La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte
Part 5
A peine les premiers rayons du soleil eurent-ils effleuré le visage de la jeune fille endormie, qu'elle s'éveilla et regarda avec surprise autour d'elle. Il lui semblait presque miraculeux qu'elle eût pu survivre à cette nuit, dont les terreurs revenaient maintenant à son esprit comme un effroyable cauchemar. Son père dormait d'un sommeil profond; sa tête blanche reposait sur la terre et les traits vénérables de sa physionomie exprimaient la douceur, le calme, même le contentement. On aurait pu croire que devant son âme passaient les rêves heureux de la patrie lointaine, de la famille chérie, ou peut-être ses yeux fermés à ce monde s'extasiaient-ils à la vue d'images radieuses d'un monde différent et supérieur.
Hélène regarda longuement ces traits si chers pour elle, puis elle se leva doucement et alla vers le rivage pour voir ce qu'étaient devenus ses effets.
Tout le sol était déjà sec et resplendissait d'une verdure fraîche et luxuriante. La tempête, à ce qu'il semblait, avait produit un effet bienfaisant sur la végétation. Tout autour d'Hélène se répandait le parfum vivifiant des fleurs et de la verdure fraîche. Elle pensait avec tristesse aux effets emportés par l'eau. Deux grands paquets de vêtements avaient disparu sans laisser de traces, mais par bonheur quelques objets indispensables étaient demeurés sur le bord: entre autres la hache, la pelle et les couteaux.
Hélène prit le chemin qui côtoyait le rivage, dans l'espoir de retrouver quelques objets rejetés par la tempête; elle ne se trompait point: non loin de là elle découvrit une grande partie du chargement du navire brisé. Les coffres, les caisses, la vaisselle en grande partie cassée, gisaient dispersés dans un désordre extrême sur le sable. Ce qui lui fit le plus de plaisir, ce fut une grande pièce d'étoffe. Heureuse, elle la saisit et avec de grands efforts la roula en haut sur le rivage, comme si elle eût craint que la mer ne lui enlevât une seconde fois sa précieuse trouvaille. Les autres objets lui parurent également si inappréciables qu'elle se mit avec ardeur à les hisser sur les rochers du bord.
Absorbée par ce travail, elle oubliait complètement le temps. S'étant arrêtée pour reprendre haleine, elle pensa à son père et courut vers lui.
Il était tranquillement assis sous un arbre, convaincu qu'elle se trouvait non loin de lui. Après avoir raconté à son père l'histoire de ses précieuses découvertes, elle retourna sur le rivage.
Quand elle s'approcha du nid, dont elle avait retiré la veille plusieurs oeufs, elle vit avec tristesse qu'il avait disparu, tandis qu'au-dessus du rocher voletait un oiseau solitaire, en poussant des cris plaintifs.
Hélène ramassa quelques huîtres, puisa dans une tasse de l'eau douce à un petit ruisseau qui coulait d'une montagne en pente et revint de nouveau vers son père.
Après s'être réconfortés avec ce modeste déjeuner, le père et la fille commencèrent à gravir la montagne. Le chemin était très fatigant. Toute la pente de la montagne était couverte de broussailles et de plantes grimpantes qui gênaient la marche. Par endroits, les rochers qui faisaient saillie les obligeaient à des détours pénibles; parfois ils se trouvaient dans la nécessité de chercher sous les arbres un abri contre les rayons ardents du soleil.
Cette traversée leur prit près de deux heures, et presque toute la provision d'eau qu'Hélène portait avec elle se trouva épuisée. Malgré la soif qui la tourmentait, elle résolut de garder ce qui lui en restait pour son père.
Enfin, ils atteignirent le sommet. La vue qui se présenta à la jeune fille la consterna: de tous les côtés bleuissait une mer immense, qui se confondait à l'horizon lointain avec le ciel.
--Père, nous nous trouvons dans une île. Aussi loin que l'oeil peut porter, nous sommes entourés par l'eau! s'écria Hélène, avec l'accent d'un espoir déçu dans la voix.
