Chapter 2
Dans cette mansarde s'entassaient pour la plus grande joie du jeune réfractaire, les livres jugés trop frivoles par M. Dobouziez. Fruit défendu comme les framboises et les brugnons du jardin! Les souris en avaient déjà grignoté les tranches poudreuses et Laurent se délectait de ce que les voraces bestioles voulaient bien lui laisser de cette littérature. Souvent, il s'absorbait tellement dans sa lecture qu'il en oubliait toute précaution. Marchant sur la pointe des pieds pour ne pas lui donner l'éveil, Félicité venait le relancer dans son asile. Si elle ne le prenait pas en flagrant délit de lecture prohibée, la diablesse s'apercevait qu'il avait bouleversé les rayons et provoqué des éboulements. C'était alors des piailleries de pie- grièche, des giries de suppliciée qui finissaient par ameuter Mme Lydie.
Une fois on le pinça en train de lire Paul et Virginie.
-- Un mauvais livre! ... Vous feriez mieux d'étudier vos arithmétiques! promulgua sa tutrice. Et M. Dobouziez ratifia l'appréciation de sa moitié en ajoutant que ce garnement précoce, trop grand liseur et bayeur aux chimères, ne ferait jamais rien de bon, resterait toute sa vie un pauvre diable comme Jacques Paridael. Un bayeur aux chimères! Quel mépris le cousin coulait dans ce mot.
Les soirs d'hiver, Laurent se réjouissait de regagner au plus tôt sa chère mansarde. En bas, dans la salle à manger où on le retenait après le dîner, il se sentait importun et gêneur. Que ne l'envoyait-on coucher alors! S'il réprimait l'envie de s'étirer, s'il bâillait, s'il détachait les yeux de ses livres de classe avant que dix heures, l'heure sacramentelle, n'eût sonné à la pendule, la cousine Lydie roulait ses yeux ronds et Gina se rengorgeait, affectait d'être plus éveillée que jamais, raillait la torpeur du gamin.
Même pendant la journée, après l'une ou l'autre remontrance, Laurent courait se réfugier sous les toits.
Privé de livres, il soulevait la fenêtre en tabatière, montait sur une chaise et regardait s'étendre la banlieue.
Les rouges et basses maisons faubouriennes s'agglutinaient en îlots compacts. La ville grandissante, ayant crevé sa ceinture de remparts, menaçait et guignait les ravières d'alentour. Les rues étaient déjà tracées au cordeau à travers les cultures. Les trottoirs bordaient des terrains exploités jusqu'à la dernière minute par le paysan exproprié. Du milieu des moissons émergeait au bout d'un piquet, comme un épouvantail à moineaux, un écriteau portant cette sentence: Terrain à bâtir. Et, véritables éclaireurs, sentinelles avancées de cette armée de bâtisses urbaines, les estaminets prenaient les coins des voies nouvelles et toisaient, du haut de leurs façades banales, à plusieurs étages, neuves et déjà d'aspect sordide, les chaumes trapus et ramassés semblant implorer la clémence des envahisseurs. Rien de crispant et de suggestif comme la rencontre de la cité et de la campagne. Elles se livraient de véritables combats d'avant-postes.
La mine pléthorique, contrainte, sournoise de ce paysage offusqué par des talus de fortifications: des portes crénelées, sombres comme des tunnels, écrasées sous des terre-pleins, des murailles percées de meurtrières, des casernes dont les clairons plaintifs répondaient à la cloche de l'usine.
Trois moulins à vent, épars dans la plaine, tournaient à pleine volée, jouissaient de leur reste en attendant de partager le sort d'un quatrième moulin dont la maçonnerie dominait piteusement le blocus auquel le soumettait un tènement de bicoques ouvrières, et à qui ces assiégeants de mine parasite et d'allure canaille, quelque chose comme des oiseleurs ivres, avaient coupé les ailes!
Laurent compatissait au pauvre moulin démantelé, sans toutefois parvenir à détester la population des ruelles qui l'étreignait, tape-durs et vauriens déterminés, héros de faits divers sinistres, race obsédante que la police n'osait pas toujours relancer dans ses repaires. «Ces meuniers du moulin de pierre» comptaient parmi les plus renforcés ruffians de l'écume métropolitaine. Les rôdeurs de quais et les requins d'eau douce, plus connus sous le nom de runners, sortaient presque tous de ces parages.
