La nouvelle Carthage

Chapter 21

Chapter 213,625 wordsPublic domain

Dans cette tenue topique il se débraillait, se dépoitraillait, roulait des hanches, frétillait de la langue, traînaillait des savates, entrechoquait les sabots. Adossé au mur d'un hangar, la joue fluxionnée d'une chique, les bras nus, il se caressait les biceps avec des coquetteries de tombeur forain ou, la main à la braguette, rajustait d'un geste cynique ses chausses toujours tombantes, ou tourmentait le fond de ses poches et, en quête de gredineries, béait, musait des heures, au va-et-vient des passants.

Les jeux de mains ne lui répugnaient plus; il se complaisait dans les ruées sur un camarade en défaut, subissait ou distribuait les fessées au hasard des turlupinades, provoquait et entretenait les culbutes, croupes par-dessus têtes, se prêtait aux privautés, aux apostrophes risquées. Au sortir de ces tournois on l'eût pris pour le boueux ou le tombelier qu'il venait de vautrer dans la voirie.

Durant le jour runners et louffers déambulaient le plus souvent chacun de son côté. Allongés sur une pile de ballots, sur un camion lège, au comble d'un tas de planches, ou encore au fond d'un bachot, ils ne dormaient que d'un oeil. Vers la brune il y avait de subits branle-bas, ils convergeaient de flair et d'instinct aux mêmes stationnements. Tassés à croupetons, semblables à une tribu de champignons germés en commun par une nuit humide et ténébreuse, ils tenaient de véritables sabbats, ruminaient quelque pillerie, liaient des parties de maraude, se proposaient aussi de brutales gageures, enchérissaient de turpitudes, épouvantaient par leurs gueulées et leurs tortillements les guenuches qui louvoyaient dans leurs parages.

Un essaim de mauvaises mouches, de cantharides invisibles semblait piquer simultanément la tapée licencieuse et c'était alors, jusqu'au potron-minet, le long du fleuve et des canaux, sous les hangars, parmi les marchandises amoncelées, des courses de dératés, des ruses de guérilleros, des randonnées furieuses, des picorages furtifs, des flibusteries formidables ameutant et consternant gabelous et policiers.

S'il ne passait pas la nuit au dehors, il gîtait avec les insubordonnés de tout poil dans les pouilleries du Schelleke, du Coude Tortu, de l'Impasse du Glaive et de la Montagne d'Or. Encore lui fallait-il acquitter d'avance les deux sous de la nuitée. Il tirebouchonnait au gré d'un escalier charbonneux et vermoulu jusqu'au galetas garni de sordides literies suspendues à la façon des branles. Les habitués du lieu s'allongeaient au petit bonheur, le plus souvent tout habillés, sans prendre garde aux coucheurs voisins, âges et sexes confondus, dos à dos, ventre à ventre, tête-bêche, grouilleux, incontinents. Cette promiscuité déterminait des accouplements presque inconscients et somnambuliques, des méprises amoureuses, parfois aussi des prises de possession poivrées de carnage, des scènes de jalousie et de rivalité se prolongeant jusqu'au chant du coq. Et par ces nuits chargées d'ozone, les désirs crépitaient à fleur de peau comme les feux-follets sur la tourbière. Laurent entendait bruire et chuchoter les lèvres haletantes. Des marchés se débattaient autour de lui, de fatales initiations se consommaient à la faveur des ténèbres. Où commençait la réalité, où finissait le cauchemar? Les noctambules se renversaient, battaient des bras et des jambes, se ramassaient dans des postures de jugement dernier ou de chute des anges, jusqu'à ce qu'au plus fort de la tourmente générale, d'inoubliables giries, une clameur plus atroce, plus stridente que les autres, arrachât, en sursaut, cette chambrée de complices à leur enfer anticipé[21].

La police patrouillait chaque nuit dans ces cloaques dont l'atmosphère eût jugulé un cureur d'égouts. De loin en loin elle opérait une coupe sombre, mais procédait chaque nuit à un émondage partiel.

