Chapter 5
Béjard avait, outre l'air orgueilleux, distant et protecteur, commun à la majorité des gros négociants d'Anvers, quelque chose de fuyant dans le regard et de sourd dans la voix. Quarante-cinq ans, la taille moyenne, sec et noueux; la peau jaunâtre, presque séreuse, le nez crochu, la barbe longue et rousse, les cheveux châtains rejetés en arrière, les lèvres minces, les yeux gris, le front bombé, l'oreille contournée; tel l'homme au physique. Dans son allure et sa physionomie régnaient à la fois la cautèle du juif moisi derrière le comptoir d'une gasse sordide de Francfort ou d'une laan d'Amsterdam, et l'audace de l'aventurier qui a écumé les mers et opéré au grand jour et au grand air dans les pays vagues. Mais ce mélange de forfanterie et d'urbanité mielleuse, crispait par son atroce discordance. Chez cet être l'expression était mixte et disparate; les yeux éteints démentaient la parole cassante ou, réciproquement, la voix sourde et larmoyante contredisait l'éclair dur et malicieux des prunelles grises. Avec cela, correct, homme de savoir-vivre, causeur facile, hôte prodigue, amphytrion royal.
Dans le monde on ne l'aimait pas, mais on le recherchait assidûment; on le craignait et pourtant c'était à qui s'effacerait pour le mettre en avant. Par sa fortune, son activité, son entregent il avait conquis un réel ascendant, une prépondérance capitale non seulement dans le domaine des affaires, mais il était en train de se tailler un rôle dans la politique et même dans ce qui s'entreprenait à Anvers sous couleur d'art et de littérature. Il affichait la plus complète tolérance, prônait les idées larges, se disait cosmopolite, libre-échangiste, utilitaire, jurait par Cobden et Guizot, affectait, en affaires des allures de yankee, mais sorti de l'atmosphère du négoce, exagérait en société l'étiquette, la tenue, le genre des parfaits gentlemen anglais.
Il s'en fallait cependant que l'origine du personnage et de sa fortune, que son passé cadrât avec son prestige actuel. Des histoires véridiques, mais étranges et inquiétantes comme des légendes, couraient sur son compte. Avec un flegme et une sérénité parfaite il venait d'attirer l'attention de Gina sur le chantier Fulton. Et pourtant la vue seule de ces lieux eût dû le navrer ou du moins le rappeler à plus de modestie, mêlés qu'ils étaient à de déplorables pages de sa vie.
Autrefois, il y avait des années de cela, son père était directeur de ces mêmes chantiers lorsque les abus inouïs, les actes monstrueux qui s'y commettaient vinrent au grand jour.
Cédant on ne sait à quelle perversion de la fantaisie, assez rare chez les gens du peuple, les ouvriers du chantier s'amusaient à martyriser leurs jeunes apprentis, en les menaçant de tortures plus atroces encore et même du trépas, s'ils s'avisaient de divulguer, ces abominables pratiques. Les souffre-douleur, terrorisés comme les fags des anciens collèges anglais, ne parvenaient à échapper à ces cruautés qu'en abandonnant à leurs bourreaux le gros de leur salaire. À la fin pourtant l'affaire transpira: Le scandale fut immense.
La bande des tortionnaires dénia devant le tribunal et, tant que dura leur procès, un extraordinaire déploiement de gendarmes et de militaires eut peine à les protéger contre d'expéditives représailles populaires, surtout contre la fureur des femmes tournées en Euménides, dont les ongles les auraient réduits en charpie. C'est aussi que les débats avaient révélé des mystères abominables: simulacres de crucifiement, flagellations en masse, noyades consommées jusqu'à la dernière extrémité, ébauches d'auto- da-fé. Des enfants enterrés des heures jusqu'au cou; d'autres obligés de manger des choses dégoûtantes; d'autres encore forcés de se battre quoiqu'ils n'entretinssent aucune animosité.