Mais, même en dehors de cette nichée d'irréguliers et de mauvais garçons que Laurent apprendrait à connaître de plus près, le reste de cette population moitié urbaine, moitié rurale, la gent laborieuse et traitable suffisait pour intriguer et préoccuper le spéculatif enfant. D'ailleurs, ces meuniers, très montés de ton, déteignaient fatalement sur leur voisinage; ils pimentaient, entérinaient de mouture populacière et poivrée ces transfuges du village, valets de ferme tournés en gâcheurs de plâtre et en débardeurs, ou réciproquement ces pseudo-campagnards, artisans devenus maraîchers, ouvrières de fabrique converties en laitières. En grattant l'abatteur on retrouvait le vacher, le garçon boucher avait été pâtre. Étranges métis, farouches et fanatiques comme au village, cyniques et frondeurs comme à la ville, à la fois hargneux et expansifs, truculents et lascifs, religieux et politiques, croyants au fond, blasphémateurs à la surface, patauds et fûtes, patriotes exclusifs, communiers chauvins, leur caractère hybride et mal défini, leur complexion musclée, charnue et sanguine, flattait peut-être dès cette époque le barbare affiné, la brute vibrante et complexe que serait Paridael...
Longtemps ces affinités dormirent en lui, vagues, instinctives, à l'état latent.
Debout sur sa chaise, devant la topique étendue de banlieue, il se saturait pour ainsi dire de nostalgie et ne s'arrachait à sa morbide contemplation que sur le point d'éclater; et alors, tombant à genoux, ou se roulant sur sa couchette, il éjaculait en fontaines lacrymales tous ces navrements et ces rancoeurs accumulées. Et le bruit guilleret des moulins, clair et détaché comme le rire de Gina, et le grondement de l'usine, bougon et rogue comme une semonce de Félicité, accompagnaient et stimulaient la chute lente et copieuse de ses pleurs, -- tièdes et énervantes averses d'un avril compromis. Et cette berceuse narquoise et bourrelante semblait répéter: «Encore!... Encore!... Encore!...»
III. LA FABRIQUE
Félicité finit par fermer à clef, pendant le jour, la mansarde du solitaire et l'envoyer jouer au jardin. Celui-ci avait été réduit d'emprise en emprise aux dimensions d'un préau. Des fenêtres de la maison les yeux de l'espionne pouvaient en fouiller les moindres recoins. Aussi, las de cette surveillance, le gamin incursionna sur le territoire même de l'usine.
Les quinze cents têtes de la fabrique se courbaient sous un règlement d'une sévérité draconienne. C'étaient pour le moindre manquement des amendes, des retenues de salaire, des expulsions contre lesquelles il n'y avait pas d'appel. Une justice stricte. Pas d'iniquité, mais une discipline casernière, un code de pénalités mal proportionnées aux offenses, une balance toujours penchée du côté des maîtres.
Saint-Fardier, un gros homme à tête de cabotin, olivâtre, lippeux et crépu comme un quarteron, parcourait, à certains jours, la fabrique, en menant un train d'enfer. Il hurlait, roulait des yeux de basilic, battait des bras, faisait claquer les portes, chassait comme un bolide d'une salle dans l'autre. Au passage de cette trombe s'amoncelaient la détresse et la désolation. Par mitraille les peines pleuvaient sur la population ahurie. La moindre peccadille entraînait le renvoi du meilleur et du plus ancien des aides, Saint-Fardier se montrait aussi cassant avec les surveillants qu'avec le dernier des apprentis. On aurait même dit que s'il lui arrivait de mesurer ses coups et de distinguer ses victimes, c'était pour frapper de préférence les vieux serviteurs, ceux qu'aucune punition n'avait encore atteints ou qui travaillaient à l'usine depuis sa fondation. Les ouvriers l'avaient surnommé le Pacha, tant à cause de son arbitraire que de sa paillardise.
