La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte
Part 12
Mais quoique Hélène aimât beaucoup ses petites chèvres, elle ne pouvait les garder la nuit auprès d'elle, parce qu'elles répandaient une odeur désagréable; pour ne pas les priver de leur liberté pendant la nuit, elle se garantit contre leurs visites nocturnes par la présence de «Petit ami», qu'elle faisait coucher à l'entrée de la caverne. Dans les premiers temps, elle entendit plus d'une fois, la nuit, ses chèvres s'approcher et l'appeler par leurs bêlements; mais «Petit ami», qui avait l'ouïe fine, les chassait en aboyant; par la suite, ces intelligents animaux finirent par n'arriver que le matin devant l'entrée de la caverne où ils éveillaient leur jeune maîtresse en bêlant.
L'instruction du perroquet se poursuivait avec moins de succès. Le bel oiseau ne prononçait pas encore une seule parole et ne faisait entendre que des cris aigus.
Mais une fois, de grand matin, Hélène ouït à travers son sommeil les bêlements des chèvres, et aussi une voix qui d'abord disait sévèrement: «Arrière, Petit ami!» puis, tendrement: «Ah! mes chères petites chèvres!» Elle fut saisie de frayeur et se leva brusquement, mais elle s'aperçut aussitôt que c'était son jeune élève qui répétait la phrase habituelle que prononçait chaque matin sa maîtresse.
Depuis ce jour, le perroquet fit de tels progrès qu'il surprenait souvent Hélène par sa facilité de conception. Il était maintenant si habitué à la jeune fille qu'elle cessa de le tenir attaché. Elle n'avait qu'à tendre la main pour qu'il vînt immédiatement se percher sur son doigt, en poussant des cris de joie. Elle le tenait souvent dans cette position, en prononçant devant lui, lentement, des paroles auxquelles il prêtait une attention soutenue. En dépit de la liberté complète dont il jouissait, il ne songeait évidemment pas à la fuite. Il sortait parfois de la caverne, se perchait sur un arbre voisin, et de temps en temps répétait à haute voix les paroles qu'il avait apprises.
Vers la fin de la saison pluvieuse, «Joli» avait retenu un grand nombre de phrases et il les employait, la plupart du temps, à propos. Il aimait surtout à causer le matin. Dès qu'Hélène se levait, derrière elle retentissait la voix sonore du perroquet: «Bonjour, Hélène!--Bonne nuit, Hélène!--Joli veut manger, petit perroquet a faim!--Petit ami! silence!--Ah, mes chères petites chèvres!--Bê...ê...ê...ê...!--Mon gentil petit perroquet!--Est-ce que les petites chèvres ont faim?--Petit ami veut du lolo avec du pain?--Eh bien, bravo, mon perroquet intelligent!» s'écriait-il sur tous les tons, en imitant la voix de sa maîtresse. Et quand les chevreaux se mettaient à jouer et à s'ébattre dans la caverne, il disait avec bonhomie: «Ah! quels polissons vous êtes!--Mais vous m'empêchez de travailler!--Petit perroquet veut-il des dattes?--Bê...ê...ê...ê...--Maintenant, il est temps de vous en aller.» Il continuait à voir «Petit ami» d'un mauvais oeil. En l'entendant aboyer, il commençait à aboyer lui-même et, en signe de colère, hérissait sa jolie huppe.
Quand Hélène se mettait à table, tous ses compagnons se réunissaient autour d'elle. «Petit ami» posait humblement sa tête sur ses genoux, «Joli» se perchait sur son épaule droite, et la chèvre examinait curieusement le couvert, tandis que les chevreaux gambadaient tout autour avec insouciance. En mangeant, Hélène n'oubliait pas de donner de temps en temps à chacun d'eux quelque morceau friand. Les chèvres étaient particulièrement avides de pain saupoudré de sel, tandis que le perroquet adorait les dattes sèches et veillait rigoureusement à ce qu'Hélène ne fît aucun passe-droit. S'il remarquait qu'elle l'oubliait et donnait à manger deux fois de suite à la chèvre ou à «Petit ami», il se mettait à dire: «Joli veut manger», et lui becquetait doucement l'oreille. Si, après cela, elle ne le satisfaisait pas immédiatement, il criait à tue-tête: «Perroquet veut des dattes», et lui mordait l'oreille plus fortement. Quand il avait reçu son dû, il se calmait, tout en continuant pourtant sa surveillance.