La justice écarta toute présomption de complicité directe de M. Béjard père avec ses subalternes, mais la négligence et l'incurie du directeur ressortirent d'une façon accablante. La compagnie l'ayant cassé aux gages, la conscience publique ne se déclara pas encore satisfaite et, confondant le père Béjard avec les brimeurs condamnés aux travaux, forcés, elle lui fit quitter la ville. Une circonstance établie par toutes les dépositions contribua à cet ostracisme. Le fils du directeur disgracié, alors un collégien d'une quinzaine d'années, avait présidé plus d'une fois à ces spectacles et, au dire des acteurs, en y prenant un certain plaisir. Peu s'en fallut que dans son effervescence l'auditoire ne réclamât l'emprisonnement du sournois potache qui s'était bien gardé de dénoncer à son père ceux qui lui procuraient de si palpitantes récréations.
Après, vingt-cinq ans on apprit que le fils Béjard revenait dans sa ville natale. Son père s'était enrichi au Texas et lui avait laissé des plantations importantes de riz et de cannes à sucre, des domaines immenses comme un royaume, cultivés par une armée de noirs. À la veille de la guerre de sécession, Freddy Béjard liquida une partie de ses biens et en plaça le produit sur les principales banques d'Europe. Il resta pourtant en Amérique au début de la campagne, moins par solidarité avec les esclavagistes que pour défendre le reste de ses propriétés. Il fit le coup de feu, en guérillero, dans la prairie, contre les hommes du Nord. Enfin, après la pacification, plusieurs fois, millionnaire malgré de grosses pertes, il rentra à Anvers, songeant peut-être à venger son nom des éclaboussures et des tares du passé.
Voilà ce qu'on savait de plus clair sur Béjard et ses commencements, et c'est ce qu'il en avouait lui-même, avec une certaine jactance, dans ses moments de belle humeur.
Son faste de nabab, les magnifiques entreprises par lesquelles il collaborait1 à la prospérité extérieure de sa ville natale, lui ouvrirent toutes les portes, du moins celles du monde, assez mêlé, des négociants, car l'aristocratie et l'autochtone bourgeoisie patricienne le tinrent en aussi piètre considération que le menu peuple.
Si les flatteurs du succès, admirateurs des «malins» et des élus de la chance, les brasseurs d'affaires, les spéculateurs s'inclinant devant le million d'où qu'il provienne, oublièrent ou enterrèrent le passé, les castes plus essentiellement locales, la population stable, les Anversois de vieille roche se remémoraient, eux, les scandales anciens et vouaient à Freddy Béjard un mépris et une antipathie invétérée.
De plus, les récits qui avaient passé l'océan ajoutaient des torts plus récents à la compromettante affaire du chantier Fulton.
Ainsi, on alla jusqu'à prétendre qu'enragé de la victoire des Américains du Nord dont la campagne abolitionniste entamait sa fortune, loin de rendre, après la conclusion de la paix, la liberté à ses esclaves, il les avait vendus à un négrier espagnol des Antilles, et que c'était même pour avoir éludé ainsi les décrets du vainqueur qu'il dut quitter sa seconde patrie. D'après une autre version, plutôt que de se conformer au décret d'affranchissement des noirs, il avait abattu les siens jusqu'au dernier.
Les commerçants traitaient toutes ces histoires de contes de vieille femme inventés par les envieux et les adversaires politiques du parvenu. M. Dobouziez, lui-même, sans s'éprendre pour Béjard d'une sympathie qu'il n'entrait d'ailleurs pas dans ses habitudes de prodiguer, ne pouvait admettre qu'on rendît l'entreprenant et courageux armateur responsable d'une faute ou plutôt d'un accident expié assez durement par son père. Saint- Fardier, lui, éprouvait pour ce hardi bougre de Béjard une admiration de connaisseur, il ambitionnait même de lui servir de limier féroce et fidèle, car il tenait de ces blood hounds au moyen desquels tes planteurs traquent leurs nègres fugitifs. Au fond il s'impatientait des scrupules du correct Dobouziez; son véritable associé eût été Béjard.
Laurent n'avait jamais vu celui-ci; il ignorait ce qui se racontait sur son compte. Et pourtant un malaise indicible s'empara de lui en présence de cet homme. Il eut un pressentiment douloureux, son coeur se contracta, et lorsqu'il se détourna de l'armateur pour reprendre sa contemplation du paysage, les rives lui parurent dégager une fatidique tristesse.
