Chapter 9
Ces manoeuvres de force accomplies par une élite d'hommes suggéraient à l'observateur la grandeur et l'omnipotence de sa ville natale. Mais elles ne laissaient pas de l'effrayer, de l'intimider.
En ce moment où, enthousiaste, vierge de projets, il demandait de l'intimité, des avances, des effusions aux pierres mêmes de la cité, cet accueil au bord de la rade le froissait par son trop grand éclat.
-- Serais-je encore une fois repoussé et tenu à distance? se demandait l'orphelin.
Et voilà que, dans son appareil glorieux, Anvers lui incarna, à son tour, une non moins hautaine et triomphale créature.
Se rendant un soir au théâtre, en grand apparat, sa cousine Gina était tellement éblouissante qu'une impulsion inéluctable le précipita vers elle comme un violent. Mais la radieuse jeune fille prévint ce mouvement d'adoration. Elle se rajusta, écarta, d'un geste distant, le candide idolâtre comme une poussière malpropre, et de sa voix désespérément égale, sans joie, sans même cette lueur de satisfaction que tout hommage, partit-il d'un bas-fond, appelle sur le visage de la femme, elle lui dit: «Mais, laisse- donc, gros benêt, tu vas chiffonner mes volants!»
Oui, sa ville trop belle, trop riche, ce berceau trop vaste pour son nourrisson en imposa ce soir à Laurent.
-- Va-t-elle aussi m'écarter, comme un rebut, un indigne? se demandait-il avec angoisse.
Mais comme si l'adorable ville, moins dure, moins cruelle que l'autre, eût lu la détresse du déclassé et tenu à ce que rien ne gâtât l'ivresse de son émancipation, avant que son coeur se fût serré complètement, le ciel enflammé amortissait son éclat trop acerbe et, du même coup, l'eau dans laquelle on semblait avoir fondu des rubis retrouvait son apparence normale. L'atmosphère crépusculaire redevint fluide et tendre; les flots s'ouatèrent d'une brume légère, à l'horizon il n'y eut plus que des rappels roses de l'embrasement furieux qui avait effarouché Paridael.
Ce fut une véritable détente. La ville lui serait donc meilleure, plus pitoyable!
Même les mouvements des débardeurs lui parurent moins surhumains, moins hiératiques. Les ouvriers sur le point de cesser le labeur se surprenaient à respirer et à souffler comme de simples mortels, les bras ballants ou croisés, ou se frottant le front du revers de la manche. Laurent les trouvait tout aussi beaux comme cela, et meilleurs. Au moment de rentrer, de se baigner dans l'intimité du ménage, ils souriaient, anonchalis d'avance, et une langueur leur descendait des reins aux jambes, et leurs étreintes cherchaient des objets moins rugueux et moins inertes.
Laurent remettait pied dans la réalité.
II. LA CASQUETTE
À la recherche du logis des Tilbak, il s'était engagé dans le quartier des Bateliers.
On commençait à allumer les réverbères, lorsqu'il avisa une petite boutique portant pour enseigne: À la Noix de Coco, à l'étalage de laquelle s'amoncelaient les objets les plus disparates; lunettes et boussoles marines, coffres de matelots, chapeaux goudronnés, casquettes de grosse laine, paquets de tabacs anglais et américain enveloppés de papier jaune, tablettes de cavendish ou rôles de tabac à chiquer, canifs, crayons, flacons de parfum, savon de Windsor.
Quelque chose lui disait que c'était là le logis de sa chère Siska. Il n'eut plus de doute en avisant, dans la boutique, une femme occupée à ranger les articles déplacés. Elle tournait le dos à Laurent, et comme la pièce n'était pas encore éclairée, il distinguait à peine sa silhouette, mais avant qu'elle lui eût montré son visage, il l'avait reconnue. Elle alluma les quinquets. Il la voyait en face. C'était la même bonne figure ouverte d'autrefois; elle avait encore ses bandeaux de cheveux crespelés, un peu grisonnants à présent, où les doigts du gamin s'embarrassaient et qu'il tirait sans pitié. Il demeurait en arrêt devant l'étalage, de l'air d'une pratique qui fait son choix et, comme la rue était plus sombre que la boutique, Siska avait plus de peine à le distinguer. De temps en temps, tout en vaquant à la toilette de son magasin, elle lançait au quidam hésitant un regard à la dérobée. Cela ne mordait donc pas? Que fallait-il pour l'amorcer? Pauvre femme! Laurent se demandait si elle vendait beaucoup de ces articles?
