Chapter 25
Le pressentiment d'occultes dangers qui les menaçaient, angoissait atrocement Paridael, attristait, pour employer la parole sublime du Sauveur, son âme jusqu'à la mort. Un attirail de supplices et de questions guettait cette chair adolescente. Il aurait voulu racheter ces pauvrets au prix de son propre sang, il ne savait à quels vivisecteurs.
Un moment il crut avoir trouvé le moyen de conjurer leur fortune.
Après avoir calculé mentalement ce qu'il possédait encore, il proposa de but en blanc à toute la flopée de la conduire à la campagne, au-delà d'Austruweel où il les aurait régalés de riz au safran, «de pain de corinthes» et de café sucré, tout comme Jésus traite ses élus au Paradis.
Mais, en même temps qu'il fouillait ses poches pour en retirer son dernier argent, il se tâtait, en quête de bandelettes, de charpie et d'onguent. Ses hardes s'en étaient-elles imprégnées à l'hôpital, mais, simultanément, une abominable odeur de phénol, de laudanum, de chair cautérisée, outragea ses narines.
Ficelé dans un de ces accoutrements picaresques à la composition desquels il apportait un véritable dandysme, les joues creusées, la mine ravagée par la maladie et rendue plus hagarde, plus décomposée encore par l'angoisse présente, des propos saugrenus et incohérents brochant sur la dégaine défavorable du personnage, Laurent Paridael était si peu le particulier de qui on eût pu attendre largesse, qu'en lui entendant proposer cette mirifique régalade à la campagne, les gamins se crurent positivement en présence d'un fou, d'un fumiste ou d'un ivrogne incapable de tenir ce qu'il leur offrait et se mirent à l'étourdir par un tas de propositions burlesques:
-- Dis, Jan Slim, as-tu fini de couïonner ton monde? Apprends-nous plutôt l'adresse de ton tailleur. -- Eh! l'oiseau rare, puisque tu es en veine de prêche, si tu nous récitais les dix commandements de Dieu! -- Certes qu'on t'accompagnera, mon petit père, et tout de suite encore, mais pourrais-tu nous mener dîner à l'Hôtel Saint-Antoine ou chez. Casti? -- Soit dit sans te blesser, mais tu nous fais l'effet d'un échappé de la rue des Béguines ou d'un pèlerin de Merxplas. -- C'est-il avec l'argent volé que tu nous gaveras la panse?
Loin de se formaliser de ces brocards, Laurent regrettait profondément de ne plus disposer du moindre billet de cent francs pour les partager entre ces garnements et payer leur rançon à la fatalité. Lui-même était à bout de ressources, et à moins qu'il ne trouvât demain à louer ses bras affaiblis, il lui faudrait, en effet, se rendre en pèlerinage à Merxplas, à l'hospitalier dépôt des musards et des las d'aller, où il aurait retrouvé Karel le Forgeron et tant d'autres dignes anathèmes.
Averti d'une détresse de plus en plus imminente, Laurent insista pour entraîner les jeunes ouvriers loin de cet endroit; les supplia presque avec des larmes d'aller s'embaucher ailleurs comme goujats, terrassiers, trieuses de café, harengères, ou tout au moins de chômer aujourd'hui, un seul après-midi, de faire l'usine buissonnière durant le restant du jour.
Mais jugeant que cette mystification tournait à la scie, leur chef, un polisson aux grands yeux couleur de châtaigne mûre, à la moue gouailleuse, au menton carré et volontaire marqué d'une délicieuse fossette, un espiègle difficile à prendre sans vert, le même Frans Verwinkel qui se disait chargé de «faire partir le fulminate» tira respectueusement sa casquette à Paridael et, inclinant sa caboche noire et frisée, le harangua à ces termes:
-- Ce n'est pus, mon vieux frère, que ta compagnie nous soit particulièrement désagréable ou que ta conversation manque de ragoût, mais si tu m'en crois, tu prendras les devants et iras nous attendre à Wilmarsdonck... Voilà au moins une heure que la cloche a sonné et, sans être tout à fait le croquemitaine que tu nous disais, le Béjard ne se gênerait pas pour nous coller des amendes ou nous foutre tous à la porte, certain qu'il est, le roublard, de piger toujours assez d'artistes de notre force pour faire marcher sa boutique.
