La nouvelle Carthage

Chapter 19

Chapter 193,640 wordsPublic domain

La conjonction graduelle de ces deux simples amusa beaucoup Laurent Paridael, conquis par leurs ragoûtants types de brun et de blonde, si harmonieusement assortis.

Auparavant il avait lié connaissance avec le garde; aux heures de trêve, il lui offrait des cigares, lui payait la goutte et se faisait expliquer les particularités du métier. Il le complimenta sur sa conquête, et lorsqu'il les trouvait ensemble, d'un clin d'oeil il l'interrogeait sur les progrès de leur liaison, et le rire un peu confus et l'oeil émerilloné du galant lui répondaient éloquemment. Quant à la soubrette, elle était tellement occupée à reluquer son élu 'qu'elle ne s'apercevait pas de ces signaux d'intelligence et de l'intérêt que Paridael portait à leurs amours. Cette félicité des autres, cette idylle de deux êtres jeunes et beaux, béatifiait et suppliciait à la fois le fantasque Paridael, l'amant méconnu de Gina.

Cependant les amoureux ne se possédaient plus de désir. Elle finit par aller le relancer dans sa maisonnette de bois les nuits qu'il était de service. Un soir d'hiver qu'il ventait et neigeait, par la porte entrouverte, Laurent les vit blottis frileusement dans un coin, la fille sur les genoux du garçon. Il n'y avait pas de lumière, mais le rougeoiement du poêle de fonte trahissait l'accouplement de leurs deux silhouettes.

Une bordée tirée de l'autre côté de la ville éloigna Laurent de ses protégés. En s'en retournant, il fut assez surpris de ne voir le jeune homme ni sur la voie, ni dans la logette. S'il se le rappelait bien, c'était pourtant cette semaine que le gars prenait le service de jour. Était-il malade? L'avait-on remplacé? Paridael s'inquiéta de cette absence insolite comme si le pauvre diable lui eût tenu au coeur par les liens d'une amitié de longue date. Ce fut bien pis lorsqu'à la nuit tombante, un autre que le personnage attendu vint relever l'ouvrier de garde. Cédant encore une fois à sa timidité, à cette pudeur qu'il mettait dans ses moindres sympathies, il n'osa pas s'informer du déserteur. D'ailleurs Laurent ignorait son nom. Il lui eût fallu donner un signalement, entrer dans des explications, et il s'imaginait que sa démarche paraîtrait étrange. Il rentra donc, mais la pensée de l'absent le tenailla toute la nuit, et la corne, soufflée par un autre, appelait au secours et sonnait l'alarme.

Le lendemain, le garde n'étant pas à son poste, Laurent se décida à aborder son remplaçant.

Il apprit alors un funeste épilogue.

En dépit des règlements, sous la menace des amendes ou d'une mise à pied, au risque d'être surpris par l'inspecteur en tournée, l'amoureux ne quittait plus sa maîtresse. Or, une nuit, ils étaient si bien enlacés, tellement éperdus, lèvres contre lèvres, qu'il n'eut ni la force, ni même la présence d'esprit de suspendre ces délices pour signaler un train et barrer le passage. Peut-être comptait-il aussi sur la solitude et l'abandon absolus de la route à cette heure indue? Un terrible gloussement de détresse suivi d'une volée de jurons l'avait arraché à son extase. Lorsqu'il se précipita sur l'entrevoie, le train venait de stopper à quelques mètres de son poste après avoir écrabouilllé un vieux couple lamentable.

Certain de devoir payer chèrement sa négligence, le coupable n'avait pas attendu le résultat de l'enquête, mais s'était sauvé pendant que robins et gendarmes instrumentaient contre lui. Il avait d'autant mieux fait de redouter les sévérités de la Justice, que les deux valétudinaires supprimés pendant cette veillée d'amour étaient de richissimes grigous et que leurs hypocrites héritiers devaient bien à leur mémoire de poursuivre sans merci l'instrument de leur massacre, alors même qu'au fond de l'âme ils bénissaient probablement l'intéressant homicide.