Dobouziez, aussi entier, aussi autoritaire que son associé, était moins démonstratif, plus renfermé. Lui était le juge, l'autre l'exécuteur. Au fond. Dobouziez, ce taupin bien élevé, jaugeait à sa valeur son ignare et grossier partenaire qu'un riche mariage avait mis en possession d'un capital égal à celui de son associé. Le mathématicien s'estimait heureux d'employer ce gueulard, cet homme de poigne, aux extrémités répugnant à sa nature fine et tempérée.
On avait remarqué que les coupes sombres opérées dans l'important personnel coïncidaient généralement avec une baisse de l'article fabriqué ou une hausse de la matière première.
Cependant Dobouziez devait refréner le zèle de son associé qui, stimulé encore par une affection hépatique, se livrait à des proscriptions dignes d'un Marius.
Industriel très cupide, mais non moins sage, Dobouziez qui admettait l'exploitation du prolétaire, réprouvait à l'égal d'utopies et d'excentricités poétiques toute barbarie inutile et toute cruauté compromettante, Il assimilait ses travailleurs à des êtres d'une espèce inférieure, à des brutes de rapport qu'il ménageait dans son propre intérêt. C'était un positiviste frigide, une parfaite machine à gagner de l'argent, sans vibration inopportune, sans velléités sentimentales, ne déviant pas d'un millième de seconde. Chez lui rien d'imprévu. Sa conscience représentait un superbe sextant, un admirable instrument de précision. S'il était vertueux, c'était par dignité, par aversion pour les choses irrégulières, le scandale, le tapage, et aussi parce qu'il avait vérifié sur la vie humaine que la ligne droite est, en somme, le chemin le plus court d'un point à un autre. Vertu d'ordre purement abstrait.
S'il désapprouvait les éclats de son trop bouillant acolyte, c'était au nom de l'équilibre, du bel ordre; par respect pour l'alignement; le niveau normal, pour sauver les apparences et préserver la symétrie.
En se promenant dans la fabrique, ce qui lui arrivait à de très rares occasions, par exemple lorsqu'il s'agissait d'expérimenter ou d'appliquer une invention nouvelle, -- il s'étonnait parfois de l'absence d'une figure à laquelle il s'était habitué.
-- Tiens! disait-il à son compère, je ne vois plus le vieux Jef?
-- Nettoyé! répondait Saint-Fardier, d'un geste tranchant comme un couperet.
-- Et pourquoi cela? objectait Dobouzier. Un ouvrier qui nous servait depuis vingt ans!
-- Peuh!... Il buvait... Il était devenu malpropre, négligent! Quoi!
-- En vérité? Et son remplaçant?
-- Un solide manoeuvre qui ne touche que le quart de ce que nous coûtait cet invalide.
Et Saint-Fardier clignait malicieusement de l'oeil, épiant un sourire d'intelligence sur le visage de son associé, mais l'autre augure ne se déridait pas et sans désapprouver, non plus, ce renvoi, rompait les chiens, d'un air indifférent.
Certes, il fallait à ces ouvriers une forte dose de philosophie et de patience pour endurer sans se rebiffer la superbe, les mépris, les rigueurs, l'arbitraire des patrons armés contre eux d'une légalité inique!
Et que d'accidents, d'infirmités, de mortuaires aggravant le sort de ces ilotes! La nature de l'industrie même enchérissait sur la malveillance des industriels.
Laurent qui visitait l'usine dans tous ses organes, qui suivait les oeuvres multiples que nécessite la confection des bougies depuis le traitement des fétides matières organiques, graisses de boeufs et de moutons, d'où se sépare, non sans peine, la stéarine blanche et entaillée, jusqu'à l'empaquetage, la mise en caisse et le chargement sur les camions, -- Laurent ne tarda pas à attribuer une influence occulte, fatidique et perverse au milieu même, à cet appareil, à cet outillage où se trouvaient appliqués tous les perfectionnements de la mécanique et les récentes inventions de la chimie.
Il descendait dans les chambres de chauffe, louvoyait dans les salles des machines, passait des cuves où l'on épure la matière brute en la fondant et en la refondant encore, aux presses où, dépouillée de substances viles, comprimée en des peaux de bêtes, elle se solidifie à nouveau.