L'ardeur insupportable du soleil l'obligea de conduire son père à l'ombre d'un arbre immense qui, sur la cime de la montagne, étendait ses branches énormes. C'était le figuier de l'Inde ou plutôt du Bengale, l'un des représentants les plus grandioses de la végétation tropicale. Sous la voûte verdoyante de ces arbres, les Hindous établissent ordinairement leurs demeures et leurs pagodes. Les grosses branches retombaient, enfonçaient leurs extrémités dans la terre et, poussant des racines, formaient autour de lui une rangée de colonnes, qui semblaient un temple vivant, élevé par la nature même.
--Notre île est bordée d'une chaîne continue de montagnes, disait Hélène à son père, et nous nous trouvons maintenant sur l'une des plus hautes. En bas, on aperçoit une vallée verdoyante d'une beauté telle que tu ne saurais te l'imaginer. Là, au fond de la vallée, je vois un petit lac; c'est de là probablement que sort le ruisseau, où tantôt j'ai puisé de l'eau sur le rivage.
--C'est bien, ma fille. Tes paroles calment mes inquiétudes. Il est évident, que nous n'aurons pas à souffrir de la faim: le sol des volcans éteints est d'ordinaire très fertile.
--Que dis-tu, père! Est-ce que nous sommes maintenant sur un volcan? demanda Hélène effrayée.
--Oui, mais sur un volcan éteint, fit en souriant le vieillard, en la rassurant. Tu viens de dire que dans la vallée se trouve un lac. Et quelle en est la végétation? Regarde donc les arbres; y en a-t-il parmi eux de grands et de vieux?
--Il y a là beaucoup d'arbres élevés, répondit la jeune fille dont l'inquiétude s'était dissipée, et à droite on aperçoit une forêt entière de palmiers. Je vois même d'ici, à leurs cimes, des noix de coco. Au bas du lac, on découvre de grands arbres élevés, apparemment de la même espèce que ce figuier, et parmi eux croissent en grande quantité des bananiers. Quelle magnifique verdure dans toute la vallée! Oh! papa, comme il fait bon ici! Je n'aurais jamais cru qu'il pût exister au monde une végétation aussi merveilleuse.
--Dis-moi, mon enfant, la vallée est-elle profonde? Les cimes des arbres qui y croissent atteignent-elles les sommets des collines?
--Non, elles sont beaucoup plus basses.
--Et les montagnes? Sont-elles toutes aussi hautes que celle-ci?
--Elles paraissent toutes de la même hauteur, mais il est probable que nous nous trouvons sur la plus élevée, car on aperçoit d'ici la mer tout autour.
--Par où peut donc s'écouler l'eau du lac, s'il est entouré de tous les côtés par des hauteurs?
--Je ne sais, père, répondit Hélène. Il est vrai que d'ici il semble que la chaîne de montagnes entoure l'île sans interruption; mais il faut bien que le petit ruisseau sur le rivage ait sa source quelque part. Peut-être aussi n'a-t-il rien de commun avec le lac. Maintenant, je m'aperçois que là, entre les arbres, apparaît une petite bande argentée. Il se peut cependant que je me trompe et que ce ne soit autre chose qu'une crique du lac.
Le vieux marin devint pensif.
--Si nous nous établissions dans la vallée!... fit Hélène, en interrompant ses réflexions. Il semble que tout y soit si doux et si calme! ajouta-t-elle d'une voix irrésolue, comme si elle craignait que son père ne refusât d'accéder à son désir.
Le lac cristallin et la vallée verdoyante avec ses figuiers séculaires attiraient invinciblement la jeune fille.
--Soyons prudents, mon enfant! répondit le vieillard. Si le lac n'a pas d'écoulement, il n'est pas sans danger de nous établir dans son voisinage. Nous pouvons être surpris par une inondation et alors que deviendrions-nous! Cela peut arriver facilement. Dans cette zone, comme tu as pu le voir, il éclate fréquemment des orages qui inondent en quelques minutes les lieux bas. D'ailleurs, ce lac peut bien être tout bonnement un reste de la terrible averse qui, la nuit dernière, a submergé la vallée. S'il en est ainsi, nous devons nous établir sur une pente, d'où l'eau s'écoulerait rapidement.