La néfaste amoureuse disparut en même temps que son possédé et personne n'ouït où ils se cachaient. Jamais Laurent ne les revit. Mais, depuis cette aventure fatale, chaque fois que rauquait la corne d'un garde-barrière ou qu'il apercevait la cuve noire d'un gazomètre surplombant une hargneuse étendue faubourienne, qu'il lui arrivait de respirer l'âcreté du coke, -- surgissaient aussitôt les jeunes gens accoudés à la barrière, lui, hâlé comme un faune, habillé de pilou mordoré, la corne de cuivre suspendue en sautoir à un bandereau de laine rouge; elle, blonde, rose, prête à défaillir et, avec sa cornette et son tablier blanchissimes, appétissante comme le couvert d'un festin[14].

Pour secouer ses regrets de la disparition du garde-barrière, il changea momentanément de pénates et battit en explorateur cette campagne anversoise que le souvenir des émigrants ruraux lui rendait chère. Willeghem devint même pour lui comme un but de pèlerinage.

D'ailleurs, sans le quitter, sans cesser d'en fouler le sol et d'en respirer l'atmosphère, Laurent ressentait pour son pays la dévotion meurtrière, le voluptueux martyre de l'exilé. Il voyait, il percevait les moindres objets du terroir avec une intensité sensorielle que connaissent ceux-là seuls qui reviennent après une longue absence ou qui partent pour toujours; ceux qui ressuscitent ou qui meurent. C'est seulement au rivage natal que les trois règnes de la nature se paraient de cette fraîcheur, de cette jeunesse, de cet attrait, de ce renouveau éternel.

Sa piété fervente s'étendait des êtres besogneux et des quartiers excentriques de la grande ville, au sol gâcheux ou aride, au ciel hallucinant, aux blousiers taciturnes de la contrée, à ces steppes de la Campine que le touriste redoute comme le remords.

Affrontant ouragans et giboulées, il se promenait par tous les temps.

En pleine bruine automnale, il tomba souvent en arrêt devant un porte-blaude, arpentant la glèbe à larges enjambées et l'ensemençant d'un geste rythmique et copieux. L'été, un faucheur aiguisant gravement sa faux sur l'enclumette, le faisait demeurer sur place, comme un fidèle devant un épisode symbolique de l'office divin. Il élisait entre tous le village voisin de Willeghem où cette apparition s'était produite, retournait souvent se promener de ce côté, mais, subissant toujours cette vague pudeur, n'osait rien pour se rapprocher du sculptural paysan.

On le pénétrait encore, à la moindre odeur de purin, ce soir d'avril où un rustaud trimbalait sa tinette et aspergeait, à pleines écopes, les soles en gésine. Le mépris de ce villageois pour le printemps attendri et chatouilleur, le flegme de ce fessu maroufle, à la pulpe mûre, aux cheveux filasse, en vaquant d'un pas appuyé à sa besogne utile, mais inélégante, le violent contraste du substantiel pataud avec la mièvrerie ambiante, conquéraient d'emblée Laurent Paridael et, du même coup, le décor avrilien, l'énervement de l'équinoxe, la langueur à laquelle Laurent inclinait, la présence dont il venait de jouir, lui parut insipide et frelatée comme une berquinade. Il n'avait plus de sens que pour ce jeune cultivateur. Ce même rural accosté par Laurent, cessait un instant de triturer le compost et de stimuler la glèbe, et narrait épanoui, simplard, en se grattant l'oreille: «Oui, tel que vous me voyez, monsieur, à quatre garçons du hameau nous fîmes notre première communion le jour même où nous tombions au sort!»

Et cette coïncidence du sacrement balsamique avec la brutale conscription ne se délogea jamais du cerveau de Laurent, et lui fut inséparable d'un mélange d'encens pascal et de pouacre purée, comme de l'odeur même du jour où ce fait exceptionnel lui fut raconté.

À cette impression se rattachait intimement celle d'une matinée passée dans la noue avec une horde de vachers et de vachères. Un grand sécheron de fille garçonnière commandait la bande déguenillée et surveillait la cuisson des pattes de grenouilles pour raccommodement desquelles la générale réquisitionnait le beurre de toutes les tartines du clan. Les menottes alertes entassaient sous la casserole, comme au bivac, bois mort et fouées. Le rissolement du fricot semblait un artificiel frisselis de feuilles.

