La nouvelle Carthage

Chapter 26

Chapter 261,546 wordsPublic domain

Le marin, surtout celui qui revient d'un long voyage, est une proie facile pour ces individus. On lui distribue des liqueurs, on lui fait une avance sur ses gages, et une fois débarqué, il est entraîné, sous prétexte de logement, dans un bouge quelconque. Là on le pousse à dépenser sans compter.

Lorsqu'il est complètement dépouillé, le matelot s'en remet aux enrôleurs du soin de lui trouver un nouvel embarquement pour lequel ils perçoivent encore une commission onéreuse.

Il arrive parfois aussi que les logeurs font déserter les marins, les cachent chez eux en ville, ou même à la campagne et les conduisent clandestinement, la nuit, à bord des navires en rivière, s'ils ne les expédient pas sur un port voisin.

Les logeurs, racoleurs et enrôleurs sont la lèpre do la marine marchande.

D. -- Les abus qu'on veut réformer existent-ils depuis longtemps ou se sont-ils produits récemment?

R. -- De tout temps, les capitaines des navires de commerce, spécialement ceux arrivant d'un voyage au long cours ont eu à souffrir des «runners», mais jadis ceux-ci n'accostaient les navires qu'en rade ou dans les bassins.

C'est depuis 1867 que des plaintes sont venues au jour; à cette époque, les «runners» ont commencé à se rendre au-devant des navires dans l'Escaut. Actuellement leur audace ne connaît plus de bornes; ils vont à la rencontre des bâtiments, jusqu'à Flessingue. Ils montent à bord malgré les capitaines, insultent et menacent les officiers, qui veulent leur défendre l'accès du navire; ils enivrent les équipages dans te but d'obtenir la préférence pour le logement, la vente d'effets d'habillement, etc.

D. -- Comment le Gouvernement a-t-il pu se convaincre de la réalité des faits qui ont donné lieu à des plaintes?

R. -- Comme il est dit dans la réponse a la question précédente, c'est en 1867 que l'attention du Gouvernement a été attirée, pour la première fois, sur le trafic des «runners», par une plainte émanant d'une cinquantaine de petits commerçants d'Anvers.

Les pétitionnaires reconnaissaient qu'ils se trouvaient parfois au nombre de plus de cinquante à bord d'un navire, entravant les manoeuvres et faisant aux gens de larges distributions d'alcool dans l'espoir d'avoir leur clientèle. Ils demandaient instamment que, pour faire cesser cet abus, on défendit de monter à bord avant l'arrivée du navire à destination.

Des capitaines étrangers, au nombre d'une trentaine, ont appuyé cette pétition.

Les commerçants établis dans les environs des bassins protestèrent de leur côté, en 1868, contre les abus résultant de la tolérance laissée aux «runners» de monter à bord des navires en route. Ils déclaraient que les bâtiments du commerce étaient parfois encombrés, avant d'atteindre le port, de plus de cent personnes étrangères et que dans le nombre se glissaient même des femmes de moeurs douteuses. Cette pétition fut appuyée par le collège échevinal.

Mais c'est en 1886 et 1887 que les plaintes sont devenues particulièrement vives. Un grand nombre de capitaines, à leur arrivée à Anvers, ont saisi le consul général d'Angleterre de protestations très énergiques contre les agissements éhontés des «runners». Il suffira d'en extraire quelques faits, pour montrer le degré d'impudence où sont arrivés ces trafiquants.

En juin 1880, un navire, en route pour Anvers, est assailli dans l'Escaut par douze à quinze «runners» qui montent à bord malgré les menaces du capitaine et qui, à leur arrivée à Anvers, semblent s'être vantés d'avoir réalisé un bénéfice de 1.500 francs sur le navire. Le plus malmené fut un vieux marin de soixante ans dont l'avoir se montait à 800 francs et qui, après dix jours, avait tout dépensé.

Le 15 mars 1887, une barque est envahie par des «runners» malgré tous les efforts que fait le capitaine pour les écarter. À peine sur le pont, les «runners» se battent entre eux à coups de bâton, de barres de fer, de couteau. La lutte finie, ils se répandent parmi l'équipage avec les bouteilles de gin dont ils sont munis; en moins d'une demi-heure, tous les hommes du bord sont ivres morts; aucun d'eux n'est plus capable du moindre travail; le capitaine et les officiers sont contraints de se mettre eux-mêmes à la besogne, ils n'ont plus personne pour les aider.

D. -- Les plaintes dont parle l'Exposé des motifs n'ont-elles pas donné lieu à une enquête?

Si oui, le Gouvernement ne pourrait-il communiquer à la section centrale le dossier de cette enquête?

R. -- Les plaintes qu'ont provoquées les «runners» n'ont pas donné lieu à une enquête proprement dite.

Mais l'administration a tenu à s'assurer, à différentes reprises, de leur bien-fondé et elle a chargé le commissaire maritime du port et l'inspecteur du pilotage d'examiner la situation.

En 1880, le commissaire maritime s'exprimait en ces termes:

«Chaque fois qu'un navire arrive à Anvers d'un voyage au long cours, une quantité considérable de personnes se rendent à bord, telles que logeurs, tailleurs, enrôleurs, commis de courtiers, etc., etc., chacun pour recommander son article.

