La nouvelle Robinsonnette: Aventures d'une fillette sur une île déserte
Part 10
Après avoir donné à manger à son ami, Hélène se mit à suivre le rivage. Après de longues et vaines recherches, et déjà sur le point de les abandonner, elle remarqua sous un rocher une petite flaque, dont le fond était recouvert d'une poussière blanche. Ayant goûté un grain de cette poudre elle reconnut, à sa vive joie, que c'était du sel. Hélène en remplit sa poche et revint vers le tonneau qu'elle roula jusqu'à la caverne, toute heureuse de ces trouvailles si précieuses. Mais aussi, en arrivant à la grotte, elle pouvait à peine se redresser de fatigue. Ayant répandu les biscuits sur l'herbe, elle en retira ceux qui étaient mouillés et les mit à sécher au soleil, puis elle replaça le reste dans le tonneau qu'elle posa dans la caverne.
Les derniers rayons du couchant venaient de s'éteindre. «Petit ami» ne quittait pas un instant sa jeune maîtresse. Lorsqu'elle se coucha, il s'étendit à côté d'elle en prêtant l'oreille au moindre bruit. Hélène s'assoupissait déjà, quand tout à coup le chien sursauta et s'élança hors de la caverne en aboyant. Hélène, inquiète, se leva et jeta un coup d'oeil à l'extérieur. Mais on n'entendait que le même sifflement du vent et le même bruissement des arbres. Quant au chien, il avait disparu.
«C'est ce bruit qui, probablement, aura induit en erreur «Petit ami», pensa-t-elle, en s'enveloppant de nouveau dans sa couverture.
Tout à coup, au seuil même de la caverne, retentit l'aboiement continu du chien. Hélène se précipita vers lui.
Cette fois, c'était une fausse alerte: «Petit ami» se tenait à l'entrée et aboyait avec zèle contre la lune. Hélène sourit involontairement. Elle se souvint d'avoir vu dans sa patrie nombre de chiens qui ne pouvaient considérer la lune avec indifférence. Ayant calmé «Petit ami», elle se recoucha et s'endormit bientôt d'un profond sommeil.
Lorsqu'elle se réveilla, au matin, le soleil était déjà haut dans le ciel. «Petit ami» était tranquillement couché à l'entrée; mais en entendant du bruit, il s'élança joyeusement vers elle.
Après avoir caressé et fait manger son nouvel ami, Hélène se rendit sur la plage pour voir ce qu'était devenu le navire naufragé; mais, ayant gravi la montagne, elle ne put, à sa grande surprise, en distinguer aucune trace en mer. Triste, elle revint chez elle.
CHAPITRE XXIII
Les chèvres.--Un petit prisonnier.--Fuite du chevreau.
Hélène désirait déjà depuis longtemps visiter la plage de l'autre côté de l'île. Mais il fallait pour cela traverser la forêt vierge où, jusqu'à présent, elle n'avait pas osé s'aventurer toute seule. La présence du terre-neuve lui donna maintenant le courage de réaliser son dessein.
S'étant levée presque avec les premiers rayons du soleil, Hélène pénétra dans la forêt. Il y régnait la même demi-obscurité mystérieuse, troublée par les cris des singes et les gazouillements des oiseaux.
Cette fois, la jeune fille allait bravement en avant, suivie de son compagnon fidèle, qui battait les buissons autour d'elle.
Après deux heures de marche, elle remarqua que la forêt commençait à s'éclaircir et laissait filtrer la lumière à travers le feuillage moins touffu. S'étant dirigée de ce côté, Hélène se retrouva bientôt près du talus d'où elle avait aperçu des chèvres pour la première fois. Maintenant encore, là-bas, dans la verte prairie luxuriante, paissait un grand troupeau de ces animaux. Parmi eux se trouvaient plusieurs petits chevreaux pétulants. Les chèvres broutaient tranquillement l'herbe succulente, tandis que les cabris folâtraient autour d'elles et avec une agilité et une légèreté surprenantes gravissaient les rochers escarpés. Rien n'était si amusant que de les voir, avant de bondir sur le rocher, s'en éloigner en courant à petits pas et, comme s'ils voulaient mesurer la distance, revenir plusieurs fois à la même place, s'en écarter de nouveau et enfin, prenant leur élan, escalader en trois bonds le rocher. Ils semblaient ne pas le toucher pour ainsi dire, et voler en haut comme une balle qu'on aurait lancée. L'adresse extraordinaire de ces beaux et gais animaux ravissait la jeune fille.
