Chapter 4
À quelques pas se dressait la fabrique plus noire encore que cette ombre, semblable au temple d'une divinité malfaisante. Surcroît de calamité: à cette heure équivoque le terrible fossé, plus effervescent encore que de coutume, neutralisait par ses effluves homicides l'encens de ces prières et l'eau bénite de ces pleurs.
Pour renforcer cette impression d'angoisse et de désespoir, il parut à Laurent, dont les yeux scrutaient le visage souriant de la petite Madone, que ce visage reproduisait le masque impérieux et trop régulier de sa cousine Gina. Se pouvait-il que pour faire avorter ces dévotions, le génie de l'usine Dobouziez se fût substitué à la Reine du Ciel? Justement les pauvres mères, les épouses, les soeurs, les filles, les bambines et les aïeules entonnaient à la suite du vicaire en surplis, dirigeant leur neuvaine, un pressant et lamentable Regina Coeli!
Laurent n'en pouvait plus douter. Il reconnaissait cette moue avantageuse, ce regard hautain et moqueur. Il aurait même juré qu'un souffle s'échappait des lèvres de la fausse Madone et qu'elle prenait un sournois plaisir à éteindre elle-même les derniers lumignons!
Le collégien fut tenté de se jeter entre l'idole et la foule et de leur crier: -- Arrêtez! Vous vous abusez cruellement, ô pauvresses, mes soeurs! Celle que vous invoquez, c'est l'autre Reine, l'aussi belle, mais la plus impitoyable! ... Arrêtez! c'est Régina, la Nymphe du Fossé, la fleur du cloaque; il l'enrichit, il la fait saine et superbe; et vous elle vous empoisonne; et vous, elle vous tue!
Mais le cantique se fondit subitement dans une explosion de sanglots. Aucun cierge ne brûlait plus. La petite Madone se dérobait aux regards conjurateurs de ces humbles femmes. Le dernier cholérique venait d'expirer.
VI. LE COSTUME NEUF
Cet hiver Mlle Dobouziez entrerait dans le monde. Les journées se passaient en courses et en emplettes. Gina se faisait confectionner de coûteuses et raffinées toilettes. La mère, qui allait être forcée de la chaperonner et de l'accompagner, se sentait un regain de coquetterie. Elle entendit s'habiller comme une jeunesse, porter des couleurs claires, assortir ses robes et ses coiffures à celles de sa fille. Poussant à l'excès l'amour des fleurs artificielles et des rubans tapageurs, elle mettait sens dessus dessous les magasins de la modiste, déroulait tous les rubans, déballait tous les cartons d'oiseaux empaillés, se trempait comme dans un bain de coques, de brides, de marabouts et de plumes d'autruches. Si Régina n'eût point été là pour prendre à part la fournisseuse, au moment de sortir et lui décommander à l'oreille, une partie des agréments choisis par la bonne dame, elle eût arboré ses chapeaux de quoi garnir les vases d'un maître- autel de cathédrale ou enrichir un musée de botanique et d'ornithologie. Ce n'était pas sans luttes et sans peines que Gina, très sensible au ridicule, parvenait à élaguer de quelques arbustes la pépinière que Mme Dobouziez se proposait d'offrir à l'admiration du grand monde commerçant.
Gina révélait déjà des impatiences de femme, montrait des velléités d'émancipation. Pour le milieu où elle les produirait, ses toilettes de jeune fille manquaient un peu de modestie -- comme s'exprime la pruderie provinciale -- mais elles possédaient tant de cachet et Gina les portait avec une allure si crâne et si souveraine! Laurent se sentait de plus en plus fasciné par la radieuse héritière et cela sans démêler encore si le sentiment qu'il éprouvait à son égard était de l'envie ou de l'amour.