Au moment où le chantier Fulton allait disparaître derrière un tournant de l'Escaut, l'appareil compliqué des charpentes entourant la rouche du navire en construction revêtit l'apparence d'un énorme squelette auquel adhéraient ça et là des lambeaux de chair; et de vêtements, calcinés. Mais cette illusion sinistre ne dura qu'une seconde et le charme d'autres sites rassura l'humeur, momentanément troublée, de Paridael.
Lorsqu'elle se produisit il n'attacha aucune importance à cette hallucination, mais par la suite il devait se là rappeler quand elle intervint avec un redoublement d'horreur à l'instant le plus tragique de sa vie.
On s'était dispensé de présenter Laurent au propriétaire du yacht. Béjard jeta plusieurs fois un regard aigu et méfiant à ce gamin un peu embarrassé, de ses vêtements tout neufs et qui, se tenant à l'écart, contemplait avec obstination la nature flamande trop plane et trop peu accidentée au gré des touristes de profession. L'armateur s'était même informé de cet intrus, prêt à stopper et à le faire déposera terre:
-- Laissez, lui dirent les élégants Saint-Fardier en riant de sa méprise, c'est un petit parent pauvre des Dobouziez... On l'expédie demain à l'étranger et c'est sans doute là ce qui le rend si taciturne.
-- Compris! fit Béjard ne prétendant point, par cette exclamation, pénétrer la nature des impressions de l'orphelin, mais approuver simplement l'isolement dans lequel on le laissait. Et rassuré sur l'identité de cette non-valeur, il cessa de s'en occuper.
Dans l'ordre des probabilités, le petit passager de l'arrière ne possédait aucun titre à l'attention du Crésus. Et pourtant s'il avait prévu le rôle décisif que cette non-valeur jouerait dans son existence! Les autres passagers renseignés sur Laurent dans des termes aussi indifférents ne lui accordèrent guère plus d'attention. Il ne s'apercevait pas de ce dédain aujourd'hui. Il se réjouissait de pouvoir s'imprégner, à son aise, des effluves du terroir aimé.
La cousine Lydie, en robe vert d'eau garnie de lierre, comme une tonnelle ambulante, s'essoufflait à morigéner la valetaille qui accompagnait la société avec des bourriches de provisions. Le cousin Guillaume conférait avec Béjard, Saint-Fardier et l'éminent avocat Vanderling. Si ces hommes graves faisaient à l'Escaut l'honneur de le regarder; c'était pour invoquer les avantages qu'une société de capitalistes retirerait d'une fabrique d'allumettes chimiques ou d'un magasin de guanos établi sur ses rives.
Régina, vêtue de mousseline rose thé, la tête bouclée coiffée d'un large chapeau de paille retroussé à la Lamballe, formait le centre et l'âme d'un cercle de jeunes filles qu'elle amusait par de piquantes remarques sur le groupe des jeunes gens au milieu desquels trônaient les frères Saint-Fardier. Ceux-ci s'approchaient parfois des rieuses et leur débitaient quelque déplorable galanterie. Les petites Vanderling, deux blondes caillettes, potelées et fort affriolantes, leur avaient, comme ils disaient, «tapé dans l'oeil».
Le yacht accosta d'une façon irréprochable au pied du débarcadère d'Hémixem. À terre, le programme s'accomplit sans accroc. Pendant la promenade, les excursionnistes s'informaient principalement du nom des propriétaires des villas et des châteaux. Les jeunes gens estimaient la contenance des écuries; les jeunes filles se récriaient devant les beaux cygnes si blancs et aussi devant les roses si roses. Et comme toute la troupe s'arrêtait avec quelque respect devant une grille dorée au bout d'une avenue seigneuriale, à travers laquelle on apercevait, au delà d'une pelouse, un bijou de pavillon renaissance:
-- Oui, c'est très beau, fit Béjard, qui les rejoignait avec Dupoissy, son inséparable... Au baron de Waerlant... Très chic, en vérité... mais grevé aux trois quarts... On aurait la bicoque pour cinquante mille francs en sus des hypothèques qui montent bien à cent mille francs... Avis aux amateurs.
