La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte

Part 11

Chapter 113,804 wordsPublic domain

Avisant un fruit qui pendait assez bas, Hélène prit une grosse branche et la jeta en l'air, dans l'espoir de l'abattre. Mais elle n'eut pas plus tôt levé la main qu'avec surprise et frayeur, elle vit tomber sur elle toute une avalanche de ces fruits énormes. Cela s'effectua d'une manière si inattendue, qu'au premier moment Hélène ne sut que résoudre. Mais une nouvelle grêle de projectiles la fit reculer en toute hâte. Une de ces balles de pain avait atteint «Petit ami» et le pauvre chien se jeta de côté en hurlant. Une fois hors de la portée du tir des singes, Hélène s'aperçut que toute la société se tenait, avec un calme parfait, sur l'arbre, se préparant évidemment à la régaler d'une nouvelle décharge.

«Mais c'est un très bon moyen pour se procurer les fruits des arbres trop élevés! S'ils voulaient m'en jeter encore une vingtaine!...» disait à part soi, en riant, Hélène.

Et elle lança un autre petit rameau aux singes qui, en effet, ripostèrent immédiatement, en la lapidant de fruits. En très peu de temps, elle en avait devant elle un grand tas. Hélène en prit quatre qu'elle emporta à la maison, mais ce fardeau se trouva être très lourd: chaque fruit pesait près de dix livres. Pour en rendre le transport plus facile, elle fabriqua à la hâte un sac, attela «Petit ami» au traîneau et vint ainsi chercher les autres fruits. Lorsqu'elle retourna dans la forêt, elle ne retrouva plus les singes sur l'arbre; ils s'étaient cachés quelque part.

En quatre fois, Hélène put transporter les fruits chez elle et elle alluma tout de suite un feu pour se préparer du pain grillé à la façon des sauvages. Lorsque le feu eut achevé de brûler, la jeune fille coupa le fruit en grosses tranches et les posa sur les charbons ardents. Au bout de quelques instants, elles exhalaient une odeur parfumée de pain frais. Hélène retira du feu les tranches noircies, en enleva la croûte carbonisée et goûta à ce pain. Le goût en était excellent, et ne différait presque en rien de celui du pain de froment.

L'enfant rentra une partie des fruits dans la cave, pour avoir, au moins dans les premiers temps, du pain frais, et laissa le reste fermenter au soleil. Elle se rappelait ce que son père lui avait raconté à ce sujet sur les sauvages, qui préparaient ainsi, avec ces fruits, une pâte qu'ils conservaient dans des fosses et dont ils usaient au fur et à mesure de leurs besoins.

Cependant Hélène n'oubliait pas ses bêtes. Chaque fois qu'elle revenait à la maison, le chevreau apprivoisé courait joyeusement à sa rencontre, tandis que le petit sauvage le suivait avec curiosité. Soit qu'elle rentrât dans la caverne ou qu'elle en sortît, les chevreaux pétulants tournaient toujours autour d'elle. Les choses en vinrent là que même le petit sauvage commença à prendre de ses mains les pousses qu'elle lui offrait. La vieille chèvre s'était aussi évidemment rassurée et elle mangeait son fourrage; mais elle ne se laissait pas encore approcher par la jeune fille.

CHAPITRE XXVI

Exploration de l'île.--Les mimosas.--«L'arbre des voyageurs.»--Les scarabées luisants.--Une nuit en pleine forêt vierge.--Le terre-neuve conducteur.

Durant tout son séjour dans l'île, Hélène n'avait pu encore visiter le bord de la mer, dans la partie opposée de l'île, de l'autre côté de la forêt. Sachant que dans quelques jours devait commencer la saison pluvieuse, pendant laquelle elle ne pourrait plus sortir, elle résolut de se mettre en route le lendemain même.

Le matin, l'enfant se leva de bonne heure; mais à peine avait-elle fait un pas hors de la caverne qu'elle recula, saisie d'horreur. Devant l'entrée même était étendu un gros serpent. Pourtant, en l'examinant plus attentivement, Hélène s'aperçut qu'il avait la tête broyée. Sans doute il avait voulu, la nuit, ramper dans la caverne et «Petit ami» l'avait tué. Elle se souvenait maintenant d'avoir entendu, à travers son sommeil, les grondements de «Petit ami.» Hélène souleva le serpent au bout d'un bâton, le traîna loin de la caverne et l'enfouit dans le sable.

