Chapter 22
Du bâtiment, point de mire de cette passionnante régate, on a vu s'avancer leur flottille, qui semblait de loin, tant elle se tient compacte et serrée, un banc de poissons migrateurs. Le monde se presse sur le pont. Le capitaine et son équipage suspectent et flairent en ces rameurs endiablés les émissaires des mercantis et des pourvoyeurs du port.
Le chef, qui n'en est pas à sa première rencontre avec ces landsharks, ces requins d'eau douce, change de couleur et se met à sacrer comme un diable. Les matelots, eux, quoique ayant ample sujet de rancune contre cette race, affectent bien quelque humeur, mais ne grommellent que du bout des lèvres; ils rient plutôt sous cape et s'émoustillent à l'idée des plaisirs usurairement payés mais si copieux et si intenses que leur procureront ces entremetteurs.
À une encablure du vaisseau, les canotiers de la tête hèlent le capitaine, un Anglais congestionné qui accueille leurs ouvertures par une recrudescence d'imprécations et les menace même, s'ils ne décampent au plus vite, de les canarder comme une compagnie de halbrans. Mais les runners, incomparables louvoyeurs, possèdent leur code maritime. Ils en tournent aussi adroitement les pénalités qu'ils esquivent les rapides et les hauts-fonds de l'Escaut. Pures rodomontades que les sommations de l'Anglais! Il se garderait bien de s'attirer une vilaine affaire. Aucune loi belge ne l'arme contre l'investissement de son navire par les commis de victuaillers.
Aussi, forts de la connivence légale, les sacripants affectent d'autant plus de pateline conciliation, que le rageur leur lance, à défaut d'autre mitraille, les plus gros projectiles de son arsenal de gueulées. Les damned son of a whore! alternent avec les bloody son of a bitch!
Sur ces entrefaites, les autres équipes, lâchant les rames pour se servir de harpons, s'accrochent à l'arrière, grimpent le long des oeuvres mortes, jouent des pieds et des mains, et foulent le pont avant que le capitaine ne soit arrivé à bout de son chapelet d'imprécations.
L'équipage n'exécute plus ou n'écoute que mollement les voix. À dire vrai les matelots pactisent avec les envahisseurs. L'approche du port amollit ces grands gaillards, la discipline se relâche; ils sont puérils et distraits comme des collégiens à la veille des vacances. Depuis les bouches de l'Escaut, dans le vent moins âpre qui souffle de la terre, ces internés hument le bouquet des libertés prochaines et reniflent bruyamment, les effluves des haras hospitaliers.
Loin d'en vouloir à ces nautoniers cauteleux qui ne se jettent à leur cou que pour les écorcher de nouveau en exploitant leurs fringales et leurs pléthores, ces bonnes pâtes les accueillent comme les annonciateurs des prochaines bâfrées et des imminentes débondes.
Pas moins de trente canots, chacun monté par deux ou trois runners, adhèrent à la carcasse du Dolphin avec l'inéluctable opiniâtreté des pieuvres. Tandis que les matelots organisant un simulacre de résistance, refoulent mollement l'invasion à bâbord, on les déborde à tribord. Repoussés de la poupe, les pendards se jettent à la proue ou, se portant à la fois sur un seul point, ils se font la courte échelle. L'un grimpe sur les épaules ou s'assied sur la tête d'un gaillard qui pèse de tout son poids sur les omoplates d'un troisième. Le dernier arrivé supporte à son tour la charge d'un autre compère sur lequel viendra s'en jucher un cinquième, et ainsi de suite. Les patients du dessous geignent, soufflent, renâclent, demandent qu'on se dépêche, n'en peuvent plus, ceux du dessus s'esclaffent et batifolent; les talons menacent de défoncer les mâchoires, les mains se cramponnent aux tignasses, les nippes se déchirent avec un craquement, les croupes offusquent et éborgnent les visages, et ainsi agglutinés, culbutés les uns sur les autres, ils rappellent ces francs lurons de kermesse, qui s'échafaudent et se superposent jusqu'à ce que le plus haut perché puisse décrocher au profit de tous, les prix d'un inaccessible mât de cocagne. À chaque oscillation du navire qui continue de filer son noeud, cette pyramide humaine menace de s'écrouler dans le fleuve; le frêle batelet sur lequel repose tout l'édifice, risque vingt fois de chavirer avec sa cargaison.