-- Juste châtiment d'un aristocrate fainéant et libertin! approuva Dupoissy d'une voix nasillarde de chantre d'office funèbre.
Ces chiffres douchèrent l'admiration de ces gens bien élevés, prétendant tous à une position solide. Ils se hâtaient de poursuivre leur chemin, avec une moue choquée, honteux de leur condescendance envers cet immeuble, un peu comme si le propriétaire aux abois allait déboucher d'un quinconce et leur emprunter de l'argent.
Après une heure de marche sous la coupole bleue où viraient des alouettes tirelirantes, parmi les champs où le regain faisait parfum de toutes ses meules, sans oser se l'avouer, tous commençaient à en avoir assez de ce vert, de ce bleu, de ces fermes closes et de ces domaines dont ils ne connaissaient pas les habitants. On fit halte dans un petit bois de sapins, le seul de la région, un malheureux bosquet artificiel, planté là tout exprès par le propriétaire, premier commis des Dobouziez, un garçon comprenant les «plaisirs de la campagne» et les «déjeuners sur l'herbe». Or, tous les villégiateurs s'accordent à proclamer qu'il n'y a pas de déjeuner sur l'herbe sans un petit bois. On avait longé de superbes avenues de hêtres et de chênes généreusement ombragées, tout indiquées pour une halte. Mais il fallait un bois, ce bois fût-il minable et pouilleux!
Les ombrelles de ces dames suppléèrent l'ombre avare des conifères. On déballa les provisions, on mangea froid et on but chaud, l'ingénieux appareil à frapper le Champagne ayant refusé tout service, comme c'est le cas de la plupart des appareils perfectionnés. Le déjeuner fut très gai cependant, et on ne manqua pas de sujets de conversation, grâce au maudit appareil et à la chaleur. Les chenilles et les coléoptères qui tombaient dans les assiettes et dans le cou des demoiselles permettaient à Gaston et Athanase Saint-Fardier d'écheniller Angèle et Cora Vanderling, près desquelles ils s'étaient faufilés et dont la coquetterie les engluait bel et bien.
Une compagnie de petits paysans revenant de la grand'messe, regagnaient leur hameau au pas accéléré. D'abord défiants, timides, les jeannots s'arrêtèrent, puis, après s'être concertés, rouges comme des gorges de dindons, ils approchèrent, l'un poussant l'autre, et on chavira dans le tablier des filles et les poches des sarreaux[3] des garçons, le reste des pâtés de viande, des sandwichs, les os mal déchiquetés et les carcasses des volailles, et comme ils se retiraient, on les rappela pour leur loger sous les bras les flacons à peine entamés.
Cet intermède divertit les promeneurs jusqu'au moment de gagner la campagne des Dobouziez. Le cousin Guillaume, bon marcheur, aurait voulu revenir au point de départ par un chemin plus long. Ses hôtes désirèrent savoir d'abord s'il y avait plus d'ombre de ce côté et autre chose à voir que des champs et des arbres.
Mais comme, en cherchant bien, M. Dobouziez ne se rappelait point d'autre «curiosité», dans cette direction; qu'une brûlerie abandonnée et que le dépôt militaire de Saint-Bernard, la majorité préféra rebrousser par le chemin le plus court, au risque de se buter au baron sans le sou.
Rentrés, en attendant l'heure du dîner, les dames montèrent s'épousseter et se rafraîchir, et les hommes visitèrent «la propriété».
Au dîner, servi de manière à satisfaire les gens réfractaires à la gastronomie pastorale, on fut unanime à célébrer le déjeuner sous bois, et les jeûneurs, lestés à présent, feignirent de s'étonner de leur appétit. Il est vrai que la promenade, l'air vif...
On prit le café sur le perron. Béjard conduisit Gina au piano et la pria de chanter. Laurent descendit au jardin, séduit par la soirée délicieuse, la brise de l'Escaut, les exhalaisons nocturnes des bosquets, le sensuel et capiteux silence que lutinait le cri- cri des grillons et que berçait le vol oblique et velouté des chauves-souris, effarouchées par la présence exceptionnelle des maîtres de cette campagne délaissée.