Il arrivait un moment où la perspective de distractions et de succès nouveaux enfiévrait Gina et la rendait plus communicative, plus aimable avec son entourage. Gagné par cet entrain, cette humeur conciliante et réjouie, Laurent lui-même demeurait quelquefois auprès d'elle. Quand il se renfrognait dans son coin elle l'appelait, lui racontait ses projets, le nombre d'invitations qu'on lancerait pour le premier bal, lui montrait ses emplettes, daignait le consulter sur la nuance ou le chiffonnage d'une étoffe, sur le choix d'une bague: «Voyons, approche, paysan! Montre que tu as du goût!» Elle lui décochait cette épithète de paysan avec une rondeur qui enlevait sa portée désobligeante au sobriquet. Cette embellie familiale durerait- elle? Laurent en profitait comme le vagabond transi se réchauffe béatement au coin d'un âtre hospitalier, oubliant que dans une heure, il lui faudra reprendre sa course à travers la neige et le gel.
Lorsque Laurent assistait dans le vestibule et jusque sous le porche de l'allée cochère au départ de ces dames, Gina acceptait ses attentions, consentait à prendre de sa main la sortie de bal, l'éventail, l'ombrelle. Il la voyait monter prestement en voiture, relever d'un geste adorable le fouillis coquet de ses jupes: «Viens-tu, mère? ... Bonjour, paysan!» La cousine Lydie se hissait, essoufflée; le marchepied criait sous son poids et la caisse de la voiture penchait de son côté.
Enfin, avec un soupir, elle s'installait. Nerveuse, la menotte gantée de Gina abaissait la glace du coupé; le portier, casquette à la main, écartait les vantaux de l'entrée et saluait ces dames... Elle était partie!... Il fallut songer aussi au trousseau du jeune Paridael qu'on allait envoyer loin du pays dans un collège international, d'où il ne reviendrait qu'après avoir terminé ses études.
La cousine Lydie et l'inévitable Félicité se livrèrent à des fouilles dans la garde-robe de M. Dobouziez. Avec une minutie d'archéologue elles inspectèrent, pièce par pièce, les nippes que «Monsieur» ne portait plus, se les repassant de main en main, pesant, tâtant, se concertant. Amadouée aussi par l'atmosphère de fête emplissant la maison, Mme Dobouziez se déclarait prête à sacrifier, pour la faire ajuster à la taille de son pupille, par un petit tailleur du faubourg, une redingote presque neuve ou une culotte, plutôt démodée qu'usée, de son époux.
Mais Félicité trouvait toujours les vêtements beaucoup trop beaux pour un garçon si négligent sur ses effets: «Vrai, madame, les sabots, la blouse, la casquette et la culotte en cuir de nos ouvriers lui conviendraient mieux.»
La cousine Lydie arrachait presque, par serment, à l'heureux Paridael, la promesse de bien ménager ces habillements. C'était des «bien sûr?» et des «tu le corrigeras, n'est-ce pas?» comme si on lui eût confié la tunique sans couture du Sauveur. À tel point que devant la lourde responsabilité qu'il endosserait en même temps que la défroque du cousin, Laurent eût préféré revêtir, en effet, les bardes inusables et commodes des manoeuvres, ses amis.
Il ne restait plus qu'à disposer de certaine culotte à carreaux verts et bleus, une horreur que le cousin lui-même, peu exigeant sur le chapitre de la toilette, avait répudiée dès la troisième épreuve.
Félicité guignait ces bragues désastreuses pour les revendre au fripier. Chaque pièce d'habillement dévolue à l'orphelin diminuait d'autant le profit du factotum à qui revenait autrefois la dépouille des maîtres. Cette circonstance n'était pas étrangère à l'animosité qu'elle entretenait à l'égard de Laurent. Celui-ci, cependant, lui aurait volontiers cédé toute la garde-robe du cousin, et surtout ce désastreux pantalon épinard et indigo; mais il n'osait témoigner ouvertement sa répugnance, la cousine Lydie s'étant mis en tête de lui causer une grande joie.
En ce moment Régina qui cherchait sa mère se présenta sur le palier des combles.
-- Oh! le cauchemar! fit-elle; j'espère bien, maman, que tu ne vas pas faire porter cette friperie à Laurent? C'est pour le coup que le paysan mériterait son nom.