La témérité des runners confond le capitaine lui-même et son mépris pour cette racaille se transforme en l'admiration indicible que tout Anglo-Saxon éprouve pour les casse-cou.
Courage! une poussée encore et les voilà maîtres de la place!
Après l'abordage il s'agit de lotir le butin. Partage délicat, car pour vingt à trente chrétiens montant le navire, on compte près d'une centaine de rapaces. Harcelé, tiré à quatre, interpellé dans toutes les langues et de tous les côtés à la fois, le matelot ne sait auquel entendre. Le pont revêt l'aspect d'une Bourse de commerce. De groupe à groupe se débat la valeur représentée par chaque tête de l'équipage. Les vétérans intimident les faibles et les novices; les politiques s'efforcent d'évincer les béjaunes. Quelques runners lâchent pied. Mais la plupart se le disputant en vigueur et en astuce, les conférences s'animent et tournent en colloques. On montre les dents, des poings se ferment, renards redeviennent loups. Les altercations du rivage se renouvellent; envenimées par l'ajournement, cette fois les querelles se videront pour de bon. Il suffira d'un corps à corps isolé pour amener une bagarre générale. Ils se daubent, se prennent à la gorge, se terrassent, s'agrippent comme des dogues, jouent de la griffe et même du croc, et s'ils craignent le dessous recourent aux feintes déloyales, aux coups félons.
Les marins se gardent bien d'intervenir dans ces passes d'armes dont ils représentent l'enjeu. D'ailleurs, eux-mêmes ont la tête trop près du bonnet pour contrarier ces règlements de compte. Ils font cercle, passifs, affriolés, jugeant des coups. Leurs dépouilles appartiendront aux vainqueurs. Ces convoitises féroces déchaînées chez les mercantis, flattent peut-être les grands enfants prodigues, résolus à fondre jusqu'à leur dernier jaunet dans n'importe quelle fournaise. Un oeil poché, une lèvre fendue, une dent déchaussée, quelques contusions et quelques estafilades décident de la victoire. Terrassés, le genou du vainqueur pesant sur leur poitrine, beaucoup se rendent avant d'avoir été mis hors de combat. Ils regagnent piteusement leurs barques et battent en retraite vers le Doel, à moins que, de loin, ils ne s'obstinent à escorter le Dolphin et à poursuivre de huées leurs heureux compétiteurs.
À présent, ceux-ci s'amadouent, rentrent les griffes, étanchent le sang de leurs égratignures, réparent les ruines et les brèches de leur accoutrement, et sous le boucanier, héroïque à ses heures, reparaît le trafiquant sordide, le roué de comptoir.
Ils se rabattent sur les matelots comme, après une bataille décisive entre deux fourmilières, les triomphateurs s'empressent d'emporter et de traire les gros pucerons des vaincus.
Paniers de victuailles, rouleaux de tabac, caisses de cigares, tablettes de cavendish, et surtout tonnelets de liquide, bières, gins, whiskeys, tisanes gazeuses jouant le champagne, bordeaux plus ou moins frelatés ou alcoolisés, pimentés à emporter la mâchoire d'un boeuf, émergent, surgissent, comme par enchantement, des mystérieuses cachettes où les avaient dissimulés les belligérants. Le champ de bataille se résout en un champ de foire et le carnage en un bivac. Les bouchons sautent, les bondes perforent les tonnelets. Robinets de tourner, pintes et verres de se remplir, et les marins de répondre aux avances des insinuants capteurs. Les débagouleurs se font chattemiteux et presque mignards.
