La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte

Part 4

Chapter 43,817 wordsPublic domain

--Sois tranquille, mon père, je n'oublierai pas tes paroles, fit Hélène. Mais maintenant permets-moi de courir encore une fois sur le navire; peut-être y trouverai-je du pain. Ne crains rien, je serai de retour bien avant le flux.

--Dépêche-toi seulement, mon enfant! Ne prends pas trop de choses à la fois. Le navire restera bien là jusqu'à demain, et tu pourras en rapporter encore bien des objets.

Hélène se dirigea rapidement vers le rivage et arriva bientôt près du vaisseau. En examinant le pont, elle jeta un coup d'oeil dans la cuisine où se trouvait un placard dans lequel on plaçait généralement les provisions du jour. Le placard se trouva fermé, mais Hélène l'eut vite ouvert à l'aide d'une hache qu'elle découvrit au milieu des outils de menuiserie. A sa grande joie, elle y trouva deux sacs de biscuits, un grand morceau de fromage et plusieurs couteaux. Après avoir pris avec elle ce que ses forces lui permettaient de porter, elle redescendit sur le banc de sable.

Sur le bord, elle aperçut une grande quantité d'huîtres apportées par le flux. Cette trouvaille lui causa beaucoup de joie; elle savait que son père aimait beaucoup les huîtres.

--Eh bien, Hélène, as-tu trouvé du pain? demanda le vieillard en entendant ses pas.

--J'ai trouvé deux sacs de biscuits, père, et un grand morceau de fromage. Et que d'huîtres j'ai vues sur le rivage! Attends seulement un peu, tu verras le bon dîner que je vais te préparer.

Et posant à côté de son père les objets rapportés du navire, elle retourna en courant sur le rivage où elle ramassa dans son tablier une vingtaine d'huîtres. Non loin de là, Hélène aperçut sur l'un des arbres des fruits jaunes, et en s'approchant elle fut très surprise de reconnaître des citrons.

Elle en cueillit quelques-uns et revint avec ses trouvailles auprès de son père. Cette seconde découverte surprit agréablement le vieux marin.

--Eh bien, ma fillette, je vois que ce pays est riche et fertile; il est probable que nous n'aurons pas à souffrir des privations. Il faut croire qu'on trouve d'autres fruits par ici.

--Il y a beaucoup d'arbres qui en sont chargés! Mais peut-on les manger? Ne sont-ils pas vénéneux?

--Cela, nous le saurons. Tu me les décriras plus tard.

Après qu'ils eurent assouvi leur faim, Hélène se leva, pour aller chercher de l'eau. La soif la tourmentait depuis longtemps déjà, et son père paraissait en souffrir tout autant. Alors seulement elle s'aperçut qu'elle n'avait aucun récipient. Elle se reprochait mentalement son manque de prévoyance. Mais il était trop tard pour se rendre sur le navire, car le flux devait bientôt arriver. Son regard rencontra par hasard les coquilles vides d'huîtres jetées dans l'herbe, et sa physionomie s'illumina de joie. C'étaient là des récipients bien petits, à la vérité, mais qui néanmoins pouvaient leur rendre service pour le moment. Elle prit deux coquilles et se mit à marcher le long du rivage, dans l'espoir de découvrir un ruisseau se jetant dans la mer. Bientôt elle aperçut au loin une herbe d'un vert très vif, comme on en rencontre ordinairement près des sources ou dans les endroits très humides. En effet, à peine s'était-elle approchée, qu'elle découvrit avec joie un petit ruisseau dont l'onde claire et limpide brillait dans la verdure éclatante du gazon. Hélène puisa de l'eau dans les deux coquilles et les porta à son père, puis elle revint et, après avoir apaisé sa soif, lava avec délices sa figure brûlante avec de l'eau fraîche.

Le soir tomba. La marée commença à monter. Les flots écumeux escaladaient avec bruit sur les rochers de la côte. Le soleil baissait sur l'horizon et le vent qui soufflait depuis le matin commençait à faiblir, annonçant une nuit douce et tranquille.

