Chapter 20
-- Un artiste, toi! fulmina Paridael sans répondre à cette pointe. Qu'as-tu souffert pour ton art, que lui as-tu sacrifié? C'est là- bas que j'en ai rencontré un, d'artiste! Et un vrai, et un sincère va!... Après m'avoir promené d'atelier en atelier, le directeur me fit entrer dans une forge modèle. Figurez-vous une triple rangée d'enclumes, autant de soufflets rythmant à leur haleine éolienne la danse rouge des flammes; une centaine d'hommes, le poitrail et le ventre protégés par le tablier de cuir raide comme une armure, pileux, hirsutes, noircis, formidables, leurs bras nus aux muscles saillants battant allègrement du marteau; un tonnerre et une température de cratère en éruption; une affolante dissolution de limaille dans la sueur humaine; des éclairs de coupelle alternant avec des girandes de feu; et, s'éclaboussant d'étincelles, des torses comparables à celui du Vatican.
À part ses dimensions énormes et son appareil plus nombreux, rien ne distinguait cependant cette forge de celles que nous avons rencontrées; les forgerons robustes et magnifiques ressemblaient à tous les forgerons du monde. L'activité, la fièvre, l'émulation régnant dans ce hall immense étaient ni plus ni moins édifiantes que celles d'un atelier de travailleurs libres, et on eût stupéfait maint criminaliste, versé dans la science de Gall et de Lavater, en lui révélant les tares et les incompatibilités de ces athlètes de mine surhumaine.
En passant entre les files d'enclumes, un des frappeurs surtout me conquit par ses dehors: c'était un gaillard chenu, bien découplé, d'une physionomie douce et pensive, d'au plus trente ans. Le directeur m'avait montré dans ses salons d'admirables objets en fer battu rappelant ou plutôt perpétuant les exquises ferronneries du Moyen-Âge et de la Renaissance.
«Voici me dit-il, l'auteur de ces morceaux!» et au marteleur qui ne cessait de corroyer le métal en ignition: «Karel, ce Monsieur a bien voulu trouver quelque mérite à vos menus ouvrages. -- Non pas quelque mérite, mais le plus grand mérite! rectifiai-je avec empressement. Ces grillages de fenêtre, ce foyer, ces torchères, cette rampe d'escalier sont tout bonnement superbes, et je vous en félicite de grand coeur!» À l'accent convaincu, à l'expression catégorique de mes louanges, le visage sérieux du colon s'illumina d'un pâle sourire, ses prunelles orageuses irradièrent; il me remercia d'une voix douce et pénétrée, mais sourire, intonations et regards étaient tellement poignants que si j'avais insisté, et pressé sur la même fibre, l'expression de la gratitude du pauvre diable se fût résolue, sans doute, dans les larmes et les sanglots. Du coup, je me sentis encore plus bouleversé que lui et après avoir touché furtivement sa main calleuse, je m'éloignai rapidement, la gorge serrée et un brouillard devant les yeux.
