Chapter 24
Béjard entendait reconquérir sa liberté pour épouser une autre héritière. Depuis qu'il l'avait ruinée, Gina ne représentait plus qu'un obstacle à sa fortune. N'osant se débarrasser de sa seconde femme comme il avait du le faire, là-bas, de la première, il avait tenté, par persuasion, de faire consentir Gina au divorce. L'intérêt de son enfant, et aussi le souci de sa réputation, avaient empêché Gina de se rendre à ses instances, autrement elle eût été la première à souhaiter la rupture de cette abominable union. En présence de ce refus, Béjard avait eu recours à la menace, puis, comme sa femme ne cédait toujours pas à sa volonté, il l'avait battue, oui, battue, sans pitié. Toutefois un jour, qu'il levait de nouveau la main sur elle, Gina s'arma d'un couteau et menaça de le lui plonger dans le ventre. Aussi lâche que méchant, il se l'était tenu pour dit. Mais, pour briser la résistance de son épouse, il devait mettre en oeuvre des moyens autrement abominables. Il avait essayé de la pousser dans les bras du Chilien. Elle déconcerta ces embûches et le rasta en fut pour ses frais de galanterie. Enfin, en désespoir de cause, ne parvenant pas à induire sa femme en adultère, Béjard avait résolu de la faire condamner et flétrir comme si elle était coupable. De connivence, toujours, avec Vera-Pinto, il n'avait pas hésité, pour l'atteindre, à frapper les petites Saint-Fardier.
Voici, présumait Gina, quelle était la trame du complot:
-- Après avoir averti Béjard de la partie galante liée pour la soirée, le Chilien s'y était rendu avec l'une ou l'autre de ses conquêtes.
«Il n'en manque pas, je l'avoue, même dans ce qu'on appelle la bonne société, disait Mme Béjard, car mes égales ne partagent pas toutes mon aversion pour cet équivoque métis. Inutile de les nommer. Plus heureuse qu'Angèle et Cora, la troisième dame mêlée à cette aventure aura pu, du moins, s'enfuir à temps. Cette personne ne se doute pas qu'elle doit précisément son salut à la haine que me vouent Béjard et son âme damnée. Il importait à ceux-ci de la faire disparaître avant l'arrivée de la police pour m'impliquer moi-même dans cette affaire. Ne m'avait-on pas vue l'après-midi en compagnie de mes malheureuses cousines? Et von Frans, Ditmayr et Vera-Pinto ne sont-ils pas demeurés tout le temps plantés sous noire balcon? La scène chez Casti représente l'épilogue d'une intrigue nouée à l'Hôtel Saint-Antoine, et, demain, dans Anvers, il ne se trouvera personne, sauf mon père et vous, qui ne soit persuadé de mes relations avec ce Chilien! Ah! Laurent! Dire que Bergmans lui-même croira les calomniateurs! Quand c'est dans son souvenir que je puisais la force de rester vertueuse!
C'est lui que j'aimais, c'est lui que je devais épouser! Je le décourageai par ma vanité, et lorsqu'il se retira, mon amour- propre l'emportant encore sur mon amour, je consentis au plus funeste des mariages. Pour piquer celui que j'aimais, je me suis rendue éternellement malheureuse!»
En vain Paridael avait-il tenté d'user sa passion, de la rendre de plus en plus absurde en multipliant à l'envi, de propos délibéré, les obstacles et les barrières qui le séparaient de sa cousine; en vain était-il descendu si bas que jamais plus elle ne pourrait le relever jusqu'à elle.
Il se croyait guéri, il n'avait fait que recuire son mal. On sait comment avait tourné, quelques heures auparavant, son animosité contre la jeune femme.
Les accidents, les liaisons, les promiscuités de sa vie vagabonde, son commerce avec les réfractaires et les irréguliers, gaillards peu vergogneux de leur nature, initiés à n'importe quelle turpitude, l'avaient aussi dépouillé de tout préjugé et rendu plus entreprenant et plus expéditif.