Les officiers se contentent de veiller à l'exécution des manoeuvres indispensables et pour plus de sûreté mettent eux-mêmes la main à la besogne. Et graduellement l'ambiante langueur les gagne:
-- Oh! se déprendre au plus vite du morne et rigide devoir, dépouiller le sacerdoce avec l'uniforme, s'humaniser; oui, même s'animaliser... En attendant, pourquoi ne pas tâter des rafraîchissements que ces gueux nous apportent! Voilà trois semaines que, sous prétexte de brandy, le steward ne nous sert plus que de la ripopée et l'estomac répugne au biscuit de mer, aux conserves et aux salaisons.
Ainsi monologuent les officiers en arpentant le pont. L'austère capitaine lui-même se sent plus faible et plus indulgent que de coutume.
Un runner devine ce trouble, car il s'approche du commandant et, avec un geste câlin, en lui versant une rasade de mixture mousseuse: «Un verre de champagne, mon capitaine!». Le capitaine dévisage l'effronté, prêt à lui tirer les oreilles, mais le juron courroucé expire entre les poils de sa moustache grise, il ébauche à peine un rictus sourcilleux, et, tantalisé, accepte le verre, le siffle d'un trait, claque des lèvres et le tend au jeune échanson, non pour le rendre mais bien pour qu'il le lui remplisse.
Ce drôle dégourdi qui vient de l'induire si victorieusement en tentation ne laisse pas d'intriguer le capitaine, presbytérien rigide et quelque peu puritain. Il a la taille d'un jeune mousse, la mine d'une fillette, et pourtant la hanche plus fournie et les reins plus cambrés, plus modelés, que les autres lurons de sa volée. Comme la plupart de ses pareils, celui-ci porte un déguisement d'aspirant de marine. «Où diable cette confrérie de fieffés bandits a-t-elle déniché d'aussi gentilles recrues?» marronne le respectable capitaine, et, plus sollicité qu'il ne se l'avoue par l'expression agaçante de l'échanson, il s'éloigne en maugréant, lorsque le soi-disant runner lui jette les bras autour du cou et lui révèle son double travestissement.
-- Damnation! clame le commandant, en voyant mille lucioles, c'est qu'ils finiront par nous amener tout leur sacré b...
-- À vos ordres mon capitaine!
Et railleusement, elle lui désigne les lieutenants lutinés par des runners auprès de qui ces officiers, bons connaisseurs, ne tardent pas à partager l'agréable méprise de leur commandant.
Cependant, la présence de ces femmes à bord, active et irrite l'appétence des matelots et leur fait paraître séculaire la demi- heure qui les sépare des quais anversois. Et l'ivresse aidant, nos simples suspectent encore d'autres supercheries et menacent de confondre avec les quatre midship-women, les polissons imberbes, qui les accablent de chatteries. Pourquoi ceux-là aussi ne seraient-ils pas des nonnains d'un couvent de joie? Illusion d'autant plus plausible, que dans ce monde équivoque, les filles corrodent leur gentillesse et leur amabilité natives, à la forfanterie, à l'abord rogue et à la parole enrouée des pilotins en rupture de hune, tout comme les mousses de cette marine de ribleurs recourent pour duper les matelots réguliers à des effusions et à des jolivetés quasi féminines. Si l'orgie et la traversée se prolongeaient de scabreux quiproquos résulteraient des obsessions du runner et de l'abrutissement du marin.
Le Dolphin entre en rade.
À un dernier méandre du fleuve, le panorama d'Anvers s'étale dans sa majestueuse et grandiose splendeur. Sur une longueur de plus d'une lieue, la ville présente aux regards des arrivants un front imposant de hangars, de halles, de monuments, de tours et de clochetons, que domine la flèche de Notre-Dame. Ce phare de bon conseil prémunit les voyageurs contre les embûches et les dédales de perdition qui s'enroulent au pied de la cathédrale, comme le serpent se repliait à l'ombre de l'arbre de vie. Le crépuscule rosit le monument admirable, flamboie dans les dentelles de la pierre, et, en même temps qu'à sa nichée de corneilles le beffroi donne la volée aux notes de son carillon...
