La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte
Part 3
--Ces îles sont la terreur de tous les marins, fit de son côté le capitaine qui avait entendu l'exclamation de la jeune fille: pendant une tempête, il est difficile d'apercevoir cette ceinture étroite, et c'est pourquoi très souvent ces récifs deviennent une tombe prématurée pour les marins.
--Est-il possible que des animaux aussi petits puissent ériger des constructions aussi grandioses? demanda la jeune fille étonnée.
--Ils habitent à une profondeur insignifiante en colonies très nombreuses et, après leur mort, leurs polypiers pétrifiés forment ces bancs menaçants de corail. Dans l'Océan Pacifique on rencontre de ces vastes récifs qui occupent une étendue de plusieurs kilomètres.
Hélène examinait curieusement cette île, qui avait surgi, comme par enchantement, du sein de l'Océan.
Mais voilà que le vent, déjà très faible, tomba tout à fait et le vaisseau s'arrêta. Le récif n'était éloigné du navire que de deux milles au plus.
--Comme je voudrais voir d'un peu près ces constructeurs infatigables de la mer! dit Hélène à son père.
Le père exposa le désir de sa fille au capitaine, qui lui offrit immédiatement de s'y rendre avec un pilote. Un grand canot fut mis à la mer et six matelots se mirent à ramer vigoureusement.
Quand ils furent arrivés près de l'île, le canot fut amarré à un récif qui surplombait. Par endroits, l'île était couverte d'une végétation tropicale; par ci, par là, on apercevait des palmiers solitaires. L'île elle-même présentait l'aspect d'un anneau régulier au milieu duquel se trouvait une lagune, unie comme un miroir, qui ressemblait à un port tranquille. Le temps était calme et la mer si transparente qu'Hélène put examiner à loisir ce jardin sous-marin. Le fond était tapissé de centaines, de milliers de polypes de corail qui, pareils à des fleurs bizarres, se balançaient sur des arbres et des buissons pétrifiés. Leurs intervalles étaient remplis par une mousse bigarrée, dans laquelle, en l'observant attentivement, on pouvait distinguer des millions de polypes. Ce spectacle était d'autant plus merveilleux que le soleil tropical y mêlait son éclat. Des poissons magnifiques, des formes et des couleurs les plus étranges, évoluaient autour des coraux, comme des colibris autour des plantes équatoriales. Les écrevisses transparentes y rampaient aussi en troupes entières avec des crabes bariolés, tandis que les rouges étoiles de mer, les noirs oursins et les méduses de toutes les formes fourmillaient au milieu d'une quantité innombrable de coquillages.
Mais un coup de canon se fit entendre du navire, qui rappelait le canot, et Hélène, à son grand regret, dut interrompre ses observations.
En remontant à bord, elle s'aperçut que le capitaine paraissait très inquiet. Les matelots couraient de part et d'autre, grimpaient sur les mâts et en descendaient avec la rapidité des chats; le capitaine se multipliait partout et partout résonnait sa voix forte et impérieuse.
Profitant d'un instant de répit, Hélène l'interrogea sur le motif de l'alarme générale. Pour toute réponse, il lui indiqua un petit nuage sombre qui s'élevait au bout de l'horizon. Au-dessus d'eux le soleil resplendissait, le ciel était serein et le temps magnifique. Il sembla à Hélène que les appréhensions du capitaine étaient exagérées.
Moins d'un quart d'heure après, le nuage montait lentement et majestueusement, obscurcissait le soleil et bientôt couvrait presque la moitié du firmament. Puis un brusque tourbillon s'abattit sur le navire et un vent effroyable se déchaîna. Le vaisseau s'inclina sur le côté et la mer, un instant avant unie et immobile, s'agita, mugit; les vagues se dressèrent menaçantes.
Le nuage sinistre s'avançait rapidement et soudain, en plein jour, une nuit noire et impénétrable s'établit.
--Le typhon, le typhon! s'écrièrent les matelots pleins de terreur, en descendant rapidement des mâts sur lesquels ils repliaient les voiles.
