Part 7
Ce qui s’oppose et s’opposera de longtemps encore à la constitution régulière de la famille c’est la fréquence des adoptions. Le Tahitien a plus que l’amour de l’enfant; il en a le culte. Les derniers et touchants poèmes de Victor Hugo sur l’enfance et sur ce qu’elle a de béni, de mystérieux et de sacré, sont vécus par ces hommes robustes qui entourent de tant de soins l’être chétif et nu dont les premiers cris et les premiers sourires sont écoutés et accueillis avec une sorte de religion. On ne peut faire à un Tahitien de don plus précieux que celui d’un enfant. Les parents usent de leur influence, le chef de la famille abuse de son autorité pour se faire remettre dès leur naissance des enfants à qui ils donnent immédiatement un nom et des biens et qu’ils ont parfois adoptés avant même qu’ils aient vu le jour. Et cet enfant, ce nourrisson, ce pupille qui mange dans la maison, se trouve avoir autant de droits à l’héritage que s’il était né du légitime mariage de l’homme qui l’a pris. N’arrive-t-il pas que des Tahitiens après avoir adopté des enfants donnent les leurs à d’autres parents qui n’en auront pas moins soin?
Le cas s’est présenté pourtant où le sentiment maternel s’est révolté, où une mère a tenté de refuser son enfant au fetii, parent, qui venait le lui prendre, mais c’est une exception. D’ailleurs, le chef du district a parlé impérativement. Il voulait cet enfant, il l’avait retenu comme on peut retenir le petit d’une chatte ou d’une chienne: il fallut le lui donner. La pauvre mère ne s’en est jamais consolée. L’enfant était une jolie petite fille. Cette mère, les autres méritent-elles ce nom? est une demi-blanche. Les physiologistes, disposés à confondre les sentiments avec les sensations et les qualités affectives avec les aptitudes cérébrales, peuvent ici se donner carrière, et mettre en avant la théorie de l’hérédité. Je leur livre ce petit fait qui peut mener à de grosses conséquences.
On se doute bien qu’en ce pays les enfants naturels n’ont pas à subir les affronts et les épreuves que notre société civilisée ne leur épargne pas. Les thèses éloquentes et passablement déclamatoires que la recherche de la paternité a inspirées à quelques dramaturges et à quelques démagogues seraient ici sans écho. A quoi bon se préoccuper de trouver un père quand plusieurs sollicitent la faveur de se charger de ce bébé dont la peau presque blanche révèle la naissance irrégulière? Les enfants naturels ne sont pas les moins choyés; on s’honore même, dans le district, de voir grandir sous son toit ce jeune garçon ou cette jeune fille aux traits adoucis, à la voix moins rude, aux formes moins belles mais plus souples.
Comme ils sont jolis ces enfants tahitiens! Comme ils ont une mine éveillée et malicieuse! Ils se sentent les maîtres et le font bien voir. Quels tyrans!
--«Dis à ton garçon d’apporter ce vase?»
--«Il veut pas!» répond le père adoptif ou véritable, du même air insouciant dont il parlait tout à l’heure de sa femme partie pour les districts.
Quand le premier-né vient au monde, le père voit en lui le propriétaire de tous ses biens et ne se considère plus que comme l’hôte de son enfant. C’est à ce point que dès qu’il peut parler (je n’ai pas dit dès qu’il peut comprendre) l’enfant est consulté sur les affaires de la famille. On discutait sur le prix d’une terre et l’on ne parvenait point à s’entendre. On interroge un petit garçon de six ou sept ans. Il déclare que l’on doit vendre cette terre tel prix, son fetii étant l’acquéreur. Et il fut fait comme il le demandait. Il en est toujours ainsi. L’enfant n’a qu’à former un souhait, qu’à manifester un désir pour être obéi. Il exprime sa volonté sans irritation, habitué qu’il est à la voir satisfaire. Il avise un objet de toilette dans un magasin, fait un geste et on le lui achète. Il est le maître. Pourquoi? Peut-être parce qu’il est l’avenir, la force de demain.
