La nouvelle Cythère

Part 13

Chapter 133,912 wordsPublic domain

A peine avaient-ils vu mettre notre embarcation à la mer qu’un grand nombre d’indigènes, hommes, femmes, enfants, demi-nus se portaient vers le point où nous devions débarquer. La mer se brisait avec force contre le récif avec des grondements pareils à ceux du tonnerre. Pendant deux cents mètres, il fallut haler l’embarcation sur un plateau de corail balayé par les lames et je crus plus d’une fois que nous allions être roulés et emportés au large.

A Fagatau, on est en pleine sauvagerie. Le village est composé de huttes misérables et sordides. Il y a trois constructions en pierre, l’église, l’école où loge l’instituteur, et la prison à laquelle il ne manque que des portes. Le chef ne sait ni lire ni écrire. Les prétendues autorités du district, les membres du conseil, sont dans le même cas et ignorent le premier mot de leurs fonctions. Le seul homme à peu près civilisé est le maître d’école, fils du chef, qui tient les registres de l’état civil et fait l’ouvrage de son père.

La population est famélique, à peu près toute nue. Il n’y a point de nacres dans le lagon. Les quelques cocotiers sont chargés de fruits mais quand on essaye d’en planter de nouveaux, les malheureux qui meurent de faim vont les retirer de la terre pendant la nuit. Il n’y a pas de cochons. J’ai vu une poule. Les habitants vivent de graines de pandanus et de bénitiers. Le bénitier est un magnifique coquillage pareil à du marbre et dont le nom indique suffisamment et la forme et la destination qu’il peut recevoir. La chair du mollusque est dure comme du caoutchouc. Quand il fait mauvais temps, cette détestable nourriture elle-même fait défaut et l’on jeûne en attendant le calme. Pour toute industrie, à Fagatau, on tresse des nattes qui sont échangées contre des étoffes quand par hasard une goëlette vient à passer là.

L’île de Napuka est la plus isolée et la plus délaissée peut-être de l’archipel. On ne la visite jamais ou l’on y aborde si peu souvent que vraiment les indigènes y sont bien abandonnés à eux-mêmes. Il était quatre heures du soir quand on découvrit le village. La mer se brisait avec force sur le récif; sur la plage le pavillon français avait été arboré. La plupart des habitants complètement nus se tenaient assis par groupes tandis qu’un homme vêtu de blanc se promenait en faisant de grands gestes.

La goëlette allait et venait au large. Le commandant fit tirer deux coups de canon pour appeler une pirogue, mais aucun mouvement ne se manifesta dans les groupes accroupis et l’homme vêtu de blanc continua à se démener au milieu d’eux. Le lendemain, à l’aube, le tableau était le même avec cette différence que quelques pirogues aperçues la veille avaient disparu. Nous agitâmes nos chapeaux et au bout de quelques instants nous vîmes deux hommes dégager une petite pirogue cachée dans les broussailles et venir à nous. Peu d’instants après les principaux habitants étaient à notre bord. Le chef du district n’était pas moins ignorant que celui de Fagatau. Le mutoï portait sur son corps nu une veste courte avec une plaque où se lisait le mot «Ure», loi, et brandissait le papier qui l’avait investi de ses importantes fonctions. J’essayai de me rendre compte de l’état de l’instruction et j’interrogeai le maître d’école qui ne savait même pas écrire et que j’encourageai à donner tout au moins des leçons de lecture. La goëlette était environnée de pirogues. Il fallut insister pour se débarrasser de ces pauvres gens et les surveiller un peu au départ, car, sans la moindre permission, ils cherchaient à emporter des souvenirs de leur visite à bord. L’homme vêtu de blanc serrait précieusement sous son bras un verre et deux serviettes qu’il avait prestement dérobés à la cuisine.

Dans les autres îles règne la civilisation ou du moins ce que les indigènes ont pu s’assimiler de nos habitudes et de nos mœurs. Je ne reviendrai pas sur la pêche de la nacre et des perles: je ne pourrais que reproduire les observations que j’ai faites à propos des Gambier.