Au nombre des ateliers où se trituraient les graisses, le plus mal famé était celui des acréolines, substance incolore et volatile dont les vapeurs corrosives s'attaquaient aux yeux des préparateurs. Les patients avaient beau se relayer toutes les douze heures et prendre de temps en temps un congé pour neutraliser les effets du poison, à la longue l'odieuse essence déjouait leurs précautions et leur crevait les prunelles.
C'était comme si la Nature, l'éternel sphynx furieux de s'être laissé ravir ses secrets, se vengeait sur ces infimes auxiliaires des défaites que lui infligeaient les savants.
Plus expéditive que les vapeurs corrodantes, mais aussi lâche, aussi sournoise, la force dynamique cache son jeu et, ne parvenant pas toujours à se venger en bloc, par une explosion, des hommes qui l'ont asservie, guette et atteint, une à une, ses victimes. Le danger n'est pas à l'endroit où la machine en pleine activité gronde, mugit, trépigne, met en trépidation les épaisses cages de maçonnerie, dans lesquelles sa masse d'acier, de cuivre et de fonte, plonge jusqu'à mi-corps, comme un géant emmuré vif. Ses rugissements tiennent en éveil la vigilance de ses gardiens. Et même prêt à se libérer de ses entraves, à éclater, à tout faire sauter autour de lui, le monstre est trahi par son flotteur d'alarme et la vapeur accumulée s'échappe inoffensive par les soupapes de sûreté. Mais, c'est loin du générateur, des volants et des bielles que la machine conspire contre ses servants. De simples rubans de cuir se détachent de la masse principale, comme les longs bras d'un poulpe, et, par des trous pratiqués dans les parois, actionnent les appareils tributaires. Ces bandes sans fin se bobinent et se débobinent avec une grâce et une légèreté éloignant toute idée de sévices et d'agressions. Elles vont si vite qu'elles en semblent immobiles. Il y a même des moments qu'on ne les voit plus. Elles s'échappent, s'envolent, retournent à leurs point de départ, repartent sans se lasser, accomplissent des milliers de fois la même opération, évoluent en faisant à peine plus de bruit qu'un battement d'ailes ou le ronron d'une chatte câline, et lorsqu'on s'en approche leur souffle vous effleure tiède et zéphyréen.
À la longue l'ouvrier qui les entretient et les surveille ne se défie pas plus de leurs atteintes que le dompteur ne suspecte l'apparente longanimité de ses félins. Aux intervalles de la besogne, elles le bercent, l'induisent en rêverie; ainsi, murmures de l'eau et nasillements de rouet. Mais chattes veloureuses sont panthères à l'affût. Toujours d'aguets, dissimulées elles profiteront de l'assoupissement, d'une simple détente, d'un furtif nonchaloir, d'un geste indolent du manoeuvre, du besoin qu'il éprouvera de s'adosser, de s'étirer en évaguant...
Elles profiteront même de son débraillé. Une chemise bouffante, une blouse lâche, un faux pli leur suffira. Maîtresses d'un bout de vêtement, les courroies de transmission, adhésives ventouses, les chaînes sans fin, tentacules préhensiles, tirent sur l'étoffe et, avant qu'elle se déchire, l'aspirent, la ramènent à eux; et le pauvre diable à sa suite. Vainement il se débat. Le vertige l'entraîne. Un hurlement de détresse s'est étranglé dans sa gorge. Les tortionnaires épuisent sur ce patient la série des supplices obsolètes. Il est étendu sur les roues, épiauté, scalpé, charcuté, dépecé, projeté membre à membre, à des mètres de là comme la pierre d'une fronde, ou exprimé comme un citron, entre les engrenages qui aspergent de sang, de cervelle et de moelles les équipes ameutées, mais impuissantes. Rarissime l'holocauste racheté au minotaure ivre de représailles! S'il en réchappe, c'est avec un membre de moins, un bras réduit en bouillie, une jambe fracturée en vingt endroits. Mort pour le travail, vivant dérisoire!
Courir sus à la tueuse? Arrêter le mouvement? L'homme est estropié ou expédié avant qu'on ait seulement eu le temps de s'apercevoir de l'inégal corps à corps.