Précédé du baes, le policier promenait le rayon de la lanterne sourde sous le nez des dormeurs. Son choix fait, il secouait le récidiviste, l'invitait presque cordialement à se lever, à se vêtir, et ne sortait qu'après lui. L'homme obéissait, morne, grognonnant avec des allures d'ours muselé. Cette formalité se renouvelait si souvent que les autres ouvraient à peine un oeil, ou après avoir salué d'un «bon voyage» gouailleur le camarade et son acolyte se rendormaient sans accorder d'autre attention à cette cueillette. Demain arriverait leur tour! Puis il y a des mortes-saisons pour leur métier comme pour les autres! Et, en temps de chômage, autant couler ses jours au Dépôt ou rue des Béguines!...

À la pointe du jour, le logeur se présentait au seuil du dortoir et après s'être gargarisé d'une toux et d'un crachat, il clamait d'une voix professionnelle, un peu nasarde de commissaire-priseur procédant à une adjudication:

«Debout, les garçons!... Un... Deux... Trois!...»

Puis, sans autre sommation, il détendait brusquement les sangles soutenant les paillasses, et, au risque de défoncer les planches moisies, la masse des coucheurs s'abattait brutalement sur le parquet.

Habitué des audiences de la correctionnelle, s'éternisant des heures parmi les récidivistes et les apprentis larrons, qu'affriolaient des débats consacrés aux exploits de leurs copains, se complaisant dans le contact des guenilles imprégnées de senteurs aventurières, Paridael dut à des miracles de n'être pas impliqué lui-même dans l'une ou l'autre affaire de ces détrousseurs terrorisant la banlieue.

Il connaissait plus d'un affilié de ces bandes célèbres établies dans les hameaux borgnes aux confins des faubourgs populeux: au Stuivenberg, au Doelhof, au Roggeveld, au Kerkeveld. Les policiers le ménageaient et le tenaient pour un original, un toqué, un fou inoffensif. Ils le veillaient plus qu'ils ne le surveillaient malgré ses éhontés compagnonnages avec la crème des repris de justice: le Hareng, le Sans-Cul, Fleur d'Égout.

Lui aussi avait été gratifié d'un sobriquet. Ce n'était pas le premier: autrefois, dans son monde, Béjard, Saint-Fardier, Félicité et même Régina affectant de ne voir que la carnation trop montée de son visage l'avaient appelé le «Paysan». La populace avec laquelle il s'emboîtait à présent, remarqua plutôt la blancheur et la petitesse de ses mains, la cambrure de ses pieds de femme, la finesse de ses attaches; et pour les receleuses mamelues, pour les rogues escarpes, aux larges poignes, aux pesantes fondations, il fut le Jonker, le Hobereau.

Comment arriva-t-il à se faire chérir par tous ces apaches, alors qu'on aurait pu s'attendre plutôt à le trouver un matin saigné, étripé dans une arrière-cour de tapis-franc ou à le voir retirer de la vase des Bassins, le ventre déjà grouillant d'anguilles?

Il excitait au contraire dans ces bas-fonds une sorte de respect superstitieux et de déférente sympathie. Ils lui avaient d'ailleurs tendu des goures dont il sortit à l'honneur de sa discrétion. L'esprit de contumace rapprochait ce déclassé de ces hors-la-loi.

Pour flatter et chatouiller leur instinct de combativité, pincer leur fibre frondeuse, exalter leur muscularité sanguine, aux heures de cagnardise il leur raconta ses lectures, transposa Shakespeare à leur intention: Othello, Macbeth, Hamlet, le roi Lear, mais surtout ceux de la guerre des Deux Roses, Rois et Reines des périodes expiatoires, fauves tigrés de stupre et d'héroïsme.

Plus d'une fois au sortir de ces lectures, réveillé par l'approbation véhémente, le pantellement de ces corps de gladiateurs, le fluide de ces âmes irresponsables comme la nature même, il lui semblait que son rêve venait de s'épancher dans la réalité.

C'est parmi les plus jeunes de ces runners que les colombophiles recrutaient leurs coureurs les dimanches de concours. Il arriva à Laurent de faire partie des relais et, serrant entre les dents les coins de la musette contenant le pigeon victorieux, de s'élancer pieds nus, les jarrets élastiques comme ceux d'un héros de la palestre.