Il arrive souvent qu'une catégorie de ces personnes, telles que les logeurs, se munissent de liqueurs alcooliques pour régaler l'équipage et débaucher les matelots et mettent ainsi le capitaine et le pilote dans l'impossibilité de faire exécuter les manoeuvres nécessaires. Bien des fois mon concours a été réclamé par les capitaines à leur arrivée pour faire débarquer cette nuée d'oiseaux de proie, qui empêchent même la circulation sur le pont, tellement ils sont nombreux. Le fait s'est présenté ici en rade qu'un capitaine a dû faire feu pour éloigner de son bord ces importuns visiteurs.»

En 1886, l'inspecteur du pilotage formulait un rapport dans lequel on lit ce qui suit:

«L'acharnement que mettent les «runners» de toutes catégories à se faire la concurrence ne connaît plus de bornes et les pousse à commettre des abus, parmi lesquels celui qui consiste à enivrer les équipages est certes un des plus graves. En effet, il a pour conséquence d'amener les hommes du bord à l'inexécution des ordres donnés par les pilotes, ce qui peut être une première cause de collisions ou d'échouements.»

Enfin, dans une lettre récente, le commissaire maritime d'Anvers expose de nouveau les pratiques auxquelles ont recours les «runners».

«Ils sont, dit-il, ordinairement pourvus de boissons fortes avec lesquelles ils enivrent les marins dans le but d'obtenir la préférence pour le logement, la vente, etc., etc. Le cas se présente souvent que tout l'équipage est ivre à bord dans le moment difficile où le capitaine a besoin de ses hommes pour manoeuvrer, pour accoster le quai ou pour entrer au bassin, ou pour mouiller en rade.»

D. -- Le capitaine n'est-il pas suffisamment maître à son bord pour empêcher les abus qui se produisent?

R. -- Quand un navire est assailli par les «runners», il est fort difficile, sinon impossible au capitaine de conserver assez d'autorité pour interdire l'accès du bord; les «runners» sont toujours en nombre, ils s'accrochent avec leurs canots aux flancs du navire, et assurés qu'ils sont de l'impunité, ne reculent ni devant les injonctions, ni devant les menaces.

Il ne resterait au capitaine que d'avoir recours aux armes à feu pour faire respecter son autorité, moyen extrême -- on le comprendra -- qu'il hésite à employer. D'ailleurs les matelots, qui n'ignorent pas que ces gens viennent leur apporter des liqueurs fortes et leur offrir leurs services, n'exécutent que mollement les ordres, de sorte que le capitaine est impuissant.

Un fait survenu en 1868 montrera à quel point un capitaine est peu maître à bord de son navire, dès que celui-ci est envahi par les «runners». À cette époque, le navire Arcilla fit son entrée dans les bassins d'Anvers. À peine s'y trouvait-il, qu'il fut assailli, et cela en pleine ville, par quantité de «runners». Le capitaine voulut les obliger à déguerpir, ils s'y refusèrent et l'un d'eux frappa même cet officier. Exaspéré, celui-ci prit son revolver et fit feu sur la foule; un cordonnier fut blessé.

[1] Empoisonnements. Un vénéfice était un empoisonnement par sorcellerie, historiquement. [2] Travail qu'un capitaine ou un armateur peut exiger des matelots d'un autre navire quand ils sont inoccupés, à titre de corvée et sans rétribution, pour charger ou décharger des marchandises. [3] Tablier d'enfant, d'écolier, à manches longues et boutonné par derrière. Orthographe commune : sarrau. [4] Apathique, fainéant. [5] Voir l'Autre Vue [6] Il convient de faire remarquer ici que ce livre fut écrit avant l'introduction en Belgique du service militaire obligatoire et personnel. La même observation s'applique à d'importants passages de la troisième partie de cet ouvrage, notamment au chapitre intitulé Contumance. G.E. [7] La Bourse d'Anvers brûla dans la nuit du 2 août 1858. [8] Voir les Nouvelles Kermesses : la fête des saints Pierre et Paul. [9] Voir, dans Kees Doorik, la troisième partie. [10] Voir les Fusillés de Malines. [11] Vennes, meers, étangs et mares de la Campine ; scaddes, feux de bruyère et de branches de sapins. [12] Voir la Faneuse d'Amour. [13] Voir la Faneuse d'Amour. [14] Voir « le Tribunal au Chauffoir » dans le Cycle Patibulaire. [15] Voir dans les Nouvelles Kermesses « Chez les Las d'Aller ». [16] Voir l'Autre Vue. [17] Voir dans les Nouvelles Kermesses « Chez les Las d'Aller ». [18] Le Kattendijk-Dok mesurait neuf hectares, le grand vieux Bassin sept, représentant ensemble une superficie d'eau de cent soixante mille mètres. Inaugurés en 1869, deux ans après, ces bassins étaient insuffisants, car pendant les mois de février et de mars 1871, près de trois cent cinquante navires furent forcés de rester échelonnées sur une ligne immense dans la rivière. [19] Voir dans les Nouvelles Kermesses « Bon pour le service » [20] Voir la Faneuse d'amour. [21] Voir dans le Cycle patibulaire « le Quadrille du Lancier » [22] Voir dans les Nouvelles Kermesses « Dimanches mauvais »