Une observation curieuse. Les enfants n’interpellent point leurs parents par le signe même de cette parenté. Les mots «papa» et «maman» n’ont pas d’équivalents.
--Ia ora na Tihoni!» (Bonjour, Jean!) dit un petit garçon de cinq ans à son père. Et en lui demandant quelque chose, ce n’est pas une prière qu’il lui fait, mais un ordre qu’il lui donne, ordre aussitôt exécuté que reçu.
Il va sans dire que cette éducation mène à une grande indépendance et que l’amour filial est à peu près inconnu du Tahitien. Dès qu’il peut aller au feï, l’enfant se sent homme. La fille dès qu’elle est nubile suit l’homme qui l’appelle ou le provoque même, avant de prendre le chemin de Papeete.
Point de querelles entre les enfants pas plus que de rixes entre les hommes. Les jeux accoutumés sont la natation et l’équitation. A trois ou quatre ans, un enfant tahitien nage comme un requin et monte à cheval comme feu M. d’Aure. Il faut le voir galoper dans les rues de Papeete ou conduire sa bête à la mer, sans selle et sans étriers, le cavalier presque aussi nu que le cheval. D’une agilité merveilleuse, certains conduisent des bœufs pris dans la montagne au moyen d’un lasso, et, caracolant, riant d’un rire qui découvre leurs belles dents blanches, ils font ce qu’ils veulent du ruminant le plus obstiné et du cheval le plus fougueux.
Les familles sont peu nombreuses. Il est rare d’en rencontrer de plus de quatre enfants. Hélas! combien qui viennent au monde avec le germe de maladies mortelles. Rien de triste comme de voir une jolie fillette de trois ou quatre ans avec des plaies aux jambes, des boutons, des coutures au cou. Pauvres bébés! On sait la cause de cette infection générale.
J’ai cherché à connaître la nature des rapports de l’homme et de la femme. Celle-ci n’est ni esclave ni souveraine. Elle est obéie quand elle est jeune, dédaignée quand elle est vieille, et elle a pour son mari une considération mesurée à sa vigueur. Si l’homme invite la femme à faire quelque ouvrage un peu fatigant: «N’as-tu pas des mains? N’as-tu pas des pieds?» répond-elle tranquillement. Sans se faire prier, comme une chose toute naturelle, le mari vaque à la cuisine. Il rassemble les bouts de bois et les grosses pierres dont se constitue le four tahitien et fait cuire les aliments tandis que la femme accroupie à la façon indienne le regarde. Elle l’estime, j’allais dire elle l’aime, en raison de la quantité de feï qu’il rapporte de la vallée lointaine. Lui est-elle fidèle? Je n’ose répondre. Ce qui, est certain, c’est que le mari n’est pas jaloux. L’indifférence est au fond de la nature de l’indigène. Pourquoi se tourmenter et s’agiter comme ces «papâa» nerveux qui ne peuvent tenir en place et passent leur vie à chercher midi à quatorze heures?
La jalousie se montre seulement chez les demi-blanches qui ont la main prompte et surveillent étroitement l’homme qu’elles aiment. Il est arrivé plus d’une fois, au sortir d’un bal officiel, qu’un fonctionnaire en puissance de vahiné a reçu de celle-ci un joli soufflet pour s’être permis de danser plusieurs fois avec Madame Z. ou Mademoiselle X...
L’adoration de l’enfance a pour contre-partie le mépris de la vieillesse. C’est ici peut-être le point où s’accuse avec le plus de force ce qui sépare cette race de la nôtre. Beaux vieillards à cheveux blancs, bonnes grand’mères au visage ridé comme une pomme au printemps, vous à qui notre respect fait une auréole et que nous imaginons plus saints que nous parce que vous avez plus vécu et plus souffert, vous en qui se sont apaisées mais non pas évanouies les ardeurs et les passions qui nous dévorent, ne venez point sur cette terre que le soleil pare d’une splendeur immuable! Restez assis, l’été sur le banc de pierre devant la maison des champs, blottis l’hiver dans le fauteuil qu’un enfant a rapproché de l’âtre où flambe le sarment desséché!