Siska, ne comptant plus sur ce client, allait se retirer dans une chambrette au fond du magasin. En poussant la porte, il fit tinter une sonnette, elle se ravisa et vint à lui, avec cet empressement et ce sourire engageant des marchands devant l'acheteur.
De l'air le plus grave, Laurent lui demanda à essayer des casquettes. Elle le dévisagea, tâchant de juger, d'après le reste de son ajustement, quelle coiffure lui agréerait. Cet examen rapide lui donna sans doute une idée assez haute de l'élégance de Paridael, car elle lui montra ce qu'elle «tenait» de plus cher dans ce genre d'articles, des casquettes marines de fantaisie comme en portent les passagers huppés. Mais Laurent demanda à voir des casquettes de paysan, de roulier, d'arrimeur, et feignit de jeter son dévolu sur d'énormes bourrelets en laine brune, à visière et à pompon.
Siska le considéra rapidement, avec méfiance. Un excentrique, pour sûr! ou quelque sujet ayant de bonnes raisons pour se déguiser en dehors du temps de carnaval! Rien de propre en somme. Et elle mit le comble à la joie malicieuse de Laurent -- qui épiait son manège du coin de l'oeil, et sans oser la regarder en face de peur de se trahir -- en enlevant rapidement le trousseau de clefs laissé sur le tiroir. Laurent eut l'occasion de se rappeler, par la suite, cette velléité de mascarade et cette fantaisie pour la coiffure plébéienne.
Gardant sur la tête un des spécimens les plus tapageurs de l'assortiment, coiffure rogue qui eût fait les délices d'un rôdeur de quai, il lui en demanda le prix. Elle eut alors un air de consternation si amusant, si sincère, qu'il ne parvenait plus à se contenir. Tandis qu'elle lui rendait la monnaie sur un billet de vingt francs, avec la hâte de quelqu'un qui voudrait se débarrasser au plus vite d'un client louche, lui, au contraire, prenait son temps, n'en finissait pas de se mirer et d'ajuster son emplette de la manière la plus impudente et la plus dégagée.
Enfin, les poings sur les hanches il se campa, falot, devant la marchande et la dévisagea obstinément... Et comme, intriguée par ce regard, la bonne femme changeait de couleur, retrouvant dans ses jeux une expression bien connue, Laurent lui sauta brusquement au cou. Avec un cri, elle lui avait déjà ouvert les bras.
-- C'est moi, Siska! Moi, Laurent Paridael... votre Lorki...
-- Lorki!..., monsieur Laurent! Est-il Dieu possible! s'exclama la bonne âme.
Elle le lâchait et se reculait pour l'admirer, l'étreignait de nouveau, rouge de plaisir et de confusion, et ne cessait de se récrier: «Voyez-vous ce vilain farceur! ce gamin qui me bernait avec tant de sérieux!»
Cependant, aux exclamations de Siska, Vincent était accouru, pas moins agréablement surpris que sa femme. Ils poussèrent Laurent par les épaules, dans leur petite chambre de ménage.
Ce réduit ressemblait furieusement à une cabine. Le jour, une fenêtre aussi étroite qu'une meurtrière y répandait une lumière glauque comme sous-marine. Ses industrieux occupants résolvaient chaque jour le problème d'y faire tenir le plus possible d'êtres et d'objets. Pas un pouce d'espace qui y fût perdu. Cette chambre était enduite d'une couleur brune, jouant l'acajou, ornée de quelques gravures représentant des scènes de voyage; il y avait sur la cheminée un trois-mâts en miniature, voguant à toutes voiles, chef-d'oeuvre confectionné par Tilbak, et quelques-uns de ces grands coquillages dans lesquels, en les appliquant contre l'oreille, on entend mugir l'Océan.