Voici que le couchant flambloya d'une lueur étincelante, dont les rayons, en se reflétant dans la mer, scintillèrent sur les crêtes écumeuses des vagues. En même temps retentirent dans les arbres les trilles des chanteurs emplumés, qui semblaient envoyer un dernier salut au jour qui les quittait.

Appuyée contre un grand arbre, Hélène se tenait assise, dans une attitude pensive, auprès de son père qui s'endormait. A la vue du spectacle majestueux du couchant, son âme se tourna vers la miséricordieuse Destinée par la volonté de laquelle l'astre du jour faisait pénétrer la vie dans les forêts et les montagnes, les mers et les plaines. Elle savait que par cette volonté très sage les oiseaux qui tournoyaient au-dessus du banc de sable trouvaient leur nourriture, et elle espérait que sa toute-puissance ne laisserait pas périr un vieillard aveugle et une fillette. Ces pensées raffermirent dans le coeur de la jeune fille l'espoir d'une prompte délivrance.

Mais la dernière clarté disparut à l'horizon et, presque instantanément, sans crépuscule, une nuit noire survint. Sur la haute voûte du ciel s'allumèrent d'innombrables étoiles d'un éclat et d'une pureté inconnus en Europe. Le chant des oiseaux cessa. Un seul chanteur,--son père lui avait dit que c'était le rossignol du Sud,--faisait encore retentir ses trilles sonores là-bas, quelque part, au loin sur la montagne.

CHAPITRE VII

Un sommeil agité.--Épouvantes.--Un pays luxuriant.--Les trésors d'un navire naufragé.

Toute la nuit, Hélène eut des songes alarmants: tantôt elle rêvait qu'elle naviguait sur l'Océan à bord d'un navire magnifique, en compagnie de ses parents et de ses amis intimes, qu'elle avait laissés dans sa patrie; tantôt il lui semblait que, sur les flancs du navire, apparaissaient des ailes énormes et que celui-ci, d'abord lentement, puis avec une rapidité vertigineuse, était emporté dans les nuages. Tantôt elle courait toute seule sur un rocher désert qui s'élevait au milieu de l'Océan: pas un brin d'herbe n'y croissait; aucun être vivant; seules, les vagues mugissantes en interrompaient le silence de mort. Mais voici que, derrière une vague lointaine, émergeait la tête féroce d'un sauvage, ornée de plumes. En l'apercevant, le sauvage saisissait son arc et au même instant, de tous les côtés, surgissaient des vagues d'autres figures terribles toutes pareilles à la première... Ils brandissaient leur arme meurtrière et s'approchaient d'elle en ricanant...

Hélène se réveilla de ces songes pleine de terreur; elle regarda autour d'elle: un brouillard froid et dense l'enveloppait...

Mais voici qu'à l'Orient brilla soudain le premier sillon lumineux de l'aube dorée, qui scintilla en larges gerbes de feu sur les vagues lointaines: les gais chanteurs des forêts s'éveillèrent et l'air du matin résonna de leurs premières roulades. Des rochers de la côte s'élevèrent les oiseaux de mer qui semblaient dégourdir avec délices leurs ailes dans les rayons roses du soleil levant. Une faible brise agitait les sommets des palmiers, et du rivage arrivait le bruit léger des vagues se brisant contre les rochers.

Hélène jeta un regard sur son père tranquillement assoupi et se leva tout doucement. A deux pas d'elle croissaient plusieurs arbres sveltes à larges feuilles, dont les sommets étaient ornés de grands globes d'un brun foncé. Elle reconnut immédiatement des noix de coco. Non loin de là, dans un petit bois touffu, les fruits dorés des citronniers et des orangers tranchaient sur le feuillage d'un vert sombre et au-dessus d'eux, comme des sentinelles, se dressaient les palmiers majestueux, avec leur panache de feuilles, qui se balançaient dans l'azur.

Au milieu de ce fourré grimpaient les vignes et les lianes, enlaçant de leur feuillage sombre les troncs puissants de la forêt vierge, qui exhalait au loin le suave parfum des fleurs blanches des citronniers.

Jamais encore Hélène n'avait vu une végétation aussi luxuriante et involontairement elle demeura quelque temps absorbée dans la contemplation de cette splendide nature.