On voit peu les vieillards à Tahiti. Dès qu’ils ont atteint un certain âge, hommes et femmes se murent pour ainsi dire dans un angle de la case. Ils sont _paru-paru_, inutiles, faibles, et nul ne songe plus à eux. Quelquefois l’enfant qu’ils voudraient caresser se venge de leur étreinte désagréable par un coup de pierre. On approche d’eux quelques vivres, juste ce qu’il en faut pour qu’ils ne meurent point de faim. Nulle révolte de leur part. C’est ainsi qu’ils ont traité les vieillards eux-mêmes et ils subissent sans étonnement et sans colère le sort qu’ils ont fait subir à d’autres.
Il arrive que des Tahitiens sous l’influence du christianisme veulent montrer à leurs ascendants de la déférence, une affection respectueuse. Ils s’attirent des quolibets. L’un d’eux, à un repas de noce, avait mis à la table d’honneur sa grand’mère, une bonne femme à la tête branlante, à la bouche édentée: «Pourquoi as-tu placé ta vieille là?» lui ont demandé les convives non sans quelque ironie. On peut dénombrer ceux qui prennent un soin assidu de l’aïeul ou de l’aïeule.
Quand la mort visite une case, il se joue une comédie funèbre qui n’est pas sans analogie avec ce qui se passait autrefois chez les Israélites. Les membres de la famille restent accroupis près de celui ou de celle qui n’est plus. Ils poussent des cris de douleur, font entendre des sanglots déchirants, puis ils se taisent tout à coup. Survient un parent, le chef, le pasteur, nouvelle explosion. Les larmes s’essuient subitement encore et du ton le plus naturel une conversation s’engage sur le premier sujet venu, conversation que vient interrompre de temps en temps une visite qui provoque de nouveau les transports extravagants d’une affliction que l’on croirait éternelle. On ne sait que penser devant ces manifestations insolites et contradictoires ou plutôt l’on en vient à donner raison à ceux qui croient que ces pauvres gens ne sentent pas aussi profondément que nous et qu’en dernière analyse ils sont et demeurent de vrais enfants.
On enterre les morts un peu partout, à Tahiti, la plupart des districts ne possédant pas de cimetière. Autrefois, pour lieu de sépulture on choisissait une anfractuosité, une grotte dans la montagne, et l’on y portait les morts après leur avoir fait subir une préparation qui retardait la corruption si elle ne l’empêchait pas tout à fait. Le corps était enveloppé et lié dans des tissus végétaux enduits d’une sorte de gomme extraite de l’arbre à pain. Ainsi soustrait à l’action de l’air, il se conservait éternellement. Il était bon cependant de lui donner de temps à autre quelques soins. Un serviteur de la famille était chargé du vernissage périodique des cadavres. La famille Tati, l’une des principales de Tahiti, la rivale souvent victorieuse des Pomaré, possède encore, dans le district de Papara, une sépulture de ce genre placée à une altitude qui défierait les jarrets des alpinistes les plus convaincus de Tarascon et d’ailleurs. Le Tahitien chargé de l’entretien de cette grotte de famille se fait vieux. Il a plus de quatre-vingts ans et voilà près de six ans bientôt qu’il n’est monté là haut donner une couche aux Tati dont la dépouille mortelle repose dans le silence des solitudes funèbres.