Après avoir donné du fourrage à ses prisonniers et caressé les chevreaux, Hélène prit quelques biscuits et se mit en route, accompagnée de «Petit ami». Au bout de deux heures de marche, elle se trouva devant la «Vallée des chèvres,»--c'est ainsi qu'Hélène avait surnommé la vallée où elle avait aperçu pour la première fois ces animaux. Cette fois elle était déserte. Hélène gravit la montagne opposée. De là se déroulait une large vue sur le pays qui s'étendait à ses pieds. Comme on respirait librement au milieu de cet espace découvert, après la sombre forêt! Au-dessus d'elle brillait un ciel d'un bleu foncé et une brise légère répandait une fraîcheur agréable.

Hélène jeta un regard autour d'elle. En avant, à ses pieds, s'étendait une autre forêt vierge, derrière laquelle s'apercevait dans le lointain le bord de la mer et, plus loin, une immense plaine d'eau. Jamais encore la jeune fille ne s'était aventurée si loin. Pour atteindre le rivage, il fallait traverser une partie de la forêt qui s'étendait au pied de la montagne.

Hélène se dirigea de ce côté. Là elle retrouva la même végétation vierge, dont l'éclatante verdure formait un contraste éclatant avec le feuillage sombre des géants séculaires. Chemin faisant, elle rencontra divers palmiers, des fougères, des bananiers et des mimosas aux feuilles si fines et si élégantes.

Hélène cueillit en passant une fleur de mimosa: mais à peine eut-elle touché cette plante si délicate qu'elle se mit à replier pudiquement ses feuilles et ses pétales. Quelle ne fut pas sa surprise, en s'apercevant que les autres mimosas, même les plus éloignés du premier, avaient, comme s'ils s'étaient concertés, suivi son exemple et l'un après l'autre replié également leurs feuilles. Par la suite, Hélène eut bien des fois l'occasion d'observer comment cette plante sensible dépliait ses feuilles aux premiers rayons du soleil et les repliait vers la nuit.

Hélène marcha longtemps dans la forêt. Le soleil déclinait déjà lorsqu'elle fit halte pour se reposer. Quand elle et «Petit ami» eurent apaisé leur faim, elle regarda autour d'elle, dans l'espoir de rencontrer à proximité un cocotier pour en boire le lait excellent.

En route elle n'avait pas rencontré le moindre petit ruisseau. A une cinquantaine de pas d'elle se trouvait un groupe de cocotiers, mais, à son grand chagrin, les fruits en étaient suspendus trop haut. Elle était déjà sur le point de s'éloigner, lorsque son attention fut attirée par plusieurs beaux arbres dont les cimes étaient ornées de grandes feuilles de deux toises de long disposées en forme d'éventail. Hélène examinait curieusement ce bel arbre, en essayant de se rappeler où elle en avait vu le dessin.

«L'arbre des voyageurs!» s'écria presque, dans sa joie, la jeune fille, en se souvenant que sur le navire encore elle avait lu à son père une description de cette espèce. Sachant que dans les grandes feuilles enroulées de cet arbre merveilleux s'accumule jour par jour une eau excellente, qui plus d'une fois avait apaisé la soif des voyageurs, Hélène se mit à la recherche d'un ustensile quelconque. Auprès d'elle, gisaient plusieurs noix de coco, brisées et à moitié pourries. Elle ramassa un débris de coquille, le vida soigneusement, et la tasse se trouva prête. Puis elle coupa une perche fine, en amincit le bout et, posant la tasse contre l'arbre, perça à la base le pétiole d'une feuille. Un jet d'eau pur et limpide jaillit d'en haut et fit déborder la tasse. Hélène colla avidement ses lèvres à la coquille et but avec délice de cette eau claire comme du cristal. Il semblait que ces feuilles énormes avec leurs longs pétioles servaient de filtre à ce réservoir créé par la nature. Ayant apaisé sa soif, Hélène donna à boire à «Petit ami» et se remit en marche.