Elle s'approcha du rivage, mais à peine avait-elle monté sur un des rochers, que de dessous ses pieds un oiseau, vivement, prit son vol.

Hélène poussa un cri d'effroi: ce cri éveilla son père.

--Hélène! appela-t-il.

--Je viens, je viens, papa! répondit-elle. Ne t'inquiète pas; c'est un oiseau qui m'a fait peur.

Alors seulement elle aperçut un nid sur le rocher. Dans ce nid se trouvaient six grands oeufs. Elle en prit trois et courut vers son père.

Après avoir entendu le récit de sa petite aventure, il lui expliqua que l'oiseau devait appartenir au genre des canards, à en juger par la situation du nid sur un rocher.

--Maintenant tu pourras, pendant plusieurs semaines, prendre au nid, chaque matin, une couple d'oeufs, fit-il en terminant.

--Mais où nous procurer du feu et des ustensiles pour les cuire? demanda-t-elle avec perplexité.

--La nature elle-même a muni ces oeufs d'un ustensile propre à les cuire, répondit en souriant le vieux marin. N'as-tu pas remarqué, Hélène, combien leur coquille est dure et solide? Quant au feu, ne t'en inquiète pas. Fort heureusement, j'ai dans ma poche un caillou et un briquet. Ramasse le plus possible de bois sec, qui ne peut manquer par ici. La matinée est assez fraîche et nous nous chaufferons en même temps à la flamme.

Hélène ramassa bien vite une brassée de feuilles et de bois sec qu'elle mit en tas. Le vieux marin battit le briquet d'une main habile et passa à sa fille l'amadou allumé, qu'elle plaça, en soufflant dessus, dans le tas de feuilles sèches. Au bout d'un instant, un feu gai flambait devant eux.

Pendant que son père se chauffait, Hélène alla cueillir des fruits. Mais quel ne fut pas son étonnement, quand elle s'aperçut que certains arbres étaient en même temps couverts de fleurs et de fruits mûrs.

Elle revint auprès de son père avec une énorme grappe de raisin et deux oranges.

--Quel arbre étrange j'ai vu tout près d'ici, papa! fit-elle. Son tronc est très haut et ses feuilles sont plus grandes que moi. Sur quelques-uns de ces arbres croissent de belles fleurs bleues, tandis que sur d'autres, tout à fait semblables, on voit de gros fruits mûrs d'une couleur jaune, ayant l'aspect de plusieurs concombres soudés ensemble.

--Ce sont des bananes, mon enfant, fit observer le vieux marin, les fruits les plus précieux du midi. Dans les contrées tropicales, ils jouent un rôle tout aussi important que le blé dans celles du Nord. Les indigènes se nourrissent presque exclusivement de ces fruits. Mais ils croissent à une hauteur telle, qu'il ne te sera guère facile de les atteindre.

--Ah! si j'étais plus haute au moins de deux mètres, fit en riant Hélène, je te régalerais immédiatement, père, de ces fruits. Leur apparence est assez belle et ils doivent être très savoureux.

--Ils ne sont pas seulement savoureux, ils sont aussi très nourrissants. Mais regarde, Hélène, si notre feu a achevé de brûler. Tu pourras alors cuire les oeufs. Tu n'as qu'à faire une ouverture à l'un des bouts et poser l'autre dans la cendre: ils seront vite cuits.

Ayant achevé avec son père ce modeste déjeuner, Hélène résolut d'apporter aussitôt du navire sur le rivage tout ce que ses forces lui permettraient d'enlever.

«Si ce pays est inhabité, se disait-elle, il n'y a pas d'objet qui, un jour ou l'autre, ne nous soit d'une grande utilité.»

Elle attendit avec impatience la marée basse, et se hâta vers le navire. La mer était parfaitement calme et elle parcourut en sûreté le banc de sable presque à sec.

Montée sur le pont, Hélène rassembla tout ce qu'elle espérait de pouvoir emporter sur le rivage avant la marée haute. Ayant jeté sur le banc de sable, entre autres choses, deux casseroles en fer-blanc, une hache, une pelle, des chaussures et des vêtements pris dans les coffres, la fillette descendit et commença à transporter ces effets sur le rivage. La perspective de se trouver munie d'une foule de choses nécessaires et utiles lui donnait du courage et, sans ménager ses forces, elle travaillait avec une hâte fébrile.