Laurent assimila aux pires engins de torture et aux plus maléfiques élixirs des inquisiteurs les merveilles tant vantées de la physique et de la chimie industrielles; il ne vit plus que les revers de cette prospérité manufacturière dont Gina, de son côté, n'apercevait que la face radieuse et brillante. Il devina les mensonges de ce mot Progrès constamment publié par les bourgeois; les impostures de cette société soi-disant fraternelle et égalitaire, fondée sur un tiers état plus rapace et plus dénaturé que les maîtres féodaux. Et, dès ce moment, une pitié profonde, une affection instinctive et absorbante, une sympathie quasi maternelle, presque amoureuse, dont les expansions côtoieraient l'hystérie, le prit, au tréfond, des entrailles, pour l'immense légion des parias, à commencer par ceux de ses entours, les braves journaliers de l'usine Dobouziez appartenant précisément à cette excentrique et même interlope plèbe faubourienne grouillant autour du «Moulin de pierre»; il prit à jamais le parti de ces lurons délurés et si savoureusement pétris, peinant avec tant de crânerie et bravant chaque jour la maladie, les vénéfices[1], les mutilations, les outils formidables qui se retournaient contre eux, sans perdre, un instant leurs manières rudes et libres, leur familiarité dont le ragoût excusait l'indécence.
Avec eux, le gamin devenait communicatif. Lorsqu'il les rencontrait, noircis, en sueur, haletants, et qu'ils lui tiraient leur casquette, il s'enhardissait à les accoster et à les interroger. Après les petites persécutions à mots couverts, les ironies, les réticences et les tortures sourdes subies dans les salons de ses tuteurs, il lui semblait inhaler des bouffées d'air vif et agreste au sortir d'une serre chaude peuplée de plantes forcées et de senteurs qui entêtent. Il en vint à se considérer comme le solidaire de ces infimes. Sa faiblesse opprimée communiait avec leur force passive. Il se conciliait ces chauffeurs, machinistes, chargeurs, manoeuvres. Eux répondaient aux avances touchantes de cet enfant rebuté, moralement négligé, méconnu, sevré de tendresse familiale, dont les larbins et la valetaille, cette lie de la plèbe, prenant exemple sur Félicité, parlaient en haussant les épaules, comme d'une charge pour la maison, comme d'un «quart de monsieur».
IV. LE ROBINSON SUISSE
-- Dussé-je vivre jusqu'à la fin du monde, racontait à Laurent le machiniste, ancien cavalier de l'armée, en train de fourbir, d'astiquer ou plutôt de bouchonner le monstre métallique de la force de trois cents chevaux-vapeur que je n'oublierai jamais cette scène! ... Oui, monsieur, la rosse que voici exécuta de jolie besogne ce jour-là! ... Aussi, au lieu de la panser comme à présent, suis-je souvent tenté d'en faire autant de morceaux qu'elle en fit de mon bénin camarade! ... Dire qu'il n'avait pas encore tiré au sort, mon chauffeur! Et robuste, et sain qu'il était le blond «Frisé». Pas une tare. En voilà un conscrit que le conseil de milice n'eût pas réformé! ... Il était tellement bien fait, qu'un de ces messieurs de l'Académie l'a sculpté en marbre blanc, comme les «postures» du Parc, -- des idoles, m'a-t-on affirmé! Peut-être cette ressemblance avec les faux dieux lui a-t- elle porté malheur!... C'est égal, il aurait pu se promener nu comme nos premiers parents sans choquer la pudeur de personne... Eh bien, ce n'est pas en dix, c'est en cent morceaux que la machine découpa ce chrétien... Lorsqu'il s'agit d'ensevelir ces tronçons rassemblés à grand'-peine, je commençai avec deux autres hommes de bonne volonté, -- je vous assure qu'il en fallait! -- par avaler coup sur coup, cinq dés à coudre de pur genièvre... Nous roulâmes, comme chair à saucisses dans une crépine, cette charcuterie humaine dans une demi-douzaine de draps de lit, sacrifiés en rechignant par Mlle Félicité... Et ce n'était pas encore assez de ces six larges linceuls: au sixième le sang giclait encore à travers la toile!
Tandis que cette narration si évocative dans sa candeur barbare irritait péniblement les nerfs du jeune Paridael, il s'entendait appeler par une grosse voix, qui essayait de se faire toute menue.