Paridael s'ébaudissait ce jour-là en sauvageon, en primitif; il en avait même oublié son deuil et sa rancoeur, mais en moins d'un instant cette rare gaieté tomba: un des petiots, saoulé de genièvre par un mauvais charretier, dormait le long de la haie; on avait beau le secouer, il ronflait, baveux, abruti comme un alcoolique; les chenilles velues provoquaient un frisson sous son derme rugueux, et les taons rageurs et moites qui faisaient s'ébrouer et ruer là-bas une compagnie de poulains, arrachaient de temps en temps au dormeur une gouttelette de sang, couleur de mûre écrasée, et un vagissement qui criait vengeance au ciel.

D'autres fois, Paridael remontait ou descendait les longs et droits canaux flamands, à bord d'un bateau d'intérieur. Il vivait la vie des gabariers, partageait leurs repas, dormait dans leurs cabines proprettes et mignonnes comme un boudoir de poupée, prêtait un coup de main à ses hôtes, mais s'éternisait, les trois quarts du temps, dans un rien-faire absolu, goûtait le délice de se morfondre, et de glisser, au fil de l'eau, sans bouger et d'être, à son tour, la chose immobile, passive, irresponsable, devant laquelle processionnaient les saules, génufléchissaient les oseraies, s'attroupaient des villages, se piétaient des clochers. Et les manoeuvres, toujours les mêmes, répétées, aux diverses étapes, dans des sas construits sur l'unique modèle, les haltes en attendant l'éclusée, les bateaux du trait s'alignant, s'accotant dans la retenue, tandis que l'éclusier actionne les vannes, et que les carènes descendent avec le niveau qui baisse! Et les mêmes colloques geignards s'engageant, de pont à pont, entre les ménagères!

Parfois dans la dolente ritournelle s'introduit une modulation imprévue.

Sitôt le bâclage opéré, un des aides profite du relais pour sauter à terre, déchausse une motte de gazon, au moyen de sa jambette, et, regagnant le chaland, se met en devoir de tasser cette herbe vive dans la cage de l'inséparable alouette. Sensible à cette attention, l'aimable captif accueille le régal par une vocalise étourdissante. Mais à cette allégresse intempestive, le vieux patron qui, ne pouvant venir à bout d'une manoeuvre, bougonne et tempête depuis une minute, en réclamant son auxiliaire, l'avise à l'arrière du bateau et le relance au moment même où il refermait précipitamment la cage. Ah! le fainéant! À lui cette bourrade, à lui ce coup de pied! Le déserteur pare la torgniole, embourse la ruade, pirouette stoïquement sur lui-même, sans une plainte, sans une riposte. Sa large bouche tressaille nerveusement, il rougit sous le hâle, mais ses grands yeux ne s'humectent pas. Ce qui le désarme, c'est moins la joie de l'oiselet que le regard affectueux et apitoyé que lui adresse la batelière, leur patronne et leur mie! Ah! pour se concilier la chère femme, il encourra volontiers les brutalités du patron! Il se moque autant de la rage du mari que des aboiements du cabot. Parbleu, le servile roquet tient pour le baes, tandis que l'alouette est à la bazine!

Et le voilà, sans rancune, qui se remet à l'oeuvre! Lui aussi y va de sa chanson! Hardi le petiot! Les vannes se rouvrent, le toueur repêche la chaîne sans fin, et d'un bord à l'autre les aides- bateliers assujettissent et se passent les amarres.

Les bateaux s'émeuvent, reprennent la file. Lentement, tout droit, vers le Rupel, le trait dévale.

Laurent vaguait aussi, en malle-poste, par les campagnes si lointaines et pourtant si proches! Entre Beveren et Calloo, dans le pays de Waes, on percevait le bruit rythmique des fléaux battant l'airée. Le conducteur retint ses chevaux. Une fille, un peu dépoitraillée, luisante comme la pomme du pays, accourt, grimpe le talus de la chaussée, à temps pour attraper un paquet que lui jette le postillon. D'un mouvement sec, elle fait sauter le cachet; hésite au moment de déplier la lettre, puis se décide à en prendre connaissance.