Vers le soir, il y avait sur le rivage quantité d'objets de toutes sortes, et tous paraissaient précieux à Hélène.

Cependant le soleil ardent avait séché tout ce qui était mouillé: Hélène prépara pour son père une couchette de feuilles sèches sur lesquelles elle étendit une couverture de laine. Avec un sentiment indicible de satisfaction et de bonheur, elle embrassa le vieillard et, s'enveloppant dans sa molle couverture, se coucha auprès de lui. Ce travail inaccoutumé l'avait tellement fatiguée, que, sans presque faire attention au beau clair de lune, elle s'endormit instantanément du sommeil profond de la jeunesse.

Cependant la lumière argentée de la lune, presque aussi vive que celle du jour, brillait d'un éclat si éblouissant, que les oiseaux mêmes y furent trompés. Au-dessus de la jeune fille endormie et de son père résonnèrent longtemps encore, dans le silence de la nuit, les trilles sonores du rossignol du Bengale et d'autres habitants emplumés de l'île déserte.

CHAPITRE VIII

Une nuit terrible.--L'ouragan.--Une trombe dévastatrice.--Appréhensions.

Vers minuit, Hélène fut réveillée soudain par un bruit terrible. Autour d'elle régnait une obscurité tellement profonde et impénétrable, qu'il était impossible de distinguer même les objets les plus proches. Saisie de terreur, elle se tourna instinctivement vers son père et, sentant sa main dans la sienne, elle se serra, apeurée, contre lui.

--Prépare-toi, ma fille, à un spectacle effroyable, fit le vieillard d'une voix émue. Nous allons essuyer un ouragan violent.

A ce moment, tout près d'eux, brilla un éclair qui les éblouit, et la foudre frappa les rochers du rivage avec une telle force, que des étincelles se mirent à pleuvoir de tous les côtés; puis elle tomba avec un fracas assourdissant sur la mer agitée. Il semblait que le sol fût ébranlé par ce choc terrible dont les échos répétés se répercutèrent avec un bruit sourd dans les gorges des montagnes. Immédiatement après se fit entendre dans les sommets des arbres un bruit étrange.

--C'est la pluie, fit le vieillard, qui n'avait pas vu l'éclair.

Les gouttes étaient si grosses et frappaient avec une telle force contre les rochers, qu'on eût dit une pluie de cailloux.

Mais bientôt la situation du père et de la fille sur le rivage devint encore plus critique. L'averse avait inondé les gorges des montagnes et roulait maintenant en large torrent impétueux vers la mer, submergeant tout sur son passage.

--Aide-moi à me cramponner à un arbre, Hélène, dit le vieillard, d'une voix frissonnante; essayons de nous y tenir pour ne pas être entraînés dans la mer.

Les éclairs se succédaient avec un éclat si éblouissant qu'Hélène pouvait distinguer, jusque dans les moindres détails, tout ce qui se passait autour d'eux.

Cependant les torrents qui descendaient des montagnes inondaient de plus en plus le rivage. Avec une rapidité et un bruit formidables, ils arrivaient, semblables à des cataractes, et se brisant en écume contre les rocs du rivage, entraînaient dans la mer mugissante les arbres brisés et les blocs qui roulaient des hauteurs avec un fracas épouvantable. Par surcroît de terreur, les éclairs se succédaient avec une rapidité telle, que le ciel et la terre semblaient embrasés d'un vaste incendie.

Hélène, épouvantée, regardait comme, sous la pression de l'ouragan, les hauts palmiers se courbaient jusqu'à terre, tandis que leurs feuilles frissonnaient et se tordaient comme dans une agonie mortelle. Il semblait que la dernière heure fût venue pour toute la nature.