«Figurez-vous, me dit mon pilote, lorsque nous fûmes sortis et tandis que je me détournais pour lui cacher mon trouble, que j'avais très avantageusement placé ce gaillard-là chez le maréchal du village. Il gagnait un honnête salaire et son baes le traitait avec force ménagements. D'ailleurs, j'avais pu recommander le sujet en toute confiance. Il avait fallu des afflictions infinies, la mort des siens, foudroyés pendant la dernière épidémie de typhus, pour le réduire au désespoir, à l'ivrognerie, à la misère et le faire échouer au seuil du Dépôt. Je me flattais de l'avoir réconcilié avec la vie et avec la société. Eh bien, ne s'est-il pas avisé de quitter brusquement ses patrons et de venir sonner à notre porte. Amené devant moi, il m'a supplié de le reprendre. Vous ne devineriez jamais sous quel prétexte? Cet original trouvait en dessous de sa dignité de louer ses bras à un forgeron de village qui les employait à des travaux grossiers et il s'estimait beaucoup plus heureux de s'appliquer comme réclusionnaire, au Dépôt, parmi des rafalés, à des ouvrages de choix, à des travaux d'art du genre de ceux qu'on entreprend ici. Naturellement, je refusai de me prêter à cette singulière fantaisie et croyant lui avoir démontré l'absurdité de sa préférence, je l'éconduisis en lui promettant de lui chercher un atelier plus digne de son talent. Il n'objecta rien à mes raisons, sembla se soumettre, mais il me dit au revoir d'un ton sarcastique, tout à fait contraire à sa nature. Deux mois après cette entrevue, il me revenait mais, cette fois, escorté par les gendarmes, avec la fourgonnée quotidienne de canapsas que nous adresse l'autorité judiciaire; il se faisait admettre non plus par faveur, mais de droit, bel et bien nanti, en manière de lettre d'introduction, d'une patente d'incorrigible pied-poudreux. Et lorsqu'il a eu purgé sa peine, pour lui épargner des récidives, j'ai consenti à le garder. Seulement ne répétez pas cette histoire, car, si elle arrivait aux oreilles du ministre, ma complaisance serait peut-être sévèrement jugée. Et pourtant ma conscience m'approuve! Le moyen d'en agir autrement avec ce diable d'aristocrate?» Le croirez-vous, loin de le blâmer, je félicitai sincèrement ce fonctionnaire compréhensif et lui sus gré de ses bontés pour un des seuls complets artistes, un des vrais aristocrates, -- c'était le mot -- que j'eusse rencontrés... Oh! rassieds-toi Marbol, et toi aussi Bergmans, je n'ai pas fini... Notre promenade s'acheva dans un mutisme lourd de pensées. Je me reprochais ma pusillanimité à l'égard de celui qui était resté dans la forge. J'aurais dû sauter au cou de cette victime des maldonnes sociales et lui crier: «Moi je te comprends, orgueilleux misérable! Combien ton apparente partialité est plausible! Je partage ta prédilection pour cet asile où tu te livres sans entrave à la fantaisie créatrice, où celui qui te paie ne met pas aux prises ta conscience et ton intérêt. Combien d'artistes ne t'arrivent pas à la cheville! Puis, mon brave, je te devine un caractère trop impressionnable pour qu'il te fût possible de te rapatrier avec la géométrique humanité. Une première défaillance te mettait au ban des mortels ostensiblement vertueux. Un faux pas t'aliénait à jamais ces austères équilibristes. Tu préfères à cette société hypocrite et rectiligne tes pairs étranges, tes compagnons de bagne. Tu vis sans mortification, tu produis à ta guise! Ce pain que tu manges, aucun compétiteur ne te l'arrachera; encore moins le voles-tu à ton frère dans la détresse. Plus de lutte pour l'existence, cette lutte qui finit par déteindre sur l'artiste. Pas de marchand, pas de parades, pas de public. Autour de toi de pauvres êtres qui, sans mieux comprendre nécessairement ton oeuvre que les connaisseurs patentés, excusent et respectent ton art, ton vice, ton vice rare parce que tu ne songes pas non plus à leur faire un grief de leur subversive originalité». Après cette apologie du rafalé et de l'insoumis, une terrible discussion s'engagea entre Laurent et ses compagnons, quoique ceux-ci eussent tout fait pour rompre les chiens. Ces scènes se renouvelèrent, arrachant chaque fois un lambeau à l'ancienne intimité, et Laurent finit par ne plus voir ses féaux d'autrefois.
Il se replongea plus avant dans les quartiers extrêmes illustrés par les amours du garde-barrière; pratiqua les repaires de la limite urbaine, les coupe-gorge du Pothoek et du Doelhof, les ruelles obliques du Moulin-de-Pierre et du Zurenborg, dont la vue lui pénétrait le coeur, lorsqu'il était enfant, et lui inspirait une curiosité mêlée d'angoisse et une pitié malsaine, cette zone excentrique, à l'est de la ville, véritable vestibule des Dépôts, salles d'attente des Maisons centrales, grouillantes maladreries morales.