Pas un muscle de son visage ne bouge; mais Laurent croit entendre panteler son coeur. Et les batteurs immobiles, torses nus, le coutil bridant leurs cuisses -- deux bronzes rosâtres dans le clair-obscur de la grange, -- baignés d'une sueur plus volatile que liquide, -- les batteurs attendaient aussi la nouvelle avec une certaine solennité. Une lettre de notre Jan, son frère, le «fils de la maison» ou de mon Frans, le promis, soldat à Anvers? A-t-il eu la main malheureuse dans une bagarre, agonise-t-il à l'hôpital militaire, la lettre vient-elle de la prison de Vilvorde? Laurent se pose ces questions. Il brûle d'interroger la jeune paysanne. Elle rentre dans la ferme. Il attendra toujours la réponse. La diligence poursuit sa course. Les grelots dindrelindent railleusement au collier des chevaux, le fouet claque sans vergogne, il fait fastidieusement chaud, une de ces chaleurs de plein jour qui nous porteraient à maudire le soleil et à regretter l'hiver. La cloche de Calloo sonne son midi mélancolique, l'heure si longue à sonner semble dire la cloche!... Les grillons se râpent rageusement les élytres. Et Laurent va toujours, toujours, vers un but qu'il s'est donné au hasard... Mais toujours, toujours, demain, après, fatalement, l'unique ferme du voyage, la pataude angoissée et les deux gars, moitié nus, jouant le bronze... Car sa seconde vue avertit le passant que la nouvelle est mauvaise. Il voudrait rebrousser chemin, consoler la belle terrienne; il se sent capable de veiller, avec eux, l'ombre du mort. C'en est fait. Loin, bien loin déjà, il ne repassera de la vie par cette route. Mais il tient un souvenir de plus pour lui étreindre le coeur par les chaleurs suffocantes des canicules. Le tintement d'une cloche de village, la pâmoison des mouches dans le coup de soleil, les grillons grinçant des ailes, lui reprochent toujours l'image de gens qu'il aurait pu plaindre et aimer...

Ainsi, quantité de scènes indifférentes pour le vulgaire et pour les observateurs de métier, un visage entrevu, un passant coudoyé, un regard intercepté, une allure topique, laissaient d'ineffaçables traces dans sa vie. Il entretenait de bourrelants regrets de compagnons d'une courte traite, de rencontres sans conséquence; inconsolable des bifurcations de chemin que la destinée impose aux voyageurs les mieux assortis.

De continuelles nostalgies le labouraient. Il lui prenait des envies lancinantes de conjurer coûte que coûte des visions fugaces; il appétait ces apparitions bienvoulues et, dans sa mémoire, les souvenirs sympathiques se bonifiaient, se corsaient comme un vin généreux.

Une douce et noble figure de peuple, un grand gars basané, aux profonds yeux scrutateurs, penché à la portière d'une caisse de troisième, dans un train qui croisait le sien. Et il n'en fallait pas davantage à Laurent pour se rattacher cet être qu'il ne reverrait plus. Il savourerait dans l'éternité cette minute trop rapide; rien ne s'éventerait de l'atmosphère de ce moment: c'était près d'un viaduc et dans l'air ondoyaient une odeur d'eau stagnante et une chanson de haleur. Effluence boueuse, triste mélopée encadraient la noblesse suprême de l'attitude et les grands yeux affectifs de l'inconnu...[15]

Pareils incidents devenaient pour Laurent des tableaux très poussés, d'une couleur magnétique, d'une pâte ragoûtante, mais avec, en plus, le parfum, la musique, le symbole, et ce je ne sais quoi qui différencie des autres les êtres et les objets élus. Quels chefs-d'oeuvre, se disait-il, si on parvenait à rendre ces tableaux comme il les revoyait et les ruminait, lui, en fermant les yeux!