Laurent se trouva mis en présence d'une kyrielle d'enfants de tout âge. On lui présenta d'abord Henriette, une accorte ménagère. Un visage ovale, allongé sans disgrâce, des yeux bleus étonnamment doux, pour ainsi dire lactés, des boucles blondes, une physionomie reposée et confiante; toute la personne embaumait la candeur primordiale et la foncière pureté.
L'existence pour Siska de cette adolescente héritière ne laissait pas d'intriguer Laurent. Devinant qu'il supputait les années écoulées depuis leur mariage, Vincent profila d'une sortie de la fillette pour lui dire à l'oreille, avec un coup de coude et le bon rire franc et luron, et le clin d'oeil dont l'homme du peuple accompagne généralement ses gaillardises:
-- Dame! monsieur Laurent! Lorsque Siska vous avait mis coucher, il nous fallait bien passer le temps... La mijaurée ne m'allongeait des claques et ne me tenait à distance que devant vous.
Et Laurent se rappela certaine maladie mystérieuse de la servante, et aussi avec quelle joie et quelle bonté Jacques Paridael la vit revenir après une villégiature d'un mois.
Après Henriette venait Félix, un membru noiraud de quatorze ans ressemblant au père, et que Door Bergmans avait engagé comme saute-ruisseau et «garçon de courses», puis Pierket, un délicieux garçonnet de douze ans, aux cheveux blonds comme sa mère et sa grande soeur, mais avec les vifs yeux bruns et le teint un peu ambré de son père et de Félix; et Lusse, une bambine de six ans à peine -- la miniature de sa mère.
Que de confidences et d'épanchements! Laurent raconta aux Tilbak ce qui s'était passé depuis le renvoi de Vincent, mais une pudeur l'empêcha de parler de Gina. Il n'était pas sûr de la détester autant qu'il l'aurait voulu. Ne venait-il pas de l'évoquer au bord de l'Escaut?
Sollicité par son élément favori, mais forcé de renoncer à la navigation hauturière et même au cabotage, Vincent cumulait les fonctions de marinier, passeur et conducteur d'allèges; il conduisait aussi jusqu'au bas de la rivière, les «commis de rivière», envoyés parles trafiquants à la rencontre des navires signalés au pilotage.
-- Et vous, qu'allez-vous devenir? demanda Vincent avec cette rondeur des dévouements qu'on ne pourrait jamais taxer d'indiscrétion.
Le jeune homme l'ignorait lui-même. Il n'avait rien à attendre des gens de sa famille, et ses cent francs eussent-ils représenté une rente suffisante, qu'il n'était pas d'âge à paresser.
-- Si je vous ai bien compris, reprit le mari de Siska, vous préféreriez à un emploi sédentaire une besogne qui vous permettrait d'aller et venir et de vous donner du mouvement. Je tiens peut-être votre affaire. Un chef de «Nation» de mes camarades a besoin d'un employé qui l'aide dans ses calculs et dans la surveillance de la besogne, au chantier et à l'entrepôt. Faut-il lui parler?
Laurent ne demandait pas mieux; il fut convenu qu'il reviendrait prendre des nouvelles le lendemain.
III. RUCHES ET GUÊPIERS
Maître Jean Vingerhout engagea, sur-le-champ, le jeune homme recommandé par son ami Vincent Tilbak, Jean était un joyeux vivant, râblé, solide, cadet de notables fermiers des Polders les alluvions de l'Escaut, lequel, fatigué de cultiver à perte, avait acheté, avec le produit de son héritage, une part d'actionnaire dans une «Nation».
Les «Nations», corporations ouvrières rappelant les anciennes gildes flamandes, se partagent l'entreprise du chargement, du déchargement, de l'arrimage, du camionnage et de l'emmagasinement des marchandises; elles forment dans la cité moderne une puissance avec laquelle doit compter le clan des forts commerçants de la place, car, coalisées, elles disposent d'une armée de compagnons peu formalistes capables d'entraîner une stagnation complète du trafic et de tenir en échec le pouvoir du Magistrat. Là, du moins on sauvegarderait les droits des enfants du terroir; jamais l'immigré ne supplanterait l'aborigène de la contrée anversoise comme baes, c'est-à-dire maître, ou même comme simple compagnon.