Il m’a paru intéressant, par contre, de voir de près comment fonctionne l’organisation donnée par la France à ces îles lointaines, organisation que l’on voudrait voir disparaître, me dit-on, mais qu’il sera très difficile de remplacer par quelque chose de mieux.

Les districts construisent les maisons, les cases communales, entretiennent les rues et les places des villages, les routes et les chemins quand il y en a, enfin les jetées, les quais, les ports, les abris où viennent se garer les embarcations. Rien ne se fait sans une délibération authentique dont voici un exemple: «Ile d’Anaa.--District de Tuuhora. Délibération du 6 septembre 1886. Une réparation a été faite à la citerne de Tuuhora; elle a coûté cent francs. Le Conseil ouvre le raahui, c’est-à-dire lève l’interdiction de récolter, et décide que tous les habitants, hommes et femmes, sont imposés de vingt cocos qu’ils apporteront à la case du chef.» Suit la liste des habitants qui ont apporté leurs vingt cocos et celle de ceux qui n’ont rien apporté. Le travail payé, il est resté une petite somme qui a été versée à la caisse du district.

J’ai demandé au chef comment il s’y prenait avec les habitants qui ne paient leur part ni en travaux ni en matériaux, ni en denrées ni en argent. Il ne fait rien. A chaque nouveau travail les réfractaires sont sollicités les premiers, car ils continuent nécessairement à figurer sur les registres du district. Par exemple, s’ils voulaient quitter l’île, le chef s’y opposerait jusqu’à ce qu’ils se fussent acquittés.

En réalité et d’une façon générale, l’autorité du chef et du Conseil de district est grande et il serait puéril de s’étonner de procédés administratifs fondés sur les mœurs mêmes des habitants.

J’ai parlé de la contrebande aux Gambier; aux Tuamotu, elle s’exerce sur des bases beaucoup plus larges encore, elle est bien plus difficile à réprimer. Une flottille serait nécessaire pour surveiller ces soixante îles éparses dont quelques-unes sont sans bord si elles ne sont pas escarpées. Récemment les autorités ont affrété une légère goëlette pour donner la chasse à ceux qui pêchent, vendent ou achètent des nacres trop jeunes et trop petites. C’est tout au plus si mille kilogrammes de la précieuse marchandise ont été saisis. Dans chaque île, l’arrivée des agents des contributions était annoncée et devancée, les nacres enlevées, enterrées ou jetées à la mer. Ces malheureux agents devaient sonder le sable des plages au moyen d’un harpon, traverser des bras de mer à la nage, se nourrir de conserves américaines et de biscuit, coucher à la belle étoile. Ils sont retournés à Papeete un peu confus, mais exténués, brisés. Tout au plus avaient-ils eu la consolation de se voir offrir par les parents ou par les maîtres d’école de toutes jeunes filles: onéreux présents que ces braves gens avaient vertueusement refusés.

Les îles où la nacre abonde sont peu nombreuses aujourd’hui; elles sont une vingtaine tout au plus. Dans une demi-douzaine d’autres, la nacre a sensiblement diminué. Il est enfin des îles où elle a complètement disparu. Il importe de veiller à ce que les lagons ne s’épuisent pas tout à fait. Les requins sont, à ce point de vue, d’excellents gardes-maritimes et les plus vigilants de tous. C’est à leur présence aux abords de Ragiroa et de Fakarava qu’il faut attribuer la modération des pêcheurs de ces îles.

Pour permettre le repeuplement des lagons, on songe à interdire la pêche dans la plus grande partie de l’archipel. Mais de quoi vivront les pauvres gens dont la nacre est la seule ressource? Et comment, encore une fois, s’y prendra-t-on pour faire respecter une prohibition qui s’étendra sur trois cents lieues de pays? Il sera nécessaire de créer toute une organisation, tout un personnel d’employés, à moins qu’on ne se décide à faire une part dans le produit des saisies aux autorités indigènes, chefs, conseillers de districts, mutoï.