Celui-ci encore:

Un valet de ferme rentrait à l'écurie ses chevaux dételés, mais non dépouillés du harnais. L'avant-train des bêtes s'engageait déjà dans l'ombre, les croupes seules luisaient au clair-obscur sous la porte charretière. Dehors, le palonnier aux poings, le domestique, un gaillard râblé, d'une carre superbe, en manches de chemise, vu de dos, obliquait et se penchait un peu vers la droite, dans l'action de retenir les animaux trop impatients. On aurait entendu le hiu ho! du paroissien, ou son claquement de langue flatteur, ou son juron impératif, mais on gardait, avant tout, le dessin de son geste, tant cette impulsion du corps était trouvée, unique, inséparable du personnage, harmonieuse et comme sublimée.

Avec le rappel mental de ce geste, Laurent reconstituait la scène dans ses détails accessoires. À la vérité, elle résidait tout entière dans ce mouvement qu'il avait essayé de représenter à Marbol.

Désespérant de se faire comprendre, il entraîna de force le peintre, devant la ferme où s'était produit ce geste capital. Ils se tinrent à l'affût vers le soir, mais, après avoir vainement guetté le modèle, Laurent s'informa de lui auprès des gens de la ferme.

C'est à peine si ces rustauds reconnurent leur pareil, ou du moins un des leurs, au portrait exalté qu'il traça du personnage.

-- Ouais! Le «Frisotté» finit par dire une des servantes avec une indifférence hypocrite, -- car elle avait dû connaître de très près et apprécier à l'oeuvre de chair ce fier compagnon de travail, -- notre bazine l'a congédié il y a huit jours, et nous ne savons pas où il est allé se louer.

-- Avoir mime pareil sous les yeux et le mettre à la porte! clama Laurent avec une indignation à laquelle cette matérielle valetaille ne comprit rien.

Marbol tenta de persuader à son ami qu'ils retrouveraient bien la même attitude, le même coup de rein professionnel chez d'autres sujets de l'espèce du drôle éconduit. Et, en effet, pour flatter la manie de Paridael et le consoler de cette déplorable éclipse, ils assistèrent à la rentrée de quelques équipages de cultivateurs. Mais, au moment attendu, l'encolure, l'habitude du corps, la dégaine de ces marauds n'était qu'une parodie, une pâle contrefaçon, un à peu près maladroit, un piteux synonyme de la posture de Witte Sus. Marbol s'en serait contenté et avait même tiré son calepin de sa poche afin de crayonner ce période caractéristique de la manoeuvre, mais Laurent ne lui laissa pas entamer le croquis et, comme Marbol le plaisantait sur son exclusivisme, il répondit avec conviction:

-- Ris tant que tu voudras, mon cher. Mais sache bien que pour assurer à mes yeux la volupté, la caresse de cette attitude du jeune pataud, j'irais jusqu'à me faire cultivateur; oui uniquement, afin de prendre le gaillard à mon service. C'est peut- être un fort mauvais sujet, un caractère intraitable, un serviteur malhonnête, mais, fût-il ivrogne, paillard et voleur, je lui pardonnerais ses vices comme simples peccadilles à raison de sa plastique supérieure... Celui-ci et les autres que nous avons observés ne manquent pas de galbe, je t'accorde que leurs mouvements sont identiques. Bref, c'est la même recette, le même consommé: il n'y manque que le savouret.

-- Eh bien, il est heureux que tu ne saches dans quelle cuisine ce savouret, comme tu l'appelles, est allé relever le potage!...

-- Oui, car je serais capable de l'engager sur l'heure.

Et comme Marbol ricanait de plus belle.

-- Oh! tais-toi, supplia son ami. Si tu étais vraiment artiste, tu comprendrais cela!

Et en retournant, abattu, renfrogné, il ne desserra plus les dents, de toute la route.

Peu à peu l'équilibre, l'eucrasie, le bon sens, la saine raison de Bergmans lui déplurent. Il se blasait sur ses amis. Il allait maintenant jusqu'à trouver son inséparable triumvirat, trop tiède, trop prudent. Au peintre il reprochait l'épaisseur, l'opacité de ses vues, son manque de curiosité et d'inquisition. La santé exubérante, les luxuriances, l'épanouissement, l'optimisme du génie de Vyvéloy ne lui procuraient plus les jouissances d'autrefois.