-- Hé, monsieur Laurent... monsieur Lorki... Lorki! On ne lui donnait plus ce petit nom depuis la maison paternelle. Il se retourna non sans angoisse, s'attendant à voir surgir un revenant. Et quelle ne fut sa joie en reconnaissant le particulier trapu, basané, à l'oeil brun clignotant, à la barbiche annelée.
-- Vincent! s'écria-t-il, pâle d'émotion... Vous ici!
-- À vos ordres, monsieur Lorki!... Mais remettez-vous. On dirait, ma parole, que je vous ai fait peur... Je suis contremaître de la «coulerie»... Vous savez, l'atelier des femmes...
Cette coulerie était précisément le seul quartier de l'usine où Laurent ne se fût pas encore aventuré. Les faubouriennes, plus effrontées, plus tapageuses, moins endurantes même que leurs compagnons, ne laissaient pas de l'intimider. Souvent, de son lit, le soir, Laurent entendait sonner la cloche de délivrance. Aux femmes on rendait la volée, un quart d'heure avant les hommes. C'était aussitôt, vers la porte charretière, une trépignée, une galopade, un vacarme de pouliches débridées. Au dehors, cependant, elles lambinaient, traînaient la semelle. La cloche tintait de nouveau. Les hommes détalaient à leur tour, plus lourdement, mais en se ralliant d'une voix moins aigre. Et, après quelques instants, au bout de la rue, s'élevaient, confondues, des clameurs de femmes violentées et de galants bourrus. Laurent en gagnait la chair de poule. «Ah, les cruels, voilà qu'ils les empoignent!» L'innocent ne comprenait rien encore à ces jurons, à ces rires saccadés dégénérant en giries. Le hourvari tournait des coins de ruelles, s'étranglait au fond des culs-de-sac, s'éparpillait peu à. peu dans les méandres des impasses, jusqu'à ce que la banlieue retombât dans un silence morne et sournois, complice de la ténèbre propice aux embuscades, et aux accouplements, -- dans la nuit saoûle et lubrique autour du Moulin de pierre.
Le lendemain, celles qui avaient glapi et clamé à vous fendre l'âme, paraissaient enjouées, alertes, encore plus émancipées; et dans les halles du rez-de-chaussée, les mâles glorieux, repus, contents d'eux-mêmes, se heurtaient le coude d'un air de connivence, échangeaient des clins d'oeil, claquaient de la langue avec gourmandise.
À quelles mystérieuses prouesses faisaient-ils donc allusion, ces paroissiens truculents?
-- Comment, vous ne connaissez pas la coulerie! se récriait Vincent Tilbak. Mais c'est le coin le plus curieux de la fabrique. Il faut voir mon équipage à l'oeuvre! De vraie abeilles!...
Ce Tilbak était un marin, pays de la bonne Siska.
Jadis, après un voyage au long cours, à peine débarqué, vite, il mettait le cap sur la maison des Paridael. Ses hardes de gros bleu embaumaient le goudron, le varech, le brome, la marine, toutes les senteurs du large, et de son être même émanait un parfum non moins viril et loyal. Pour achever de se faire bien venir, il avait toujours les poches pleines de curiosités de l'océan et des antipodes: coquillages carnés, fruits musqués pour Laurent; et pour Siska une étoffe de l'Extrême-Orient, un bijou de Japonaise, une amulette d'anthropophage. Tilbak racontait ses aventures, et tel était le plaisir que Laurent prenait à ces récits que lorsque le narrateur épuisait son répertoire d'histoires véridiques, il lui fallait en inventer de fabuleuses. Et gare s'il s'avisait de les abréger ou d'en altérer un détail! Laurent n'admettait pas les variantes et se rappelait, implacablement, la version primitive. Heureusement pour le complaisant rapsode, il arrivait au petit tyran, malgré sa vigilance et sa curiosité, de céder au sommeil. Siska le mettait coucher dans un cabinet à côté de la chambre de Monsieur. Alors les deux pays, débarrassés de ce témoin aimé, mais parfois gênant, pouvaient se parler d'autre chose que de naufrages, de baleines, d'ours blancs et de cannibales.