La voix de Gina lui arriva claire et perlée, au fond du parc anglais. Elle chanta la valse de Roméo et Juliette, de Gounod, divinement; l'interprète fut supérieure au morceau. Elle lui donna la sincérité qui lui manquait, elle le virtuosa à plaisir. Elle parodia cette valse frelatée, en exagéra le rythme à tel point qu'on aurait pu la danser. Laurent trouvait que Gina se montrait trop la femme de cette valse: la femme du vide, du tourbillon, du vertige, de la curiosité, du changement de place. Sans avoir lu Shakespeare, Laurent détestait ce clinquant musical et trouvait ces roucoulades déplacées: ce chant trop gai, trop rieur, d'une vivacité et d'un éclat insolent, devenait, pis qu'un air de bravoure, un air de bravade.
Les auditeurs, Béjard, les Saint-Fardier en tête, applaudirent et bissèrent. Laurent, à son tour, tâcha d'arriver jusqu'à la belle cantatrice pour lui faire ses adieux. Le train devait emporter le potache le lendemain à la première heure. Il avait tant de choses à dire à sa cousine! Il tenait à la remercier pour les bontés de cette dernière semaine; à lui demander un souvenir de loin en loin. Il ne put que balbutier un simple adieu. Elle lui abandonna négligemment le bout des doigts, ne se tourna pas même vers lui, continuant d'escarmoucher avec M. Béjard. Laurent désespérait d'attirer son attention et d'obtenir d'elle un mot, une parole douce à retenir, quand elle lui jeta avec un sang-froid, un à- propos, une présence d'esprit vraiment atroce un: «Bonsoir, Laurent; soyez sage et surtout étudiez bien!»
M. Dobouziez n'eût pas mieux dit!
VIII. DANS LE MONDE
Régina entre dans le monde. Six cents invitations ont été lancées; deux cents de plus qu'au dernier bal chez le gouverneur de la province! Il n'est plus question en ville que du grand événement qui se prépare. Si Mme Van Belt rencontre Mme Van Bilt, après les salutations d'usage elles abordent le grave sujet de conversation. Elles s'informent réciproquement des toilettes que porteront leurs demoiselles. Mme Van Bal rêve d'éclipser Mme Van Bol, et Mme Van Bul se réjouit de parler de la fête à son amie Mme Van Brul, qui n'a pas été invitée, par oubli sans doute. Mme Van Brand, également omise, prétend avoir remercié, quoique n'ayant pas reçu le moindre carton. Mais toutes sont friandes de détails et lorsqu'elles n'en obtiennent pas de leurs amies, elles tâchent de tirer les vers du nez aux fournisseurs. Fleuristes, traiteurs, confiseurs: les Dobouziez ont tout monopolisé, tout retenu. «Il n'y en a plus que pour eux», comme disent les Saint-Fardier. Les autres clients renoncent à se faire servir. Même les plus huppés, s'ils insistent, s'attirent cette réponse: «Impossible, madame, car ce jour-là nous avons le bal chez les Dobouziez!» Le traiteur Balduyn, chargé de l'organisation du buffet et du souper, prépare des prodiges. Toutes les banquettes des tapissiers et entrepreneurs de fêtes ont été mises en réquisition. Mais rien n'égale le coup de feu chez les couturières. À Bruxelles même on coupe, on taille, on coud, on ajuste, on ourle, on brode, on chiffonne des kilomètres d'étoffe en prévision de cette inauguration de la saison mondaine anversoise. Ce que ces intéressantes tailleuses ont à subir de mauvaise humeur, d'énervement, de caprices et d'exigences de la part de leurs belles clientes, leur sera compté dans le paradis, et, en attendant, en gros billets de mille francs sur cette terre.
Ceux qui donnent la fête ne sont pas moins enfiévrés que ceux qui y sont priés. Félicité n'a jamais été plus désagréable. Elle exerce son autorité tyrannique sur le renfort de domestiques et d'ouvriers chargés des préparatifs, Mme Dobouziez ne tient plus en place; son embonpoint croissant la désolait: grâce à ce remue- ménage et à cette gymnastique, elle perdra quelques livres. Gina et le cousin Guillaume se montrent les plus raisonnables. Ils ont arrêté, à deux, la liste des invités. Gina est radieuse, le mal qu'on se donne pour elle et autour d'elle la flatte et l'exalte encore à ses propres yeux; de temps en temps elle daigne approuver.