Hélène écouta en silence les arguments de son père. Elle comprenait qu'il avait raison, mais elle prévoyait en même temps qu'il lui serait très difficile de s'établir avec son père aveugle sur un versant. Dans la vallée on voyait verdir des prairies, dans lesquelles, à ce qu'elle croyait, elle pourrait se promener souvent avec lui.
--Repose-toi un peu, mon enfant, tu dois être bien fatiguée, ajouta le vieillard avec sollicitude. Puis, descends dans la vallée et examine-la. Nous n'avons pas besoin d'y aller tous les deux: je ne ferais que te gêner. Observe avec attention les fruits et les arbres, mais ne goûte à aucun fruit avant de me l'avoir décrit. Dans cette zone torride, on rencontre beaucoup de produits vénéneux. Mais tout d'abord, sache si le lac s'écoule dans la mer ou non.
--Il n'est pas grand, et il ne me faudra pas beaucoup de temps pour en faire le tour, dit Hélène.
--Ne cours pas, ma fille, ne te fatigue pas. Je t'attendrai patiemment. Dis-moi seulement, dans combien de temps comptes-tu revenir à peu près?
--Dans une heure, tout au plus.
--C'est trop peu, mon enfant! fit avec un sourire le vieillard. Tu as oublié qu'il nous a fallu plus de deux heures pour gravir la montagne. Eh bien, va, ma chérie, je n'attendrai pas ton retour avant trois heures d'ici, et je resterai là bien tranquille.
Hélène embrassa son père et se dirigea rapidement vers la vallée.
CHAPITRE X
Les colibris.--Un berceau étrange.--Les cygnes à col noir.--Les frayeurs d'une petite exploratrice.--Les chiffres énigmatiques.--Une grotte mystérieuse.
Avec une curiosité inquiète, Hélène descendait la pente de la montagne. La variété de la végétation tropicale et la vie, le mouvement qui régnaient autour d'elle la frappaient de surprise à chaque pas. Quoiqu'elle n'eût jusqu'à présent aperçu aucun quadrupède, elle tressaillait à chaque bruit qu'elle entendait dans les broussailles et regardait attentivement autour d'elle. Elle reconnut que les oiseaux et les insectes fourmillaient: d'énormes papillons, des hannetons et des milliers d'autres bestioles aux formes les plus bizarres et les plus variées resplendissaient au soleil de toutes sortes de couleurs étincelantes. Dans le feuillage épais de chaque arbre semblait vivre, remuer et frétiller tout un monde d'oiseaux qui faisaient retentir la vallée de leurs gazouillements et de leurs cris.
Elle fut particulièrement frappée par la vue de papillons merveilleux qui, avec un bourdonnement pareil à celui des abeilles, voltigeaient avec une rapidité extraordinaire d'une fleur à une autre, rivalisant avec celles-ci d'éclat et de fraîches couleurs. Mais quelle ne fut pas sa surprise quand, en regardant de plus près, elle s'aperçut que ce n'étaient pas des papillons, mais des oiseaux minuscules. L'un deux passa avec la vivacité de l'éclair auprès de sa figure, l'effleurant presque de son aile, et l'instant d'après il se balançait déjà au loin sur une fleur. Ses plumes veloutées s'irisaient de toutes les couleurs du prisme, se teintaient d'or, de topaze, de rubis et d'émeraude; il semblait que la nature eût concentré sur ces oiselets toutes les richesses qu'elle ne distribuait que séparément aux autres oiseaux.
Hélène comprit immédiatement que c'étaient des colibris. Le vol étrange de ces êtres merveilleux la frappa. Ils ne volaient pas du tout comme des oiseaux: leurs mouvements étaient inégaux et saccadés et ressemblaient au vol des papillons nocturnes. Voilà que l'un d'eux s'élança avec la rapidité d'une flèche vers la forêt; mais soudain, il s'arrêta, suspendu en l'air devant quelque fleur, en agitant si vivement les ailes qu'on ne voyait plus leur mouvement. Un instant plus tard il revenait, tournait sur place et tantôt s'élevant, tantôt s'abaissant, instantanément, comme lancé, prenait son essor et disparaissait.
