La nouvelle Cythère

Part 16

Chapter 162,037 wordsPublic domain

A propos de Madagascar où s’affermit si heureusement à cette heure l’autorité de la France, deux écrivains protestants ont eu une parole malheureuse, mais il serait cruellement injuste de la faire expier à ceux qui l’ont tout les premiers réprouvée et condamnée. Ainsi s’expriment les hommes les plus honorables, qui sont le mieux qualifiés pour parler au nom du protestantisme français et que préoccupe à bon droit une campagne énergique entreprise à ce sujet par M. de Mahy, le député de Bourbon.

Il est fâcheux que les incidents récents des Loyalty et des Nouvelles-Hébrides n’aient pas été mis à profit pour séparer nettement les deux causes. La violence du préjugé dont souffrent de très bons Français est telle aux colonies qu’on ne peut se l’imaginer. Comme il arrive aux plus honnêtes gens, les protestants ont les apparences contre eux et ces apparences sont adroitement exploitées. Ne va-t-on pas jusqu’à dire qu’il existe comme une autre Compagnie de Jésus sous les couleurs du calvinisme, une association internationale et secrète dont font partie tous les protestants fidèles? Ici la calomnie touche à la sottise, mais elle n’en fait pas moins son chemin!

Il faut espérer qu’à Raiatea on saura suivre une politique habile, éliminer cet élément des missionnaires anglais à qui l’on devra substituer des pasteurs français, et se garder de toute entreprise, même la plus pacifique d’allure, contre la foi des indigènes. Il importe vraiment bien peu que ces pauvres gens se convertissent ou non au catholicisme, et que gagnerait la France dans l’affirmative? Il faudra donc que les missionnaires français de Tahiti s’attachent à supplanter leurs coreligionnaires des Iles sous le Vent, s’ils ne veulent pas donner un prétexte de plus aux adversaires de leur culte.

La France ne retirera aucun avantage matériel de la prise de possession des Iles sous le Vent, mais sa situation morale dans le Pacifique en sera de beaucoup améliorée. Elle est désormais maîtresse chez elle dans le vaste espace qui va des îles Marquises à Rapa et des Gambier aux îles de la Société. Demain, sans doute, les îles de l’archipel Cook, Rorotonga, Atiu, Mangia, arboreront à leur tour le drapeau tricolore et nous aurons, en y comprenant l’île Wallis, un beau domaine maritime où les abris ne manqueront pas à notre flotte.

Il est une autre considération qui a son importance. De tout temps, la contrebande des Gambier et des Tuamotu a trouvé asile dans les ports des Iles sous le Vent. C’est à Raiatea et à Huahine que l’on venait déposer les cargaisons de nacres pêchées contrairement aux règlements. La surveillance impossible autrefois s’exercera sans peine maintenant sur ces îlots devenus français. Et la contrebande prévenue, réprimée, c’est une source de richesse qui se rouvre pour nos Établissements français de l’Océanie.

On peut appliquer aux habitants des îles de l’archipel Cook ce que j’ai dit de la sympathie innée de ceux de Tahiti et de Raiatea pour les Français. J’allais souvent à Patutoa, un faubourg de Papeete, où les indigènes de l’île Atiu, des colons à leur manière, ont établi leurs cases. Celles-ci sont moins grandes et, j’en dois convenir, moins propres et moins bien tenues que les cases des Tahitiens. Pourtant les Atioux sont plus laborieux et gagnent quelque argent en s’employant au déchargement des navires.

Au départ de mon ami M. Caillet, ils m’avaient amicalement conféré la direction honoraire de leur _himéné_. J’en étais quitte pour leur offrir de temps à autre quelques tasses de thé et pour l’obligation d’assister à des amuramaa, des banquets interminables toujours funestes à mon estomac. Ce sont là des détails. Un lien affectueux s’était promptement formé entre moi et le digne pasteur de Patutoa. L’_orometua_ Tamahiné me témoignait une amitié qui me touchait vraiment et dont je reçus des preuves quelques jours avant mon départ.

L’himéné était réuni. Hommes et femmes se tenaient accroupis sur le sol de la case consacrée. Après les chants et la prière, Tamahiné étendit par terre une large natte sur laquelle, les uns après les autres, mes amis vinrent déposer de menus objets, de la paille toute tressée pour faire des chapeaux, etc. Avec le concours de Térano, Tamahiné avait édifié une petite case en tout pareille à celle où l’himéné était rassemblé. Puis ce furent les souhaits, les paroles d’adieu très brèves mais empreintes de la plus profonde cordialité. Je répondis de mon mieux, moitié en tahitien, moitié en français. J’étais ému aux larmes.