Mais voici que soudain les chevreaux s'élancèrent vers le troupeau, et les chèvres inquiètes se serrèrent l'une contre contre. Hélène comprit bien vite le motif de cette alarme: un aigle avait apparu dans l'air et, planant au-dessus du troupeau, y choisissait manifestement une victime.
Les chevreaux se dissimulèrent sous une saillie de roc et les chèvres pointèrent bravement leurs cornes contre leur ennemi, en changeant de posture suivant que l'ombre projetée par l'aigle leur indiquait où il se trouvait. Hélène suivit longtemps les péripéties de cette lutte intéressante, jusqu'à ce qu'enfin l'aigle se fût dérobé à ses regards. A peine le danger eut-il disparu que les chevreaux s'élancèrent joyeusement au-devant des chèvres, qui se mirent à les lécher avec tendresse, en bêlant doucement comme pour calmer leurs inquiétudes.
Hélène descendit dans la vallée, afin de gravir le versant opposé, d'où elle pouvait poursuivre directement son chemin. A son approche, les gracieux animaux, toujours aux aguets, sortirent de leur immobilité; ils se mirent à renifler de frayeur et prirent la fuite vers les montagnes. Les chevreaux les suivaient avec une vitesse surprenante, et bientôt tout le troupeau se trouva hors de vue.
Mais à peine la jeune fille fut-elle arrivée dans la vallée, que «Petit ami», en aboyant furieusement, se jeta sous une saillie du roc et s'arrêta en grondant. Hélène s'approcha de lui, mais n'aperçut rien de suspect. Cependant «Petit ami» continuait à gronder et ne détachait pas son regard de cet endroit.
«Il y a quelque chose là-dessous», pensa Hélène, en examinant attentivement le roc.
Enfin, elle y découvrit un petit chevreau. Il se tenait coi, l'oreille aux aguets et flairant l'air. La couleur grise de son poil se confondait à tel point avec celle du rocher qu'Hélène ne se serait jamais aperçue de sa présence, si «Petit ami,» avec son flair, n'avait pas découvert son refuge.
Le coeur de la jeune fille battit de joie quand elle réussit enfin à saisir le chevreau et à le tirer de dessous le rocher. L'animal effrayé résistait, ruait et s'efforçait de lui échapper, mais Hélène le tenait solidement. Elle espérait pouvoir l'apprivoiser avec le temps, et elle résolut de le porter immédiatement dans ses bras jusqu'à la caverne. Mais son petit prisonnier faisait de tels efforts pour se dégager, qu'elle dut renoncer à l'idée de le porter. Sans le lâcher, elle arracha une longue liane et, faisant un noeud, le passa au cou du chevreau, comptant l'emmener ainsi chez elle.
Mais à peine l'eut-elle lâché qu'il se mit à gambader de tous les côtés, en essayant de se débarrasser du noeud. Ce qui l'effrayait surtout, c'était la présence de «Petit ami». Fatigué, enfin, de cette lutte inutile, il se coucha et ne bougea plus. En vain, Hélène l'appelait-elle doucement en lui jetant de jeunes pousses, il n'y faisait nulle attention et, dès que ses forces lui revenaient, se remettait de nouveau à gambader. Pour l'obliger de courir en avant, Hélène le fit poursuivre par «Petit ami». Ce moyen se trouva être efficace. Pour fuir l'animal qui lui causait une si grande peur, le chevreau s'élança en avant avec une telle rapidité qu'Hélène eut grand'peine à le suivre. Mais, à la longue, le pauvre animal se fatiguait et ralentissait son allure.