A la nuit tombante, Hélène emmenait les chèvres dans une autre caverne et se mettait à écrire son journal ou à lire à la lumière de sa lampe improvisée. Elle lisait avec un grand intérêt les livres de voyages et d'histoire naturelle.
Durant ces longues soirées, elle se rappelait son père bien-aimé, qui lui expliquait toujours si bien et avec tant de douceur les passages peu intelligibles; et souvent ses pensées s'envolaient aussi au loin, vers sa patrie, vers sa mère!...
CHAPITRE XXIX
Le printemps.--Peur mal fondée.--La caverne du vieux bouc.--Une grotte enchantée.--Le coton.
Trois semaines plus tard environ, Hélène s'aperçut que les accalmies devenaient plus fréquentes et plus longues. Toute la nature semblait revivre. Elle comprit que la saison pluvieuse touchait à sa fin.
Au bout de quelques jours encore, en mettant le pied dehors, elle vit au-dessus d'elle un ciel presque sans nuages et un soleil éclatant de printemps. L'air était embaumé. Hélène promenait ses regards tout autour et n'en croyait presque pas ses yeux. Elle voyait revenir dans toute sa splendeur le printemps, qu'elle aimait si fort dans sa patrie. Toute la terre était gazonnée d'une herbe fraîche et diaprée de fleurs de toutes les couleurs.
En s'approchant du lac, où elle allait chercher de l'eau, elle s'arrêta frappée de surprise. Il semblait que tous les habitants de cette île déserte s'y fussent donné rendez-vous à cette heure matinale. Des milliers de perroquets, de colibris chatoyants et d'autres oiseaux, d'innombrables singes de toutes sortes s'étaient réunis sur le bord du lac pour se rafraîchir à son eau limpide. Un bruit confus semblait flotter dans l'air, un bruit fait de tous ces cris, de tous ces chants, de tous ces bourdonnements. D'énormes papillons de toutes les nuances passaient en tournoyant au-dessus d'elle. Sur le lac nageaient joyeusement, plongeant et criant, des oiseaux aquatiques, parmi lesquels, lents et majestueux, glissaient les cygnes avec leurs nichées. Ravie, Hélène contemplait ce monde bouillonnant de vie. «Petit ami» restait immobile à ses côtés et examinait avec des regards avides cette société si nombreuse.
Hélène donna un coup d'oeil à la forêt; là aussi, elle se vit plongée dans un torrent de parfums. Au milieu de la verdure éclatante des arbres et des arbrisseaux, étincelaient toutes sortes de fleurs variées. Des perroquets multicolores grimpaient sur les branches en poussant des cris joyeux. Les colibris folâtraient dans l'air et voletaient d'une branche à une autre. Les oiseaux gazouillaient, les insectes bruissaient, les singes en liesse hurlaient. Il semblait que non seulement la forêt même, mais tous ses habitants sortaient d'un long sommeil et se ruaient joyeusement à une nouvelle existence. Depuis longtemps Hélène s'enivrait du parfum des plantes et du chant des oiseaux, quand tout à coup au-dessus d'elle retentit la voix sonore d'un perroquet:
«Les petites chèvres veulent manger!--Petit perroquet a faim!»
Hélène aperçut son «Joli», qui, se balançant sur une branche, lui rappelait les devoirs qu'elle avait oubliés. En effet elle était tellement absorbée par la contemplation de la nature que, contre son habitude, elle était sortie de la maison sans avoir donné à manger à ses amis.
Elle appela le perroquet, et quand il se fut perché sur son épaule, elle se hâta de revenir chez elle. Ses chèvres avaient l'air de l'attendre. Hélène caressa les gentils animaux, leur donna du fourrage et reprit ses occupations habituelles.
Avec l'arrivée du printemps, elle pouvait de nouveau, sans craindre la pluie ou la tempête, errer des journées entières dans la forêt, se promener au bord de la mer et monter à son observatoire favori, où flottait, comme auparavant, son pavillon bleu.