--Que le Seigneur te conduise sur la mer, toi et les tiens! dit Tamahiné. Qu’il te ramène bientôt parmi nous!

Je partis, ignorant si je quittais pour quelques mois ou pour toujours le beau pays dont on dit tant de choses qui ne sont pas toutes vraies, le Paradis terrestre des midships, la Nouvelle Cythère.

Et voici qu’au milieu de mes notes je tombe sur les vers imprimés à peu d’exemplaires heureusement, qu’un devancier de Pierre Loti dédiait jadis à Tahiti, et qui se terminaient par cette strophe bizarre:

Dédaignez, fiers oisifs, la douceur mensongère Du bien-être trompeur par l’Europe importé; Mangez votre féï que l’île votre mère Donne sans exiger ni travail ni salaire, C’est le pain de la liberté!

L’auteur de cette poésie a fait son chemin. Il possède aujourd’hui l’un des grades les plus élevés de la marine française et fait toujours des vers!...

Ia ora na, Tahiti!

Adieu la Nouvelle Cythère!

XXII

CONCLUSION

Il est temps de conclure. Après avoir vu la Nouvelle Cythère en touriste désenchanté, j’ai fait, un peu par procuration, il est temps de l’avouer, le voyage des Gambier et des Tuamotu. J’ai tenté de décrire, après beaucoup d’autres, ces terres lointaines et les mœurs de ces peuples encore enfants. J’y ai peut-être mis de la passion par endroits. L’impartialité est la vertu des neutres: je ne me flatte pas d’être impartial. Il me suffit d’avoir été sincère, je n’ose dire véridique. Je laisse à de plus présomptueux la prétention de pénétrer les ressorts intellectuels et moraux d’une race si différente de la nôtre. Que je l’aie étudié dans le passé ou dans le présent, le peuple tahitien m’a inspiré, une fois ma curiosité satisfaite, un grand et profond intérêt; j’ajouterai de l’estime et de l’affection. Est-ce parce que j’ai retrouvé dans son goût pour les fêtes et pour les discours au moins deux de nos travers athéniens? N’est-ce pas aussi parce que ces Français d’hier ont pour la France un si vif amour?

Je quitte ce pays hospitalier en faisant pour son avenir des vœux ardents. Je le souhaite couvert de routes et d’écoles, guéri de ces deux plaies de l’alcoolisme et de la prostitution qui tuent ses enfants, s’ouvrant au travail libre et spontané, retrouvant avec des institutions communales le goût de la vie publique, et s’enrichissant, non selon la formule égoïste et bourgeoise d’un Guizot, mais selon la donnée humaine et philosophique où les intérêts privés et généraux se confondent avec les lois morales.

Je ne m’imagine pas que demain Tahiti s’assimilera notre civilisation, ses splendeurs et ses raffinements; je n’ambitionne même pas un résultat qui s’achèterait au prix de la perte de sérieuses qualités natives. Je ne suis pas plus épris, je le concède, de la culture excessive qui mène à la névrose, que de l’état de nature où l’homme est semblable à la bête. Ceci est l’œuvre du temps. J’ai trop le respect de l’âme et de l’esprit pour vouloir qu’on entreprenne une expérience qui ne pourrait être que funeste, car elle se tenterait en dehors des conditions normales de l’évolution et de la liberté.

Je n’ai pas tout dit sur la Nouvelle Cythère. Quelque effort que j’aie fait pour ne laisser dans l’ombre aucun trait intéressant, aucune particularité digne de remarque, il reste plus d’un livre à écrire après celui-ci. On n’en publiera point, je pense, de plus dégagé des préoccupations de secte.