Pendant qu'elle lui dénonçait les brutalités de Béjard, Paridael se dédoublait étrangement; une partie de son moi compatissait du plus profond de l'âme à tant d'infortune et s'insurgeait contre si monstrueuse vilenie, et l'autre partie brûlait de sauter sur la femme éplorée, de la battre à son tour, de la traiter avec plus de barbarie que tout à l'heure sur le «cours», Jamais les extrêmes de sa nature ne s'étaient ainsi contredits. Ses sentiments s'entrechoquaient comme les fluides contraires pendant un orage.
La nudité des deux blondes adultères, surprises au restaurant Casti, frémissait encore devant son regard et lui incendiait le sang.
«Que ne déshabilles-tu prestement cette femme pantelante? Seras tu moins crâne que le petit violateur de Pouderlée?» lui suggérait le côté matériel de son individu. «Je trouverai assez de grandeur d'âme pour l'aimer mieux que Bergmans lui-même!» se promettait l'autre partie de sa nature. Et il ne caressait pas idée moins généreuse, moins extravagante, que celle de se sacrifier pour faire le bonheur de la chère femme en la débarrassant, et Anvers avec elle, de ce spoliateur exécré.
Ce fut sous l'influence de cette pensée à la Don Quichotte qu'il dit à Gina, après un long silence, en gardant ses mains dans les siennes:
-- Tu aimes donc encore Bergmans?
L'accent de sa voix décelait tant de tristesse et d'affection que Gina le regarda. Mais elle fut tout étonnée de lui trouver ces yeux noyés et bizarres qu'elle lui avait vus déjà, un jour d'alerte, dans l'orangerie, et comme il lui serrait les mains de plus en plus fort:
-- Laurent! fit-elle... Laurent! en essayant de le repousser et sans répondre à sa question.
Lui, cependant, continuait de sa voix infléchie et mourante:
-- Ne crains rien de moi, Gina... Pense tout ce que tu voudras sur mon compte; accable-moi de mépris, maïs dis-toi bien qu'il n'est rien que je ne tente pour ton bonheur...
Telle était l'expression sincère de ses sentiments, mais pourquoi, tout en tenant à Gina ces propos respectueux, la pression trop rude de ses doigts et la flamme fauve de ses prunelles démentaient-elles ce discours?
-- S'il venait à disparaître, ce Béjard, c'est Bergmans que tu épouserais...
Sa voix semblait venir de l'autre monde comme celle de ceux qui rêvent tout haut.
-- Veux-tu que je le tue, dis, ton mari? Tu n'as qu'à parler pour cela!... Voyons, parle!... Parle, te dis-je!
Le regard d'assassin ne menaçait pas seulement celui qui en avait défini de cette façon l'intensité troublante et le feu concentré. Gina venait d'y lire autre chose qu'une furie meurtrière, une postulation plus directe, une menace imminente...
-- Avant que j'assure à jamais ton bonheur et celui de Bergmans, sois bonne un seul instant pour moi, Gina... l'instant que dure le baiser d'une soeur... Après, je partirai pour accomplir ma mission... Et plus jamais tu ne me reverras... Vite, ce baiser... ce baiser d'adieu, ma Régina...
Sa voix s'altérait, se faisait rauque et menaçante, son imploration sonnait faux; il attirait de force la jeune femme contre sa poitrine en lui meurtrissant les poignets.
-- Laurent! Finissez! Vous me faites mal...
Au lieu d'obéir, il lui patinait le charnu des bras; il portait même les mains à son corsage et, au frisson des soins, sous l'étoile mince du peignoir, il appuya goulûment ses lèvres contre les siennes. Presque renversée, sur le point de lui appartenir, elle parvint à se dégager et bondit de l'autre côté de la table:
-- Tous mes compliments, maître fourbe. Et dire que j'accusais Vera-Pinto! C'est toi le suppôt de Béjard! J'y suis à présent. Après l'avoir payé pour me maltraiter cette après-midi, il comptait me surprendre avec toi, vilain pitre! Ta laideur et ta saleté eussent encore corsé l'énormité de ma faute.»
Flagellé par cette apostrophe virulente, aussi aveuglé que si elle lui avait flaqué du vitriol au visage, Laurent ne tenta pas même de se justifier. Les apparences l'accablaient; ce qu'il avait de mieux à faire était de détaler au plus vite. L'arrivée de Béjard eût converti la calomnieuse hypothèse en réalité.