Mais le marin du Dolphin ne lève plus les yeux à cette hauteur et n'entend même plus la voix des cloches vespérales. Pourquoi, la flèche altière ne s'apercevait-elle pas des bouches de l'Escaut et le bourdon si sonore n'a-t-il pas résonné jusqu'au Doel? Les émissaires du diable prirent les devants sur les messagers des cieux. Même lorsqu'il se trouve en présence de ces bons génies, il n'aura d'oreilles que pour les boniments des courtiers et de regards que pour les ruelles obliques dont les fenêtres rougeoient comme des fanaux de malheur.
Aussi dès que le matelot met pied à terre, les runners l'acheminent sans peine vers les dispensaires clandestins où le publicain s'associe à la prostituée pour le détenir et pour le gruger. Celle-ci s'attaque à ses moelles; celui-là le soulage de son vaillant. La fille va l'énerver; puis le procureur le plumera sans résistance.
Afin de le livrer pieds et poings liés à leur maître, les runners lui avancent une partie de son gage et le déterminent ensuite à confier à ses hôtes la poignée d'or amassée au prix d'un travail pénible comme un supplice. Désormais, il ne s'appartient plus.
Il ne s'arrache des bras de la gouine que pour ivrogner avec le ruffian.
On l'empêtre de toutes sortes d'emplettes de pacotille qu'on lui endosse à des prix exorbitants. Il paie dix et vingt fois leur valeur, pour en faire présent à son entourage, à ceux-là même qui viennent de les lui coller, des flacons d'outrageuses essences, des basses parfumeries, des colifichets criards, des miroirs en écaille, de la coutellerie anglaise, des bagues en similor, du clinquant, des rassades avec lesquelles les civilisateurs ne parviendraient même plus à éblouir les Cafres et les Sioux. Jamais il ne sort seul, jamais il ne franchit les confins de la région excentrique.
Le long du jour il s'accoude au comptoir de la salle commune. Les parois se tapissent de pancartes: matous de l'Old Tom Gin, triangles rouges du pale-ale, bruns losanges du stout. Les chromolithographies sentimentales des Christmas Numbers alternent avec les épilepsies des Police News, de même que, sur le dressoir, les sirops et les élixirs à goût de pommade voisinent avec les alcools corrosifs.
Pour obtenir le droit de contempler perpétuellement la créature dévolue à ses tendresses, il ingurgite tous les poisons de l'étalage. Peu à peu, sous l'influence de ses libations, elle lui semble revêtir l'apparence d'une madone trônant sur un reposoir, les bouffées de la pipe embaument l'encens, le dressoir joue le retable, les liqueurs composent des sujets de vitrail, et les oraisons jaculatoires ne dégagent pas la ferveur des discours qu'il tient à cette drôlesse. Alors, un rire moqueur lui rend le sentiment de l'endroit où il se trouve et de la déesse qu'il invoque.
Si son ivresse tourne exceptionnellement en frénésie, s'il tapage et se démène un brin, ces accès ne durent qu'un moment.
La gaupe est même chargée de les provoquer par sa coquetterie, car non seulement on porte largement la casse en compte au jaloux, mais afin de se faire pardonner ses incartades, celui-ci ne se montre que plus coulant, que plus malléable. Pour reconquérir sa boudeuse maîtresse il n'est pas de folie qu'il ne commette, de dispendieuse fantaisie à laquelle il ne se livre.
Chaque matin le dépositaire lui remet un louis sur son capital et chaque soir le flambard a consciencieusement dépensé cet argent mignon. Il paie recta, comme s'il possédait la pistole volante ou la bourse de Fortunatus.
Aussi, son ébahissement, le jour où le publicain lui présente un mémoire établissant qu'il doit à son hôte près du double de ce qu'il croyait posséder encore. Cette fois le pigeon se regimbe et va cogner pour de bon, mais en prévision du grabuge le logeur a stipendié ses satellites ordinaires qui maîtrisent le récalcitrant. On le menace aussi de la police maritime, mystérieuse juridiction inconnue de ce simple et qu'il s'imagine draconienne comme un Saint-Office. Un énorme abattement succède à ses velléités de révolte. Plutôt que d'aller en prison il engagera sa carcasse.