Il est possible que les Tahitiens n’aient eu la pensée de placer leurs morts à de pareilles distances que pour éviter les persécutions des tupapau dont j’ai parlé plus haut. Il n’en est pas moins singulier de retrouver chez les peuples de l’Océanie cet usage de l’embaumement. Les momies couchées des Polynésiens n’ont rien à envier aux momies accroupies des Indiens du Sud-Amérique. Les partisans de l’unité d’origine de l’espèce humaine peuvent tirer parti de cette similitude dans les habitudes funéraires. Ces peuples ont le culte des morts puisqu’ils attachent une telle importance à leur conservation. Ils l’ont à un bien autre degré que nous qui jetons les cadavres à la terre en faisant des vœux pour qu’ils pourrissent très vite, et croyons nous acquitter envers ceux que nous avons perdus en déposant sur leur tombeau quelques couronnes de verroterie.
X
Les mœurs religieuses.--La longue-veille du 31 décembre.--On demande un effet de neige.--Organisation du culte protestant.--Le jour du Seigneur.--Le culte de famille.--Pasteur et Tuhua.--En tournée.
Les mœurs religieuses ont leur intérêt pour moi, bien que je ne sois philosophe ni par métier ni par vocation. Si peu profondes que puissent être les impressions reçues, il n’est pas indifférent de saisir les manifestations cultuelles chez un peuple comme celui-ci. La longue-veille du trente et un décembre m’en fournit une occasion que je ne veux pas laisser échapper.
Depuis dix heures du soir, des groupes nombreux se dirigent du même côté. Les hommes et les femmes sont en habits de fête, les hommes en redingote, les femmes en long peignoir aux nuances variées, la plupart couronnés de feuillage et de fleurs aux odeurs pénétrantes. Quelques hommes, au lieu de la redingote, arborent par-dessus leur pareu une chemise qui flotte au vent comme une bannière toute blanche. Le parfum détestable du monoï imprègne l’atmosphère d’une senteur forte.
Le ciel est pur et rien dans cette nuit de décembre ne rappelle à l’Européen égaré en ces climats que l’année touche à sa fin. Qu’est-ce qu’une longue-veille sans le moindre effet de neige, sans une forte et saine gelée?
Tous ces groupes, rieurs, allègres même, vont au temple. Au milieu des têtes folles des jeunes filles aux chapeaux enrubannés et fleuris quelques têtes rasées de vieillards ont comme un air de famille avec le type des vieux Cévennols. Le calvinisme a modelé ou sculpté plutôt ces visages d’hommes réfléchis et méditatifs sur le modèle des huguenots du seizième et du dix-septième siècle.
La foule se masse aux abords de l’édifice rempli longtemps avant l’heure. A l’intérieur, cinq cents personnes se pressent à s’étouffer. Le coup d’œil est magnifique sous l’éclat des lampes munies de puissants réflecteurs. L’enclos du temple est plein de groupes assis sur l’herbe, animés, bruyants, enveloppés dans la fumée légère des cigarettes de pandanus que les femmes ont aux lèvres et qu’elles se passent de l’une à l’autre. Un peu de tabac du pays que l’on grille à la flamme d’une allumette et que l’on roule ensuite dans une feuille de pandanus: voilà la cigarette tahitienne qui n’est pas sans saveur. Les vahiné excellent à renvoyer la fumée par le nez comme de parfaits troupiers.
Le temple est vaste, simple et nu comme le veut la religion protestante, et parfaitement éclairé. Le pasteur français, M. Vernier, prêche en tahitien. Sa voix n’est point forte mais elle porte bien à en juger par l’attention des assistants du dedans et même de ceux du dehors qui ont trouvé place sur les marches de l’escalier ou dans les embrasures des fenêtres.
L’auditoire chante fréquemment. Les himéné alternent, chacun ayant son répertoire. J’apprends que lorsqu’il s’agit d’étudier un cantique nouveau, trois ou quatre des chanteurs viennent chez le pasteur qui leur joue la mélodie. Après plusieurs auditions ils emportent le chant dans leur oreille et réunissent l’himéné. Chacun apprend sa partie, ajoute des variantes au motif principal, allonge ou abrège les finales. Quand le chant a subi cette transformation qui l’accommode aux gosiers et aux habitudes musicales des Tahitiens, il est à peu près méconnaissable. Avec un peu d’attention cependant on peut retrouver ou deviner le dessin de la mélodie. Je suppose que les orchestres de tsiganes qui exécutent des partitions sans avoir jamais déchiffré une portée ne doivent pas procéder différemment.