Il découvrit le photographe chargé par la justice de perpétuer l'image des criminels à l'issue de leur procès et se fendit d'une épreuve de la collection intégrale. Il s'absorbait avec une joie amère dans la contemplation de cette galerie de trouble-bourgeois bien patentés et les comparait, sans prévention, au bronze, au marbre, même à la chair des mortels augustes. À défaut des lettres d'or illustrant les monuments de la reconnaissance civique, le nom du condamné éclatait en caractères blancs sur la poitrine de chaque photographie. Cette inscription semblait pilorier et tatouer au fer rouge jusqu'à la pauvre effigie du sujet. Au revers de la carte figuraient le signalement, le sobriquet, le lieu de naissance, le numéro du dossier et l'objet de la prévention.

Laurent s'amusait des leurres et des trompe-l'oeil des physionomies. Certains masques de satyres eussent convenu au plus vénéré des notables et au plus chaste des puceaux.

À la suite du viol d'une demoiselle de rayon par six paysans de la banlieue, il s'attabla souvent au cabaret banal d'où les garnements s'étaient rués pour s'assouvir. Il affectionnait la chaussée de mine délabrée avec ses ravières, ses fourrés galeux, ses roidillons, sa bordure d'arbres grêles, écorcés et entaillés sans doute par les mêmes touche-à-tout qui devaient s'acharner à l'occasion sur une victime moins passive.

Grâce à son album de célébrités patibulaires il reconnut un des héros de cette équipée, en un goujat de dix-huit ans condamné par la Cour d'assises, puis libéré en vertu du droit régalien. Si la photographie très ressemblante de cet échappé de centrale, une de celles auxquelles Paridael revenait obstinément, l'avait déconcerté par la candeur presque séraphique des traits, combien plus inoffensif et plus avenant encore lui apparut le cachotier en chair et en os! Rien de sinistre ou même de suspect dans l'enseigne de cette âme. Un petit paysan, rose et propret, charnu, la taille dégagée, de grands yeux bleus, pâles et limpides, les joues légèrement duvetées, le nez assez gros, les narines relevées, la bouche mutine, des cheveux blonds, fins et plats, régulièrement séparés par une raie sur le côté -- une mèche rebelle, un épi se hérissant au-dessus de l'oreille; -- habillé d'une veste et d'une culotte de velvétine roussâtre à côtes, de sabots de vacher, un foulard rouge, noué comme une corde, autour du cou: la dégaîne d'un enfant de choeur surpris à voler des pommes.

Laurent lui payait chope et se faisait raconter les stades du crime, savourant le contraste entre la scabreuse aventure et l'air ingénu du ravisseur. Cette voix douce et dolente de pénitent au confessionnal, lui faisait venir, à certains moments, la chair de poule. Le curieux bonhomme entrait sans une angoisse, sans un rétrécissement de la gorge, dans les détails les plus croustilleux, comme s'il récitait une autre complainte que la sienne, et concluait ainsi:

«Le plus étrange c'est que la partie étant jouée, nous n'osions plus nous quitter, les camarades et moi. Et cependant leur voix me faisait mal... Willeki ayant proposé de retourner, là-bas, achever la malheureuse pour lui clore à jamais le bec, je m'escampai à toutes jambes... Un chien hurlait à la mort: «C'est le spits de Lamme Taplaar» me disais-je à moi-même... Au loin, entre les arbres, et par-dessus la plaine, le gaz de la ville dessinait un immense dôme d'église lumineuse dans le ciel noir. Et cette pensée de la ville trop proche ne suscitait en moi aucune peur des gendarmes. Il tombait une pluie fine. J'avais la tête en feu, mes tempes battaient; je gardais dans les narines, dans mes frusques, j'emportais au bout des doigts une odeur de carne et de boucherie qui m'écoeurait comme le fumet de la mangeaille après une ventrée. Je dormis très bien cette nuit, en rêvant de la grande église blanche dans le ciel...[22]«

Les hasards de la naissance, de l'éducation et du costume autant que les inconséquences de la nature, offraient à Paridael des comparaisons de décourageante philosophie.