Laurent s'enfuit, non sans trébucher plusieurs fois, prêt à tomber.
Gina, sa bien-aimée Gina! le croire capable, d'une pareille félonie! Jamais Laurent ne s'en relèverait. Il aurait le droit désormais de se rouler dans toutes les fanges, d'accumuler ignominies sur ignominies: ses pires forfaits paraîtraient des bonnes oeuvres à côté de celui dont elle l'avait incriminé, et les arrêts les plus draconiens, les expiations les plus infernales, que lui vaudraient une liste d'iniquités inimaginables, lui seraient douces et clémentes comparées à la rigueur et à la cruauté de cette accusation.
Gina même ne pourrait revenir sur son erreur et réparer son injustice. Celle-ci était indélébile. N'importe quelle réhabilitation ou quelle amnistie arriverait trop tard.
VII. LA CARTOUCHERIE
Ce jour de mai, les brouillards d'un hiver exceptionnellement tenace s'étaient dissipés pour ne laisser flotter dans l'air qu'une évaporation diaphane à travers laquelle l'azur offrait une intéressante pâleur de convalescence et qui s'irisait, à la radieuse lumière, comme un pulvérin de perles fines.
Après une longue maladie contractée le lendemain de son orageux Mardi gras, Laurent, aussi convalescent que la saison, faisait sa première sortie de l'hôpital où les praticiens l'avaient sauvé malgré lui et moins, sans doute, par intérêt pour sa personne que pour triompher d'un des cas de typhus les plus opiniâtres et les plus compliqués qui se fussent rencontrés dans l'établissement.
Remis sur pied, rendu à la vie du dehors, il semblait revenir d'un long et périlleux voyage, comme amnistié d'un exil qui aurait duré des années. Aussi jamais, même le jour de sa rentrée à Anvers, la métropole ne lui était apparue sous cet aspect de puissance, de splendeur et de sérénité. Au port, l'activité se ressentait de la température printanière. La famine récente causée par le blocus de l'Escaut n'avait pas persisté après la débâcle des glaces. Plus que jamais la rade et les docks regorgeaient de navires et une recrudescence formidable succédait à la longue accalmie du trafic.
Les ouvriers travaillaient sans souffrance, heureux de dépenser leurs forces, considérant aujourd'hui la corvée, si souvent pénible, comme une gymnastique rendant l'élasticité a leurs membres longtemps engourdis.
Même les émigrants, stationnant aux portes des consulats, semblaient à Paridael moins pitoyables, plus résignés que de coutume.
Passant devant le Coin des Paresseux, il constata que tous les habitués en étaient absents.
Leur roi, chômeur permanent, ne travaillant pas quand les paresseux les plus fieffés se laissaient embaucher, dérogeait exceptionnellement à sa fainéantise. Cette constatation humilia quelque peu Laurent Paridael. Il demeurait l'unique bourdon de la ruche en pleine activité. Il lui tardait de se régénérer par le travail.
À cette fin il aborda plusieurs brigades de débardeurs et demanda de l'emploi, n'importe lequel, à leur baes, mais celui-ci, après l'avoir dévisagé, peu soucieux de s'empêtrer d'une main-d'oeuvre aussi dérisoire que celle d'un particulier rongé par deux mois de fièvres, l'engageait à repasser le lendemain, alléguant que la journée était déjà trop avancée.
Charriant les fardiers, passaient, d'une allure majestueuse et lente, les grands chevaux des «Nations». À leurs larges colliers des clous dorés dessinaient le nom ou le monogramme de la corporation propriétaire. Les voituriers de ces chars n'emploient pour toutes rênes qu'une longue corde de chanvre passée dans un des anneaux du collier. Soit qu'ils trônent debout sur leurs chariots lèges à la façon des cochers antiques, ou qu'ils marchent, placides et apparemment distraits, à côté du véhicule charge, leur adresse, leur coup d'oeil et aussi l'intelligence de leurs chevaux sont tels, que les attelages se croisent, se frôlent, sans jamais s'accrocher.