Lorsqu'elle eut enfin atteint le bord de la mer, le jour baissait déjà. Des arbres gigantesques encadraient sur une très grande étendue ce rivage pittoresque. Mais la mer était toujours le même désert immense se confondant à l'horizon avec le ciel bleu. Hélène longea le rivage dans l'espoir de doubler un petit promontoire qu'on apercevait là-bas. Mais lorsque, après une heure de marche, elle l'eut atteint, elle vit que, derrière le cap, le rivage s'étendait très au loin vers la droite. Aller de l'avant, et revenir à la maison par le côté opposé à celui qu'elle avait pris en partant, c'était chose impossible en un seul jour. Il en aurait fallu au moins deux.

Hélène s'aperçut alors avec inquiétude que la nuit était prête à tomber et qu'il était temps de s'en retourner. A pas rapides, elle se dirigea vers l'endroit de la forêt d'où elle avait débouché sur la plage. En s'en approchant, elle fut très alarmée en voyant que le soleil avait déjà disparu, et qu'à l'horizon lointain s'éteignaient les dernières lueurs du crépuscule, tandis que derrière la forêt mystérieuse les ombres s'épaississaient rapidement.

Hélène s'arrêta à la lisière: un silence sinistre régnait dans le bois. Une sensation pénible de peur s'empara de la jeune fille, mais, ne pouvant se résoudre à passer là la nuit, elle marcha vivement en avant.

Elle se trouva bientôt au milieu de la plus profonde obscurité. Ces ténèbres impénétrables, où elle pouvait marcher sur quelque serpent, remplissaient d'effroi le coeur de la jeune fille.

Elle était déjà sur le point de rebrousser chemin et de passer la nuit sur le rivage, quand elle vit tout à coup briller à travers les arbres de petits feux verts qu'elle connaissait bien et qui illuminaient par ci par là les ténèbres. A une cinquantaine de pas d'elle, un buisson entier brillait comme enveloppé de flammes. La vue de ces magnifiques insectes phosphorescents lui donna l'idée de s'en servir pour éclairer sa route. Elle s'approcha avec précaution du buisson illuminé, saisit deux énormes scarabées de trois pouces de long environ et, en tenant un dans chaque main, se remit bravement en marche. Pourtant cette lumière lui parut bientôt insuffisante: elle ne voyait pas bien où poser son pied et c'est pourquoi, sans y réfléchir longtemps, elle attacha les deux scarabées à ses pieds, puis, en ayant pris encore deux autres, elle les porta dans ses mains, en guise de lanternes. Maintenant la lumière était assez intense pour lui permettre d'apercevoir le moindre brin d'herbe à ses côtés. Hélène pressait le pas et marchait maintenant presque sans crainte dans la forêt sombre, en regardant attentivement devant elle et surtout sous ses pieds. Un quart d'heure se passa. Rien ne troublait le silence de la nuit qui l'entourait.

Mais tout à coup, comme sur un signal, retentit dans la forêt le sifflement aigu de quelque oiseau de nuit; immédiatement après, toute la forêt se remplit de hurlements tellement effroyables, qu'Hélène tressaillit involontairement et s'arrêta. Jamais elle n'avait rien entendu de pareil. Il semblait que des milliers de singes-crieurs se réveillaient subitement pour remplir de leurs hurlements les halliers de la forêt. Au milieu de ces clameurs épouvantables se faisait entendre parfois le cri sinistre du hibou. Pour comble de terreur, Hélène s'aperçut qu'elle s'était égarée.

--«Petit ami», à la maison! A la maison, «Petit ami!» s'avisa-t-elle de dire au chien, se fiant à son flair.

L'intelligent animal parut comprendre ce qu'on lui demandait. La tête basse, il revint sur ses pas et, ayant apparemment retrouvé le chemin, prit de côté et se mit à courir en avant. Hélène pouvait à peine le suivre et était obligée de le rappeler de temps en temps.