Devant une bâtisse il s'indignait en voyant de plastiques et décoratifs adolescents s'éreinter, se déhancher, se déjeter, à faire office de plâtriers et d'aide-maçons pour ériger un palais à quelque suffète podagre. Le propriétaire conférait flegmatiquement avec l'architecte ou l'entrepreneur obséquieux, sans accorder la moindre attention à ces manoeuvres qui s'arc-boutaient, ahanaient et tiraient la langue sous la charge. Mais autant le richard suait la morgue, bête et empotée, se montrait grotesque et vulgaire, autant ces artisans, même foulés et strapassés, déployaient de naturel et de vaillance, se moulaient bien dans leurs hardes grossières et dégageaient de fluide affectif.

Et Laurent se représentait le valet de maçon élevé à la façon des riches, vêtu en masher ou en swell anglais, entraîné aux saines et eurythmiques fatigues du sport; et la supériorité du rustaud ainsi transformé sur les jeunes Saint-Fardier et les gringalets de leur anémique et friable entourage. Souvent la fantaisie lui prit de vider sa bourse entre les mains d'un apprenti et de lui dire: «Imbécile, vis, ménage tes forces, entretiens ta jeunesse, préserve ta belle mine, paresse, rêve, aime, abandonne-toi!»

Dès son enfance, chez les Dobouziez, il réprouvait les arts insalubres, les travaux trop durs et trop exclusifs, les manoeuvres ne mettant en action qu'un seul côté du corps, les opérations exigeant un invariable coup de rein ou d'épaule, l'effort implacablement réclamé des mêmes agents musculaires. Il maudissait les ateliers créateurs de monstres, usines, hauts-- fourneaux, charbonnages, où se déflorent, s'effeuillent et se dégradent les jeunes pousses humaines. Et il entretenait des utopies, rêvait un renouveau franchement païen où refleurirait, libre et absolu, le culte du nu, l'adoration des formes ressenties et des chairs dévoilées. Que ne pouvait-il s'entourer d'affranchis du travail, d'une cour de plastiques figures humaines! Au lieu de statues et de tableaux il eût collectionné ou plutôt sélectionné des chefs-d'oeuvre vivants. Et dans son enthousiasme pour la beauté physique il blasphémait cette parole de la Genèse: «Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front». Ladrerie morale et difformité corporelle n'avaient pas d'autre origine. La loi de Darwin confirmait celle de Jéhovah.

Puis, par une étrange contradiction, il convenait du charme impérieux et tragique de ce temps. Les contemporains offraient une beauté caractériste et psychique, sinon aussi régulière infiniment plus pittoresque et même plus sculpturale que celle des générations révolues. Il conciliait alors les deux genres de beautés, associait le nu du passé et le costume du présent, modernisait l'antique, créait des Antinoüs en tricot de chaloupier, des Vénus nippées comme des cigarières, des Bacchantes en trieuses de café et en balayeuses, des Hercule en garçons bouchers et en forts de la minque. Mercure s'incarnait dans un runner aux reins cambrés et aux mollets fuselés comme ceux du bronze de Jean de Bologne; Apollon endossait l'uniforme du cavalier; Bacchus tireur de vin se doublait d'un incorrigible buffeteur. Une équipe de terrassiers évoluant parmi les étrésillons, une coterie de paveurs, coudés et rebondis, au-dessus d'une bordure de route, lui rappelaient des théories de discoboles s'exerçant dans la palestre, et depuis son retour aux rives de l'Escaut, il ne se figurait point bas-relief d'une orchestique supérieure au mouvement d'une brigade des «Nations».

Dimanches et lundis Paridael dansait, jusqu'à l'aube, dans les bastringues des faubourgs dramatisés par les frottées entre blouses et uniformes, ou dans les musicos du quartier des bateliers où se trémoussaient les runners et gens de mer.

Et quelles danses alors! Quelles loures, quelles bourrées, quels hornpipes vertigineux accompagnés d'un triangle, d'une clarinette et d'un accordéon! La crapule éjouie de ces égrillards aux contorsions figurées, aux soubresauts trides, aux déhanchements balourds, aux énervants et galvaniques tricotages des jarrets et des talons.