Laurent ne se lassait pas de s'extasier devant ces rudes chevaux et ces magnifiques conducteurs, il s'immobilisait même sur leur passage et à tout instant il se fût fait écraser, si un impératif claquement de fouet ou une gutturale onomatopée ne l'eût averti de se garer.
Ivre de renouveau, il pataugeait avec volupté dans cette boue grasse, sueur noire et permanente d'un pavé continuellement foulé par le pesant roulage; il enjambait des rails et des excentriques de voies ferrées; des amarres le faisaient trébucher, des ballots jetés à la volée, de mains en mains, comme de simples muscades par des jongleurs herculéens, menaçaient de le renverser, et l'équipe dont il contrariait la manoeuvre rythmique et cadencée, le houspillait dans un patois énorme et croustilleux comme leurs personnages.
Rien n'altérait, aujourd'hui, la belle humeur de Laurent; il prenait plaisir à se sentir rudoyé par le monde de ses préférences, jouissait de l'extrême familiarité que lui témoignaient ces débardeurs aussi robustes que placides.
Il longea le grand bassin du Kattendyk. Son coeur battit plus fort à la vue des compagnons de l'Amérique, la «Nation» dont il avait fait partie, en train de décharger des grains. Les sacs agrippés à fond de cale par les crocs de la grue étaient guindés à hauteur des mats et de la cheminée, puis le formidable levier, décrivant un horizontal quart de cercle, entraînait sa portée jusqu'au- dessus du camion attendant sur le quai.
Debout sur le camion, nu-tête et bras nus, un grand gaillard, les reins sanglés comme un lutteur, une sorte de serpe à la main, accrochait au passage les sacs surplombant sa tête, les débarrassait de leurs élingues et, du même coup, rendait la liberté de son mouvement à la machine qui virait pour continuer ses fouilles.
À la file, d'autres compagnons, coiffés, ceux-ci, du capuchon, s'approchaient à point nommé pour transborder sur un second camion la charge que l'homme nu-tête soulevait d'un tour de main et assujettissait contre leur échine. Alentour, les balayeuses rassemblaient en tas le grain qui se répandait à chaque voyage de la machine par les fissures des sacs accrochés et mordus.
En s'approchant, Laurent reconnut dans le principal acteur de cette scène, dont lui seul, peut-être, parmi ses contemporains, ressentait jusqu'aux moelles la souveraine beauté et qui eût sollicité Michel-Ange et transporté de lyrisme Benvenuto Cellini, le débardeur secouru par lui dans le galetas et s'estima récompensé au delà de toute perspective terrestre ou divine par l'émotion dont l'emplissait la vue do cette noble créature restituée à la vie et à son décor. Un instant Laurent songea à héler le personnage, mais il n'en fit rien; le brave gars eût pu croire, tant son bienfaiteur avait l'air minable et vanné, que celui-ci faisait brutalement appel à sa reconnaissance. Paridael se hâta même de poursuivre son chemin, craignant d'être reconnu, se félicitant d'avoir eu ce scrupule, mais non sans envoyer du fond de l'âme à son obligé l'effluve le plus chaud de son fluide affectif.
Il dépassa les cales sèches, traversa force ponts et passerelles, atteignit les entrepôts de matières inflammables, les magasins de naphte immergés dans des bas-fonds marécageux, les tanks à pétrole, cuves immenses comme des gazomètres, tous objets d'apparence topique contribuant à la démarcation de ce paysage commercial.
Ici s'arrêtait, lors de ses dernières vagations, l'industrie accapareuse et vorace de la métropole.
Aussi ne fut-il pas peu surpris en constatant que, passé les réservoirs à pétrole, vers le hameau d'Austruweel -- piteux coin de village cruellement séparé de son clocher par les nécessités stratégiques, et réuni de force à la région urbaine -- s'élevait un agglomérat de constructions sommaires et hâtives comme un baraquement, d'un aspect si trouble, si rebutant, édifiées tellement à la diable, que Laurent n'était pas loin de leur attribuer, en effet, une origine diabolique. Aucun nom, aucune enseigne ne les revêtait, comme si le propriétaire eût été honteux de revendiquer sa propriété ou comme s'il e exercé une profession inavouable. Ces masures avaient dû pousser là comme les champignons germent en une nuit dans les endroits humides, propices aussi à l'éclosion de crapauds.