De cette façon, Hélène put le conduire dans la caverne la plus proche où elle l'attacha. Elle cueillit de jeunes pousses, mit de l'eau dans une coquille de noix de coco et posa le tout à l'entrée, devant son petit prisonnier qui, à son approche, se fourra dans le coin le plus reculé. Par précaution, Hélène barra l'entrée avec des perches de bambous.
Le soir vint. Ce jour-là Hélène, contrairement à son habitude, n'avait pas eu le temps de descendre sur la plage, c'est pourquoi elle s'y rendit. C'était au moment de la marée basse. Au-dessus du banc de sable tournoyaient comme d'ordinaire une foule d'oiseaux qui se régalaient d'étoiles de mer, de méduses et de mollusques, que la marée avait portés là. Après avoir examiné l'horizon à l'aide de sa longue-vue, Hélène ramassa quelques huîtres et rappelant «Petit ami,» qui courait sur le banc de sable après les oiseaux, elle revint à la maison.
En passant auprès de la caverne, elle entendit le bêlement plaintif de son petit prisonnier et jeta un coup d'oeil dans l'intérieur. Le pauvre animal n'avait même pas touché à la nourriture. Ayant barré l'entrée avec soin, Hélène revint à son logis.
Quoiqu'elle n'eût pas sommeil du tout, elle fut obligée, comme toujours, de se coucher à la tombée de la nuit. Depuis longtemps déjà Hélène rêvait à une sorte de lampe, dont la lumière lui permettrait de lire ou de coudre pendant les longues soirées sombres, mais elle n'avait pu rien trouver jusqu'à présent. Selon son calcul, la saison pluvieuse allait revenir dans trois semaines environ, et elle était heureuse de penser qu'elle ne resterait plus seule des journées entières dans la caverne. Elle espérait que, d'ici là, elle aurait apprivoisé le chevreau, ce qui augmenterait encore sa société. Au milieu de ces réflexions elle s'endormit enfin.
Vers le matin, elle fut subitement éveillée par l'aboiement de «Petit ami». Elle se leva vivement et sortit de la caverne. Devant la saillie du roc se tenait le chien qui, par de sonores abois, semblait appeler au secours. Elle accourut et aperçut sous le roc le chevreau étendu avec une jambe cassée, d'où coulait le sang. Sans doute «Petit ami» l'avait surpris dans sa fuite et poursuivi jusque sur le roc, d'où il était tombé. Hélène releva le pauvre animal et le porta dans sa caverne, où elle lui prépara une couchette d'herbe fraîche; puis apportant de l'eau, elle lava soigneusement la plaie et la banda avec un chiffon propre.
CHAPITRE XXIV
Pauvre chevreau!--Le traîneau.--Un Terre-Neuve attelé.--L'enclos.--Les nouveaux prisonniers.
Les premiers jours, le prisonnier avait peur de sa jeune maîtresse, mais bientôt il en vint à ne plus craindre son approche. Même l'aspect menaçant de «Petit ami» ne lui causait plus de frayeur, et dès que le chien faisait mine de s'approcher de lui, le chevreau bondissait et pointait bravement ses petites cornes. Les soins empressés que lui donnait la jeune fille l'eurent bientôt complètement familiarisé avec elle: il la laissait tranquillement laver et bander sa blessure, prenait de ses mains les jeunes pousses, et non seulement accueillait gracieusement ses caresses, mais parfois même frottait son petit museau contre les mains d'Hélène.
L'enfant ne pouvait se lasser d'admirer son gentil prisonnier; elle se creusa longtemps la tête pour trouver le moyen de l'apprivoiser si bien qu'il ne la quittât plus après sa guérison. Le tenir toujours à l'attache lui semblait trop cruel. Réflexion faite, Hélène résolut d'édifier une sorte de clôture. Tout d'abord elle pensa que des buissons à croissance rapide serviraient très bien à cet effet; mais elle ne put se souvenir d'avoir jamais vu des plantes semblables dans l'île.
Enfin, son choix s'arrêta sur le bambou dont on pouvait, croyait-elle, faire facilement une clôture solide. Amener ces matériaux de la plage ne présentait pas non plus de grandes difficultés. Hélène résolut de ne pas remettre cet ouvrage à un autre temps, et se rendit immédiatement sur la rive. Là, elle coupa une centaine de perches, les unes grosses, pour les pieux, les autres minces, pour les traverses. Il n'y avait qu'à traîner les perches au lieu de leur destination.