Quelques instants plus tard, les ténèbres s'illuminèrent subitement à la lueur éblouissante d'un éclair et tout le ciel s'embrasa. On entendit des roulements assourdissants de tonnerre, et les nuages crevèrent en une telle averse, qu'il semblait que le navire ne tiendrait pas contre ce déluge et coulerait à fond. La mer mugissait tumultueuse.
Le navire n'obéissait plus au gouvernail. Il roulait au milieu des vagues qui bouillonnaient comme dans une chaudière, en décrivant sur la mer des cercles énormes. Rester sur le pont,--impossible; c'eût été s'exposer à une mort certaine. Tous les passagers s'étaient réfugiés dans les cabines et, recommandant leurs âmes à la Providence, attendaient l'issue fatale.
Brusquement un silence sinistre, un silence de mort s'établit. Tous croyaient leur dernière heure venue. L'attente anxieuse de quelque chose d'effroyable augmentait encore l'horreur de ce moment. Subitement l'ouragan se déchaîna avec une force redoublée. Sur le pont un coup formidable retentit qui ébranla tout le navire. Un instant après les mâts étaient emportés à la mer.
Personne ne se rappela comment l'ouragan avait fini. Le capitaine remonta le premier et, navré, contemplait le pont dévasté. Heureusement, il restait sur le navire trois canots qui au début de la tempête, avaient été solidement attachés aux mâts et qui maintenant tenaient encore à leurs débris.
La tempête reprit, quoique avec une force moindre.
Le troisième jour, à l'approche du matin, elle se calma; mais vers le soir, un vent violent se remettait à souffler et les vagues s'agitaient avec une telle fureur, que le navire en craquait dans ses oeuvres vives.
Pour comble de malheur, une voie d'eau se déclara. La catastrophe paraissait inévitable, et Hélène considérait chaque moment comme le dernier de sa vie. Le capitaine et les matelots étaient à bout de forces, mais continuaient pourtant, infatigables, à pomper pour éloigner autant que possible la mort.
Encore une nuit effroyable. L'aurore commençait à poindre, quand le navire retentit soudain de ces cris: terre, terre!
Hélène se précipita sur le pont. En effet, à quelques milles du brick, on apercevait une terre. Les vagues gigantesques et furieuses, chassées par le vent, y entraînaient rapidement le navire. Le salut paraissait proche.
C'était, à ce que l'on pouvait croire, une île, de deux milles de long à peu près. Du navire on apercevait très bien la côte sombre et rocheuse, où s'élevaient, de place en place, des palmiers solitaires. Les matelots se remirent à pomper avec une énergie décuplée. La vue du rivage si proche faisait renaître en eux l'espoir d'un prompt salut.
Mais voici qu'éclate un craquement effroyable, et le navire s'arrête instantanément, échoué sur un écueil. Un cri de terreur s'échappa de toutes les poitrines. Les matelots se cramponnèrent à ce qu'ils purent, pour ne pas être emportés dans la mer par les vagues furieuses, qui s'élançaient par-dessus le pont et menaçaient à chaque instant de mettre le navire en pièces; puis ils se précipitèrent vers les canots, dans l'espoir d'arriver ainsi jusqu'à la terre.
Saisie d'une angoisse effroyable, Hélène accourut sur le pont pour apprendre la cause de la terrible secousse éprouvée par le vaisseau, et reconnut avec horreur que les embarcations avec les matelots qui se sauvaient étaient déjà loin; il ne restait plus à bord que le capitaine avec trois matelots qui se préparaient à sauter dans un petit canot.
--Au nom du ciel, prenez place au plus vite dans le canot, lui cria-t-il, le vaisseau coule à fond.
Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, Hélène tendit la main au capitaine pour descendre; mais au même instant elle la retira vivement.
--Et mon père, mon père! s'écria-t-elle.
--C'est trop tard! répondit le capitaine. Descendez, sinon, nous partons sans vous. Vous ne sauverez pas votre père et le bateau ne peut contenir une personne de plus! Descendez au plus vite!
--Sans mon père!... jamais! s'écria la fillette, toute frissonnante à la seule idée d'une séparation éternelle d'avec son père.