«Et comme, dans ce cas, ce n'est pas encore toi, notre oncle, qui beurreras nos tartines et nous nicheras dans un poulailler, ou tendras le cul à notre place pour recevoir une fessée aussi paternelle que brûlante, nous te souhaitons le bonsoir, l'ami. Salut et bon vent arrière!»
Laurent tenta de lui barrer le passage, l'arrêta par le bras, lui retint les mains:
-- Allons hop! l'ami! Bas les pattes! Au large, entends-tu?
Le fringant apprenti se dégagea et Laurent eut beau s'accrocher désespérément aux blouses et aux jupes, tous passèrent outre, à la suite de leur chef, non sans molester un tantinet le chanteur de noires complaintes. Et, avec des huées, dos sifflets, à grand renfort de gestes cyniques à son adresse, ils s'engouffrèrent dans la cartoucherie, plus effrontés, plus tapageurs qu'une volée de moineaux narguant l'épouvantail.
Paridael demeura en cet endroit longtemps après que la porte se fut refermée sur le dernier des retardataires. Leur rire sonore, leur voix vibrante claironnait encore à ses oreilles; il voyait reluire et pétiller les profonds yeux couleur de châtaigne mûre du plus grand, se remémorait le ragoût de son mouvement, lorsque d'un revers de main il avait relevé vers le ciel la visière de sa casquette à la façon d'une mésange querelleuse qui hérisserait sa huppe.
Le coeur de Paridael saignait de plus en plus douloureusement sous sa poitrine. Et cela, à propos de galopins qui lui étaient absolument étrangers!
«Il en gredine des centaines, voire des milliers, du même moule, du même fion dans les quartiers populaires, depuis Merxem jusqu'à Kiel!» lui aurait fait observer le judicieux et raisonnable Marbol.
Eux-mêmes ne venaient-ils pas de reconnaître que Béjard n'eût pas été embarrassé de lever plus d'une réserve de conscrits de pareil acabit.
La ville prolifique les jetait sur le pavé, négligemment, les exposant aux aventures, les abandonnant à leur propre industrie, à leurs bons ou mauvais instincts, les vouant presque tous à l'ilotisme, mais les prodiguant pour la plus grande saveur de la rue et du rivage.
S'ils ne servent pas à la nourriture des poissons, un jour ils s'allongent sur la dalle des morgues ou contribuent à l'instruction des carabins. Possédaient-ils bien l'unique, le suprême cachet que leur prêtait Laurent? Incontestablement. Eût-il même été seul à les voir sous cette couleur chaude et en si ferme relief, c'est qu'ils étaient créés, qu'ils existaient ainsi.
Sur le point de relancer les apprentis dans leur atelier afin de suspendre les malignes pratiques auxquelles on se livrait sur eux et de les disputer à Béjart lui-même, la même odeur que tout à l'heure, mais plus véhémente encore, une touffeur d'abattoir mêlée à des relents d'infirmerie et à des bouffées de roussis fondit à sa rencontre. Comme si on lui eût fait respirer un violent anesthésique, il eut un éblouissement, un vertige; les objets tournoyèrent autour de lui.
La palissade enclavant la cartoucherie fut balayée, la maçonnerie s'effrita, les murs se lézardèrent et s'entrouvrirent comme des décors d'opéra, ou comme si se déclaraient de subites voies d'eau et, dans une verte lumière de bengale ayant la couleur d'une mer glauque et phosphorescente, d'insolites formes humaines tourbillonnèrent devant ses yeux, plus rapides, plus fugaces qu'un banc de poissons lumineux ou que les mille chandelles folletant sous la paupière d'un apoplectique. Quoique endiablées que fussent leurs virevousses, Laurent démêla dans ces apparitions des têtes sans corps, des torses sans membres, des pieds et des mains amputés, et un qui le consterna surtout, dans ce météore, fut l'expression conjuratrice, implorante ou terrifiée des yeux éclairant ces talus exangues, les mêmes beaux yeux d'adolescents si fripons il y a quelques secondes, et le rictus, la convulsion, la grimace d'atroce souffrance de ces bouches, les mêmes bouches tout à l'heure si mutines, si railleuses, et ces minois ouverts et hardis de bouts d'hommes émancipés ne reculant devant rien, tordus a présent, convulsés dans il ne savait quel spasme...