L'ensemble tenait à la fois du lazaret, du dispensaire, du chantier d'équarrissage, d'un entrepôt de contrebande, d'une brûlerie clandestine reléguée hors la zone des industries normales. Choqué désagréablement, Laurent Paridael s'arrêta malgré lui devant ces pourpris interlopes, consistant en cinq corps de bâtiments sans étages, faits d'épaves, de torchis, de gravats, de matériaux agglutinés comme une chose provisoire à laquelle on ne demanderait qu'une consistance éphémère.
Entouré d'un méchant palis, garde fous vermoulu, l'ensemble jetait une note discordante dans l'harmonie grandiose et loyale, dans l'impression de probe aloi produite aujourd'hui par le panorama d'Anvers. Ces bicoques sans destination apparente intriguaient Paridael plus qu'il ne l'aurait voulu.
Il fut distrait de sa critique par une dizaine d'apprentis, garçons et jeunes filles, qui, bâtant le pas et devisant joyeusement, allaient précisément s'engager dans ces chantiers équivoques.
Il les aborda avec l'angoisse d'un sauveteur qui saute à l'eau ou au mors de chevaux emballés, pour secourir le prochain en détresse, et leur demanda ce que représentait ces installations suspectes.
-- Ça? mais c'est la Cartoucherie Béjard lui dirent-ils en le regardant comme s'il tombait de la lune.
À cette réponse il dut avoir l'air encore plus ahuri. Comment n'avait-il pas prévu cette corrélation? Établissement de mine si repoussante et de dehors si maléfique ne pouvait évidemment servir qu'à Béjard.
Laurent Paridael se rappela qu'on lui avait parlé de la dernière opération de l'ancien esclavagiste. Sans se réconcilier avec Bergmans, il avait applaudi à la campagne véhémente conduite par le tribun contre les menaçantes oeuvres du marchand de viande humaine, et s'il ne s'était pas mêlé plus activement à cette opposition, c'est qu'il croyait le Magistrat incapable de tolérer pareilles manipulations à l'intérieur de la ville. Et voilà que Paridael trouvait ses prévisions démenties et le salut public mis en péril malgré les philippiques, les adjurations et les cris d'alarme de Bergmans!
Béjard, le méchant alchimiste, était parvenu à établir son laboratoire où bon lui semblait.
C'était dans ces ateliers précaires, presque ouverts à tous les vents, plutôt aménagés pour séduire les chauve-souris que pour abriter des êtres humains, que se pratiquaient ces opérations redoutables!
C'était dans le proche voisinage des matières les plus combustibles qu'on tolérait la présence des plus foudroyants producteurs du feu! Non seulement on installait une soute aux poudres à côté des entrepôts de naphte et d'huile, mais on se livrait sur cette poudre à une trituration des plus propres à la faire éclater.
C'était des gamins, des bambines fatalement volages et étourdis, appartenant par essence à la classe la plus turbulente et la plus téméraire des prolétaires anversois, que l'on chargeait d'un travail pour lequel on n'aurait jamais requis manipulateurs trop sages et trop rassis!
Et pour que rien ne manquât à cette gageure, pour que le défi criât mieux vengeance au ciel, pour tenter plus sûrement Dieu ou plutôt l'Enfer, on outillait d'engins grossiers et rudimentaires ces menottes novices et maladroites.
Enfin, provocation suprême, on logeait une machine à vapeur et son foyer à proximité de la poudrière, on traitait littéralement la poudre par le feu!
Ne considérant que le peu de difficulté, comportée par la tâche même, simple travail de mazettes, «un véritable jeu d'enfant!» disait en ricanant l'âpre capitaliste, celui-ci avait tout bonnement rabattu deux cents de ces tout jeunes voyous et maraudeurs, pullulant dans le quartier dos Bateliers et de la Minque, graine de ribaudes, de colporteuses, de pilotins, de smugglers et de runners, truandaille à faibles prétentions qu'il salariait à raison de quelques liards par jour. Béjard s'occupait aussi peu de la sécurité de ces pauvrets que de celle des émigrants. Cette cartoucherie était le digne pendant du navire avarié. Laurent s'imagina même reconnaître dans ces planches moussues et goudronnées, des épaves de la Gina, et par plus de recul encore il songeait aux navires qu'avaient aidé à construire du temps de Béjard père, les apprentis suppliciés pour amuser Béjard fils.