Ici commence la phase la plus douloureuse de la traite du matelot:
Le juif de Venise ne prenait au débiteur insolvable qu'une livre de sa chair, les Shylocks anversois dépècent et charcutent moralement le mauvais payeur en l'impliquant dans une série de forfaitures: ils le contraignent de déserter, lui procurent un nouveau contrat de louage, font main basse sur l'avance qu'on lui paie; le forcent de signer un deuxième engagement, raflent une deuxième fois la prime; l'embauchent de nouveau, retournent de nouveau ses poches, et répètent ce jeu jusqu'à ce que l'autorité consulaire s'émeuve et se prépare à sévir.
Ils l'ont exprimé comme une orange. À les en croire il ne leur aurait pas encore rendu ce qu'il leur doit. Mais il devient compromettant, il s'agit de s'en défaire. C'est seulement de crainte qu'il ne parle et ne les fasse pincer avec lui que les trafiquants le recèlent dans un taudion en dehors des fortifications.
Enfin, ils brocantent une dernière fois la pauvre marchandise humaine tant grevée, à un capitaine peu scrupuleux et, par une nuit ténébreuse, le runner, toujours prêt aux missions risquées, le même runner qui l'enivrait et le cajolait sur le Dolphin, charge le contumax sur une allège, dissimulée en aval du port, et le conduit clandestinement à bord de l'interlope.
À peine retourné à son élément, à son rude labeur, le matelot ne pense plus aux vicissitudes du dernier mouillage. Le souvenir des récentes abjections se fond au souffle rédempteur du large.
Si bien qu'après des circumnavigations prolongées, le pauvre diable tout prêt à recommencer sa désastreuse expérience, s'adonnera corps et âme, aux mauvais messies des rives de l'Escaut.
En somme, il n'y a encore que ces pressureurs pour lui offrir les délassements absolus!
Aux escales des antipodes sous ces climats véhéments, dans ces terres de feu peuplées d'êtres à pulpe citronneuse, de femmes reptiliennes et d'hommes efféminés, auprès de ces populations jaunes et félines comme leurs fièvres, les Européens refoulent leurs postulations charnelles, ou ne se prêtent au soulagement qu'avec la répugnance d'un apoplectique qui se fait tirer une palette de sang.
Ou bien ils affrontent le lupanar comme un danger, en se montant le coup, avec des allures de bravache, et, pressés d'en finir, mènent les débauches féroces à travers les fumées de l'opium. Une flore capiteuse et entêtante, les épices, les venins et l'incandescence de l'atmosphère les fouettent, les emballent, et les précipitent tout d'un bloc vers des voluptés cuisantes suivies de stupeurs et de remords...
Âmes enfantines et mystiques ne goûtant pas le plaisir sans une sourdine d'intimité et de ferveur, ils associent à leurs nostalgies amoureuses les doux météores, les fraîches nuaisons des mers germaniques: la température lénifiante des côtes occidentales, les brises viriles et réconfortantes, même la cordialité bourrue des grains et la brusquerie des sautes de vent succédant à l'énervante caresse alizéenne; le sourire discret et attendri du septentrion, les harmonieux rideaux de nuages tirés enfin sur le rayonnement implacable, et surtout le baiser quasi lustral du premier brouillard...
En revanche, ils se reprochent leur commerce avec les païennes comme un rite sacrilège.
Et jamais ils ne se reporteront à ces attentats sans que surgisse aussi le cauchemar des tourmentes de typhons et de cyclones durant lesquelles d'occultes prêtresses de Sivah, avec des sifflements et des torsions de tarasques, ne semblent pomper l'huile bouillante de la mer que pour y substituer les laves telluriennes et les métaux en fusion du firmament...
VI. CARNAVAL
Le cousinage de Laurent Paridael avec les couches dangereuses ou indigentes de la population, n'allait évidemment pas sans une prodigalité effrénée. On aurait dit que pour mieux ressembler à ses entours, il lui tardait de se trouver sans sous ni maille. Le vague dégoût mêlé de terreur qu'il conçut pour l'argent le jour même de sa majorité, à peine était-il entré en possession de son pécule, n'avait fait qu'augmenter depuis son explication avec les Tilbak.