Assistait-il à un naufrage ou à un incendie? Il revoyait à la fois les enfants martyrisés du chantier Fulton et les émigrants qui avaient sombré avec la Gina. Et un de ces visages, celui du jeune Frans Verwinkel, ressemblait extraordinairement à celui de son cher petit Pierket, le frère cadet d'Henriette et l'image de la jeune fille, mais une version mutine et luronne de cette pensive image.
Cette fantasmagorie ne dura qu'une mortelle seconde, après laquelle la lumière verte s'éteignit, les parois se refermèrent, le palis se releva et la vilaine usine reprit son apparence revêche, mais normale.
«Ah ça! se dit Paridael, deviendrais-je fou?»
Et rougissant de cet accès morbide qu'il attribuait à une hyperesthésie causée par sa maladie, à l'action capiteuse de l'air après une longue claustration, il se décida enfin à tourner le dos à ces objets hallucinants et se dirigea vers le fleuve.
Deux ou trois fois, cependant, il ramena les regards vers le chantier, revint un instant sur ses pas comme s'il avait oublié quelque chose ou si quelqu'un de bien aimé le rappelait pour lui redire adieu.
Graduellement ce charme cessa d'opérer. L'apparence normale et rassurante du reste des objets sous la lumière et dans la tiédeur de ce premier beau jour le lénifia lui-même. Pas un nuage n'offusquait l'opale azurée du ciel. D'imperceptibles vaguilles ridant la rivière inondée de soleil faisaient songer à ce frisson d'aise, a cette petite mort courant au flanc d'une monture flattée par son cavalier.
Laurent ne distinguait plus les gréements et les cordages des vaisseaux lointains, de sorte que leurs voiles blanches, plus blanches que les draps de son lit numéroté à l'hôpital ou que la bâche des civières, semblaient flotter sans entrave dans l'espace et suggéraient les ailes d'anges envoyés à la rencontre des âmes attendues prochainement là-haut!
Parvenu sur la digue, au point même d'où il avait vu décroître le vaisseau emportant les Tilbak, amoureusement, jalousement, Paridael embrassa le panorama de sa ville natale. Ses regards parcoururent les contours et les arêtes des monuments, ils en firent une délinéation minutieuse et appuyée comme pour une épure, en même temps que son enthousiasme avivait les teintes, multipliait, chromatisait à l'infini les nuances de ces architectures familières. Il inhala avec une avidité d'asphyxié rappelé à la vie, l'air salin, les arômes du large, les émanations des épices odoriférantes et même les vireuses matières organiques chargées sur les flottes marchandes. L'odeur obsédante de l'hôpital se dissipa dans ce bouquet majeur.
Laurent apercevait les équipes diligentes, surprenait les manoeuvres d'ensemble sous les grands gestes des élévateurs et des grues, enregistrait les appels, les signaux et les commandements. Il confondait dans un immense transport d'affection l'horizon natal et tous ceux dont cet horizon bornait la vue. Une profonde et totale béatitude l'envahit, une sorte de nirvana, de voluptueuse stupeur. Tout en savourant, en dégustant la réalité ambiante et tangible, il ne se sentait déjà plus faire partie de la Cité. Celle-ci prenait les proportions et le caractère d'une sublime oeuvre d'art. Était-ce qu'il ne participait plus en rien à la création ou bien qu'il s'était fondu et dissous dans les essences et les principes mêmes qui la constituent?
C'était le premier jour qu'il l'appréciait, qu'il se l'assimilait ainsi par tous les pores. De quelle vie étrange vivait-il donc? Si telles délices constituaient le jour sans lendemain, il ne se fût jamais lassé de leur éternité!
Une saltarelle de carillon préluda au coup de trois heures.