Mais après qu'elle eut apporté les premières perches, elle acquit la conviction que ce travail fatigant lui prendrait à peu près trois jours. Sans hésiter longtemps, elle se mit en devoir de construire un traîneau. Après quelques tentatives infructueuses, elle réussit à attacher plusieurs traverses entre deux grosses perches et, au bout de deux heures, le traîneau était prêt. Elle posa dessus une vingtaine de pieux et les traîna ainsi jusque chez elle. Mais le traîneau était lourd et elle dut s'arrêter plus d'une fois, pour reprendre haleine. «Petit ami» sautillait tout le temps à ses côtés en aboyant, et ne faisait que la déranger dans sa besogne. Arrivée devant une petite colline, elle était déjà sur le point de décharger la moitié de ses perches, lorsque l'idée lui vint que «Petit ami» pouvait bien lui être utile dans cette circonstance. L'ayant appelé auprès d'elle, elle passa à son collier une forte liane qu'elle attacha au traîneau et de cette façon, tous deux, en réunissant leurs efforts, réussirent à gravir la colline avec leur lourde charge.
Hélène fut ravie de son auxiliaire qui, sans grand effort, traînait la charge comme un bon cheval de trait, en râlant seulement de temps à autre, à cause du collier qui lui serrait la gorge. Lorsque la première charretée fut apportée, Hélène modifia les harnais. Pliant en quatre un morceau d'étoffe assez long, elle le noua sur la poitrine de son ami et attacha des lianes à ses extrémités. De cette façon, toute la charge portait non sur le cou, mais sur la poitrine du chien. Sous son nouveau harnais «Petit ami» marchait encore mieux qu'auparavant. Lorsqu'elle eut chargé encore une fois son traîneau, il le tira tout seul avec une telle facilité qu'elle n'eut même pas à l'aider.
Vers le soir, la plus grande partie des perches était transportée, et le lendemain matin Hélène se mit à élever la clôture. Elle creusa des trous, y planta les gros pieux et les recouvrit solidement de terre. Le soir tombait quand ce travail fut achevé.
Le lendemain, elle commença à poser les traverses, mais elle vit bientôt que ce travail minutieux lui demanderait plusieurs jours. Pourtant elle résolut de ne pas s'occuper d'autre chose avant d'avoir achevé cette clôture, et de ne consacrer qu'une heure ou deux à la cueillette des fruits.
En revenant de la forêt avec les fruits, elle aperçut de loin, auprès de son prisonnier, une chèvre avec un autre chevreau. C'était évidemment la mère qui avait retrouvé son petit. Hélène se cacha derrière un arbre et rappela «Petit ami» auprès d'elle, pour ne pas troubler cette heureuse entrevue. La chèvre donnait tendrement à manger au chevreau prisonnier. Hélène considéra cette scène touchante en cherchant dans son esprit le moyen de s'emparer aussi de la mère, et enfin elle résolut de terminer au plus vite la clôture, espérant d'une façon quelconque y surprendre la chèvre et lui barrer le passage. Elle était convaincue que cette première visite ne serait pas la dernière. Il fallait seulement ne pas trop effrayer l'animal et, pour sa prochaine venue, lui préparer en guise d'appât la friandise préférée des chèvres, du sel.
Hélène sortit de son embuscade et se dirigea lentement vers la caverne pour que la chèvre pût l'apercevoir à temps et s'enfuir. En effet, à peine la jeune fille eut-elle fait quelques pas, que la chèvre avec le chevreau qu'elle avait amené se jetèrent de côté et disparurent bientôt dans le fourré. Le petit blessé qui était attaché, bondit aussi pour les suivre. Hélène le calma avec ses caresses et se remit de nouveau à sa construction.
Elle travailla ainsi sans relâche pendant quatre jours, et lorsque enfin la clôture fut prête, elle y laissa le chevreau en liberté.