Munie de sa longue-vue, Hélène gravit de nouveau la haute montagne d'où elle était descendue si souvent avec une douloureuse déception. La jeune fille s'y rendait maintenant plutôt par habitude que dans l'espérance d'apercevoir la voile désirée.
Elle examina l'horizon: comme toujours son oeil n'y découvrit pas la moindre tache. Après avoir assujetti la perche qui supportait le pavillon et que les dernières pluies avaient un peu inclinée, elle s'en fut sur la plage. Au-dessus du banc de sable si familier pour elle tournoyaient des oiseaux de mer; alarmés par «Petit ami» qui les poursuivait, ils remplissaient la plage de leurs cris perçants.
Hélène porta ses pas vers la vallée. En passant devant un énorme rocher, elle vit avec surprise que «Petit ami» s'était arrêté et, comme s'il eût trouvé des traces quelconques, se jetait, en grondant sourdement, dans les buissons épais qui croissaient au bas du rocher. Il continuait à aboyer de loin, et comme du fond d'un souterrain. Hélène rappela à plusieurs reprises son chien, qui finit par débucher des buissons et accourut vers elle. Mais au bout d'un instant, il disparut de nouveau et on l'entendit encore aboyer au loin.
«Qu'est-ce que cela peut bien être? se dit la jeune fille alarmée. Il y a là assurément quelque être vivant, autrement «Petit ami» ne gronderait pas pendant si longtemps. Avec cela il n'aboie pas d'un air fâché, mais juste comme le jour où le petit chevreau tomba du rocher.»
Hélène écarta doucement les buissons et vit devant elle une entrée de caverne. Après être restée perplexe un instant, elle ramassa des branches sèches et, non sans appréhension, entra en rampant dans la grotte où régnaient d'épaisses ténèbres. Quelque part, non loin d'elle, elle entendait gronder «Petit ami». Elle tira rapidement de sa poche le caillou et le briquet et se préparait déjà à l'allumer, quand tout à coup elle vit deux yeux énormes briller dans l'obscurité et perçut aussitôt un soupir profond et un gémissement plaintif. Hélène tressaillit et faillit laisser tomber, de frayeur, le fagot et le briquet, mais elle surmonta sa peur et se mit à battre le briquet.
En ce moment, au fond de la caverne s'exhala encore un gémissement profond suivi d'un murmure inintelligible.
--Qui est là? s'écria Hélène, remplie de terreur, convaincue qu'un homme s'était réfugié dans la grotte.
Elle répéta sa question. Mais le même silence profond continuait à régner, troublé uniquement par les grondements de «Petit ami».
Malgré la présence d'un défenseur aussi sûr, une sueur froide inonda le front de la jeune fille.
«Est-il possible qu'un sauvage se soit abrité ici? pensa-t-elle. Mais que signifie ce gémissement? Il est probablement blessé!»
Le fagot s'enflamma et Hélène aperçut avec surprise, dans un angle de la caverne, un énorme vieux bouc. Il était étendu par terre et, accablé de vieillesse, luttait évidemment contre la mort. A la vue de la jeune fille et de la flamme, il voulut se relever, mais ses forces le trahirent et il retomba de nouveau, épuisé. «Petit ami» se tenait auprès de lui et ne le quittait pas des yeux. Hélène eut pitié du pauvre animal, qui mourait probablement de faim et de soif. Elle sortit rapidement et, revenant tout aussi vite dans la caverne avec de l'eau et quelques bottes d'herbe, posa le tout devant l'animal. Le pauvre bouc mourait en effet de soif, et il se mit à boire avidement l'eau qu'elle avait apportée. En jetant un regard autour d'elle, Hélène reconnut qu'elle se trouvait dans une petite caverne. Mais elle aperçut, dans un coin éloigné, une autre ouverture étroite, à hauteur d'homme à peu près, qui évidemment donnait dans une seconde caverne. Là un spectacle merveilleux s'offrit aux yeux de la jeune fille. La grotte était vaste et haute. La voûte et ses parois scintillaient comme si elles eussent été recouvertes de pierres précieuses, et la lumière de la torche s'y reflétait en milliers de feux irisés. Hélène demeurait en extase. Jamais elle n'avait vu une telle splendeur. Le plafond de la voûte était comme poli et le plancher parsemé d'un sable brillant et sec. Nulle part on n'apercevait la moindre trace d'animaux ou d'insectes vénéneux. Tout était là extraordinairement sec et propre.