L'aîné des gamins, auxquels Laurent venait de s'adresser, ne courait que sa seizième année et il apprit de lui que la plupart de ses compagnons n'atteignaient pas cet âge.
En les interrogeant, Paridael prenait à leur sort un intérêt encore inéprouvé, leur portait d'emblée une impérieuse et presque cuisante sollicitude, la plus intense, la plus jalouse qu'être humain eût éveillée en ses moelles, s'ingéniait à prolonger la conversation pour les retenir, là, auprès de lui, et retarder de minute en minute leur rentrée dans l'usine.
Il se creusait la tête afin de les détourner de leur travail, de licencier cet atelier délétère. Jamais il n'avait nourri pareille envie de disputer à une usine son peuple de servants; de débaucher, de libérer, d'affranchir les apprentis attelés aux métiers homicides. Toutes ses amours passées revivaient, se condensaient en cet attachement suprême.
-- Dans ce bâtiment-là, devant votre nez, est l'atelier où les garçons vident les cartouches. Derrière la remise, la douane... Au milieu, cette espèce de fort entouré de terre battue vous représente la poudrière dans laquelle nous mettons en caisse la poudre provenant des cartouches démontées... De l'autre côté de la poudrière: l'atelier des filles... C'est là que s'applique ma bonne amie, la rousseaude, qui se cache derrière cette autre pisseuse... Comme autrefois à l'école, on sépare les culottes des jupons. Je ne dis pas qu'on ait tout à fait tort... d'autant plus que nous nous dédommageons à la sortie, n'est-ce pas, la Carotte? Enfin, ce hangar-là contient le four en maçonnerie où l'on fond séparément en lingots le cuivre et le plomb...
«Le même auvent protège la machine à vapeur servant à écraser les douilles vidées et brûlées. Moi, je travaille au four. C'est moi, Frans Vervvinkel, qui fais partir le fulminate des amorces après avoir vidé les douilles. Il faudrait me voir à l'oeuvre! C'est très amusant et pas plus difficile que de planter une taloche à celui-ci. Vlan! je fais ainsi. Et le tour est joué! Ne te fâche pas, Pitiet, c'était pour expliquer le truc à monsieur!»
À mesure que l'aîné lui donnait sans récriminer, même sur un ton de forfanterie, fortement imprégné du savoureux bagout local, ces détails et d'autres encore sur les lieux, le matériel et les travailleurs, les affinités de Laurent pour cette traînée de lurons et de luronnes se corsaient au paroxysme de la commisération.
Ils avaient la charnure bien modelée, la mine saine quoiqu'un peu déveloutée, le museau éveillé, les allures balancées et dégourdies, les vives prunelles, les lèvres mobiles, ce teint un peu hâlé, ces pommettes briquetées, cette complexion brune des riverains du port, ce type local tellement prisé par Laurent qu'il lui rendait sympathiques jusqu'aux runners et autres requins de terre.
En les dévisageant, comment se fit-il soudain la réflexion que les premières victimes de Béjard et de ses charpentiers de navires, que les petits crucifiés du chantier Fulton devaient avoir eu leur âge, leur galbe, leur gentillesse, leur crânerie? C'était bien là les congénères de ces fiers bonshommes qu'au dire des gazettes du temps on avait pu brimer et martyriser à l'envi sans les pousser à la délation, sans seulement en tirer une plainte.
-- Et vous ne vous faites point mal? On ne vous fait point de mal là-dedans? Bien sûr? Cet homme, Béjard, ne prend-il point plaisir à voir couler votre sang? Oh, dites, n'ayez point peur!... N'est- ce pas que vous vous prêtez à ses amusements féroces, qu'il vous brûle et vous charcute, le bourreau!... Ne dites pas non! Je le connais... Prenez garde!
Ils se regardaient en pouffant, ne comprenant rien aux divagations de ce carême-prenant.