Hélène considérait son ouvrage avec un vif sentiment de satisfaction. Maintenant son petit pupille avait un coin où il pouvait s'ébattre et bondir librement. Mais la jambe du chevreau n'était pas encore tout à fait guérie et il boitait fortement. Hélène était ravie de posséder ce gentil animal qui la suivait partout comme un petit chien. Quant à «Petit ami,» il continuait à le traiter toujours en ennemi.
Cependant Hélène remarqua que la chèvre, en son absence, rendait journellement visite à son petit. Le sel qu'elle laissait se trouvait toujours mangé.
Le lendemain, en quittant comme d'habitude la caverne, la jeune fille enleva d'abord de la clôture deux traverses, dans le but de fournir à la chèvre le moyen d'entrer dans l'enceinte, attacha le chevreau tout près de la caverne et se cacha elle-même avec «Petit ami» dans les buissons du voisinage.
Au bout d'une heure à peu près, sur la lisière du bois apparut la chèvre en compagnie de son petit.
L'animal soupçonneux regarda avec inquiétude autour de lui, en reniflant l'air, comme s'il pressentait un malheur. Hélène retint son souffle. «Petit ami» était couché à côté d'elle, suivant avidement des yeux la chèvre, qui demeurait immobile à la même place. Quelques instants se passèrent dans cette attente pleine d'angoisse. Enfin la chèvre s'approcha avec précaution de la clôture et se mit à chercher l'entrée. Hélène vit, de derrière son arbre, que la chèvre se rapprochait d'elle. Mais tout à coup, à quelques pas de l'endroit où les traverses étaient enlevées, la chèvre s'arrêta et, ayant reniflé de nouveau l'air, s'éloigna avec effroi. Elle avait évidemment flairé la proximité d'Hélène et de «Petit ami,» et elle se serait sans doute enfuie dans la forêt si, en ce moment, le bêlement plaintif du prisonnier ne l'avait arrêtée. Le sentiment maternel l'emporta sur sa frayeur; le nez au vent, elle se rapprocha lentement de la clôture et, regardant avec inquiétude autour d'elle, s'arrêta devant l'entrée. De nouveaux bêlements de son petit la décidèrent à courir vers le chevreau, qui immédiatement se mit à la téter. Son exemple fut suivi par l'autre chevreau.
Hélène ne voulut point empêcher la chèvre d'apaiser la faim de ses petits et demeura sans bouger pendant quelques instants. Puis elle sortit brusquement de derrière le buisson et courut vers la clôture. A peine la chèvre se fut-elle aperçue du danger, qu'elle se précipita vers l'entrée. Encore un moment et elle était en liberté; mais «Petit ami» lui barra à temps le chemin. Il s'élança en avant et montrant les dents, s'arrêta à l'entrée, tandis que l'animal effrayé se précipitait à la recherche d'une autre issue. Pendant ce temps, Hélène put arriver et remettre les traverses en place. La chèvre apeurée courait de tous les côtés et, ne trouvant pas de sortie, cherchait même à sauter par-dessus les pieux; mais tous ses efforts furent inutiles, la clôture était solide et trop élevée.
Laissant «Petit ami» en dehors, Hélène détacha le chevreau blessé qui courut aussitôt auprès de sa mère. Mais la chèvre ne faisait plus attention aux chevreaux qui la suivaient avec des bêlements plaintifs et courait, comme une folle, le long de la palissade en cherchant une issue.
Hélène plaça auprès de la clôture une coquille de noix de coco remplie d'eau, mit du sel à côté et s'assit tranquillement à l'entrée de la caverne pour voir ce qui se passerait. La chèvre, après avoir couru jusqu'à ce qu'elle fût à bout de forces, se calma enfin, laissa venir à elle les chevreaux et même les lécha. Plusieurs fois, elle s'approcha de l'eau, la flaira, mais sans oser y toucher; quant au sel, elle n'y prêtait nulle attention, et dès qu'Hélène faisait un mouvement, elle se remettait de nouveau à courir.