La longue-veille a pour objet d’achever par une prière d’actions de grâces l’année qui s’en va et d’inaugurer l’année qui vient par une invocation à Dieu. Après les chants, les exhortations. Le Tahitien est orateur, je l’ai déjà dit. Quelquefois, deux ou trois se lèvent en même temps et c’est à qui émettra le premier son. Les retardataires se rasseyent en silence, prêts à saisir l’instant où la parole va tomber, le discours finissant. Pour les profanes, cet assaut d’éloquence religieuse paraît un peu abusif.
Cela dure jusqu’à minuit. Autrefois, au moment où les douze coups résonnaient dans le recueillement de la réunion solennelle, le pasteur éteignait une bougie. Cet usage s’est perdu, on ne sait pourquoi. La longue-veille terminée, sortie générale. Les «Ia ora na» se croisent. Des cigarettes à toutes les lèvres. Quelques-uns sont venus comme à la fête; d’autres avec des pensées plus sérieuses, à en juger par leur attitude.
Les tahitiens aiment les réunions religieuses. Ils les aiment fréquentes et longues, et c’est une chose contre laquelle on a souvent tenté de réagir mais sans grand succès. En forçant la note, un résident de Moorea avait supputé que dans l’année un indigène assistait bien à deux cent soixante assemblées consacrées soit au service divin, soit à la prière, soit au chant. Les missionnaires ont été les premiers à reconnaître qu’il y avait excès, mais comment obtenir des fidèles qu’ils renoncent à une habitude qui tient au tempérament même de la race? Sans compter que les réunions religieuses, que les himéné, quand ils ont lieu à une certaine heure, deviennent aisément l’occasion de rencontres d’un caractère plus profane. On a beaucoup exagéré en ce sens. Cependant il n’y a rien d’extraordinaire, pour qui connaît les Tahitiens, à ce que les assemblées nocturnes, sans dégénérer, donnent lieu, quand elles sont terminées, à certains incidents. Ne sommes-nous pas au pays de l’amour libre?
Les missionnaires savent-ils bien à quoi s’en tenir sur ce peuple intéressant? Avant que les Iles de la Société fussent placées sous le protectorat de la France elles étaient gouvernées, si ce n’est par les missionnaires, du moins par leurs conseils. A Raiatea, à cette heure encore, les lois en vigueur se ressentent de leur inspiration et, toutes proportions gardées de race et de milieu, rappellent les lois que les juifs reçurent de Moïse. Elles ont pour sanction l’amende et la prison, plus souvent l’amende que la prison, prévoient des délits de morale intérieure, presque des délits religieux, et proscrivent rigoureusement la vente de l’eau-de-vie aux indigènes.
A Tahiti, on vit sous le régime du Code civil, et les églises protestantes ont été pourvues d’une organisation dont le premier avantage est de marquer le point précis où s’arrête l’action de la discipline ecclésiastique. Cette organisation répond à une nécessité démontrée. Elle est intervenue pour consacrer mais aussi pour limiter une organisation officieuse, une sorte de gouvernement des âmes qui pouvait ressembler par certains côtés à un gouvernement des corps, et elle a eu pour effet de réduire à de justes proportions l’administration spirituelle.
Ce que pouvait être auparavant l’action des corps ecclésiastiques dans un pays où la religion est considérée comme un frein aux mauvaises mœurs, on s’en doute quand on voit le conseil de paroisse prononcer les peines suivantes: la réprimande en présence du conseil ou en présence de l’Église, l’interdiction de la cène pour un temps variant de trois à six mois, la perte des droits de membre de l’Église et leur restitution dans certaines conditions déterminées. Cela se passe dans les districts où l’Église fait corps pour ainsi dire avec le district lui-même, et suppose des plaintes, des enquêtes, une juridiction, sans parler d’une police. Il était de toute nécessité pour le Gouvernement de mettre la main sur cette organisation, non point en vue d’une répression, d’une action quelconque à exercer sur le culte lui-même, mais afin de se renseigner et de tempérer les conséquences de cette théocratie, s’il y avait lieu de le faire.