Avant le premier tintement, Paridael éprouva cette sensation de froid d'un dormeur qui se réveille à la belle étoile; en même temps, il lui sembla qu'on le tirait fortement par la manche et que les dernières voix humaines qu'il eût entendues, celles des jeunes ouvriers de Béjard, le hélaient de très loin. Il se retourna vers les bâtiments de la cartoucherie. Il n'y avait âme qui vive entre ces bâtiments et le fleuve, et, ennuyé par ce rappel, Laurent allait reporter ses regards du côté de la rade.
En même temps que sonnait le premier coup de l'heure, il entendit partir de la cartoucherie une série de petites détonations de plus en plus précipitées, et comme il renonçait à les compter, une commotion lui laboura les jambes, le sol se tendit et se détendit comme un tremplin sous ses pieds et le fit bondir, d'un élan involontaire, à quelques mètres en avant.
Un tonnerre, comparable à celui de tous les canons des forts réunis en une seule batterie, lui brisait le tympan et faisait jaillir le sang de ses oreilles. Simultanément, une partie de la cartoucherie -- hélas, les ateliers des enfants! -- oscilla, se désagrégea comme un simple château de cartes et ramassé, englobé dans une trombe blanche, monta, fusa vers le ciel.
Cela monta d'un seul jet très vite, ah! trop vite, droite tige d'une végétation spontanée et au bout de cette tige, blanche et cotonneuse, qui n'en finissait pas, se forma l'immense masse bulbeuse d'une tulipe rose et noire s'épanouissant comme la fabuleuse agave au fracas de la foudre, mais floraison mort-née effeuillant ses pétales en un funèbre feu d'artifice.
Au deuxième coup de trois heures, durant le millième de seconde que vécut cette fleur pyrique, Laurent, scrutait ces pétales, démêla des bras, des jambes, des tronçons, et aussi d'entières silhouettes humaines, gesticulant horriblement, tels des pantins trop désarticulés. Il se rappela gestes et contorsions analogues dans des toiles de peintres hallucinés, évocateurs de sorciers se rendant au sabbat... Et ces parties de la tulipe rose et noire, sanguinolentes ou carbonisées, décrivaient dans toutes les directions de longues trajectoires, et sans cesse pleuvaient, pleuvaient, pleuvaient d'innombrables débris avec accompagnement d'intraduisibles clameurs et de la continuelle pétarade. Giries de brûlés vifs! Pyrotechnie néronienne!
Comme il semblait à Laurent avoir entendu déjà de ces voix, quelques masses s'abattaient autour de lui en même temps qu'une grêle de balles, et il eut la vision précipitée d'un tronc auquel adhérait un corsage, d'un pied d'enfant encore logé dans son petit sabot, d'une jambe musclée culottée de velours, et du même coup il se rappelait la cambrure de ce corsage, le pli de ce pantalon, le bruit guilleret de petits sabots courant à leur besogne et la belle impudence d'un visage émerillonné sous certaine visière bravache:
«C'est moi, Frans Verwinkel, qui fais partir le fulminate! Il faudrait me voir à l'oeuvre. Je n'ai qu'à frapper ainsi, et le tour est joué!»
Peut-être le pauvret n'avait-il eu qu'à frapper ainsi...
Non, c'était impossible! Laurent n'en pouvait croire ses sens. Le mirage reprenait de plus belle. Pour se convaincre de son état d'hallucination, il poussa un immense éclat de rire, mais il s'entendit rire et le cauchemar persista. Vers l'extrémité de l'enceinte urbaine, à l'endroit où s'élevait, il y a moins d'une seconde, un tènement du hameau d'Austruweel, il ne restait debout des vingt bicoques que l'estaminet In den Spanjaard, contemporain de la domination espagnole et arborant le millésime 1560. Par la trouée furieuse on découvrait la campagne, les talus verdissants des remparts, un rideau d'arbres en bourgeons et le placide clocher d'Austruweel, au-dessus duquel l'alouette chantait sa première chanson. La guérite d'une sentinelle gisait au bas du rempart.
Capricieuse comme la foudre, l'explosion avait ménagé de proches et précaires masures qu'un souffle aurait dû balayer et préservé même une partie de la cartoucherie, alors qu'elle avait renversé et pulvérisé des constructions situées à plusieurs kilomètres de là, réduit en bouillie des maçonneries à l'épreuve des torpilles, rompu comme un fétu de paille les madriers et les pilotis des débarcadères, converti le fer en limaille, ramassé et chiffonné ainsi qu'une étoffe de soie les toitures en tôle galvanisée des hangars.