Une crevasse dans le soufflet de l'accordéon détermine une lamentable fuite de mélodie et, à chaque appel de la note perforée, le son s'échappe avec un couac de moribond...

À la pause, entre deux reprises, tandis que les couples se promènent et acquittent, dans la main du «tenancier», leur redevance pour ces toupillements, l'arrosoir d'un garçon de salle abat la poussière en dessinant des festons humides sur le plancher.

Puis les clarinettes repartent, les danseurs appellent du pied, et souliers et sabots se remettent à trépigner.

Des barboteuses cinquantenaires, les pommettes allumées, daignent fringuer avec des apprentis-calfats luisants de courée et de galipot, la culotte enfoncée dans leurs bas, qui se frottent goulûment à ces opulentes matrones décolletées et vêtues de percaline et de satin d'Écosse.

Dans la galerie du pourtour, les marsouins en belle humeur, les mousses émerillonnés, les pêcheurs fleurant le brome et le fiel de poisson, s'attablent, pintent, et font boire à leur verre les femmes qui circulent, et les attirent à eux, et les calent sur leurs cuisses, despotiquement.

Les gens de mer se rencontrent avec les bateliers, les patrons de beurts et leurs «garçons de cahute», moins basanés, moins gercés, plus roses, plus poupards, les oreilles écartées de la tête et percées de bélières d'argent.

Dans le tourbillon de la poussière, des halenées, des sueurs et des tabacs âcres et noirs comme la tourbe, les formes des danseurs sombrent ou émergent par fragments. Casquettes, bérets, suroîts ou zuidwesters goudronnés, chignons à boucles, affleurent à la surface du lourd nuage. À la faveur d'une éclaircie, lorsque l'entrée ou la sortie d'un couple ventile momentanément la place, on perçoit aussi les jerseys bleus bridant comme des maillots, des vareuses à large collet, des tailles décolletées et mamelues, des culottes collantes, un moutonnement de croupes et de fesses, un ballonnement de jupes courtes, de grandes bottes de pêche, des bas bien tendus montrant entre les mailles assez lâches le rosé d'un mollet plus ou moins ferme. C'est un carambolage de têtes rapprochées; les lèvres claquent, appétées; les yeux s'amorcent de câlines irradiations; il y a des sourires de langueur, des rires chatouillés, des accolades initiales, de magnétiques flexions de genoux, des spasmes mal réprimés...

Le lendemain de ces sauteries féroces, Paridael, avide d'air respirable, rejoignait au Doel la tribu de ses camarades, les écumeurs de rivière.

La quarantaine fonctionne au Doel. Le canot du service accoste tous les navires remontant l'Escaut, le docteur prend connaissance des papiers du bord et des lettres de santé, et les bâtiments arrivant d'Orient ou d'Espagne, où le choléra règne à la façon d'un roi du Dahomey, sont forcés de larguer et de s'arrêter ici durant huit jours, à hauteur de l'ancien fort Frédéric.

Déjà cinq vapeurs stationnent immobiles, comme de mornes Léviathans, les feux éteints, la vapeur renversée, la cheminée dépouillée de son long panache de fumée. Ils arborent le sinistre pavillon jaune, qui les retranche provisoirement du monde social, et le seul qui tienne à distance jusqu'aux runners, si difficiles à épouvanter pourtant.

Mais ce n'est que partie remise, et il suffira que les navires infectés ou seulement en observation purgent la quarantaine et ramènent le drapeau soufré pour que la nuée des sinjoors qui les guette avidement, comme un chat guigne, de loin, un oiselet auquel il ne peut mettre la patte, et rendus encore plus âpres à la curée par ce long ajournement, s'abattent sur eux, avec l'inéluctable arbitraire d'un nouveau fléau.

D'ici là, pour se tenir en haleine les runners jetteront leur dévolu sur le Dolphin, un grand trois-mâts australien arrivant des Indes hollandaises et de l'Indo-Chine. Un bateau-pilote profitant de la marée haute, le remorque depuis Flessingue vers Anvers et il passera devant le Doel à trois heures de l'après-midi.