L'«Amérique», la plus ancienne et la plus riche de ces nations, au service de laquelle venait d'entrer Laurent, écrémait la main- d'oeuvre, disposait des plus beaux chevaux, possédait des installations modèles et un outillage perfectionné. Chariots, harnais, grues, bâches, cordeaux, bannes, poulies et balances n'avaient point leurs pareils chez les corporations rivales. Depuis Hoboken jusqu'à Austruweel et à Merxem on ne rencontrait que ses diligentes équipes. Ses poseurs et ses mesureurs transbordaient le grain importé sur des allèges d'une contenance invariable; ses portefaix juchaient les sacs et les ballots sur leurs épaules et les rangeaient à quai ou les guindaient sur les fardiers; ses débardeurs déposaient sur la rive des planches, poutres et grumes en réunissant les produits de la même essence.
Trop habitués à ouvrer de leurs dix doigts pour s'escrimer du crayon et de la plume, c'était Laurent qui, sur la présentation de leur collègue Vingerhout, le syndic des chefs ou baes, était chargé de leur besogne de bureau et aussi du soin de contrôler, à l'entrée ou à la sortie des docks, les chiffres renseignés par les peseurs et mesureurs d'autres corporations.
Un négociant en café, client de l'Amérique, a-t-il repris une partie de denrées à un confrère, Laurent reçoit le stock des mains de la nation concurrente avec laquelle a traité le vendeur. Il en a souvent pour une journée de posage sur le quai en pleine cohue, sous les ardeurs du soleil ou par la pluie et la gelée. Mais il s'absorbe en la tâche. Des centaines de balles poinçonnées et numérotées depuis la première jusqu'à la dernière défilent devant lui. Il additionne des colonnes de chiffres tout en surveillant du coin de l'oeil le jeu de la balance. Car gare aux erreurs! Si le preneur ne trouvait pas son compte, c'est l'Amérique qu'il tiendrait responsable de l'écart, à moins que Laurent n'eût constaté que le préjudice émanait du vendeur et de ses ouvriers.
Plusieurs fois il eut à surveiller les expéditions de l'usine Dobouziez, et ce n'était pas sans émotion qu'il avisait les caisses blanches balafrées au pinceau noir du sacramentel D. B. Z.
Mais il n'éprouvait pas le moindre regret de son changement de position. Au contraire. Il se réjouissait de servir ces patrons sans morgue, ces baes d'un abord si réconfortant, au lieu de pâtir dans un bureau morose à la solde d'un Béjard ou d'un autre arrogant parvenu. Devant la rade et les bassins remplis de navires, ce mouvement ininterrompu des entrées et des sorties, ces dégorgements ou ces engloutissements de cargaisons, ce va-et-vient entre les entrepôts flottants et les docks du rivage, cet éboulement continu des marchandises sur le quai et au fond des cales, le commerce ne lui paraissait plus une abstraction, mais un organisme tangible et grandiose.
Souvent Laurent assistait à la réunion des baes, le soir, dans une brasserie du Port. Fardiers et camions sont remisés sous les hangars, mangeoires remplies, litières renouvelées. Les chevaux broient le picotin, le comptable a fermé ses registres, les vastes bâtiments ne logent plus d'autre compagnon que le garde-écurie, et les grosses portes massives, vraies portes de forteresse, protègent la fortune de l'Amérique contre les coups de mains des ribleurs et des larrons.
Les bruyantes assemblées, l'épique déboutonnage, les croustilleux ou tonitruants propos, alors, à l'»herberge» habituelle! Tudieu! ces rudes chefs de corporation, ces baes à peine mieux équarris que leurs subalternes, en lâchent de carabinées qui renverseraient, comme ils en conviennent eux-mêmes, un paysan de son cheval! Il fait beau les voir se nettoyer la bouche d'une gorgée en conséquence, après une gaillardise énorme entre toutes qui les fait se trémousser sur leurs escabeaux et communiquer à la table, à l'armée des demi-litres et aux carreaux des fenêtres une trépidation comparable à celle que provoquent pendant le jour les cahotements sur le pavé d'un de leurs formidables attelages.