Et, prise d'un bon mouvement fraternel, Gina ayant examiné le tas de vieilleries destinées à son cousin, déclara qu'il y avait là de quoi lui tailler quelques vêtements de fatigue, mais rien dont on pût retirer un costume habillé: «Viens-nous-en, mère, dit-elle; j'ai deux courses à faire en ville, et, en passant, nous verrons les fournisseurs d'Athanase et Gaston Saint-Fardier. Ils trouveront bien moyen de décrasser un peu ce bonhomme; allons, arrive, toi!»
Pas moyen de résister à Gina. Félicité dévora son dépit et se consola de l'insolite faveur témoignée par la capricieuse et hautaine jeune fille à ce maudit gamin, en s'adjugeant sans répugnance le terrible pantalon bicolore.
C'était la première fois que Laurent accompagnait ses cousines en voiture. Assis à côté du cocher, que la surprise avait failli précipiter de son siège au moment où Laurent s'y juchait, il se retournait de temps en temps pour montrer à Gina un visage qu'il savait moins maussade que de coutume et la remercier par ce rayonnement inusité. Il comptait donc enfin pour quelque chose dans la famille Dobouziez! Cette subite rentrée en grâce faillit le rendre vaniteux. Il se sentait venir au coeur un peu de morgue et il regardait les piétons du haut de sa grandeur. Sous l'impression du moment il oubliait les dédains et les affronts essuyés auparavant; la dureté de Gina et de ses parents pour Tilbak; il se rappelait non sans remords les blasphèmes qu'il avait proférés contre la «Nymphe du Fossé», ce sinistre soir de neuvaine quand régnait le choléra.
Ah! les cholériques, les blessés, les parias étaient loin! Il ne les reniait pas, mais il ne s'en inquiétait plus... Il était prêt à reconnaître sans peine et sans réserve les bienfaits de son tuteur, à trouver très affectueuse la cousine Lydie, à mettre la férocité du Pacha sur le compte de sa maladie de foie. Il n'en voulait même plus autant à la malicieuse Félicité.
Charmante matinée de conciliation! Il faisait beau, les rues semblaient en fête, les dames dont les équipages croisaient la Victoria des cousines Dobouziez comprenaient presque le petit Paridael dans les saluts échangés avec celles-ci.
On arrêta tour à tour chez le tailleur, le chemisier, le bottier, le chapelier des jeunes Saint-Fardier, ces arbitres de suprême élégance... Le tailleur prit mesure à Paridael d'un complet dont Gina choisit l'étoffe, la plus chère et la plus riche, naturellement, malgré les protestations de Mme Lydie qui commençait à trouver ruineuse la sollicitude de sa fille pour le petit parent pauvre. À quelles prodigalités la fantasque Gina n'allait-elle pas l'obliger avant de rentrer? À tout instant la tutrice économe consultait sa montre: «Gina, l'heure du déjeuner... Ton père nous attend!» Mais Gina s'était mis en tête de s'occuper à son tour de la toilette de son cousin, et elle apportait dans l'exécution de son dessein sa hâte, sa pétulance habituelle. Quand elle avait décidé quelque chose, elle n'admettait ni retard, ni réflexion. «Sur l'heure ou jamais!» eût- elle pu adopter pour devise.
Chez le chemisier, outre six chemises de fine toile commandées à la mesure de son protégé, elle acheta une couple de délicieuses cravates. Chez le chapelier il échangea son feutre râpé contre un couvre-chef irréprochable et chaussa aussi chez le bottier des bottines faites à son pied. Il garda au corps les chaussures et le chapeau neufs. C'était un commencement de métamorphose. Chez la gantière Gina remarqua pour la première fois qu'il avait les attaches fines, la main et le pied petits. Elle se réjouissait de la métamorphose graduelle du gamin.
-- Vois donc, maman, il n'a plus l'air aussi rustre. Il est presque bien, n'est-ce pas?
Ce «presque» gâtait un peu le bonheur de Laurent; mais il pouvait espérer que lorsqu'il serait habillé de neuf des pieds à la tête, Gina le trouverait tout à fait présentable.
Illusion, leurre, mirages, cette journée n'en fut pas moins une des meilleures que Laurent eût rencontrées. Comme Gina donnait le ton, tout le monde à la fabrique, même le cousin Guillaume, même l'inconciliable Félicité faisait meilleur visage au collégien et ne le morigénait pas aussi souvent.