Il battit aussi l'immense région des Bassins, commençant devant l'ancien Palais des Hanséates, dégarni de son campanile et de l'aigle impériale, et présentant une succession ininterrompue de réservoirs quadrangulaires, énormes et solides comme ces arènes inondées servant aux naumachies des Césars. Cependant les navires y affluaient en masses si compactes que, plus d'une fois, Paridael traversa ces docks, à pied sec, comme sur un pont de bateaux. Sans trêve on en creusait d'autres plus profonds et plus vastes encore. À peine inaugurés, ils se trouvaient insuffisants pour les flottes marchandes qui s'y rencontraient des cinq parties du monde, et, derechef, la métropole, glorieuse Messaline du négoce, insatiable et inassouvie, s'élargissait les flancs pour mieux recevoir ces arches d'abondance et, toujours stimulée, luttait d'expansion et de vigueur avec ses copieux tributaires[18].
Et sans cesse une armée de terrassiers du Polder s'évertuait à creuser, pour la reine de l'Escaut, un lit à la taille de ses amants.
Mais si elles étaient exigeantes, du moins ces amours étaient fécondes.
Le long des quais, alentour de chaque bassin, se déployait un appareil de grues et de chèvres actionnées par les forces de l'eau et de la vapeur et desservies par des théories de débardeurs herculéens. Inquiétantes à l'égal des engins de balistique et de ces machines de siège, inventées autrefois par Giambelli, l'Archimède anversois, pour couler et fracasser les galions de Farnèse, leur bras démesuré brandi comme une menace perpétuelle vers le ciel, elles n'arrachaient plus les navires à leur élément, mais après avoir plongé, comme un poing armé du forceps, leurs crocs d'acier au tréfonds des cales, elles en guindaient, sans trop grincer des chaînes et des dents, les cargaisons recélées dans ces entrailles éternellement en gésine.
Communiquant avec les docks et avec la rade par de puissantes écluses pourvues de passerelles et de ponts tournants s'alignaient les cales sèches, ainsi qu'un hôpital attenant à une maternité. Là se ravitaillaient les vaisseaux malades ou blessés. Une nuée d'opérateurs, calfats, peintres, étoupeurs, entreprenaient la carène avariée, l'écorchaient, l'adoubaient, la blindaient, la suiffaient, la peignaient à neuf; et la rumeur des percussions, des maillets et des pics, couvrait les giries des cabestans, le sifflet des sirènes et le fracas du portage.
Puis, après l'hôpital, la fourrière, la morgue. Des champs incultes où des carcasses de navires, couchées sur le flanc, lézardées, rongées de varech, lépreuses, la mine d'incurables, de baleines échouées, attendaient qu'on les déchirât ou achevaient de pourrir comme une charogne parmi les détritus et les menues épaves. La Gina ne serait-elle pas venue échouer en cet endroit? Parfois Laurent tentait de reconnaître ces planches de rebut.
Puis il poursuivait encore. Il tournait les entrepôts de matières inflammables. Des magasins de pétrole et de naphte s'immergeaient comme des îlots dans des bas-fonds marécageux. Ici s'arrêtait, pour le quart d'heure, l'industrie de la grande ville. Barrant l'entrée de la campagne, vers Austruweel, régnaient les glacis de la vieille citadelle du Nord, forteresse de rebut, boulevard encombrant et démodé, épouvantail déchu, poulailler chétif dont la ville utilitaire venait d'obtenir la cession et qu'elle s'empresserait de saper pour la convertir, comme ses autres annexions, en darses, en docks, en hangars, en cales sèches. Ah! que ne pouvait-elle en agir de même avec tous ces retranchements et ces remparts dont on s'obstinait à l'entourer! Car la cité, essentiellement marchande, subit à contre-coeur son rôle de place forte, quoiqu'elle y ait été prédestinée dès l'origine, par ce burg romain, son berceau, dont on voit encore aujourd'hui les vestiges et d'où la poésie spoliée et travestie guette son chevalier, comme, aux premiers jours, Elsa de Brabant, marquise d'Anvers, conjurait l'apparition de Lohengrin, son vicaire, dans le sillage éblouissant du cygne fatidique.