Des ruines penchaient dans un état d'équilibre instable et se déchiquetaient en profils fabuleux, en architectures inouïes.
Tout cela s'était accompli au deuxième coup de trois heures.
Avant le troisième coup avait surgi, derrière la cartoucherie, sifflant, hurlant comme un essaim de guivres, un geyser enflammé dont les ondes déferlèrent -- toujours avant que l'heure n'eût sonné -- sur une surface de dix hectares: toute la réserve du pétrole, cinquante mille barils, flambaient comme une simple allumette.
Et tels étaient le progrès de la déflagration, telle fut la furie de cette marée incendiaire qu'elle paraissait devoir submerger la métropole et ne faire qu'une gorgée de son fleuve.
Par un trompe-l'oeil de la perspective, les énormes langues rouges démesurément allongées, dardées toutes dans la même direction, léchaient les contreforts de la cathédrale. Malgré le plein jour la flèche altière reflétait un coucher de soleil. Et les navires des bassins, alternativement masqués et découverts suivant que s'écartaient ou se rapprochaient les vagues flamboyantes, semblaient, jouets de ces flots dévorateurs, tanguer sur un océan en éruption.
L'apocalyptique splendeur du spectacle finissait par noyer dans une monstrueuse extase l'horreur et la pitié de Laurent. Mais le bitume et le soufre ne pleuraient pas de l'empyrée. Jamais si pur, si doux éther n'avait empli l'espace, jamais ciel si bleu si paressant n'avait leurré les mortels. Contrairement à la prophétie les astres ne s'écroulaient pas, le jour printanier continuait de sourire indifférent, même réjoui, et la fumée épaisse et noire, déroulant au loin ses volutes pressées, noire écume de cette tempête de flammes, ne parvenait à voiler ou à troubler l'impavide et sereine majesté du soleil.
Cependant, après l'inertie et la consternation du premier moment, un vent d'épouvante balayait la population vers la campagne méridionale et chassait de leurs foyers, sous une grêle de plâtras et de vitres cassées, les habitants des quartiers les plus éloignés de la cartoucherie. Des ouvriers échappés à la mort: calfats, débardeurs, trieuses, femmes portant des poupons sur les bras, jeunes filles presque nues, matelots, douaniers, éclusiers, hagards, horriblement essoufflés, les prunelles plus dilatées que par la belladone; la bouche fendue, élargie par un cri prolongé, les cheveux et les habits brûlés, parfois atteints jusqu'à la chair, torchères vivantes dont la course stimulait l'activité, se ruaient à l'assaut des berges et allaient même se jeter dans l'Escaut.
Un de ces fuyards courut sur Laurent qu'il faillit renverser. Laurent reconnut Béjard et, arraché brusquement à la fascination, la haine lui restituant toute sa lucidité, persuadé que cette extermination était l'ouvrage de son ennemi, Le couronnement de ses iniquités, il le harpa au passage.
En cet instant hypercritique, il récupéra ses forces perdues. Il allait tenir parole: venger Régina, venger Anvers, venger les émigrants délibérément jetés aux poissons, venger enfin les petiots de la cartoucherie.
Ah, c'était donc la les «vues» que le destin avait sur lui!
Béjard se débattit, hurla même «à l'incendiaire!» mais tout entiers à leur propre détresse, les fugitifs poursuivaient leur course sans se préoccuper de ce corps à corps.
Laurent matait Béjard, le serrait d'une poigne implacable tenant à la fois des crocs du bouledogue, des serres du gypaète, des tentacules de l'araignée, des ventouses de la pieuvre.
Ah! il s'était flatté, l'exacteur, le tortionnaire, le marchand d'âmes, de survivre à cette hécatombe d'enfants! il touchait au salut, le fléau semblait, l'amnistier, mais quelqu'un de plus vigilant et de plus acharné que les flammes se trouvait heureusement là pour suppléer à leur aveugle clémence et leur restituer la proie qu'elles laissaient échapper.