Cette grotte si vaste avait tellement charmé Hélène qu'elle eut regret de ne pouvoir venir demeurer là. Son inconvénient principal consistait en ce que la lumière du jour ne pouvait y pénétrer. Mais en cas de danger, cette grotte pouvait parfaitement lui servir de refuge.
Après s'être assurée que le pauvre bouc avait suffisamment de fourrage et d'eau, Hélène se rendit chez elle, avec l'intention d'en rapporter une provision fraîche le soir.
Mais lorsqu'elle revint dans la caverne, le vieux bouc n'existait plus. Elle le traîna au dehors et, après avoir creusé une fosse non loin de là, enfouit l'animal.
Quelques semaines se passèrent, durant lesquelles Hélène s'occupait activement de son ménage et de ses animaux. Lorsqu'elle avait du temps libre, elle se rendait dans la forêt ou sur la plage, ou bien gravissait la montagne. Dans l'une de ces promenades, elle cueillit des graines d'une plante, à laquelle elle n'avait pas d'abord prêté d'attention. Ayant examiné attentivement les flocons de duvet blanc qui recouvraient ces graines, elle reconnut le cotonnier.
Cette trouvaille lui causa beaucoup de joie. Son linge était en fort mauvais état par suite des blanchissages fréquents, et plus d'une fois elle avait songé avec inquiétude aux moyens de le remplacer, quand il serait complètement usé. Avec quelle reconnaissance elle pensa à sa chère mère qui lui avait appris à filer!
Sans plus attendre, elle résolut de tenter un essai le jour même et cueillit à cet effet plusieurs branches de cotonnier. Le soir, à la lueur de la lampe, elle enleva le duvet qui recouvrait les graines, l'éplucha, le peigna et se mit à le filer à l'aide d'un petit bâton pointu qui lui tenait lieu de fuseau. Comme ce travail lui était familier, elle parvint à fabriquer des fils minces, égaux et solides. Elle résolut de consacrer à cette besogne une heure par jour et d'employer la future saison pluvieuse à la confection de son linge.
CHAPITRE XXX
Une araignée extraordinaire.--Les écrevisses géantes.--Victoria regia.--Les jaillisseurs.--L'apparition du Brocken.--Le journal d'une fillette.
Depuis longtemps, Hélène nourrissait le projet de faire le tour de l'île, pour achever la connaissance de son royaume. Sachant que cette exploration lui prendrait au moins deux jours, elle approvisionna, dès la veille, ses chèvres de fourrage et de sel.
Le lendemain, elle se leva dès l'aube, prit pour deux jours de pain et de dattes sèches et, accompagné de son inséparable «Petit ami», se rendit dans la forêt par le même chemin qu'elle avait pris trois mois auparavant pour revenir la nuit, avec les scarabées phosphorescents.
La matinée était splendide. Pas un nuage dans le ciel. Hélène traversa la forêt et la Vallée des Chèvres et gravit le versant opposé. Partout ses regards rencontraient de grands bois, coupés de petites clairières à la verdure fraîche et veloutée.
Elle descendit la montagne et fit halte auprès d'un petit ruisseau pour se réconforter avec un déjeuner frugal. A ses pieds était couché «Petit ami», qui suivait curieusement du regard les petits oiseaux voltigeant au-dessus de la jeune fille.
Tout à coup Hélène vit, à deux pas d'elle, la terre remuer, et une sorte de petit couvercle se souleva, d'où émergea une petite araignée.
La jeune fille retint son souffle, sans détacher son regard de ce point. Mais l'araignée s'était évidemment aperçue d'un voisinage dangereux; elle disparut rapidement et le couvercle de terre retomba sur elle. Ce couvercle s'harmonisait si bien avec la couleur du sol que, si Hélène ne l'avait pas vu s'ouvrir, elle ne l'aurait jamais remarqué.