«Si ma présence peut lui servir de consolation dans ses derniers moments, pensait-elle, ma mort n'aura pas été inutile... Non, je ne quitterai pas mon père! Je mourrai avec lui si je ne puis le sauver!»
--Non, non, je ne partirai pas sans lui! Ayez pitié! emmenez mon père! suppliait-elle, en s'efforçant de saisir la main du capitaine.
--Que faites-vous, soyez raisonnable, lui cria-t-il. Il sera plus doux à votre père de savoir que vous êtes sauvée que de vous sentir mourir à côté de lui! Descendez, descendez; chaque instant est précieux.
--Non, non, je ne peux pas m'éloigner sans mon père, répondit-elle résolument.
Et elle se précipita dans la cabine.
Cependant le vieillard aveugle, plein d'effroi, appelait sa fille, mais sa voix se perdait dans le mugissement des ondes. En se sentant abandonné, il faillit perdre connaissance; mais en ce même moment, Hélène accourut auprès de lui.
Lorsqu'elle fut remontée sur le pont avec son père, le capitaine était déjà loin et les autres embarcations ne se voyaient plus.
Une vague énorme fondit sur le bateau du capitaine et l'engloutit pour toujours.
Poussant un cri désespéré, Hélène se précipita au cou de son père et cacha sa tête sur la poitrine du vieillard.
De tout l'équipage, seuls, le père et la fille erraient encore sur le navire brisé, dans ce désert liquide.
CHAPITRE VI
Le naufrage.--La vague fatale.--Échappés au péril.--Le reflux.--Sur un navire brisé.--La première nuit sur un rivage inconnu.
A cette journée terrible succéda une calme soirée. Mais la mer restait encore agitée. Le navire brisé, relevé par les flots, errait de nouveau au milieu des rochers, risquant à chaque minute de donner encore une fois contre un écueil.
Hélène s'était réfugiée avec son père sur le pont et regardait avec une terreur mêlée d'espoir le navire les emporter peu à peu vers la terre. La seule idée que le vent pouvait changer et les pousser au large, la remplissait d'épouvante. En considérant le rivage désolé et rocheux, vers lequel voguait lentement le navire, elle se posait involontairement une foule de questions:
«Était-il habité, ou non?... Si cette terre était habitée par des sauvages!... Quel serait alors le sort de son cher père et le sien? Peut-être des supplices, la mort!»
Cette idée la faisait frémir. Mais la vue de son père, tranquillement assis à ses côtés, lui redonna du courage et elle se remit, avec confiance, à la volonté du sort.
En ce moment, son père interrompit ses tristes pensées.
--Mon enfant, surveille d'un oeil vigilant tout ce qui se passe sur le navire. Si sa coque ne se brise pas contre les récifs, nous pourrons tenir encore assez longtemps sur l'eau, parce que, pour notre bonheur, le chargement en est composé de marchandises qui ne coulent pas rapidement. Sommes-nous loin du rivage?
--Nous n'en sommes pas loin, père, et quoique lentement, nous nous en rapprochons toujours. Mais presque toute la cale du navire est remplie d'eau.
Le vieux marin était un excellent nageur et, s'il avait encore eu l'usage de ses yeux, il fut arrivé aisément jusqu'à la terre en nageant avec sa fille, d'autant plus qu'elle aussi savait très bien nager.
--Et de quel côté du navire se trouve la terre?
--Du côté droit, père.
--C'est bien, ma fille. Écoute donc maintenant avec attention ce que je vais te dire. Dès que le navire échouera sur un bas-fond, ou donnera contre un écueil, conduis-moi tout de suite vers le côté droit et descends après moi dans l'eau. Nous gagnerons la terre à la nage. Tiens-toi fortement à moi et indique-moi le chemin. Si tu vois venir sur nous une grande vague, retiens ton souffle et ferme les yeux, autrement tu pourrais te noyer.
--Mais peut-être le navire abordera-t-il le rivage? Ne vaudrait-il pas mieux attendre?
--Attendons, mais il faut que tu saches que, si le navire se heurte contre un récif, il ne pourra plus tenir et se brisera infailliblement. En outre, nous devons gagner la terre avant le reflux, autrement nous serions de nouveau emportés en pleine mer, et alors nous serions perdus.