Comme à 1' «Or du Rhin» dans la tétralogie wagnérienne, il attribuait au capital une vertu maligne et lénifère, cause de toutes les calamités humaines, et il rapportait aussi ses afflictions personnelles. N'était-ce pas l'argent qui le séparait à la fois de Régina et d'Henriette? Cet argent qui n'avait même pu lui rendre le grand service de retenir à Anvers ses chers amis de la Noix de Coco!
Cependant, du train dont il maltraitait son avoir, il en aurait raison en moins d'une année.
Après le départ des émigrants et sa brouille avec Bergmans, aucun contrôle, aucune exhortation ne l'arrêtait plus. Il éprouvait de la volupté à se défaire de ces écus abhorrés, à les rouler dans la boue ou à les répandre dans les milieux faméliques où ils consentent rarement à briller. Il affichait autant de mépris pour ce levier du monde moderne que les négociants lui vouaient de respect et d'idolâtrie.
Il inventait force extravagances afin de scandaliser une bourgeoisie essentiellement timorée et pudibonde, au point que sa dissipation ostensible outrageait comme un sacrilège et un blasphème les thésauriseurs et même tous les gens d'ordre. On lui eût pardonné ses autres travers, son encanaillement à vif et à cru, sa lutte ouverte contre la société, mais ses grugeries féroces lui méritèrent l'anathème des esprits les plus tolérants.
Ne s'avisait-il, pas en plein jour, ayant trop bien déjeuné, de s'engager, avec ses convives peu accointables, le créat et le piqueur d'un manège en faillite non moins éméchés que lui, par les rues les plus passantes afin de croiser les gens d'affaires se rendant à la Bourse! Par surcroît de provocation, à quelques pas devant l'édifiant trio, marchait le chasseur du restaurant, portant dans chaque bras, en guise d'enseigne et de bannière, une bouteille du meilleur Champagne. En cet appareil les trois noceurs entreprenaient l'ascension de la Haute tour, et, parvenus à la dernière galerie, au-dessus du carillon et de la chambre des cloches, sifflaient glorieusement le vin mousseux et lançaient ensuite les flacons sur la place au risque de lapider les cochers des fiacres stationnant au pied du monument.
C'était aussi des tournées d'alcool payées à tous les débardeurs desservant un quai. De faction au comptoir du liquoriste, Paridael empêchait celui-ci d'accepter la quincaille des consommateurs, au fur et à mesure qu'ils s'amenaient à la file, par coteries entières, s'avertissant l'un l'autre de l'aubaine qui les attendait au bon coin.
Et maintes fois des bordées interminables tirées avec des équipages au long cours ou des compagnies de troupiers, des gobelotages de bouge en bouge, des pèlerinages aux sanctuaires d'amour, le tout accidenté de batteries et de démêlés avec la police.
Mais on découvrait un mobile généreux au fond de ses plus grands excès: besoin d'expansion, protection des faibles, charité déguisée, compassion sans limites, bonheur de procurer quelque douceur et quelques bons moments à des infimes. Il semblait, qu'en se livrant à un carnage aussi fantastique de louis et de banknotes, le bourreau d'argent voulût mettre plus à l'aise les gueux qu'il obligeait et légitimer leur éventuel manque de mémoire. En cotant si bas ce qu'il éparpillait autour de lui, il tenait les donataires quittes de toute reconnaissance. Aux pauvres diables qui se confondaient en remerciements: «Prenez toujours, disait-il... Empochez-moi cela et trêve de bénédictions... Autant vous qu'un autre... Il ne me serait tout de même rien resté de cet argent ce soir!»
Ses charités paraissaient intempestives et désordonnées comme des fugues et des frasques. Non seulement il avait protégé la fuite et la désertion d'un disciplinaire, mais il racheta plusieurs matelots à leurs vampires, rapatria des émigrants, hébergea des repris de justice.