Le commerce jettera les hauts cris. Peu lui importe, en effet, que les lagons s’appauvrissent. Il tient avant tout à des bénéfices immédiats. L’administration, au contraire, se préoccupe du lendemain. Elle a à cœur, comme c’est son devoir, de ne pas laisser entièrement détruire la nacre et les perles des Tuamotu et elle estime, ce en quoi elle n’a point tout à fait tort, que ce ne serait pas payer trop cher le repeuplement des lagons si quatre ou cinq années de misère y devaient suffire.

Un grand sujet de controverse, à propos des Tuamotu, est de savoir quelle religion professent les indigènes. Ils sont tous catholiques, si l’on en croit la mission catholique qui concède cependant que dans le nombre il se trouve quelques mormons. Ils sont en grande partie protestants, assure la mission protestante, et ceux que vous appelez des mormons sont des «baptistes». Renseignements pris, il est exact qu’un certain nombre d’indigènes appartiennent à la secte protestante qui ne baptise point les enfants nouveau-nés et réserve ce sacrement aux adultes.

A Tahiti, dans le district de Faaa, il existe une petite colonie de gens des Tuamotu qui se livrent à la pêche et approvisionnent le marché de Papeete de poisson. J’ai demandé à leur pasteur, un Américain, s’ils étaient mormons.

--No, m’a-t-il répondu; only wife! Non, une seule femme!

XVIII

Parlons d’autre chose.--L’agriculture manque de bras.--Le coton.--La vanille.--Le café.--Le coprah.--Arorais.--Rapanuis.--Atioux.--La mission Raoul.--Les Chinois.--La Caisse agricole.

L’écho des derniers récits tahitiens vibre encore à mon oreille tandis que j’ai devant moi la Nouvelle Cythère d’aujourd’hui parée, enjolivée, toute remplie de chansons et de danses lascives, avec les théories de vahiné aux robes légères et flottantes, la voix rauque se mariant au son nasillard de l’accordéon, et le rire étrange, qui sous la couronne de datura et de tiaré, semble un appel au détraquement sinon à la folie. Tout en rêvant, j’écoute les confidences d’un jeune officier de vaisseau. Comme toutes les ivresses, celle du soleil et de l’amour a ses lendemains de lassitude et d’énervement où, la tête lourde, guéri du désir de la veille, on méprise la liqueur dont on s’est grisé et le verre dans lequel on l’a bue. Le champagne était frelaté et les filles étaient laides, vraiment laides. Mon interlocuteur exagère sans doute. Je le laisse dire mais la conversation tourne tout à coup et nous voici à parler de Tahiti et de son avenir agricole, industriel et commercial. Nous nous enfonçons dans l’expansion coloniale et dans les placements de bon père de famille. Nous supputons les bras qui manquent à l’agriculture...

Tahiti n’est pas seulement dans les légendes d’autrefois et dans les légendes d’aujourd’hui. Cette terre enchantée ne produit pas que des fleurs. Que ne donnerait-elle pas aux hommes qui voudraient la remuer? N’est-elle pas bonne et généreuse, prête à s’ouvrir pour ceux qui sauront se baisser et l’étreindre? N’est-elle pas ici comme ailleurs la mère nourricière, offrant ses tétins pleins de lait à ses fils affamés?

Ses fils n’ont pas faim. Il n’ont qu’à étendre la main pour cueillir l’aliment de chaque jour. Ce mayoré, ce feï, cette banane sauvage que dédaigne l’Européen avide de la chair des animaux bêlants ou mugissants, le Tahitien s’en repaît avec joie. Il préfère son taro et sa patate douce à nos légumes; il met bien au-dessus de tout ce feï et ce uru qui ne lui demandent aucune peine, et voilà pourquoi l’agriculture manque de bras, M. Joseph Prudhomme!

Vous pouvez discourir à votre aise; il s’écoulera bien du temps avant que la notion du travail nécessaire pénètre dans le cerveau de cet homme rassasié sans effort. A moins qu’employant des procédés anglais et féroces vous ne portiez le fer et le feu dans les montagnes où croissent ces arbres bienfaisants... Je vous en défie!

Ces considérations négatives, je ne les énonce que pour expliquer, je ne dis pas justifier, la pénurie de main d’œuvre dont gémissent les colons qui ont choisi Tahiti pour leur pays d’élection et s’accommoderaient plus volontiers de la sujétion d’une race obéissante et laborieuse que de l’annexion d’un peuple qui pratique l’oisiveté sans connaître la misère.