-- Mademoiselle a l'air de jouer encore à la poupée! se contenta de dire en a parte la hargneuse créature, lorsque Gina fit tourner et retourner Laurent pour le montrer au cousin Guillaume.
Il faut croire que le jeu amusa la jeune fille, car le tailleur ayant livré les vêtements neufs de Laurent la veille d'une excursion par eau à Hémixem, où les Dobouziez avaient leur «campagne», elle demanda que le gamin fût de la partie. Comme il devait partir le lendemain pour l'étranger, les parents se prêtèrent à cette nouvelle fantaisie de Gina, à condition qu'il s'en rendit digne par des prodiges d'application et de sagesse.
Décidément Laurent sentait ses dernières préventions se dissiper. Age privilégié du pardon des injures, où la moindre attention compense dans la mémoire de l'enfant des années de désaffection et d'indifférence!
VII. HÉMIXEM
Heureux Laurent! Il eût fallu le voir sur l'embarcadère des paquebots, exultant dans ses vêtements neufs, portant haut la tête, se mêlant aux invités avec un sentiment de confiance et d'égalité inéprouvé jusqu'alors. Il y avait au moins trente personnes de la partie. Dames et demoiselles en fraîches et claires toilettes de villégiature; cavaliers en négligé élégant: chapeau de paille et pantalon de piqué. Non seulement Laurent était aussi bien mis que ceux-ci, mais il était même mieux mis, trop correctement peut-être, et les deux jeunes Saint-Fardier, deux freluquets de dix-huit et vingt ans, habillés tout de flanelle blanche, à qui Gina le présenta comme un petit sauvage réputé incorrigible, mais en passe de s'apprivoiser, le toisèrent en échangeant avec la jeune fille un sourire d'intelligence qui eût peut-être défrisé, le candide Paridael en tout autre moment. Ce sourire disait clairement l'anomalie de sa toilette de ville.
Athanase et Gaston, inséparables, toujours habillés de même, deux doigts de la même main ou plutôt deux asperges de la même botte. Fluets, pâlots, l'air malsain, ils prétextaient la sensibilité de leurs amygdales pour exagérer la largeur de leurs carcans et s'emmitoufler périodiquement le cou.
La veuve Saint-Fardier, leur grand'mère, maîtresse d'un gentilhomme podagre et quasi gâteux, le capta si bien qu'il contraignit son enfant unique, une douce et filiale créature, à se mésallier avec le fils de sa concubine. On attribuait à l'inconduite du Pacha l'affliction morale et aussi le mystérieux et incurable mal qui avaient prématurément emporté la jeune dame Saint-Fardier. Athanase et Gaston tenaient de leur mère des traits agréables, une distinction native, mais ils n'étaient guère plus intelligents que le baron La Bellone, leur aïeul, et les débordements paternels les avaient marqués de ces stigmates qu'effaçaient les rois de France.
Pour Saint-Fardier ces piteux rejetons constituaient un blâme, un remords vivant. Il les prit en horreur dès leur berceau, mais sa répugnance l'emportant sur la haine, jamais il n'osa les battre. Il les tenait à distance, les confiait à des étrangers ou les abandonnait à eux-mêmes, les bourrait d'argent de poche, les faisait voyager, cela afin de les voir le moins possible. Ils finirent par vivre de leur côté, comme lui du sien, par prendre leurs repas et par loger au dehors, par le traiter comme un simple banquier, et même par ne plus avoir affaire qu'au caissier de la fabrique. Ce ne fut pas de sa faute s'ils ne tournèrent pas en affreux gredins et s'ils ne représentèrent que des viveurs infatués de leur personne, mais pas méchants. Au reste, ils rendaient à leur père mépris pour dégoût. Malgré leur idiotie, ils ne pouvaient lui pardonner ce qu'ils avaient vaguement appris sur la fin de leur mère. Les allures de maquignon du Pacha les faisaient rougir. Ils évitaient de parler de lui, fréquentaient chez des patriciens en se recommandant du nom de leur mère, et se faisant appeler Saint-Fardier de La Bellone.