Laurent sortait de ces conférences abasourdi, assommé, un peu asphyxié, comme si on l'avait regoulé de forts quartiers de viande ou même exposé comme un jambon à des fumigations prolongées. Et en présence de ces tourmentes d'humeur pléthorique comment taxer d'exagération l'exubérance sanguine et la licence presque animale des coloristes du passé!
En temps de presse, lorsque les salariés à demeure, l'effectif stationnant, aux heures de la reprise du travail, devant les locaux de l'Amérique, ne suffisait pas à l'abondance de la peine, il arriva à Laurent d'accompagner son maître Jan Vingerhout au Coin des Paresseux, le carrefour voisin de la Maison Hanséatique, ainsi appelé parce que s'y tenait la Bourse des chômeurs perpétuels. Bien typiques les scènes d'embauchage et de recrutement auxquelles il assista! La première fois Laurent ne comprenait pas que baes Jan, ayant seulement besoin d'un renfort de cinq hommes, s'était embarrassé d'une vingtaine de ces maroufles, assurément fort valides, même bâtis pour fournir des travaux de géant, mais n'exerçant jamais leur musculature que dans des altercations de pochard et mêlant trop d'alcool à leur sang riche.
-- Attendez! lui dit, en riant, le baes, qui connaissait son monde.
Après des transactions saugrenues, les drôles acceptaient enfin le marché et se mettaient en route, mais comme à leur corps défendant et en poussant, chaque fois qu'ils mettaient un pied devant l'autre, des soupirs à fendre l'âme.
Arrivés à une vingtaine de mètres de leur lieu de stationnement, l'un ou l'autre de ces lazzaroni du Nord, s'arrêtait net et déclarait ne plus pouvoir avancer si on ne lui administrait un cordial à base d'alcool.
Vingerhout faisant la sourde oreille, le soiffard se traînait non sans maugréer à sa suite, quitte à formuler la même déclaration quelques pas plus loin. Quoique deux autres recrues eussent appuyé la supplique du camarade par un suggestif claquement de langue et des gestes dignes de Tantale, le recruteur n'entendait pas plus que la première fois.
Au troisième débit de liqueurs, autant dire à la sixième maison, le patient s'avoua vaincu et, avec un juron de désespoir, déserta la compagnie pour s'approcher du zinc plus irrésistible que l'aimant. Ses deux partisans se traîneront jusqu'à l'assommoir suivant, mais là, après une suprême, mais vaine sommation à l'embaucheur, ils reprirent leurs libations au dieu Genièvre.
Laurent commença à comprendre pourquoi Vingerhout avait forcé le contingent.
-- Ces trois-là sont des ivrognes et des lendores[4] patentés! lui dit le baes. Je ne les engage plus que par acquit de conscience, persuadé qu'ils me lâcheront à l'un des premiers tournants du quai. Encore ne suis-je pas sûr des autres!
Jan avait raison de se méfier de leur force de caractère. Le chantier vers lequel il tendait étant situé à près d'un kilomètre de là, quelques défections se produisirent encore, l'une pratique débauchant l'autre, si bien qu'à l'arrivée à pied d'oeuvre il ne restait à Vingerhout que les dix bras dont il avait besoin.
-- Estimons-nous heureux que ceux-ci ne nous soient pas glissés entre les doigts à la dernière minute, ce qui nous aurait forcé de retourner à leur vivier et d'y recommencer la pêche! conclut le Poldérien philosophe sans épiloguer autrement sur cet édifiant épisode. Et pour reconnaître leur relative complaisance, il leur paya une tournée du mirifique genièvre.