Pour lui laisser le temps de se rassurer et de se familiariser avec son nouveau milieu, Hélène résolut de laisser les animaux seuls pendant quelques heures; elle se rendit sur la plage et ne revint que vers le soir. La chèvre était tranquillement couchée à l'ombre d'un arbre et les chevreaux folâtraient joyeusement autour d'elle. En apercevant Hélène, elle se leva apeurée et courut se réfugier dans le coin le plus éloigné, tandis que le petit chevreau apprivoisé s'approchait bravement de sa maîtresse et lui prenait des mains une brassée de pousses fraîches. Le second chevreau le suivit avec curiosité, mais il s'arrêta, craintif, à quelques pas de la jeune fille. Hélène caressa son pupille et, pour ne pas effaroucher la chèvre, rentra dans la caverne, en laissant «Petit ami» en dehors de la clôture.
La nuit se passa tranquillement. Par moments arrivaient à l'oreille de la jeune fille les bêlements plaintifs de la chèvre.
Le lendemain, Hélène se leva de bonne heure et son premier soin fut de porter à ses prisonniers de l'eau fraîche et du fourrage. La vieille chèvre manifestait toujours une grande appréhension à son égard, mais Hélène faisait semblant de ne pas la voir, et, caressant son chevreau, essayait en même temps d'apprivoiser aussi le petit sauvage.
CHAPITRE XXV
Un concert dans les airs.--Combat entre singes et fillette.--Les fournisseurs quadrumanes.--L'arbre à pain.
La construction de la clôture avait pris tant de temps à la jeune fille que sa provision de fruits commençait à s'épuiser. Il fallait se remettre à la cueillette et remplir la cave vide, car la saison pluvieuse était proche.
Appelant «Petit ami», elle se rendit dans la forêt, mais par un chemin autre que celui qu'elle prenait d'habitude. Là encore elle reconnut la même végétation variée des tropiques, avec ses gigantesques arbres séculaires enlacés de plantes grimpantes, les mêmes cris de singes, les mêmes chants d'oiseaux. Les cocotiers et les bananiers atteignaient ici une hauteur si inaccessible, qu'il ne fallait même pas songer à arriver jusqu'aux fruits qui en garnissaient les cimes.
Hélène suivait cette épaisse forêt depuis une heure environ, lorsque, non loin d'elle, retentirent des hurlements assourdissants de singes. Elle appela «Petit ami» et se dirigea de ce côté. Elle n'avait pas fait une centaine de pas qu'elle se trouvait dans une petite clairière. Sur l'un des arbres qui l'entouraient, couvert de fruits énormes, était assise une troupe de singes, qui exécutaient un concert tellement effroyable, qu'on aurait cru entendre des fauves rassemblés là pour une lutte mortelle. D'ailleurs, dans ces hurlements sauvages, on remarquait pourtant une certaine consonance.
Hélène s'était cachée derrière un arbre et examinait curieusement ces chanteurs bizarres. Brusquement toute la société qui siégeait sur l'arbre se tut. Mais une minute ne s'était pas écoulée, que l'un des chanteurs se mit de nouveau à hurler et, aussitôt après, tout le choeur l'accompagna avec un ensemble admirable. Ces sons rappelaient tantôt le grognement du cochon, tantôt le rugissement du jaguar. Ces chanteurs à longue barbe se tenaient sur l'arbre d'un air si posé et, en se regardant l'un l'autre, hurlaient à tue-tête avec une mine si sérieuse, qu'Hélène n'y tint plus et éclata de rire.
Instantanément, les chanteurs se turent et examinèrent les nouveaux arrivants, mais, une minute après, ne les jugeant plus dignes de leur attention, ils se mirent à se régaler avec les fruits qui garnissaient l'arbre.
Hélène comprit qu'elle voyait devant elle l'arbre à pain, dont les fruits forment presque la seule nourriture des habitants de la plupart des pays tropicaux. Cette trouvaille lui causa une vive joie: elle savait que la pulpe tendre et sucrée de ces énormes fruits, grillée en tranches épaisses, remplace parfaitement le pain. Mais il lui était difficile de se les procurer, l'arbre étant très haut. Il y avait, il est vrai, par terre quelques fruits trop mûrs, mais ils se trouvaient déjà gâtés. Quant à se contenter des restes jetés par les singes, Hélène n'en avait nullement envie.