À la fois blasés et candides, poupins et ridés, jeunets et caducs, leur aspect rappelait à Laurent la mise qu'il avait lui-même le jour des Saints-Innocents, lorsque la bonne Siska lui grimait le visage et le déguisait en vieillard.
Mais les jeunes Saint-Fardier n'arrêtèrent pas longtemps l'attention de Laurent.
La cloche sonnait le départ; on avait retiré la passerelle, la machine s'étirait les membres, et tout le monde, empressé de se rendre à bord, se casait de son mieux sur le pont à l'avant, tendu d'une toile pour protéger les passagers de première classe contre les ardeurs indiscrètes du soleil d'août.
Le temps servait à souhait les excursionnistes. Pas un nuage dans le ciel d'un bleu éteint de turquoise.
Le large fleuve olivâtre et blond avait son aspect dominical. Vers le Nord, en rade et dans les bassins, les grands navires de commerce, voiliers et vapeurs reposaient, délaissés par le gros de leurs équipages. Manoeuvre et manéage[2] étaient suspendus. Les brigades de débardeurs chômaient. C'est tout au plus si on achevait de charger un navire devant gagner la mer dans l'après- midi. Il n'y avait d'autre mouvement sur le fleuve que celui des embarcations de plaisance, des canots de «balade», des yachts d'amateurs et de sportsmen, gréés et taillés pour la course, et des paquebots offrant aux désoeuvrés de la petite bourgeoisie des traversées à prix réduit vers les principaux villages riverains.
Des «sociétés» entières, endimanchées, accompagnées de fanfares s'embarquaient à bord de ces petits vapeurs. Une grosse gaîté bourrue et démonstrative, une hâte, une fièvre émoustillait tout ce peuple émancipé, cette légion de navigateurs d'occasion, de marins novices. Les familles se ralliaient sur le rivage avec des exclamations à propos de bagages oubliés dans un estaminet. Et les orphéons s'enlevaient en pas redoublés allègres, après le coup de canon du départ, tandis que l'un ou l'autre paquebot, démarré, quittait la rive et virait majestueusement, avant de gagner le milieu du courant.
Le yacht à vapeur sur lequel étaient montés les Dobouziez et leurs invités appartenait à M. Béjard, gros armateur et négociant de la ville, un des hommes les plus importants de sa caste. Il avait mis son élégant et spacieux bateau à la disposition des Dobouziez et accepté en échange leur invitation à la partie de campagne.
Le yacht leva l'ancre, à la grande et candide joie de Laurent.
L'Escaut! Comme le gamin le retrouvait avec émotion! Encore une ancienne et bonne connaissance du vivant de son père! Combien de fois ne s'étaient-ils pas promenés, les deux Paridael, sur les quais plantés de grands arbres, en faisant halte de temps en temps dans une ce ces «herberges» tellement achalandées, le dimanche après-midi, que la porte ne suffisant pas à l'afflux des consommateurs, ils pénétraient par les fenêtres en gravissant un petit escalier portatif appliqué contre le mur au dehors. Là, si on trouvait moyen de s'attabler, qu'il faisait bon suivre le mouvement des flâneurs sur la rive et les voiles sur l'eau! Quelle douce fraîcheur à la tombée du jour! Que d'années écoulées maintenant sans avoir revu ce fleuve tant aimé! ...
Mais c'est la première fois que Laurent navigue et les impressions nouvelles amortissent ses regrets.