Ce bal, ce bal monstre défraie même les conversations des commis de la maison, et il n'est pas jusqu'aux ouvriers de la fabrique qui n'en parlent aux heures de trêve, en buvant leur café froid et en retirant le «briquet» de leur musette. Ces braves gens ne savent pas au juste ce qui va se passer, mais, depuis quelques jours, c'est sous le porche de l'entrée une telle procession de tapissières, de cartons, de bottes, de caisses, que les natures les moins badaudes sont distraites de leur labeur.
Heureusement, Laurent est en pension, car il ne trouverait plus place dans sa mansarde!
Une invitation est parvenue aux trois premiers commis: au teneur de livres, -- l'homme des plaisirs de la campagne! -- au caissier et au correspondant. Cela flatte la corporation des plumitifs, et le saute-ruisseau lui-même ressent quelque orgueil de la faveur échue à ses supérieurs hiérarchiques. Ces trois élus représenteront leurs collègues. Entre les heures de besogne, quand on sait Dobouziez dans la maison, ces messieurs discutent sérieusement des points d'étiquette, de convenances, de tenue. Les trois privilégiés consultent d'abord leurs camarades sur la rédaction de la lettre à envoyer à M. et Mme Dobouziez. Faut-il l'adresser à Madame ou à Monsieur? D'accord sur cette formule, il s'agit de s'entendre sur d'autres points d'étiquette. Les gants seront-ils paille ou gris perle? Mettra-t-on une fleur à la boutonnière? Faut-il oui ou non parfumer son mouchoir? Le saute- ruisseau ayant parlé de patchouli comme d'un bouquet très aristocratique, a soulevé un tel haro, que, depuis, il n'ose plus risquer une remarque. Et après? Fait-on une visite? Et à quel moment? «Oh, après, nous verrons!» dit le caissier, l'ami des champs, l'homme au petit bois de sapins.
C'est la veille... c'est le jour... c'est le soir même de la fête. Le parquet ciré, les lustres allumés; les larbins, en mollets, à leur poste. À neuf heures, dans la rue tortueuse et mal pavée conduisant à la fabrique, se risque un premier équipage, puis un second, puis il se forme une véritable file. On dirait d'un Longchamps nocturne.
Le vilain fossé stagnant que, le choléra passé, ses maîtres ne songent plus à combler, ne fut jamais côtoyé par cavalcade pareille. Dans son ahurissement, il en oublie d'empoisonner l'air hivernal.
Les commères, leurs poupons sur les bras, s'amusent au seuil de leurs masures, à voir défiler les voitures et s'efforcent vainement de discerner au passage, dans l'ombre, derrière les glaces embuées, les belles dames blotties dans ces chambrettes roulantes. Mais les pauvresses n'aperçoivent que les feux des lanternes, le miroitement des harnais, l'éclair d'une gourmette, un galon d'or au chapeau d'un cocher. Les bêtes hennissent et envoient dans la nuit leur haleine blanche. La petite Madone du carrefour, réduite pour tout luminaire à une vacillante veilleuse, a l'air aussi pauvre, aussi humble que son peuple de béats.
La fabrique ne chôme pas, cependant. La brigade de nuit a remplacé les travailleurs du jour et s'occupe d'alimenter les fourneaux, car les matières ne peuvent refroidir. Pendant que vos maîtres s'amusent, trimez et suez, braves prolos!
En descendant de voiture sous le porche, les invités emmitouflés ont un moment, devant eux, au fond de la vaste cour noire, la vision des murailles usinières et entendent le mugissement sourd des machines assoupies, mais non endormies, et une odeur dégraisse intrigue leurs narines. Mais déjà la grande porte vitrée n'ouvre sur le vestibule encombré de fleurs et d'arbrisseaux et les bouches à chaleur leur envoient dès l'entrée de tièdes et caressantes bouffées.