Voici que dans le lointain, des profondeurs de la mer, se leva, semblable à une tête de géant, une vague immense qui, tournoyant et écumant, se mit à monter de plus en plus haut, comme si elle eût voulu saisir le nuage noir et épais, suspendu au-dessus d'elle. Le nuage paraissait également prêt à se mesurer avec l'élément marin, qui avait osé entrer en lutte avec le porteur des ouragans célestes:--de son milieu commença lentement à descendre, vers la vague qui montait, une mince colonne pointue qui ressemblait à une gigantesque main noire; et un moment après le ciel et la terre s'étreignirent. Il semblait que ces deux éléments eussent, d'un commun accord, résolu de dévaster la terre. Avec un fracas formidable, les flots se dressaient contre le nuage qui descendait vers eux et, aspirés par lui, formèrent soudain une colonne gigantesque, illuminée à tout moment par la lueur sanglante des éclairs.

Le coeur palpitant, tremblante d'effroi, Hélène décrivait à son père ce qui se passait, interrompue à chaque parole par la clameur sinistre de l'ouragan.

--C'est un typhon, mon enfant... Une trombe marine! expliqua le vieillard.

--Elle s'approche de nous! s'écria Hélène glacée de terreur. Elle accourt vers nous... oh! avec quelle rapidité.

--O mon enfant! Notre perte est inévitable. Recommandons-nous au sort. Il aura pitié de nous, dit le vieillard d'une voix frémissante.

Hélène se serra plus fortement contre la poitrine de son père. L'enfant tremblait comme une feuille.

Cependant la trombe marine s'approchait du bord avec un bruit terrifiant, en continuant d'aspirer d'énormes masses d'eau. Elle atteignit le banc de sable, qu'Hélène avait parcouru il y avait si peu de temps, s'avança vers le rivage et, lentement, se retourna vers le navire brisé. Au bout de quelques minutes s'élevèrent vers le nuage noir des débris de mâts, des poutres, des solives; et un instant plus tard la trombe marine courait vers le cap qui s'avançait au loin dans la mer. Le danger imminent s'éloignait et la pauvre fillette respira plus librement.

Mais elle ne pouvait pas encore vaincre son horreur à la vue de ce terrible phénomène de la nature. Avec une attention fébrile, elle suivait des yeux la trombe gigantesque qui avait gravi sur le cap et, entraînant avec elle des pierres et des débris de rochers, labourait la terre, déracinait les arbres et projetait les fiers palmiers haut dans les nuages flamboyants. Traversant le cap, la trombe descendit de nouveau dans la mer et commença à s'éloigner rapidement du bord. Mais voilà qu'elle s'arrêta brusquement et la mer bouillonna autour d'elle. Elle trembla, chancela et, comme sous l'influence d'une force invisible, se déchira soudainement en deux. Avec un fracas assourdissant, le flot gigantesque roula dans la mer, tandis que le nuage qui s'en était séparé continuait toujours à chanceler. Le rayon aigu d'un éclair le poignarda et le fendit dans toute sa longueur. Avec le même fracas horrible, toute cette énorme masse d'eau se précipita subitement sur l'île et pour un instant inonda tout le rivage.

Hélène poussa un cri de terreur. Elle crut que cette soudaine inondation allait l'emporter avec son père dans la mer. Mais le vieillard s'accrocha fortement à l'arbre, sans lâcher sa fille.

Bientôt le danger disparut complètement. Le nuage noir se dissipa, le ciel redevint serein et la lune illumina de nouveau de sa douce lueur ce lieu de dévastation. Le vent commença à tomber et sur la haute voûte céleste brillèrent de nouveau des millions d'étoiles. Le silence régna dans l'île: seule, la mer agitée mugissait encore en lançant au pied des rochers d'énormes vagues écumantes.

Hélène se mit à chercher des yeux un endroit sec où reposer, mais partout son regard rencontrait des traces du terrible orage. Le seul point où l'on pût tant soit peu s'abriter, était précisément celui où ils se trouvaient.

Avec une douleur inexprimable, la jeune fille contemplait le coin où elle avait placé les objets apportés du navire: ils avaient été emportés dans la mer--tout son travail était perdu. La tempête les avait privés de tout, et les mettait encore une fois dans la même situation critique où ils se trouvaient en débarquant.

Cette découverte causa tant de chagrin à Hélène, qu'elle éclata en sanglots. En apprenant le motif des larmes de sa fille, le vieillard aveugle soupira profondément et l'attira contre lui avec tendresse.