Laurent apprit à connaître des gaillards, plus originaux encore que ces clampins, en accompagnant Vincent Tilbak qui conduisait, en chaloupe, l'un ou l'autre commis de rivière, à la rencontre d'un arrivage. L'amarre détachée, le rameur ne pouvait d'abord que godiller, pour sortir du bassin de batelage et de la rade sans heurter les chalands et les navires à l'ancre. L'yole passait entre deux vaisseaux dont les oeuvres mortes semblaient de somnolentes baleines ayant pour prunelles les fanaux clignotants. Puis Tilbak jouait allègrement de l'aviron. Un silence intermittent, plus majestueux que le calme absolu, planait sur la terre et le ciel. Laurent prêtait l'oreille au grincement des taquets frictionnés par les rames, à l'égouttement de l'eau des palettes, au clapotis dans la cale. Parfois un «qui vive» partait d'une patache de la douane en quête de smoglers. Le nom et la voix de Tilbak apprivoisaient les gabelous. Au Doel les nuits se passaient, suivant la saison et la température, dans la salle commune de la frugale auberge, cassine en bois goudronné, ou à la belle étoile, sur l'herbe de la Digue.
On y rencontrait une engeance interlope, d'industrieux amphibies que Laurent avait le loisir de détailler: courtiers marrons, estafettes de mercantis, drogmans de mauvais lieux, ou, à des échelons inférieurs encore, pilotins réfractaires, garçons de cambuse en congé forcé, rôdeurs de quai, gibier de la correctionnelle, fretin des pénitenciers, généralement désignés sous l'appellation de runners. Des adolescents imberbes, de dégourdis bouts d'hommes, noctambules comme des matous, insinuants comme des filles: asticots des pêcheries en eau trouble.
-- N'ayez peur, monsieur Lorki, disait Tilbak, se méprenant sur la stupeur de Laurent devant ce bivac d'interlopes.
À la vérité Paridael celait une curiosité plus que partiale, sous une contrainte et une répugnance assez plausibles. Ils chiquaient, pipaient, sifflaient le rogomme, poissaient des cartes, se portaient des gageures incongrues et mêlaient à leur argot bourguignon flamand des termes d'une langue verte cosmopolite, des éructations de slang. Le lucre, la ruse, la colère et le vice chiffonnaient les frimousses très avenantes à la pénombre des larges visières marines ou des cheveux frisottant sous les bérets, et la lumière rembrandtesque du bouge, le fuyant clair de lune, le petit jour cuivreux du dehors, un petit jour de guillotinade, leur prêtaient une équivoque de plus.
Le brave Tilbak, qu'ils respectaient au point de céder le passage à son client, leur gardait rancune depuis sa vie de matelot.
-- En voilà qui s'entendent à gruger les gens de mer! disait-il. Ah! ce qu'ils m'ont fait sacrer, ces gouins-là! Les tentations, les boniments, qu'il m'a fallu subir, lorsqu'ils s'abattaient sur le pont comme une nuée de poissons volants. Heureusement j'avais l'âme trop férue de Siska pour me laisser prendre à leurs amorces. Ils en étaient pour leurs distributions de prix courants et d'échantillons. Je n'aurais eu garde de leur engager mon prêt, ma chair et mon salut. Mais c'est égal, j'étais content de mettre le pied sur le plancher des vaches, pour échapper à leurs hameçons. Je vous le dis, monsieur Laurent, ces runners sont les vrais suppôts des sept péchés capitaux!...
Vincent Tilbak aurait dû remarquer que, loin de partager son animadversion, Laurent scrutait les jeunes runners avec une complaisance indue.
Un jour il laissa même entendre à son mentor les affinités qu'il se découvrait avec ces mauvais petits bougres[5].
À cette ouverture la physionomie de l'honnête Tilbak exprima une si touchante consternation, que l'étourdi s'empressa de renier ces sympathies déplacées et déclara, non sans rougir, qu'il avait simplement voulu badiner. Des instincts d'irrégulier et de réfractaire couvaient en lui. De là, sans qu'il parvînt à se les expliquer, les postulations sourdes, l'énervante angoisse, la curiosité lancinante, le navrèrent jaloux et apitoyé, à la fois craintif et tendre, qui le travaillaient devant le farouche Moulin de pierre, le repaire, mais aussi l'asile des êtres asymétriques.