Deux heures environ s'écoulèrent. Le navire continuait à se rapprocher lentement du rivage. Hélène suivait avec une attention fébrile chacun de ses mouvements. La côte était si voisine, que même en avançant avec cette lenteur le navire devait y arriver en une demi-heure à peu près. Le coeur de la jeune fille se mit à palpiter plus fortement à l'idée du salut prochain.
Tout à coup un fracas effroyable se fit entendre: c'était la coque qui craquait; le navire s'arrêta net.
Le père et la fille se levèrent en sursaut. Hélène conduisit rapidement son père vers une petite échelle de corde, qui se trouvait sur le côté droit du navire.
--Tiens-toi, Hélène, tiens-toi fortement à moi, et indique-moi où il faut aller! N'oublie pas mon conseil, dit le vieux marin, en descendant dans la mer avec sa fille.
En entrant dans l'eau, Hélène saisit convulsivement d'une main la ceinture de son père et de l'autre se mit à l'aider. Dans leur précipitation, ils oublièrent de quitter une partie de leurs vêtements et cela faillit les perdre.
A peine étaient-ils arrivés à une cinquantaine de mètres du navire, qu'une énorme vague les recouvrit complètement. Hélène prévint à temps son père et retint elle-même son haleine pendant quelques secondes. Bientôt elle remarqua avec effroi que les forces de son père faiblissaient, et que ses vêtements trempés l'empêchaient de nager. Elle-même sentait sa vigueur l'abandonner et quelque chose l'entraîner au fond comme une pierre.
En regardant derrière elle, Hélène s'aperçut qu'une nouvelle vague arrivait sur eux; le coeur de la jeune fille se serra et elle avait à peine eu le temps de pousser un cri, que le flot les submergea et les jeta avec force contre le rivage. Quand ils se retrouvèrent de nouveau à la surface, le vieillard, à bout de forces, se tenait à grand peine sur l'eau, tandis qu'une autre vague formidable s'élançait sur eux. Hélène sentit que cette vague fatale l'engloutissait. Il est impossible de rendre les sensations diverses qui envahirent l'âme de la jeune fille, quand elle se retrouva de nouveau sous l'eau.
Voilà que le flot fatal passa au-dessus d'eux. Le vieillard rassemblait ses suprêmes énergies. Encore quelques minutes de lutte terrible pour la vie s'écoulèrent... Enfin il se sentit épuisé et, laissant tomber ses bras, il s'abandonna mentalement à la destinée...
Mais à ce moment il sentit la terre ferme sous ses pieds, et remarqua que l'eau ne lui allait que jusqu'aux épaules. Il appela Hélène, mais ne reçut point de réponse. Le vieillard eut peur. Il craignit que sa fille n'eût perdu connaissance. Il sentait que sa main ne le tenait plus que faiblement. Ramassant ses dernières forces, il la saisit dans ses bras et alla en avant, au hasard.
Après des efforts surhumains, il atteignit enfin le rivage et posa avec précaution sa fille sur le sable. Ayant constaté que son coeur battait encore, il essaya, plein d'effroi et d'espoir, de la faire revenir à elle. Hélène reprit bientôt ses sens. Mais elle éprouvait un grand malaise, et tout d'abord ne pouvait se rendre compte de ce qui lui arrivait, et dans quel endroit elle se trouvait. Quand elle eut recouvré complètement ses esprits, son père lui raconta en quelques mots comment, alors qu'il avait déjà perdu tout espoir de salut, le sort avait eu pitié d'eux.
Saisie d'un muet transport, elle embrassa son père, les larmes aux yeux, impuissante à trouver des paroles pour rendre les sentiments qui l'assaillaient.
S'étant un peu calmée, Hélène regarda autour d'elle. Elle reconnut qu'ils se trouvaient sur le rivage rocheux d'un pays florissant, dont la végétation ne ressemblait pas du tout à celle de l'Europe. Un sentiment de joie ineffable envahit la jeune fille. Elle regardait le ciel, la terre et respirait avec délices l'air tiède et parfumé. Jetant un regard sur la mer agitée, elle s'aperçut que le navire se tenait immobile, loin du rivage, fortement couché sur le flanc et qu'autour de lui écumaient furieusement les vagues. Hélène n'en croyait presque pas ses yeux: «Était-il possible qu'ils eussent pu de si loin atteindre le rivage?» Elle se souvint du malheureux équipage du navire, du capitaine qu'elle avait vu périr sous ses yeux, et elle frissonna.