--Quand il fera jour, mon enfant, dit-il enfin, emmène-moi loin du rivage, derrière les montagnes. Nous ne pouvons pas rester ici!

Hélène était également désireuse de quitter ce rivage maudit.

--Peut-être trouverons-nous là-bas une hutte et des gens qui nous donneront un abri. Est-ce que tu n'as pas remarqué sur la côte ou sur les arbres des traces quelconques de la présence des hommes? demanda le vieillard.

Un frisson parcourut le corps de la jeune fille à cette question.

--Et s'il y a ici des sauvages! s'écria-t-elle avec terreur. Nous sommes perdus alors, ils nous tueront à coup sûr.

--N'aie pas peur, ma chère fillette. Les sauvages ne deviennent sanguinaires que lorsqu'ils sont irrités ou très affamés: il leur arrive alors d'attaquer les étrangers et quelquefois même de les manger. Mais tu ne réponds pas à ma question: as-tu aperçu quelques vestiges humains?

--Sur l'un des troncs, j'ai reconnu des espèces de marques ou plutôt des égratignures, répondit Hélène après un moment de réflexion; mais il me semble que c'est plutôt la foudre qu'une main humaine qui les a faites sur l'écorce de cet arbre énorme qui, semblable à un fantôme, se tient là-bas avec son feuillage sombre et impénétrable.

--Si tu n'as pas remarqué d'autres indices, tu peux bien avoir raison. Si j'avais seulement mes yeux, soupira amèrement le vieux marin, je n'hésiterais pas un instant à préférer une existence dans une île inhabitée à toute autre. Nous serions, il est vrai, privés de la société des hommes et livrés à nous-mêmes; mais, en revanche, nous n'aurions pas à craindre la rencontre de sauvages grossiers et sans frein. Mais maintenant, je ne puis t'aider en rien et toi, mon enfant, tu n'as pas la force de travailler pour deux. Voilà pourquoi je voudrais rencontrer des hommes. J'ai eu plus d'une fois occasion de voir de près des peuplades à demi-sauvages, et je sais comment il faut traiter ces enfants de la nature. On trouve parmi eux tout autant de braves gens que partout ailleurs. Ah! Hélène, qu'il m'est dur de penser que tu auras tant à souffrir à cause de moi!

Mais sa fille se hâta de calmer son inquiétude en l'assurant tendrement de son amour.

--Nous nous trouvons dans un pays si riche et si fertile que nous n'avons pas à craindre de manquer de nourriture, et c'est pourquoi je désirerais qu'il fût inhabité, conclut-elle.

--Laisse là tes désirs et tes rêves, mon enfant, interrompit le vieillard. Tiens-toi plutôt prête à tout. D'abord il faut explorer cette contrée et s'assurer si elle est habitée ou non; puis nous déciderons ce qu'il y a à faire. Tu m'as dit que devant nous se trouvait une montagne élevée. Est-elle trop escarpée! Pourras-tu m'y conduire demain matin? De là, il te serait facile d'examiner tout le pays.

--La montagne n'est pas très escarpée, répondit Hélène, mais il nous sera tout de même très difficile de la gravir; toute la pente en est couverte de lianes et d'autres plantes grimpantes qui, semblables à un réseau, s'entrelacent avec les buissons et les arbres. D'abord, j'examinerai le rivage pour voir s'il y est resté quelque chose des objets recueillis par moi, puis je te conduirai sur la montagne. Et en attendant, père, repose-toi et rassemble tes forces.

--Tu as raison, ma fille; après une aussi terrible nuit, nous avons tous deux besoin de repos.

Le vieillard s'enveloppa dans sa couverture et se coucha. Hélène suivit l'exemple de son père, mais les appréhensions que lui inspirait leur avenir l'empêchèrent longtemps de fermer les yeux.

Pourtant le silence majestueux qui régnait autour d'elle, après les terreurs de la nuit, respirait une sérénité et une paix si profondes que la jeune fille, à son tour, se calma et s'assoupit.

CHAPITRE IX

Une trouvaille précieuse.--Première étape.--Sur une île déserte.--Le figuier du Bengale.--Au sommet d'une montagne.--Une riante vallée.