L’autre dimanche, je me trouvais dans le district de Mataiéa. Dès sept heures, la cloche se fit entendre et les fidèles prirent le chemin du temple. Quelques-uns venaient de fort loin; presque tous, hommes et femmes, portaient sous le bras la Bible traduite en tahitien. Le volume sacré était enveloppé dans une gaîne d’étoffe. Ce premier service est présidé par un diacre, un homme très pieux et très considéré qui fait part à ses frères de ses réflexions sur les obscurités du texte qu’il a choisi dans la semaine, tout en allant au feï. Peu d’assistants à cette heure matinale. A dix heures, le second service. Cette fois, la chaire est occupée par le pasteur français, M. de Pomaret, et, autant que j’en puis juger, la liturgie est analogue à celle des églises protestantes en France. L’auditoire, en vêtements du dimanche, est relativement recueilli mais non pas tout à fait silencieux. A terre, groupés et accroupis à leur fantaisie, les enfants dont les mines éveillées et les chuchotements sont une cause de distraction ou de divertissement pour l’étranger.
A l’issue du second service, école du dimanche, sunday school, à l’usage précisément des petits. Récits évangéliques, chants et commentaires sur la leçon du jour.
A deux heures, quatrième service, également présidé par un diacre, et quelquefois le soir, cinquième service. On le voit, toute la journée est prise. Les fidèles qui viennent de loin ne quittent pas les abords du temple. Ils se reposent, couchés sur l’herbe, en attendant les réunions successives.
Tous les Tahitiens ne sont pas animés du même zèle religieux; tous n’ont pas la qualité de «membre de l’Église», ne sont pas «étarétia» et n’assistent pas avec la même régularité à tous les services du dimanche, non plus qu’aux cultes du mercredi et du vendredi. La suppression de ceux-ci est d’ailleurs demandée par les colons et souhaitée par l’administration, le travail de la semaine pouvant souffrir de la multiplicité des réunions de ce genre.
Mais tous célèbrent, le soir, le culte de famille. Le jour est tombé et, sans transition, dans ce pays privé de crépuscule, la nuit est venue. Le tané, le mari, le père, tire la vieille Bible de son fourreau, et lit, au milieu d’un profond silence, un chapitre qu’il explique ensuite à sa manière à la vahiné et aux enfants accroupis ou couchés autour de lui. Il termine par une prière où il remercie Dieu pour tous ses bienfaits, et où il lui demande de veiller sur son repos et sur celui des siens.
Cette habitude de la prière en famille est fortement enracinée. On m’assure qu’elle est conservée même dans les cases où les jolies filles accueillent la nuit les officiers de la flotte. L’hôte d’un soir assiste et prend part malgré lui à cette manifestation intime des sentiments religieux, un peu étonné de ce mélange du sacré et du profane où s’affirment les contradictions du tempérament tahitien, cette sorte d’innocence dans le vice, de candeur dans la dégradation, que Loti a bien rendues. La dernière lettre de Rarahu se termine par ces mots: «Je te salue par le vrai Dieu.»
Je crains de m’être attardé plus qu’il ne convenait à cette description des mœurs et des coutumes religieuses. Je passe vivement sur un service auquel j’ai assisté et où j’ai vu baptiser cinq ou six petits enfants de toutes les teintes depuis le blanc mat jusqu’au brun le plus foncé. Deux ou trois étaient des enfants de l’amour, de pauvres et charmantes créatures confiées par d’insouciantes vahiné à leurs fétii ou parents, adoptées dès leur premier vagissement, et que le père nourricier présentait au baptême.