront à ma mère le sort dont je fus victime.

«J'avais vingt ans lorsque je résolus de tenter la fortune et partis pour de lointains pays, dans l'espoir d'acquérir des richesses et de venir ainsi en aide à ma pauvre mère. Elle m'aimait tendrement, et m'avait donné une instruction bien au-dessus de ses moyens, ce qui fut la cause de sa ruine. Pour moi, j'avais un goût très vif pour les sciences mathématiques et la physique. Je m'adonnais surtout passionnément à l'architecture.

«Dans ce temps-là, on demandait beaucoup aux Indes Orientales des architectes habiles, et je résolus d'y chercher fortune. Pour me perfectionner dans cet art, je travaillai pendant deux ans à Toulon, sous la direction du célèbre architecte B.

«Survint le jour douloureux où je dus quitter ma mère. Le coeur rempli de crainte et versant d'amères larmes, elle laissait partir son fils unique pour un pays inconnu et éloigné. Pour m'équiper en vue de ce voyage, elle avait dû non seulement contracter des dettes, mais engager d'avance pour une année sa petite pension. Après qu'elle m'eut fourni tout ce qui m'était nécessaire, il ne lui resta presque rien. Je l'embrassai convulsivement et fondant en pleurs, j'allais renoncer à l'idée de me séparer d'elle; mais je me souvins qu'alors elle aurait bien plus longtemps encore à subir des privations à cause de moi.

«A Marseille, je me présentai à l'amiral Dugagnier, qui était un parent de ma mère. Il m'accueillit avec beaucoup de bienveillance, approuva ma résolution et promit de me recommander au capitaine Sernette, qui commandait le navire où je devais m'embarquer. En outre, il me délivra un brevet de lieutenant sur la flotte de Sa Majesté; grâce à ce brevet, je pouvais tout de suite occuper une certaine situation dans un pays inconnu.

«Plein d'un espoir radieux, je me rendis à bord du navire et, me présentant au capitaine Sernette, je lui remis mes papiers. Mais c'était, il faut croire, un homme sans coeur et méchant. Après les avoir examinés, il me regarda d'un air sévère et malveillant.

«--Est-il possible que vous soyez déjà lieutenant! dit-il, d'une voix qui trahissait l'irritation, sans que vous sachiez quoi que ce soit du service? Moi et d'autres officiers, nous avons dû acquérir, à l'aide d'un labeur infatigable, et parfois même au péril de la vie, cette expérience dont les grades et les honneurs sont le prix! Et vous? Avez-vous mérité d'une façon quelconque ce grade?

«Je lui répondis que je désirais sincèrement accroître mes connaissances, et je le priai en grâce de m'apprendre pendant le voyage les règles fondamentales du service maritime.

«--Tous vos ordres seront strictement exécutés! dis-je en terminant.

«--Bien, nous verrons cela, répondit-il.

«Et il m'ordonna de m'installer le jour même sur le navire, qui devait prendre la mer le lendemain.

«--Vous devez vous trouver en temps utile à votre poste et prendre connaissance des devoirs que vous impose le service maritime! conclut-il.

«Quand, le lendemain matin, je m'éveillai dans ma cabine, on me remit une lettre de ma mère, une lettre pleine d'amour tendre et d'ardents souhaits de bonheur, et en même temps un billet de l'amiral, où il me disait qu'il m'envoyait mon nouvel uniforme.

«Après avoir répondu à ma mère et à l'amiral, je revêtis mon beau costume pour recevoir en grande tenue le capitaine, qui s'était rendu à l'amirauté pour y prendre les instructions nécessaires.

«Il revint bientôt sur le navire et remarqua tout de suite mon uniforme neuf. Je constatai qu'en l'apercevant une expression de mécontentement se peignit sur sa rude physionomie. Le soir, j'entendis fortuitement les matelots, causant à voix basse, se dire:

«--Cet officier prendra fait et cause pour nous si le capitaine Sernette est trop sévère.

«Ces paroles m'affectèrent désagréablement, et je résolus de ne plus revêtir l'uniforme avant d'avoir quitté le navire.

«Au début, notre voyage fut magnifique. Mais à peine eûmes-nous doublé le cap de Bonne-Espérance, qu'une tempête effroyable nous surprit et entraîna notre navire bien loin de son chemin direct. Le capitaine, toujours d'une sévérité inflexible et même cruel envers ses subordonnés, avait cette fois outré sa cruauté au point d'en oublier tout sentiment humain. Un jour, j'eus l'audace de lui adresser des reproches au sujet des traitements barbares qu'il infligeait aux matelots, mais cela ne fit que l'irriter encore plus et devait avoir pour moi les conséquences les plus funestes.

«Dans l'Océan Indien, nous eûmes à soutenir plusieurs ouragans très violents. Un jour, la tempête venait de s'apaiser; devant nous apparut une petite île rocheuse; le capitaine se promenait d'un air sombre sur le pont en examinant les avaries. L'un des matelots, qui jusque-là avait travaillé avec tant de zèle que le sang lui sortait des ongles, venait de se coucher, complètement épuisé, au pied du mât pour reprendre haleine. Ce que voyant, le capitaine saisit un bout de câble et, se jetant sur le malheureux, se mit à le battre avec une telle violence que le sang lui jaillit du nez et de la bouche.

«Le matelot, désespéré, se leva brusquement et se jeta à mes pieds.

«--Vous êtes un officier au service du roi, s'écria-t-il! Je vous en conjure, défendez-moi! Votre devoir est de protéger les sujets de Sa Majesté contre les violences et la brutalité. Je vous en conjure, accomplissez votre devoir!

«Je me troublai et ne savais que faire. Mais à ce moment le capitaine s'empara du malheureux, qui s'était cramponné à mes genoux, et donna ordre aux matelots de le lier.

«--Si le lieutenant le permet, répondit l'un deux, en me regardant comme s'il attendait mes instructions.

«Je me mis à intercéder pour l'infortuné; mais le capitaine Sernette, d'un air menaçant, m'intima l'ordre de me taire et de descendre immédiatement dans ma cabine.