Le vapeur, après avoir tourné une couple de fois sur lui-même, avec la coquetterie d'un oiseau qui essaie ses ailes avant de prendre son essor, a trouvé sa voie et s'éloigne délibérément, sous la pression accélérée de la vapeur. Le panorama de la grande ville se développe d'abord dans toute sa longueur et accuse ensuite les proportions audacieuses et grandioses de ses monuments. C'est comme si elle sortait de terre: les arbres des quais élancent tours cimes feuillues, puis les toits des maisons dépassent la futaie; les vaisseaux des églises, surgissant à leur tour derrière l'alignement des hautes habitations, regardent même par-dessus les toitures des entrepôts, des marchés, des halles historiques; puis plus haut, toujours plus haut, tours, donjons, campaniles, pointent, montent, semblent vouloir escalader le ciel, jusqu'au moment où tous s'arrêtent vaincus, essoufflés, sauf la flèche glorieuse de la cathédrale. Celle-là seule continue son ascension, laissant loin en arrière les faîtes les plus altiers. Encore! Encore! À son tour elle abandonne la partie. Elle surplombe la ville, elle plane sur la contrée. Il l'emporte suffisamment sur ses rivaux, le beffroi aérien et dentelé, si haut qu'on ne voit plus que lui à présent. Anvers s'est éclipsé derrière un coude du fleuve; la tour par excellence marque comme un phare superbe l'emplacement de la puissante métropole. Et Laurent contemple la tour de Notre-Dame jusqu'à ce qu'elle se fonde, lentement, dans les lointains si lointains que l'horizon bleu en pâlit.
Alors le dévot passager regarde la campagne: polders argileux, briqueteries rougeoyant parmi les digues verdoyantes; villas blanches encadrées de rideaux d'arbres, auxquelles de vastes pelouses, dévalant doucement jusqu'à la rive, ménagent la perspective du fleuve. Mais, plus encore que le reste, l'Escaut même impressionne le collégien. Il s'en remplit le coeur par les yeux, par le nez, par les oreilles avec l'avidité d'un proscrit à la veillé de l'exil, il fait provision de tableaux qui seront ses mirages et ses rêves de là-bas durant combien de lendemains!
Accoudé au parapet, à l'arrière, il s'amusait du remous écumeux causé par la machine foulant les vagues paresseuses, d'un vol de mouettes s'abattant sur l'eau et s'appelant d'un cri aigre, des chalands lourds et pansus avec lesquels le yacht se croisait, des voiles qui marquaient comme des points de repère dans la profondeur du tableau. Puis Laurent revenait à son entourage: au mouvement sur le pont, à la manoeuvre exécutée par trois ou quatre marins de fière mine triés parmi les plus robustes des équipages de M. Béjard -- car, fondateur d'une double ligne de navigation entre Anvers et Melbourne et Anvers et Batavia, le propriétaire du yacht possédait des bâtiments autrement sérieux que cette embarcation joujou.
-- Vous voyez cette rouche! disait justement Béjard à Mlle Dobouziez, non loin de Laurent, en lui indiquant des chantiers établis sur la rive droite. Pardon, mademoiselle, rouche est un mot technique qui veut dire la carcasse d'un navire en construction... Elle vous représente l'embryon de ce qui deviendra un bâtiment de neuf cents tonnes agencé et outillé comme cela ne s'est jamais vu, la perle de notre flotte marchande et qui s'appellera Régina, si vous voulez bien nous faire l'honneur, dans un an, d'en être la marraine.
Et il s'inclina galamment.
-- Dans un an! Nous avons le temps d'en parler, monsieur Béjard... Puis, ne me trouvez-vous pas un tantinet fluette et pensionnaire pour tenir sur les fonts baptismaux un poupon de la corpulence de votre nouveau vaisseau: un navire de neuf cents tonnes! Et moi qui ne pèse pas même un tonnelet! Car je me suis fait peser l'autre jour à la fabrique, comme un simple tourteau de stéarine. Songez donc, s'il arrivait malheur à mon filleul!
-- Oh, dit Béjard avec un ricanement de joueur à coup sûr, il n'arrive jamais malheur aux bâtiments, de la Croix du Sud... Tous naissent sous une bonne étoile... Puis, ils sont assurés...
-- C'est égal, répartit Gina, j'ai mon amour-propre de marraine, et toutes les assurances du monde ne me dédommageraient pas du chagrin que j'éprouverais en sachant mon gros filleul englouti au fond de la mer, en aller au royaume des madrépores... Pardon, je vous rends votre rouche de tout à l'heure... Et rieuse, elle courut se mêler à un groupe voisin où jacassaient ses amies, les petites Vanderling.
En entendant la voix claire de Gina, Laurent s'était tourné du côté des interlocuteurs.
Il dévisageait attentivement le propriétaire du yacht.