--Ma pauvre enfant! murmura avec un soupir profond le vieux marin.
L'idée des peines et des privations qui l'attendaient obscurcissaient en lui le sentiment de sa joie primitive.
Hélène semblait avoir deviné la pensée de son père.
--Maintenant je ne vivrai que pour toi seul! fit-elle, en l'embrassant avec effusion. Si cette île est inhabitée, je me mettrai à travailler pour toi et le ciel bénira mes efforts. Je vois que la nature est ici belle et prodigue, et je suis sûre que nous n'aurons pas de privations à subir. Moi, je n'ai besoin de rien, pourvu que tu sois content!
Cette tendre affection de sa fille émut profondément le vieillard. Il l'embrassa avec transport et deux larmes coulèrent de ses paupières éteintes.
Le rivage rocheux était recouvert de la végétation éclatante des tropiques. Sur les arbres élevés, aux branches puissantes et larges, on apercevait par place des fruits bizarres. Quelquefois, ce qui semblait de loin une fleur multicolore se mettait tout à coup en mouvement et on voyait un bel oiseau prendre son essor et s'envoler de l'arbre. Des troupes de perroquets et d'autres oiseaux passaient d'un arbre à l'autre; et sur les montagnes, qui encadraient le rivage, se dressaient les sommets grêles des palmiers élancés, ornés de feuilles gigantesques.
En dépit de la chaleur de midi, Hélène ressentit un frisson désagréable qui lui rappela qu'elle était toute trempée; en même temps elle sentit qu'elle avait faim et soif.
Elle emmena son père un peu loin du rivage, sous un grand arbre ombreux, ramassa à la hâte de l'herbe sèche et des feuilles et lui prépara ainsi une couche molle. Le vieillard fatigué se coucha pour se reposer et, bientôt, sa respiration égale lui apprit qu'il s'était endormi. Hélène se mit à réfléchir à sa situation sans issue. Des pensées inquiètes se succédaient dans son esprit: tantôt il lui semblait que son père et elle mourraient de faim ou se verraient astreints à des privations très dures, tantôt son imagination agitée lui représentait des sauvages et des animaux féroces, sur lesquels elle avait lu tant de récits à la maison. Un profond soupir de son père endormi la tira de sa rêverie.
Le reflux commençait. La mer s'était apaisée, et seules, de petites vagues, déferlant faiblement sur la côte rocheuse, roulaient en arrière avec un doux bruit. Non loin de là, se découvrait peu à peu un étroit banc de sable qui s'avançait très loin dans la mer. A son extrémité on voyait, couché sur le flanc, le navire brisé, enfoncé profondément sur l'écueil.
Hélène considérait avec une tristesse muette les restes mutilés du beau navire qui, pendant un si grand nombre d'années, bravant dédaigneusement les tempêtes et les orages, avait navigué, superbe, sur l'Océan immense. Et maintenant ses cabines et ses cales submergées étaient devenues le refuge de toute sorte de coquillages marins.
Mais voici que le banc de sable se découvrit tout à fait; seuls, quelques coquillages et étoiles de mer, qui n'avaient pas eu le temps de disparaître dans la mer avec le reflux, étalaient sur le sable leurs formes bizarres, tandis que du rivage arrivaient des troupes d'oiseaux, qui s'abattaient sur eux pour s'en régaler.
La vue du navire brisé rappela à Hélène qu'elle devait se procurer des vêtements et des chaussures. Elle résolut de mettre immédiatement cette idée à exécution et de profiter du reflux, pour traverser le banc de sable et atteindre le navire. Elle ne s'effrayait que de la distance qui séparait le rivage du navire.
«Que ferai-je, si le flux me surprend au retour?» pensait-elle.