Elle essaya de le soulever, mais elle sentit tout de suite que l'animal le retenait en dedans. En jetant un regard par dessous, elle vit que l'araignée avait saisi avec ses pattes de devant le couvercle recouvert d'une toile soyeuse et, avec les autres, s'arcboutait contre les parois de sa fosse. Quand Hélène l'ouvrit, l'araignée disparut vivement dans la profondeur du trou. Cet insecte intéressa fortement la jeune fille et elle résolut d'en explorer l'habitation. Ayant saisi légèrement les bords, elle fut très surprise de retirer du trou tout le nid qui avait l'aspect d'un sac transparent, au fond duquel était couchée l'araignée. Ce sac ressemblait à un bas et était tissé d'une toile solide et soyeuse. Après avoir admiré le logis de l'insecte, construit avec tant d'art, la jeune fille le replaça avec précaution dans le trou.
Lorsqu'elle eut enfin atteint le rivage, le soleil était déjà haut dans le ciel. Elle se dirigea vers le promontoire, où elle était déjà venue une fois, en s'efforçant de se tenir tout le temps à l'ombre.
Au delà du promontoire se trouvait une langue de sable, qui s'avançait au loin dans la mer. Pour ne pas faire un trop grand détour, Hélène résolut de suivre la forêt en ligne droite et d'arriver ainsi à la plage qui s'étendait au delà. Mais à peine avait-elle parcouru une centaine de pas, qu'elle s'arrêta, frappée de surprise: devant elle, sous un groupe de cocotiers, rampaient d'énormes écrevisses, d'une longueur de 0m,80. Les unes tenaient dans leurs pinces immenses des noix de coco et, les frappant contre une pierre, les brisaient et en mangeaient le contenu. D'autres enfonçaient simplement la pointe de la pince dans la petite cavité qui est à la base de la noix et l'ouvraient de cette façon. Jamais Hélène n'avait vu d'écrevisses d'une taille aussi gigantesque, vivant non dans l'eau, mais sur la terre. Elle remarqua que quelques-unes d'entre elles entraient à reculons dans leurs trous creusés sous les racines d'arbres séculaires.
Mais quelques-uns de ces géants à carapace brune, s'étant évidemment aperçus de la présence des nouveaux arrivés, se dirigèrent lentement vers eux. «Petit ami» s'élança à leur rencontre, mais Hélène le rappela et s'éloigna rapidement, fuyant le voisinage dangereux des écrevisses géantes.
Longtemps, elle suivit cette forêt vierge. Les rayons obliques du soleil qui y pénétraient annonçaient le soir. Craignant d'avoir à passer la nuit dans la forêt sombre, elle pressa le pas, dans l'espoir d'atteindre encore de jour quelque clairière.
Là-bas apparut, à travers les arbres, le ciel bleu. Hélène se dirigea de ce côté et se trouva bientôt au bord d'un petit lac, dont les eaux tranquilles étaient couvertes de plantes aquatiques d'une grosseur extraordinaire. Au milieu de feuilles gigantesque apparaissaient d'énormes fleurs violettes, blanches et jaunes, qui répandaient un parfum délicieux. La beauté et la majesté de ces plantes, dans lesquelles elle reconnut immédiatement la «Victoria regia», frappèrent d'admiration la jeune fille. Les feuilles, qui ressemblaient à un plat démesuré, avaient une longueur d'une toise environ et, légèrement recourbées sur leurs bords, étaient soutenues par un pétiole très fort. Le dessus était d'un vert éclatant, tandis que la partie inférieure avait un reflet rouge. Au loin on apercevait sur une de ces feuilles magnifiques un oiseau qui s'y promenait en cherchant des insectes.
Hélène résolut de passer la nuit au bord de ce lac et vivement ramassa des brindilles pour griller du pain. Lorsque le feu flamba, elle s'achemina de nouveau vers la plante magnifique pour en admirer encore la beauté, mais la plupart des fleurs avaient déjà replié leurs pétales et quelques-unes même avaient disparu sous l'eau. En les examinant avec plus d'attention, elle s'aperçut que peu à peu, toutes les autres fleurs se fermaient et l'une après l'autre s'enfonçaient dans le lac.
Après avoir apaisé sa faim et donné à manger à son compagnon fidèle, Hélène s'endormit bientôt d'un profond sommeil. Elle savait que «Petit ami» garderait jalousement son repos et ne laisserait s'approcher d'elle ni un serpent, ni aucun autre animal.