Cependant le silence se fit dans la forêt, un silence que troublait seul le bourdonnement des scarabées et d'autres insectes qui tournoyaient autour de la jeune fille; Hélène s'aperçut plusieurs fois que «Petit ami» s'élançait en avant en aboyant, et qu'immédiatement après quelque chose de long remuait dans l'herbe et disparaissait dans le fourré. Elle était convaincue que c'étaient des serpents dont ils avaient troublé le repos.

Mais la forêt vierge prit fin, et Hélène revit au-dessus de son front le ciel sombre et étoilé. Devant elle se trouvait la montagne du haut de laquelle, quelques heures auparavant, elle avait regardé la plage.

A partir de là elle se reconnaissait. Laissant de côté la montagne et la vallée, la jeune fille pénétra dans l'autre forêt. Mais celle-ci lui était familière, puisqu'elle y était venue plus d'une fois.

Elle la franchit sans encombre et se retrouva auprès du lac, derrière lequel on apercevait sa caverne. Le ciel était couvert de sombres nuages, de derrière lesquels la lune jetait, de temps en temps, des regards furtifs. La jeune fille posa avec précaution à terre les scarabées qui lui avaient rendu un service si important, et se hâta de revenir à la maison. Devant la clôture, les chevreaux l'accueillirent avec des bêlements. La vieille chèvre se tenait à l'entrée de la caverne et regardait tranquillement Hélène caresser ses petits. Voyant que les pauvres animaux n'avaient plus ni fourrage, ni eau, la jeune fille, en dépit de l'heure tardive, leur cueillit de l'herbe et leur apporta de l'eau.

Malgré sa grande fatigue, elle fut longtemps à s'endormir. Elle était fortement préoccupée de l'idée d'une lampe dont la lueur lui permettrait de lire et de coudre pendant les longues soirées de la saison pluvieuse. Jusqu'alors elle devait se mettre au lit avec le coucher du soleil. Maintenant elle avait la conviction que plusieurs scarabées phosphorescents lui tiendraient très bien lieu d'une lampe. Ils ne restait plus qu'à trouver pour eux un vase transparent et commode où ils seraient à leur aise.

Après avoir longtemps réfléchi, Hélène résolut dès le lendemain d'employer à cet effet une courge.

CHAPITRE XXVII

La cueillette.--Une lampe vivante.--Le serpent et le perroquet.--Un prisonnier emplumé.

Le lendemain, Hélène en se levant aperçut de gros nuages qui lui rappelèrent que la saison pluvieuse arrivait. Sans perdre de temps, elle se mit à ramasser de l'herbe et à la sécher au soleil, comme elle avait vu faire dans sa patrie; puis elle transporta le foin sec dans la plus proche caverne. En travaillant sans relâche, la jeune fille avait pu, le soir venu, réunir une provision considérable de fourrage pour ses prisonnières les chèvres. Il n'y avait plus qu'à se munir de leur friandise préférée, le sel, et à compléter quelque peu ses vivres à elle avec des dattes et d'autres fruits. Le soir même elle se rendit sur le bord de la mer, y ramassa un sac de sel et, l'ayant placé sur le traîneau, le transporta chez elle à l'aide de «Petit ami».

Le même jour, elle trouva une grosse courge, en coupa le haut, en enleva la pulpe et y perça plusieurs petits trous pour l'entrée de l'air. Il ne restait plus qu'à prendre les flambeaux vivants pour avoir une lampe toute prête.

A la nuit, Hélène se rendit sur la lisière de la forêt où elle voyait ordinairement une grande quantité d'insectes phosphorescents, et bientôt elle revint avec plusieurs gros scarabées.

La lumière de cette lampe originale était si intense que la jeune fille y voyait assez, non seulement pour coudre, mais même pour lire. Elle était ravie et sautait presque de joie. Son rêve le plus cher se trouvait réalisé. Elle ne se préoccupait pas de la nourriture qu'elle aurait à fournir à sa lampe, car elle savait que les scarabées n'étaient pas difficiles sur le choix de leurs aliments et mangeaient, non seulement des fruits, mais même du pain et des débris de bois pourri.