Gardant au coeur un dernier scrupule filial, au lieu d'abattre le vénérable donjon, Anvers se contente de le bafouer en le flanquant de deux promenoirs aussi mesquins que des praticables d'opéra- comique.
Mais elle n'userait même pas de ces contestables égards envers les bastilles plus récentes.
Elle maudit comme une détestable servitude l'enceinte de fortifications que ses princes ne consentent à démolir de siècle en siècle que pour les transporter plus loin et les rendre inexpugnables.
La Pucelle d'Anvers, plus hautaine que belliqueuse, foulerait volontiers aux pieds la couronne crénelée dont on la coiffa de force.
L'histoire ne laisse pas de justifier la répugnance de la métropole pour cette toilette guerrière. Au lieu de la préserver, ces murailles et ces remparts attirèrent de tout temps sur elle les pires fléaux. Assiégée durant des mois, bombardée, puis forcée, envahie, pillée, saccagée, mise à feu et à sang, dévastée de fond en comble par les soldatesques étrangères, notamment lors de cette Furie espagnole, si bien nommée, elle faillit ne plus en réchapper, ne jamais se relever de ses cendres et disparaître avec sa fortune. Mais grâce à son fidèle Escaut, qui lui tient lieu à la fois de Pactole et de Jouvence, elle renaît chaque fois plus belle, plus désirable et recouvre même au décuple sa prospérité ravie. À mesure pourtant qu'elle s'enrichit, elle devient hargneuse et égoïste. Pressentirait-elle de nouveaux sinistres? Elle étale un luxe si insolent et tant de misères l'environnent! Et plus son commerce fleurit, plus s'invétère sa haine contre ces fortifications néfastes, qui contrarient non seulement son essor, mais la désignent, en cas de guerre, pour théâtre des luttes désespérées et des effondrements suprêmes.
Continuellement les remparts chargés de canons, les casernes bourrées de soldats, évoquent le spectre de la ruine et de la mort, à ces Crésus aussi arrogants que poltrons. Et la ville en arrive à envelopper dans la même animadversion les bastions qui l'étranglent et la garnison oisive et parasite qui semble insulter à son activité et dont elle conteste jusqu'au courage patriotique. Ainsi Carthage exécra jadis ses mercenaires.
La manière dont se recrute l'armée ne contribue pas à la relever aux yeux de ces oligarques. Elle ne se compose, en majeure partie, que de pauvres diables ou de vauriens; de conscrits ou de volontaires avec prime. Or les millionnaires, élevés dans le culte de l'argent, n'établissent guère de différence entre un indigent et un vagabond. L'armée tient à bon droit la garnison d'Anvers pour la plus inhospitalière. Les troupiers relégués dans ce milieu antipathique présentent bientôt une physionomie entreprise et contrainte. À la rue, instinctivement, ils s'effacent et cèdent le haut du pavé au bourgeois. Ils portent non pas l'uniforme du guerrier, mais la livrée du paria. Au lieu de représenter une armée, d'émaner du patriotisme d'un peuple, d'incarner le meilleur de son sang et de sa jeunesse, ils ont conscience de leur rôle de mortes-payes.
Les Anversois confondent ces soldats du pays neutre avec les indigents secourus par la bienfaisance publique, avec les pensionnaires des orphelinats et des hospices[19].
Et, par une étrange anomalie, le préjugé du bourgeois d'Anvers contre le soldat, aveugle les gens du peuple, ceux-là même qui risquent de devoir servir ou qui ont servi, les pères dont les garçons étaient ou deviendront soldats.
Il ne s'agit plus d'une haine de castes, mais d'une véritable incompatibilité de moeurs, d'une rancune historique dont l'Anversois hérite comme d'une tradition inhérente à l'air qu'il respire et au lait qu'il a tété.