Le sol est propre à bien des cultures. Ceux des Tahitiens qu’on a pu décider à l’exploiter ont gagné autrefois quelque argent avec le coton. C’était au temps de la guerre de sécession; on eut l’imprudence d’engager les indigènes à tourner exclusivement leurs efforts de ce côté; la paix se fit, les cours du coton s’en ressentirent et l’on eut bien de la peine à démontrer qu’il fallait entreprendre autre chose. Il est bon d’ajouter que Tahiti produit un coton dit longue-soie que l’on apprécie même quand les variétés ordinaires abondent. Par malheur, rien n’est difficile comme de conserver dans sa pureté ce coton longue-soie. Pour peu que dans une plantation limitrophe croisse une graine plus vulgaire, c’en est fait. La brise a bientôt confondu les plants et rien ne peut s’opposer à la contamination. A ce sujet, la chambre d’agriculture a proposé simplement de détruire toutes les plantations existantes et de recommencer partout sur nouveaux frais, en employant à l’exclusion de toutes autres les graines de coton longue-soie que l’on peut aisément se procurer aux Fidji.

On s’est mis à la vanille dans certains districts. A Papara, près de cent hectares sont couverts de vanillières en plein rapport. Si elle ne peut pas encore rivaliser avec la vanille de la Réunion, celle de Tahiti n’est point sans valeur pour cela. Mieux cultivée et surtout mieux préparée elle pourrait enrichir le pays. Ici, l’on se heurte à la difficulté d’enseigner aux indigènes certains procédés, certaines méthodes dont les complications les déroutent. Faute d’oiseaux qui se chargeraient de ce délicat ouvrage, on doit marier artificiellement, à la main, les fleurs bi-sexuelles de la vanille. Il s’en suit que, pour ne rien perdre, on féconde toutes les fleurs, et le trop grand nombre de gousses s’oppose à leur développement aussi bien qu’à l’amélioration des produits. Ce sont des mains féminines qu’on emploie. Le matin, on voit s’enfoncer dans les vanillières pleines d’ombre et de mystère des troupes de jeunes filles et de femmes, les marieuses, qui s’en vont de leur pas lent et noble, jasant et riant, au travail.

Il y a peu de chose à dire du café sinon qu’on en récolte d’excellent mais en petite quantité. Les créoles des Antilles assurent bien que le café de Tahiti ne vaut pas celui de la Martinique: en sont-ils sûrs et sont-ils bons juges dans une question où leur amour-propre est engagé? Je ne le crois pas. Ce que je sais, c’est que Tahiti pourrait produire assez de café pour sa consommation intérieure et qu’il ne faudrait pour atteindre ce résultat qu’un peu de bonne volonté de la part des indigènes.

La grande ressource agricole est le cocotier. A quoi ne sert pas la noix de coco? A peine mûre, elle donne une boisson rafraîchissante, astringente, dont les vertus médicinales sont innombrables et qui tout spécialement guérit le scorbut. L’amande sert de nourriture aux gens et aux bêtes quand elle est fraîche; fermentée, on en fait une sauce acidulée pour accompagner le poisson cru. Quant à l’huile, elle est la base du monoï, le célèbre parfum tahitien. On expédie en Europe, sous le nom de _coprah_, l’amande de coco dépouillée de son écorce fibreuse.--A Marseille et à Manchester, elle donne l’huile employée dans les savonneries. La même amande râpée est utilisée dans la pâtisserie, en Amérique, et en France, où on la substitue au fruit de l’amandier fleuri. Les gâteaux où il entre du coco doivent être mangés tout chauds. Avis à la clientèle enfantine.