En se levant le lendemain, Hélène s'aperçut avec chagrin qu'il pleuvait fortement. Mais en revanche, dès qu'elle eut fait un pas hors de la caverne, les chevreaux accoururent au-devant d'elle. Ils eussent depuis longtemps sans doute pénétré dans sa caverne, si «Petit ami» n'avait pas été couché à l'entrée même. Hélène prit une grosse poignée de sel et alla vers la chèvre. Cette fois, la craintive prisonnière l'accueillit gracieusement. Non seulement elle la laissa s'approcher d'elle, mais-elle lécha même tout le sel dans sa main. Cette première velléité de rapprochement causa une grande joie à la jeune fille; elle vit que la prisonnière s'apprivoisait, et elle conçut l'espérance de pouvoir bientôt user de son lait.

Cependant la pluie avait cessé et le soleil se montrait de nouveau de derrière les nuages. Hélène voulut profiter de cette accalmie et, prenant une longue perche de bambou, se rendit dans la forêt pour chercher des dattes et d'autres fruits. Elle était si absorbée par sa cueillette, qu'elle ne fit pas attention aux cris aigus d'un perroquet, accompagnés des aboiements de «Petit ami»; le chien jappait rageusement, la tête levée et les pattes de devant appuyées contre un tronc d'arbre. Ayant enfin remarqué cette agitation insolite de «Petit ami», Hélène se hâta de s'approcher et vit sur une grosse branche un serpent brillant, qui fixait de ses yeux immobiles un petit et très gentil kakatoës: celui-ci, les ailes étendues, manifestait par des cris perçants son effroi du danger qui le menaçait.

Le serpent était déjà prêt à saisir sa victime, lorsque Hélène lui porta vivement un coup sur la tête, en frôlant par mégarde le perroquet lui-même qui tomba à ses pieds. Sans s'en apercevoir, elle porta un second coup au serpent, et cette fois si bien asséné, que le reptile demeura immobile, suspendu à la branche, semblable à une corde qu'on aurait lancée par-dessus. C'est alors seulement qu'Hélène remarqua à ses pieds le perroquet. «Petit ami» se tenait à côté, sans détacher ses yeux de lui, prêt, évidemment, à le saisir à la moindre tentative de fuite, tandis que le petit oiseau, les ailes étendues et le bec ouvert, se préparait résolûment à la défense.

Profitant d'un moment favorable, la jeune fille saisit le perroquet. Mais celui-ci, se voyant pris, se mit à la griffer et lui mordit le doigt jusqu'au sang. Hélène était si contente de sa prise, qu'au premier moment elle ne sentit même pas la douleur de sa morsure. Un autre de ses plus vifs désirs était réalisé: elle possédait maintenant un perroquet, auquel elle pouvait apprendre à parler. Mais le prisonnier emplumé continuait à se débattre et à mordre les mains de la jeune fille, de sorte qu'elle fut obligé de le mettre dans un sac et de le porter vivement à sa caverne, où elle l'attacha par le pied.

Hélène retourna dans la forêt pour la cueillette des fruits, et s'y livra avec tant de zèle qu'elle ne s'aperçut pas que des nuages orageux s'étaient peu à peu amoncelés au-dessus de la vallée. Mais un éclair brilla et des roulements de tonnerre retentirent. La jeune fille avait à peine regagné son logis, qu'une pluie torrentielle se mit à tomber.

La saison pluvieuse commençait. Mais elle trouva la jeune fille en mesure de satisfaire à ses propres besoins et à ceux de ses animaux. Elle n'avait qu'à aller chaque jour chercher de l'eau au bord du lac; le reste du temps, elle pouvait parfaitement le passer chez elle. Elle avait maintenant, il est vrai, moins à travailler, encore ne pouvait-elle rester inactive. Ses vêtements étaient complètement usés et il fallait en confectionner de neufs. En outre, les soins à donner aux chèvres devaient lui réclamer aussi pas mal de temps. Quant aux soirées, elle voulut les consacrer au repos et les passer à lire, à la lueur de sa nouvelle lampe, les livres laissés par le malheureux Français.

Quand, le jour suivant, Hélène jeta un regard au dehors, il pleuvait à verse. Elle tira du coffre le ballot d'étoffe et se mit à en découper des vêtements.