Dans les guinguettes, les ouvrières refusent souvent de danser avec les soldats. Ailleurs, aux yeux des belles, la tenue revêt le galant d'une crânerie irrésistible; ici elle tare le cavalier le plus fringant. Lorsqu'ils se sentent en nombre, les soldats rebutés ne digèrent pas l'affront, mais piqués au vif, élèvent la voix, prennent l'offensive, mettent le bal sens dessus dessous, tirent le bancal ou la latte, et se vengent du mépris de leurs donzelles sur les gindres et les garçons bouchers. Presque chaque semaine des bagarres éclatent entre pékins et soldats; surtout dans ces tènements obliques, avoisinant les casernes de Berchem et de Borgerhout. Cette inimitié entre le civil et le militaire sévit même hors de l'enceinte fortifiée, dans la campagne des environs d'Anvers. Malheur au traînard qui regagne seul, le soir, un des forts avancés. Les ruraux apostés tombent sur lui, le criblent de coups, l'assomment, le traînent sur le pavé. Ces guets-apens appellent de terribles représailles. À la suivante sortie les frères d'armes de la victime descendent en force dans le village et s'ils ne parviennent pas à mettre la main sur les coupables, envahissent le premier cabaret venu, brisent le mobilier, cassent les verres, défoncent le tonneau, écharpent les buveurs, abusent des femmes. Il arrive que des rues entières de Berchem sont livrées aux excès de cette soudrille. À leur approche, les habitants se claquemurent. Ivres de rage et d'alcool, les forcenés enfoncent leurs sabres à travers portes et volets et ne laissent plus vitre entière dans les châssis.
Le lendemain le colonel aura beau consigner le régiment dans ses casernes et interdire ensuite à ses hommes de hanter les estaminets de la région, après ces camisades la haine continue de couver, latente et sourde, et à la première rencontre éclatent de nouvelles et meurtrières conflagrations.
Naturellement Laurent prenait, dans la plupart des cas, le parti des soldats, poussés à bout, contre leurs antagonistes, les farauds et les tape-dur du Moulin de pierre.
Il se conciliait surtout les nouveaux venus, les novices, les plus dépaysées et les plus rebutées des recrues. Car celles-ci subissaient non seulement les avanies des bourgeois, mais servaient encore de bardot aux anciens du régiment. Souffre- douleurs d'autres souffre-douleurs, c'étaient pour la plupart des terriens poupards et massifs littéralement déracinés de leurs villages campinois.
Laurent suivait les pauvres claudes dès ces grises après-midi de tirage au sort et de conseil de milice, où, crottés jusqu'aux reins, ils gambillaient et beuglaient par la brume et la fange des rues, la casquette renouée de papillotes et de rubans de feu, l'air fallacieusement faraud d'aumailles primées aux comices agricoles, les yeux humides et perdus, bras dessus bras dessous, outrageusement éméchés, battant de désordonnés «en avant deux» de quadrilles. Ce spectacle lui retournait l'âme.
Puis il se représentait ces fanfarons d'allégresse, les premiers jours, à la caserne: Des instructeurs choisis parmi les plus braques, souvent parmi des remplaçants, injuriaient, brusquaient, molestaient ces patauds abalourdis au point de ne plus distinguer leur droite de leur gauche, de ne plus articuler leur nom ou celui de leur paroisse. Et les brimades atroces et dégoûtantes dans les chambrées! Puis, les trôleries, à vau-de-rue, dans leur uniforme neuf; par coteries de pays; frileusement rapprochés comme des poussins de la même couvée; les haltes béates devant les étalages et les tréteaux, leur marche dodelinante, leurs enjambées et leurs déhanchements rustauds, leur mine vaguement inquiète et suppliante de chien perdu; le puéril travestissement guerrier s'adaptant mal à ces rudes manieurs d'outils et soulignant le contraste entre leur membrure terrible et leurs ronds et placides visages.
Peut-être, samaritain renforcé, Laurent préférait-il encore au troupier soumis et passif, les déserteurs, les réfractaires, et jusqu'aux dégradés mis au ban de l'armée et affligés de la cartouche jaune.