Voilà une source de richesse! Oui, mais faute de moyens de transport on ne peut amener les cocos à Papeete qu’en payant plus qu’ils ne valent. Et il n’est pas rare de trouver sur une plantation des milliers de noix abandonnées, germant au soleil. Il faudrait pour bien faire organiser autour de l’île un service de petits bateaux qui prendraient les produits des districts pour les apporter au chef-lieu. Un homme intelligent, membre du conseil privé, a eu l’idée d’établir un chemin de fer, un porteur Decauville. On lui a ri au nez; on l’a appelé «monopoleur» et on l’a accusé de vouloir voler la colonie. En attendant, les Tahitiens se bornent à regarder pousser l’herbe et ils ont au moins cette excuse que s’ils venaient à cultiver un produit quelconque il ne leur serait pas possible de s’en défaire.

J’en reviens aux bras qui manquent à l’agriculture, un lieu commun qu’on ne saurait négliger. On y a pourvu en recrutant aux îles Gilbert des travailleurs plus ou moins bénévoles. Un beau jour, une goëlette est partie pour ces lointains pays d’où elle a ramené deux ou trois cents individus à l’aspect sauvage et dont le type rappelait plutôt celui des papous que celui des maoris: nez épaté, grosses lèvres, cheveux crépus, créatures mal bâties mais robustes. Les planteurs se sont jetés sur ces outils vivants dont l’importation a coûté soixante mille francs à la colonie et qui n’ont d’ailleurs rendu que peu de services. Pour mon compte, je n’ai jamais vu travailler les aroraï, c’est le nom des indigènes des îles Gilbert. Chaque fois que j’en ai rencontré une troupe, elle escortait deux gaillards qui portaient sur leurs épaules voûtées un gigantesque cerf-volant de toile affectant la forme d’un poisson. Lancé habilement, ce jouet montait dans l’espace avec la légèreté d’un ballon Godard. Le plaisant de l’affaire est que nos vertueux amis des Anglais se sont inquiétés de savoir comment ces immigrants étaient traités. La philanthropie britannique a de ces contradictions: elle extermine les Océaniens dans les colonies à parlement aussi bien que dans les colonies de la couronne, mais elle ne peut supporter l’idée que ces pauvres gens travaillent librement dans une colonie française même pourvue d’un Conseil général. Je dois dire qu’une lettre d’allure diplomatique du Gouverneur des Fidji, à ce propos, a reçu du Gouverneur de Tahiti la réponse qu’elle méritait.

En résumé la fameuse question des «bras» reste toujours posée. Est-il donc impossible au Tahitien de travailler le sol? Assurément non, s’il en éprouvait le besoin. J’ai vu, dans le district de Mahaena, un indigène qui piochait avec ardeur la terre de ses pères et paraissait y mettre un peu de cette passion âpre de nos paysans. A l’appui de ce que j’avance, on peut citer les Rapanui.--Les Rapanui sont des indigènes de l’île de Pâques convertis au catholicisme et amenés à Tahiti par Tepano, l’évêque archéologue d’Axieri. On leur a cédé une vallée près de Papeete et ils ont fait des merveilles, cultivant le coton, le maïs, la patate douce, le melon, et tirant de leur travail des gains élevés. Il y a encore, toujours près de Papeete, une colonie d’Atioux. Les Atioux viennent de Watiu ou Atiu, l’une des îles principales de l’archipel Cook, voisin des îles de la Société. Eh bien! les Atioux travaillent assidûment. On les emploie surtout au débarquement des navires et l’on n’a qu’à se louer d’eux. Les Rapanui sont catholiques; les Atioux protestants. Les premiers sont gouvernés (c’est le mot juste) par un catéchiste qui exerce sur eux une autorité presque absolue. Les seconds ont deux chefs et un _orometua_, pasteur, dont le pouvoir est grand. Ce système de triumvirat est imaginé, paraît-il, pour obvier aux conflits qui sont l’écueil de tous les gouvernements. Ces Atioux sont fort intelligents.