Partout autour d'elle Hélène voyait une telle quantité de fruits savoureux égayant le feuillage des arbres, que les appréhensions que lui inspirait l'avenir se dissipèrent bientôt. Son imagination commençait même à lui peindre le tableau d'une vie calme et douce en compagnie de son père bien-aimé.
Une fois dans la vallée, elle prit le chemin qui côtoyait le pied de la montagne et s'arrêta tout d'un coup, stupéfaite, devant un rocher à pic, supportant une treille plantureuse, couverte de grandes grappes mûres de raisin blanc et rouge. Quand elle en fut plus près, elle se recula, épouvantée: plusieurs ceps se trouvaient retenus par des liens de tiges.
«Cela n'a pu être fait que par un homme», pensa-t-elle.
Et son visage se couvrit instantanément d'une pâleur mortelle. Un moment elle demeura figée dans une sorte de stupeur devant ce mur mystérieux; mais elle réprima bientôt sa crainte. A peine touché, le lien tomba en poussière. Ayant regardé attentivement autour d'elle et ne voyant rien qui lui rappelât la présence d'êtres humains, Hélène se rassura. Et un instant après elle jugeait même que ce qu'elle avait aperçu n'était qu'un jeu de la nature, un simple hasard.
Elle s'approcha du grand figuier qui projetait au loin son ombre épaisse sur le bord du lac. Ses grosses branches qui descendaient sur la terre étaient entrelacées de plantes grimpantes, formant ainsi de trois côtés comme des murs naturels, tandis que le feuillage touffu et impénétrable servait de plafond solide à cette légère habitation.
Hélène regarda longtemps ce berceau fleuri et finit par se convaincre que la nature seule, sans l'aide de l'homme, n'aurait jamais pu le construire avec une telle symétrie.
Une sensation mélangée de peur et de joie l'envahit à cette idée. Pensive, elle resta quelques instants devant ce berceau énigmatique, puis elle s'approcha du rivage. Sur le lac cristallin nageaient lentement et majestueusement plusieurs cygnes à cou noir et autres oiseaux aquatiques. Les cygnes attirèrent son attention d'une façon toute particulière: elle avait vu de ces oiseaux dans sa patrie et savait que dans l'hémisphère Sud il existait des cygnes noirs; mais elle n'avait jamais entendu parler des cygnes blancs à cou et à tête noirs.
De ce côté, le rivage était vierge de toute végétation et à travers l'eau limpide du lac on pouvait apercevoir le fond uni et pur, couvert de sable, tandis que du côté opposé s'élevait toute une forêt de roseaux, derrière lesquels, dominant d'autres arbres fruitiers, apparaissaient des palmiers majestueux. Évidemment, la végétation la plus luxuriante et le sol le plus fertile se trouvaient de l'autre côté du lac. Hélène aurait voulu explorer cette forêt magnifique, mais elle craignait que cette exploration ne lui prît trop de temps; c'est pourquoi elle s'achemina vers le lac pour s'assurer si le ruisseau n'y prenait pas sa source.
Quand elle eut atteint la crique, elle put se convaincre qu'en effet le petit ruisseau qui tombait dans la mer sortait de là. En cet endroit s'ouvrait dans la montagne une gorge profonde à parois perpendiculaires, entre lesquelles murmurait et bruissait tout au fond le ruisseau. Entouré de broussailles et de rochers moussus, il roulait ses eaux limpides sur un fond pur et pierreux et, en serpentant, se perdait dans la ravine profonde creusée dans la montagne.
La jeune fille, dont l'âme délicate vibrait profondément devant les beautés de la nature, s'absorba involontairement dans la contemplation de ce coin pittoresque.
En suivant les sinuosités du ruisseau, elle atteignit bientôt l'extrémité de la gorge, d'où se découvrait une vue immense sur la mer. En cet endroit, le ruisseau impétueux se transformait en une petite cataracte qui, en se précipitant, se brisait avec bruit sur les rochers du rivage et se perdait entre eux en écumant. Au-dessus de la cataracte croissaient plusieurs palmiers, dont l'ombre épaisse dérobait aux regards le cours ultérieur du ruisseau.