Aussi implacable que la mort même, justicier absolu, Laurent ramenait son patient du côté de la gehenne. Il était le seul, dans tout Anvers, qui se dirigeât de sang-froid vers ce foyer d'horreur. Il comptait bien y rester avec son condamné. L'idée du trépas n'avait rien pour lui répugner. Ne s'était-il pas senti partir délicieusement, il y a quelques minutes?
Béjard, devinant l'atroce dessein de son bourreau, ruait, mordait, jouait de tous ses membres, le désespoir décuplant aussi sa vigueur normale.
Parfois il opposait une telle résistance que Laurent ne parvenait plus à avancer et qu'ils se crochetaient sur place. Mais l'avantage restait toujours à Paridael et il poussait victorieusement sa capture en avant, à travers tout, par-dessus des amas visqueux, des matières flasques ou carbonisées dans lesquelles on aurait eu peine à reconnaître des restes humains.
Il foulait même des blessés, l'idée de la vengeance le rendait sourd à leur râle. Des cartouches partaient constamment sous ses pieds, des balles sifflaient à ses oreilles, il aurait pu se croire sur un champ de bataille, au coeur de la fusillade décisive.
La chaleur devenait intolérable. Le naphte enflammé l'asphyxiait. En cette extrémité, il n'adressait qu'une prière à Dieu: celle de ne mourir qu'après avoir tué Béjard.
Dieu l'exauça.
Au moment même où, à bout de forces, Paridael allait lâcher prise, ce qui restait des cartouches fit masse et détermina une explosion suprême. Les derniers vestiges de l'usine Béjard sautèrent. Une autre tulipe rose et noire s'épanouit dans les éclairs.
Deux ombres étroitement enlacées s'abattirent au milieu du lac de feu.
Pièce justificative
CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS DE BELGIQUE Séance du 23 mai 1889.
Interdiction d'accoster un navire ou de se trouver à bord d'un navire, sans ordre de l'autorité ou sans autorisation du capitaine.
Rapport fait, au nom de la section centrale, par M. De Decker
Messieurs,
La section centrale, en présence de la concision extrême de l'Exposé des motifs, a désiré s'éclairer. Elle a, dans ce but, posé au Gouvernement une série de questions.
Les réponses à ces questions, en ce qui concerne le métier ou les métiers des «runners», les excès qu'on leur reproche, ont paru être empreints de quelque exagération, sinon il ne serait point compréhensible qu'un Gouvernement comme le nôtre, vigilant et soucieux du bon ordre, ne se soit ému que si tardivement, n'ait songé à proposer des mesures de répression que trente ans après que les premières plaintes s'étaient produites.
Il faut donc faire. Messieurs, la part de l'exagération, comme il importe aussi de faire la part de la rudesse de moeurs habituelle chez les marins et chez tous ceux qui sont en contact avec eux.
Le mal, du reste, est général dans toutes les contrées maritimes: l'Exposé des motifs ainsi que les réponses du Gouvernement aux questions de la section l'affirment.
Dans d'autres pays, ce mal doit avoir été plus grand qu'en Belgique, puisque les gouvernements de ces pays ont cru devoir précéder le nôtre dans la voie de la répression.
Avant de faire rapport de l'examen fait en section centrale du projet de loi et de dire le système auquel la section centrale s'est arrêté, il y a lieu de faire connaître les questions posées et les réponses faites par le Gouvernement.
D. -- Le Gouvernement pourrait-il dire en quoi consiste en réalité le trafic des «runners» dont parle l'Exposé des motifs?
R. -- Les «runners» représentent une catégorie de trafiquants et de fournisseurs qui vivent de la clientèle des équipages, tels que racoleurs et enrôleurs de matelots, logeurs, bouchers, tailleurs, cordonniers, victuailleurs, etc.
Ceux qui font les métiers de logeur, d'embaucheur et d'enrôleur de matelots sont d'ordinaire des étrangers, des gens sans aveu ou mal famés. Il est de notoriété qu'ils exploitent les passions des marins avec une habileté et une effronterie sans pareilles.
En Angleterre, on les désigne sous le nom significatif de Land Sharks (requins de terre).