Le coton, la vanille, le café et le coprah ne sont pas les seuls produits que puisse donner le sol de Tahiti. La colonie a eu la bonne fortune de voir arriver, en juin 1887, un pharmacien principal de la Marine, qui, envoyé en mission par M. de La Porte, le sous-secrétaire d’État aux Colonies, apportait dans l’île douze à quinze cents plantes nouvelles. M. Raoul a été accueilli avec un empressement bien naturel. On a mis à sa disposition un bel enclos et la douzaine de malfaiteurs et d’ivrognes que contenait la prison de Papeete. Avec ces «bras» il a remué la terre, planté, ensemencé, arrosé. La plupart des plantes sont de celles dont l’industrie peut tirer le plus grand parti. Ce sont des arbres à caoutchouc, des essences résineuses, des plantes à parfum. Puis viennent les vignes, les eucalyptus, les jacquiers, l’arbre du voyageur qui donne de l’eau, l’arbre à la vache qui donne du lait, les pommes de terre, des variétés de vanille de la Réunion, de quoi enrichir le pays, en un mot, une fois que l’on aura trouvé la solution du problème des «bras.»

On m’a présenté au chargé de mission. J’ai vu un petit homme vif, nerveux, inspiré, ayant le feu sacré de la botanique, cette jolie science qui définit la fleur «partie de la plante où s’effectue la fécondation» et dont le vocabulaire hérissé de grec et de latin semble imaginé pour déprécier le règne végétal.

Il fallait voir les soins de mère de M. Raoul pour celles de ses plantes auxquelles un voyage de six mois avait plus ou moins nui, et comme il parlait de ses malades et de ses convalescentes! Il fallait aussi l’entendre énoncer les conséquences proches ou lointaines de l’introduction de tous ces trésors à Tahiti, aux Marquises, aux Tuamotu, aux Gambier, à Rapa! Aux plantes décédées en route ou mortes en arrivant, il donnait une larme si ce n’est une oraison funèbre.

L’agriculture va recevoir une impulsion salutaire.

Dans quelques années, les produits de Tahiti seront décuplés, l’industrie ranimée, le commerce accru...

Et des «bras»?

On fit jadis une tentative d’exploitation digne de ce nom. Dans un vaste domaine de quinze cents hectares, on entreprit simultanément la culture du coton et de la canne à sucre. A cette époque déjà il y avait pénurie de travailleurs. On en fit venir de la Chine et quinze cents Célestes furent employés sur la plantation d’Atimaono où l’on y vit bientôt jusqu’à deux mille personnes. Il se dépensa là quelques millions de francs. On construisit une somptueuse habitation à laquelle on avait accès par un escalier monumental dont il ne reste plus aujourd’hui que des ruines. J’ai vu dans la grand’salle deux pankas où un Chinois a dessiné et peint, dans le goût bizarre de son pays, M. Steward et le comte de La Roncière, alors gouverneur. M. Steward, anglais, était à la tête de la plantation. C’était un homme fastueux qui ambitionnait de gagner et de dépenser beaucoup d’argent, et n’a pas mauvais air sous la défroque de mandarin dont l’a affublé l’auteur de son portrait. Il s’était fait dans ce pays si lointain une vie de luxe et de plaisirs, donnant pour pendant à l’habitation dont je viens de parler une villa perchée sur la cime d’une montagne où l’on ne pouvait parvenir que par un sentier de chèvre. Longtemps il fut soutenu par des banquiers de Londres à qui l’on prêtait l’idée de former plus tard une société par actions pour l’exploitation de la plantation d’Atimaono. Puis, un jour, l’argent cessa d’affluer. On s’était rendu compte que les résultats obtenus ne répondaient pas aux sacrifices accomplis et que les frais généraux dépassaient ce que permet une ordinaire sagesse.

M. Steward était un obstiné. Le concours financier que lui refusaient ses compatriotes, il le chercha dans la colonie même, dans la colonie où le taux de l’intérêt s’élève à douze, à quinze, à dix-huit pour cent. Il devait s’ensuivre de graves mécomptes. Un jour, un incendie dont on ne put jamais découvrir l’auteur détruisit une grande partie de l’exploitation, celle où se cultivait la canne à sucre. La dissension se mit entre le planteur et ses collaborateurs les plus immédiats. La faillite était au bout. Elle mit fin un jour à l’entreprise agricole la plus sérieuse qu’on ait vue à Tahiti. Atimaono fut vendu. La caisse agricole, dont je dirai un mot tout à l’heure, acquit le domaine qu’elle céda par la suite à un groupe de colons qui s’y livrent présentement et non sans bénéfices à l’élève du bétail.