En commémoration de la poignante énigme posée entre Beveren et Calloo, il hébergea et recéla durant plus d'une semaine, le temps de dépister les gendarmes et de lui recueillir le viatique nécessaire pour passer à l'étranger, un évadé de la correction, un pauvre diable de disciplinaire, conscrit inoffensif et ahuri, condamné, pour une vétille, à croupir, jeune et brave comme il était, dans les caponnières d'un fort marécageux et à se tordre sous l'arbitraire d'un officier en disgrâce. À l'heure de la corvée, le pionnier avait chaviré la brouette, jeté loin la pioche et pris la fuite sous les yeux du piquet de garde qui le couchait en joue. Il avoua même à Laurent qu'il comptait moins regagner la liberté que recevoir le coup de grâce. Et comme tous ces fusils partirent sans le toucher, le débonnaire crut toujours que la maladresse des sentinelles, de ses frères les paysans, avait été de la miséricorde.
V. LES «RUNNERS»
Laurent se rapprocha même de ces écumeurs de rivière, squales d'eau douce, voyous ou runners que l'honnête Tilbak tenait à distance, modèles que le peintre Marbol répudiait comme trop faisandés.
Engeance topique entre toutes, la plupart voient le jour ou ce qui en tient lieu, dans les ruelles batelières, au fond d'une boutique de mareyeur ou sous le toit d'une herberge cosmopolite. Impasses, culs-de-sac où la marmaille grouille et pullule tellement, qu'on croirait les marchands d'anguilles et de moules aussi prolifiques que leurs marchandises. Les fièvres paludéennes et les contagions balaient ces morveux par portées entières, les lourds chariots des Nations en rouent au moins une couple chaque semaine; le lendemain, ils foisonnent en rassemblements aussi compacts que la veille. Toutefois, les unions légitimes des pêcheurs et des poissonniers ne suffiraient pas à encrasser de ce varech humain le pavé de ces habitacles. Des amours aussi passagères et aussi capricieuses que celles des plantes, président à la propagation de l'espèce. Tels fils de servante blonde, comme la blonde Germanie, héritèrent du teint citronneux et des sourcils noirs de leur père, le timonier italien échoué une nuit chez le logeur allemand, baes de cette Gretchen. Ces boulots de complexion apparemment septentrionale proviennent du croisement furtif d'un lamaneur hollandais et de la pensionnaire d'une posada espagnole[20].
L'atmosphère fiévreuse et vénale de la rade émancipe de bonne heure cette progéniture de matelots et de filles. Ils se vengeront de leurs trente-six pères en écorchant et en juivant de leur mieux les pauvres diables de marins.
L'ambigu de leur métier complique l'indéterminé de leur origine. Leur existence s'écoule au fil des vastes nappes fluviales. À force de les emplir de visions lubrifiantes, l'eau communique sa vertu, son aimant pervers, à leurs prunelles. Musculeux et pourtant dégagés, futés mais intrépides, adroits comme des bravi florentins, ces métis participent des nixes à la voix insinuante, aux quenottes voraces, aux griffes affilées. Ils parlent, comme d'intuition, une dizaine de langues, autant de dialectes, et chacun avec l'accent local ou plutôt en relevant celui-ci d'une pointe canaille, d'un timbre parodiste et argotique dont ils pimentent même leur propre patois et auquel on les reconnaît entre leurs congénères des autres grands ports.
Mâtinés, échappés de toutes les races, leurs disparates s'harmonisent, s'amalgament de manière à composer une physionomie autochtone, très arrêtée, à les marquer d'une estampille sans analogue, d'un indélébile et vigoureux cachet de terroir.
Laurent prisait fort leur élégance féline, leur indolence affectée. Cette variété de la plèbe anversoise quintessenciait les vices et les perfections mêmes de la grande ville.
À la longue, Paridael contractait leurs habitudes de corps, leurs déhanchements, leur élocution lente et farcie. Le fumet violent de ces dessous de métropole florissante condimentait sa vie, longtemps insipide. Il s'adaptait à ses entours. Certains jours il se culottait, comme les «capons du rivage», de dimittes boucanées et de pilous rogneux, ouvrait sur la blouse courte du débardeur le vieux paletot à basques flottantes, se coiffait de la casquette marine à visière impudente, du piriforme ballon de soie cher aux blatiers ruraux, d'un pétase picaresque ou même d'une simple natte à figues croustilleusement pétrie.