Près de la cataracte, dans le rocher à pic, Hélène aperçut tout d'un coup une caverne à l'entrée de laquelle se dressaient plusieurs cyprès. Elle s'approcha. A la caverne menait un véritable escalier, taillé dans le roc. Hélène en montant s'arrêta plusieurs fois et examina, avec perplexité, les marches régulières et égales. Elle ne pouvait croire que ce fût là un jeu de la nature, il lui fallait admettre enfin qu'elles avaient été taillées par la main de l'homme. Et soudain elle s'aperçut avec terreur qu'à l'entrée de la caverne, dans le roc, était gravée une date: 1729. Sa vue se troubla; ses jambes se dérobèrent sous elle et elle dut se retenir à la saillie du roc. Sa mémoire lui retraçait le songe terrible qu'elle avait fait sur le bord de la mer...
Saisie d'une terreur inexprimable, elle regardait la caverne, s'attendant à chaque instant à voir surgir un sauvage qui, avec un cri de triomphe, se précipiterait sur elle.
Quelques minutes se passèrent dans cette attente douloureuse.
Autour d'elle retentissaient le même bruit monotone de la cataracte et le murmure des arbres séculaires sur le sommet de la montagne.
Peu à peu, la jeune fille revint à elle et sa physionomie s'illumina soudain d'espoir et de joie: elle se souvint que les sauvages n'employaient pas les chiffres européens.
--Il est probable que des Européens ont vécu ici, fit-elle presque en criant. Et elle s'élança rapidement sur l'escalier.
Il n'y avait âme qui vive dans la caverne. La première chose qui frappa sa vue fut une table faite avec des pierres superposées et un siège pareil. Les parois inégales avaient évidemment été quelque peu nivelées par la main de l'homme. Sur la table se trouvaient une ancienne longue-vue et une flûte d'une forme particulière. Hélène prit ces objets dans sa main et après les avoir examinés, les remit à la même place. Elle désirait communiquer au plus vite à son père cette découverte importante et le consulter sur ce qu'il y avait à faire. Ayant jeté encore un coup d'oeil attentif sur la caverne, elle sortit et, longeant de nouveau la rive gauche du ruisseau, se dirigea vers le berceau de verdure formé par le figuier. Maintenant elle était complètement convaincue que ce berceau avait été façonné par une main d'homme, quoique, depuis lors, il se fût écoulé évidemment beaucoup d'années.
Familiarisée avec l'idée qu'elle se trouvait dans un endroit habité autrefois par des êtres humains, Hélène en aperçut bientôt d'autres vestiges. Dans le tronc du figuier s'ouvrait une cavité, selon toute apparence pratiquée au moyen d'une hache, et que le temps avait presque complètement recouverte d'écorce.
Quand, au retour, Hélène s'approcha du rocher couvert de ceps de vigne, elle put tout de suite se convaincre que ceux-ci avaient été également plantés par un homme.
Après avoir cueilli quelques belles grappes de raisin, elle se remit en route et aperçut bientôt, sur le sommet de la montagne, son père qui, assis à l'ombre de l'arbre sacré, prêtait l'oreille au moindre bruit. Hélène d'une voix joyeuse l'appela de loin et le vit se lever brusquement, au premier son de sa voix.
--J'espère, papa, que tu ne t'es pas inquiété de moi? fit-elle gaîment, en accourant vers lui toute essoufflée.
--Non, mon enfant. Je savais que tu suivrais mon conseil et que tu serais prudente.
Après avoir entendu le récit détaillé de sa fille, le vieux marin se mit à réfléchir.
--Tu dis que tout ce qui se trouve là est dans l'abandon? demanda-t-il après quelques instants de méditation.
--Oui, dans la caverne tout était recouvert d'une couche épaisse de poussière et de sable; quant aux marches de l'escalier, elles sont complètement dissimulées sous la terre et la mousse. Tout indique qu'elles n'ont pas été foulées par le pied depuis un grand nombre d'années.