Vers midi, la pluie cessa et le ciel se rasséréna quelque peu. Hélène se hâta de s'approvisionner d'eau fraîche pour elle et ses animaux. Après avoir donné du fourrage à ses chevreaux, elle tendit à la mère une main remplie de sel, et se mit à la flatter et à la caresser avec l'autre. A la grande joie de la jeune fille, la chèvre non seulement accueillit avec calme ses caresses, mais elle lui permit même de la traire un peu. Avec quel plaisir Hélène goûta de ce bon lait! Elle avait l'habitude, dans sa patrie, d'en boire beaucoup et elle souffrait depuis longtemps d'en être privée. Après avoir encore caressé ses chevreaux, elle les amena dans sa caverne. Ainsi, dans un court espace de temps, Hélène avait réussi à apprivoiser non seulement les chevreaux, mais même la vieille chèvre.

Lorsque l'averse recommença, Hélène prit place près du seuil et se remit de nouveau à son ouvrage. «Petit ami» s'étendit à ses pieds. D'abord, les chèvres le considéraient avec hostilité, mais voyant qu'il ne leur accordait pas la moindre attention, elles se calmèrent. Les chevreaux se mirent à jouer avec insouciance et la chèvre se coucha paisiblement auprès de la jeune fille. Hélène vit avec plaisir que tous ses amis commençaient à s'habituer les uns aux autres. Seul, le perroquet continuait à témoigner de l'animosité envers tous. Hélène résolut de ne lui donner à manger que de ses mains et de le tenir attaché, espérant ainsi l'apprivoiser plus vite et lui apprendre à parler.

CHAPITRE XXVIII

Cloîtrée!--Un élève qui fait des progrès.

Une longue série de journées tristes et uniformes s'ensuivit. La pluie continuait à tomber presque sans interruption. Dans les courts intervalles qu'elle laissait, Hélène n'avait que le temps de courir chercher de l'eau et elle était obligée de passer le reste de la journée dans sa grotte; mais elle s'efforçait de l'employer utilement.

D'ordinaire, elle distribuait son temps de la façon suivante. Le matin, elle se levait de bonne heure, se débarbouillait et allait porter du fourrage frais et de l'eau à ses chèvres. Puis, elle trayait la mère, allumait un feu, sur lequel elle grillait quelques tranches de pain pour elle et «Petit ami» et déjeunait avec du lait, du pain et des fruits secs. Pendant ce temps, son prisonnier emplumé s'était tellement familiarisé avec sa jeune maîtresse, que non seulement il l'accueillait par des cris joyeux, mais se perchait volontiers sur son doigt ou sur son épaule. En prenant de ses mains les dattes sèches, son mets de prédilection, le perroquet semblait écouter chaque mot de la jeune fille avec une attention soutenue. Puis Hélène se mettait à coudre des vêtements et à confectionner des chaussures, les siennes s'étant, dans les derniers temps, complètement usées. Hélène, avait déjà pensé à cette partie de sa toilette, avant l'arrivée de la saison pluvieuse, et fait provision d'écorces solides d'un des arbres de la vallée; et elle commença maintenant à s'en préparer des sandales. Cette chaussure était très peu compliquée. Après avoir bien poli un côté du gros morceau d'écorce, qui servait de semelle, la jeune fille en arrondissait les bords et passait par les trous qu'elle y avait percés des filaments d'une plante grimpante flexible. Mais cette chaussure était aussi très peu solide et s'usait en quelques jours. C'est pourquoi Hélène en confectionna une dizaine de paires; elle devint à la longue si habile que ses sandales, malgré leur simplicité, n'étaient pas dépourvues d'une certaine élégance.

Tout en travaillant, elle causait souvent avec son «Joli»,--ainsi avait-elle nommé le perroquet,--qu'elle tenait toujours attaché à côté d'elle, ou bien se divertissait à regarder les gambades amusantes des chevreaux qui, dans l'ardeur de leurs jeux, sortaient parfois de la caverne, malgré la pluie, mais pour rentrer aussitôt, tandis que la vieille chèvre demeurait paisiblement étendue à côté d'elle en mâchant le foin parfumé.