Ses sorties amusaient beaucoup son petit cercle. Ils traitaient leur censeur en enfant gâté et le ménageaient comme un cher convalescent. Leur bonté protectrice, leur mansuétude, leur indulgence, loin de calmer Laurent, achevaient de le mettre hors de lui et, ne parvenant pas à entamer leur sérénité, il leur brûlait la politesse, quitte à venir les retrouver quelques jours après. Les autres ne lui gardaient aucune rancune, et lui passaient ses incartades et ses propos passionnés comme autant de paradoxes et de sophismes d'un grand coeur.

Mais, hanté par ses idées biscornues, Laurent rêvait d'y conformer sa conduite. Le moment arrivait où il dépouillerait ses derniers préjugés et enfreindrait les conventions sociales. Ses allures excentriques lassèrent enfin la tolérance de ses intimes et, en personnages ayant une situation à garder devant le monde, ils risquèrent quelques observations. Un jour, ils l'avaient rencontré en compagnie d'une couple de drilles assurément fort pittoresques, rôdeurs de quai, mauvais journaliers, modelés et nippés à souhait, mais d'une originalité par trop outrée, à qui, pourtant, de la meilleure foi du monde, il se flattait de les présenter. S'étant dérobés en toute hâte à cette compromettante accointance, ils furent taxés durement de philistinisme.

Cette fois Bergmans riposta sèchement. Paridael leur en demandait trop, à la longue! La plaisanterie tournait à l'aigre. S'intéresser au peuple qui travaille et qui souffre: rien de plus équitable. Mais se passionner pour les sacripants, frayer avec les irréguliers et la racaille, c'était se conduire en excentrique, pour ne pas dire plus! Puis s'adoucissant, Bergmans tenta de montrer au dévoyé l'abîme vers lequel il glissait; il lui reprocha son désoeuvrement, sa vie à part, ses chimères, s'offrit même de le placer chez Daelmans-Deynze[16].

Paridael refusa net. La plus légère dépendance, le moindre contrôle lui répugnaient comme une chaîne.

Quelquefois, sensible à une parole émue il promettait de se ranger; il ferait un effort et se contenterait de l'existence commune aux gens rassis ou du moins plus posés; mais ces sages résolutions l'abandonnaient au premier froissement que lui causaient la platitude et la méconnaissance bourgeoises.

Les pronostics du cousin Dobouziez pesaient sur lui comme une malédiction; cet homme positif et clairvoyant avait scruté l'avenir de ce parent exceptionnel.

Laurent en arrivait à se souhaiter irresponsable, à envier les internés criminels ou fous, que ne ronge plus le souci du pain quotidien et de la lutte pour l'existence. Sa bonté évangélique, une bonté hystérique comme celle des franciscains d'Assise, s'effrénait et le poussait aux dernières conséquences du panthéisme. Fataliste, il se croyait prédestiné; sans ressort, sans foi, sans but, il souhaitait mourir et se replonger dans le grand tout, comme une pièce ratée que le fondeur remet au creuset. Après l'éparpillement de ses atomes et la diffusion de ses éléments, l'éternel chimiste les combinerait une autre fois avec plus de profit pour la création.

La visite que Laurent fit, au plus fort de cette crise, à une maison pénitentiaire, exaspéra ces délétères nostalgies:

«Des malades, des inconscients, des malheureux!» plaidait-il, au retour de cette excursion, devant le tribun, le peintre et le musicien. «Les bayeurs, les effarés, les éblouis, les éperdus, aux grands yeux visionnaires qui ne comprennent rien au monde et à la vie, au Code et à la morale, -- des faibles, des pas-de-chance, moutons toujours tondus, instruments passifs, dupes qui coudoyèrent toutes les scélératesses et demeurèrent candides comme des enfants; débonnaires qui ne tueraient pas une mouche quoique des escarpes les aient associés à leurs entreprises; viciés, mais non vicieux, souffre-douleur autant que souffre-plaisir...[17]

-- Parlerais-tu pour toi? interrompit Marbol.