En attendant que les mâts du vaisseau promis pointent, du côté de Bats, par-dessus les Polders, nos ruffians se répandent sur la digue herbeuse derrière laquelle se tasse en contre-bas, le placide village qu'ils terrorisent pareils à une descente de Normands en l'an mille.

Leur présence au Doel prête un charme malsain de plus à l'atmosphère de lazaret planant depuis un mois autour de ce nid de crânes bateliers à l'épreuve de toute épidémie. Ô le cimetière de pêcheurs et de naufragés où l'on enfouit récemment quatre cholériques!

Les doyens de la rapace confrérie, les routiers, des gaillards pileux, terribles, aquilins, se mêlent à leurs dignes apprentis. Sous la large visière de leur casquette ceux-ci représentent des têtes bretaudées, ou crépues, polissonnes, étrangement avenantes mais vicieuses, déflorées par les coups de garcette et la crapule. Transfuges de marins, pseudo-navigateurs, quelques-uns mal remis des excès d'une nuit blanche, roupillent, croupe en l'air, les mains jointes dans la nuque. D'autres couchés sur le ventre, redressés à mi-corps sur les coudes, le menton dans les paumes: position de sphinx aposté ou de vigie malfaisante.

Cillant et clignant de l'oeil, ils conjurent l'horizon et semblent fasciner jusqu'à les immobiliser les steamers pavoisés de jaune.

Parfois, pour tromper leur impatience, les runners se remettent sur leurs pieds, bâillent, s'étirent, ploient et écartent les jambes, esquissent lentement et comme à regret des feintes de lutteur, traînent quelques pas, puis se rafalent et retombent peu à peu dans leur immobilité expectante.

Il y en a de remuants et de turbulents, qui, semblables aux guêpes, taquinent et assaillent les dormeurs, ou qui barbotent, pieds nus, dans la vase et en sortent chaussés d'un noir cothurne.

Mais l'une des vedettes signale le voilier! Trêve de paresse et de baguenaude! À la vue de leur proie, ne songeant plus qu'à la curée, ils enjambent les dormeurs, dévalent vers la petite crique où sont garées leurs pirogues, embarquent leurs appeaux et leurs provisions, ramassent les avirons et se mettent en devoir de démarrer. Opération critique, car la passe est étroite, les embarcations se touchent et dans son égoïsme ombrageux chacun voudrait partir avant les autres. Tous s'ébranlent, se démènent à la fois, aucun ne prétend céder le pas à son voisin, au concurrent.

De là des criailleries, des invectives et des bousculades. Pour arriver beau premier le runner coulerait sans vergogne non seulement le canot du camarade, mais le camarade lui-même. D'ailleurs, il n'y a plus de camaraderie qui tienne, l'instinct du lucre reprend le dessus; et les complices qui piquaient tout à l'heure au même plat et buvaient à la même bouteille, se dévisagent à présent d'un air torve, prêts à s'entre-déchiqueter.

Mais, profitant de ce chamaillis qui menace de tourner en un engagement naval, voilà qu'un canot, puis un second, puis un autre encore, montés par des gaillards plus avisés, se sont doucement coulés entre les antagonistes et, narquois, boutent allègrement au large.

À cette vue, les querelleurs suspendent les hostilités et le gros de la flottille se détache de la rive.

Les retardataires nagent à toutes rames, silencieux, remplis d'angoisse, dévorant leur haine envieuse, résolus à l'emporter coûte que coûte sur leurs compétiteurs, ruminant chape-chute et coups de Jarnac. Ils manoeuvrent si bien qu'ils rejoignent leurs avant-coureurs.

Et à présent ils marchent de conserve, une force égale, une même énergie, semble les animer; aucune équipe ne gagnera notablement sur la masse. Leur respiration haletante s'accorde avec le rythme de leur nage; ils se penchent et se renversent spasmodiquement, les tolets gémissent à chaque coup d'aviron, et l'eau dégouttant des palettes promène à travers la nappe glauque un ruissellement d'escarboucles.