Quelques jours avant mon départ de France, Pierre Loti me faisait donner par un ami commun ce conseil. «Aimez les Tahitiens!» L’accueil que nous avons reçu, la très chère compagne de ma vie et moi, m’a rendu aisé ce simple devoir. Aussi est-ce à ses fétii que Teraï Tua dédie affectueusement ces quelques pages.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE PREMIER En route pour la Nouvelle Cythère.--A bord du _Saint-Laurent_.--La tempête, les icebergs et la brume.--Le pilote, rien de Fenimore Cooper.--Réminiscence de l’_Oncle Sam_.--La vérité sur New-York ou l’imposture démasquée.--A travers l’Amérique.--Les derniers des Mohicans.--San-Francisco. 1

CHAPITRE II De San-Francisco à Papeete.--Le père Tropique.--Aux Marquises.--La lèpre.--Au pays de la nacre et des perles. 15

CHAPITRE III Diderot et Pierre Loti.--Papeete.--Le paysage.--Moorea.--Tahitiens et Tahitiennes.--Mœurs et coutumes. 31

CHAPITRE IV La frénésie de l’amour.--La fanfare locale.--L’upa-upa.--Quelques traits de mœurs.--Le _Divorce de Loti_.--Le demi-monde à Papeete.--La retraite.--La vahiné au bain. 43

CHAPITRE V A Papenoo.--Archéologie polynésienne.--Les croyances d’autrefois.--Les revenants.--Un peu de poésie.--Refrains guerriers. 57

CHAPITRE VI Intrigues de cour.--Il était une fois un roi et une reine...--Un déjeuner chez Sa Majesté Pomaré V. 76

CHAPITRE VII La vie à Papeete.--Comment on y mange.--Colons, fonctionnaires, marins et soldats.--L’amiral Marcq de Saint-Hilaire.--Bals et soirées.--Effet de lune.--Inquiétudes patriotiques.--Le tour du Bois.--Le Sémaphore. 89

CHAPITRE VIII La politique à Papeete.--La presse.--L’annexion et les réserves.--M. Caillet.--Défenseurs et débitants.--La politique étrangère.--Le délégué de Tahiti et le suffrage universel. 107

CHAPITRE IX Une noce dans le district.--Abondance de pseudonymes.--La famille à Tahiti.--De la virginité.--Les enfants, les femmes, les vieillards et les morts. 125

CHAPITRE X Les mœurs religieuses.--La longue-veille du 31 décembre.--On demande un effet de neige.--Organisation du culte protestant.--Le jour du Seigneur.--Le culte de famille.--Pasteur et Tuhua.--En tournée. 143

CHAPITRE XI La littérature tahitienne.--La légende et la poésie.--La corde à nœuds.--La justice du Roi.--L’homme de bien.--La Colère.--Imprécations.--La Douleur.--Le Désir.--La Guerre. 160

CHAPITRE XII Les Arioi.--Leur légende.--Histoire de cinq petits cochons.--Le Roi, les Gros-Ventres.--Les Arioi et les pêcheurs. 173

CHAPITRE XIII Le mariage de Roti.--La naissance des étoiles.--La vengeance de Tetohu, prêtre de Nuurua.--Ressouvenirs antiques.--Encore les Arioi.--Tout à l’amour.--Les filles laides. 194

CHAPITRE XIV Le roi en tournée.--L’upa-upa d’autrefois.--Cérémonies funèbres et dansantes.--L’engraissement des enfants.--L’initiation.--Le pêcheur.--Lamentations sur une Femme. 206

CHAPITRE XV De Papeete à Mangaréva.--Raivavae.--Rikitea.--Un Paraguay océanien. 224

CHAPITRE XVI La terre et la mer.--Notre-Dame de Rikitea.--La plonge.--Le commerce et la contrebande.--Le Code mangarévien, sa disparition. 235

CHAPITRE XVII Aux Tuamotu.--Fakahina et la Mission.--Fagatau et Napuka.--Les sauvages.--Mœurs politiques.--La pêche et la contrebande. 256

CHAPITRE XVIII Parlons d’autre chose.--L’agriculture manque de bras.--Le coton.--La vanille.--Le café.--Le coprah.--Arorai.--Rapanui.--Atioux.--La mission Raoul.--Les Chinois.--La Caisse agricole. 270

CHAPITRE XIX Le service postal.--Un coup d’œil sur l’Océanie.--La Nouvelle-Zélande.--Les États-Unis d’Océanie.--Anglais, Américains et Allemands.--Une grande colonie française. 287

CHAPITRE XX Un jugement du conseil de district.--L’enfant de la nature.--Aux Iles sous le Vent.--Une révolution.--Un ministre féminin. 306

CHAPITRE XXI Les lois à Raiatea.--Le rôle des missionnaires anglais.--Pritchard, Shaw, Jones.--Le protestantisme français.--La France en Océanie.--Les Atioux.--Adieu! 320

CHAPITRE XXII Conclusion. 331

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES

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