Le matin, elle se leva avec le soleil et la première chose qui frappa ses regards, ce furent les splendides fleurs de «Victoria regia» qui, émergeant de nouveau sur la surface du lac, l'une après l'autre, dépliaient leurs pétales.
En même temps son attention fut attirée par plusieurs petits poissons, qui évoluaient tranquillement tout près du bord. Leur dos bleu foncé était rayé de bandes argentées et bleu clair qui s'irisaient au soleil. Ils pouvaient rivaliser par l'éclat de leurs couleurs avec les oiseaux et les insectes les plus brillants. Mais voici qu'un de ces poissons aperçut une petite mouche, qui s'était posée sur une plante suspendue au-dessus de l'eau: il s'approcha vivement d'elle et, soudain, à une distance d'une toise, lui lança quelques gouttes d'eau. Le coup avait été dirigé avec tant de justesse, que la mouche tomba immédiatement à l'eau, où elle fut avalée par le petit poisson. A cette manoeuvre, Hélène reconnut que ces petits poissons appartenaient au genre des «jaillisseurs».
Après avoir éteint le feu, elle s'achemina courageusement en avant avec son fidèle «Petit ami». Elle rencontrait, de-ci, de-là, des plantes et des arbres inconnus, mais elle ne s'arrêtait pas, voulant être de retour chez elle au moins vers le soir.
Bientôt elle se trouva sur la lisière d'un bois devant une montagne haute et escarpée. La matinée était d'une sérénité délicieuse. Aucune brise ne soufflait. A grand'peine Hélène gravit le versant et, tout essoufflée, s'arrêta au sommet. Le ciel était parfaitement pur; seulement en bas, près du bord, flottait une sorte de brouillard à demi transparent. Une vue magnifique se déroulait sur tout le pays avoisinant et sur la mer. Là-bas, au milieu des forêts séculaires qui s'étendaient sur un grand espace, scintillaient par endroits de petits lacs et des ruisseaux qui, semblables à des fils d'argent, serpentaient parmi la verdure fraîche des clairières et des forêts.
Tout à coup Hélène faillit crier de peur. Sur le ciel absolument limpide se dessinait une silhouette gigantesque de femme, auprès de laquelle se tenait un énorme animal. L'apparition mystérieuse planait dans l'air et, semblable à un fantôme, s'élevait au-dessus de la montagne. Hélène, terrifiée, fit un pas en arrière, mais à sa vive surprise, la géante effectua le même mouvement. Revenue de son étonnement et de sa frayeur, Hélène se mit à observer curieusement comment cette image colossale imitait tous ses gestes: qu'elle levât ou abaissât un bras, qu'elle étendît les deux, la géante exécutait les mêmes mouvements. Hélène se ressouvint de tout ce qu'elle avait lu ou entendu dire des mirages et des phénomènes semblables à celui qui se passait devant elle, et se rappela que son père lui avait fait le récit d'une apparition semblable, qu'il avait vue en Allemagne, sur la montagne du Brocken. En se remémorant les paroles de son père, elle s'aperçut alors qu'elle-même tournait le dos au soleil et que la silhouette colossale se trouvait au-dessus du léger brouillard qui flottait sur le rivage, et que, par suite, c'était sa propre ombre qui se réflétait si extraordinairement dans l'air à côté de celle de son chien. Bientôt le brouillard se dissipa et l'apparition s'évanouit.
Une fois au bas de la montagne, Hélène s'arrêta à la lisière du bois et alluma de nouveau un feu pour griller des tranches de pain; mais à ce moment elle s'aperçut que «Petit ami» se tenait devant un arbre qui lui était inconnu et léchait avidement la liqueur blanchâtre qui en découlait. Voyant avec quelles délices son ami se régalait de cette liqueur, Hélène fit d'un autre côté une incision sur le tronc, d'où se mit immédiatement à dégoutter une liqueur épaisse, douce et parfumée, dont la saveur ne différait presque pas de celle du lait de vache. Hélène en remplit une coquille de noix de coco et but avec plaisir cette boisson agréable et rafraîchissante, quoique un peu visqueuse. Elle devina aussitôt que c'était l'arbre à lait, dont la sève nourrit des provinces entières. «Petit ami» trouva cette sève tellement à son goût qu'il en savoura plusieurs coquilles que lui avait remplies sa maîtresse.