--A en juger par la date gravée dans le roc, des hommes ont vécu ici il y a plus de cent ans, fit observer le vieux marin. Si quelqu'un demeurait ici en ce moment, tu trouverais des traces plus évidentes. Peut-être, dans ce temps éloigné, un malheureux avait-il, comme nous, fait naufrage sur cette rive et, si ma supposition était vraie, nous tirerions beaucoup de profit de son séjour dans cette île. Il est probable, que c'est lui qui avait planté le raisin et élevé le berceau au bord du lac dont tu m'as parlé.
--Qu'il serait bon de nous établir dans le berceau, sous le figuier! Tout y respire un calme et un apaisement que rien ne trouble.
--Nous verrons, mon enfant. Ce soir, tu m'y conduiras, et demain tu exploreras la rive opposée du lac.
CHAPITRE XI
Installation dans la vallée.--Une soirée tropicale.--Une lettre étrange.--Pensées inquiètes.
Le soleil s'abaissait déjà sur l'horizon, lorsque le père et la fille, après un court repos, commencèrent à descendre dans la vallée. Et quand ils s'approchèrent du berceau de verdure sous le figuier, les hauts palmiers de la vallée jetaient de grandes ombres, à chaque instant accrues.
Hélène fit entrer son père dans le berceau, ramassa des feuilles sèches et lui fit ainsi une couchette molle, en étendant par-dessus une couverture de laine qu'elle avait eu soin d'emporter avec elle. Lorsque le vieillard fut couché, elle voulut aller visiter la forêt voisine, mais son père lui fit promettre de ne pas s'aventurer trop loin.
La soirée était d'un calme extraordinaire. Aucune brise ne ridait la surface unie du lac; pas un souffle n'agitait les cimes des arbres; seul, le bruit léger de l'eau que fendaient les cygnes et d'autres oiseaux aquatiques, troublait par moments le silence solennel de cette soirée tropicale.
Là-haut, sur les montagnes qui entouraient la vallée, se balançaient doucement les feuilles gigantesques des palmiers élancés. De loin arrivait le murmure cadencé de la cataracte, et sur la rive opposée du lac, dans la forêt sombre, retentissait le chant de deux rossignols du Bengale qui, dans leurs trilles variés, rivalisaient d'ardeur et d'éclat.
La nature entière respirait une paix et un calme absolus. Hélène s'assit sur une pierre au bord du lac. A ses pieds gisait une grande feuille de palmier: sa verte surface lisse semblait avoir été façonnée pour l'écriture par la nature elle-même. Se rappelant que les Hindous écrivaient en effet sur ces feuilles, Hélène se mit à tracer au hasard des caractères avec une épingle, sur le limbe vert de la feuille. Ces traits étaient d'une netteté telle, que l'idée lui vint d'écrire une lettre. Elle comprenait très bien que celle-ci ne tomberait jamais dans les mains de la destinataire, mais elle ne pouvait néanmoins surmonter son désir invincible d'épancher dans ces lignes les sentiments qui l'agitaient.
«O ma chère mère--ainsi commençait la lettre--il est probable que la nouvelle de notre perte est déjà arrivée jusqu'à toi. En ce moment, tu verses des larmes amères sur les morts chers à ton coeur, et dont la tombe se trouve dans la profondeur de la mer! Ah! si cette feuille avait des ailes, elle te dirait que nous ne sommes pas ensevelis dans l'Océan. Pourquoi n'es-tu pas auprès de moi? Ton bon sourire me donnerait du courage et m'inspirerait des forces nouvelles. Mais tu es loin. Les flots immenses de l'Océan nous séparent.
«Et toi, ma patrie! et vous, mes amis, avec lesquels je partageais mes joies et mes douleurs! Vous reverrais-je jamais? Jenny, ma chérie, es-tu toujours aussi gaie? Et toi, ma bonne chère Marthe, ne m'as-tu pas oubliée? Te souviens-tu de notre amitié, conserves-tu mes lettres? Les tiennes reposent au fond de la mer. Je suis loin, bien loin de vous, et peut-être suis-je séparée de vous à jamais!»
Les larmes aux yeux, Hélène relut cette épître originale, qui éveilla dans son âme tout un monde de souvenirs.
Cependant les dernières lueurs du soleil éclairaient les faîtes des montagnes et, comme une brume légère, le crépuscule descendait sur la vallée. La nuit tombait.