Elle regarda son père endormi, et son aspect si triste lui donna le courage de tenter ce voyage assez périlleux. Retroussant sa robe, pour pouvoir plus facilement sauter et grimper sur les roches de la côte, elle se dirigea vers le banc de sable. Le soleil ardent et le vent avaient déjà à ce point séché les rochers, qu'elle pouvait sans danger sautiller de l'un à l'autre. Le banc lui-même était tellement sec qu'elle put sans trop de fatigue arriver jusqu'au navire qui, à ce qu'il semblait, devait être profondément enfoncé sur l'écueil qui se trouvait à l'extrémité même du banc de sable. Sur le revêtement du navire elle aperçut une foule de coquilles, qui s'y étaient attachées. Hélène se souvint de ses compagnons de voyage, et son coeur se serra à l'idée de leur perte prématurée. Maintenant, elle voyait clairement qu'en restant sur le navire tout le monde aurait été sauvé et aurait gagné heureusement le rivage.
Saisissant un bout de câble qui pendait, Hélène grimpa péniblement sur le pont. Là, un effroyable spectacle de destruction se présenta à ses yeux: sur tout le pont, dans un étrange désordre, s'éparpillaient des débris de mâts, des tonneaux, des câbles rompus et une foule d'autres objets. A la vue de ce terrible chaos, une crainte indicible envahit le coeur de la jeune fille, mais elle la réprima bien vite et descendit courageusement dans la cabine. Là, elle retrouva les mêmes terribles traces de destruction: la partie supérieure de la poupe avec les fenêtres avait disparu. Les murs si élégants autrefois étaient complètement démolis. Sur le plancher nageaient dans l'eau des tables, des chaises, des coffres et toutes sortes de débris. Tout près de l'escalier, dans l'eau, elle aperçut, à sa grande joie, la malle de son père, où elle était sûre de trouver tout ce qui leur était indispensable à elle et à son père. La saisissant par la poignée, elle la traîna jusqu'à l'escalier, puis essaya de la monter sur le pont; mais tous ses efforts furent inutiles: l'eau qui avait pénétré dans la malle avait triplé son poids. Sans réfléchir plus longtemps, Hélène la plaça sur l'un des coffres qui nageaient dans la cabine et l'ouvrit avec la clef qu'elle avait sur elle. Tous les objets, quoique trempés, se trouvaient dans le même ordre où elle les avait placés. Hélène retira de l'intérieur tout ce qui était le plus nécessaire, exprima l'eau du linge et des vêtements, et les étala sur le pont pour les faire sécher. Après avoir pris une partie du linge et deux couvertures de laine, elle jeta tout cela sur le banc de sable et descendit elle-même.
Malgré son lourd fardeau, Hélène se mit à courir joyeusement vers le rivage, contente d'avoir trouvé tant de choses utiles. Elle arriva auprès son père, et elle avait à peine eu le temps de déposer son paquet à terre, qu'il s'éveilla et se mit à l'appeler.
Hélène s'assit à côté de lui et, reprenant haleine, lui raconta le succès de sa visite dans le navire. La physionomie du vieux marin manifestait une vive inquiétude, mais il l'écouta en silence jusqu'au bout.
--Cher père, dis, pourquoi as-tu l'air si soucieux? Qu'y a-t-il de dangereux dans cette promenade?
--Mon enfant, répondit le vieillard, le malheur t'a rendue tout d'un coup adulte. Maintenant, tu es obligée de réfléchir toi-même avant de te résoudre à une action quelconque. Mais n'oublie pas, Hélène, qu'en exposant ta vie, tu risques aussi celle de ton père. C'est pourquoi, sois prudente et n'entreprends rien sans m'avoir prévenu; quoique je n'y voie pas, mon expérience peut t'être utile dans bien des cas. Je sais, Hélène, que tu suis volontiers mes conseils, mais je crains que, par amour pour moi, tu n'entreprennes des tâches au-dessus de tes forces. Tu es encore trop jeune, et tu n'es pas habituée à un travail pénible. Il se peut que nous soyons obligés de rester ici pendant très longtemps, et tu dois te munir de courage et d'énergie. Mais rappelle-toi une chose, c'est que ma vie dépend de la tienne, et ne l'expose pas inutilement.