La nouvelle Carthage

Chapter 17

Chapter 173,605 wordsPublic domain

Puis sentant l'émotion lui nouer la gorge, il n'eut que le temps de se tourner vers Lusse et Pierket qui lui tendaient leurs mains et leurs lèvres. Et, sous les larmes que Laurent ne parvenait plus à retenir, Pierket, qui adorait son grand ami, éclata en sanglots et se suspendit à son cou comme s'il voulait l'entraîner avec eux par delà les mers.

Aussi cette lugubre et ironique coïncidence qui faisait s'embarquer Henriette et les siens à bord de la Gina, avait par trop étreint le coeur de Paridael. Il reconnaissait le mauvais génie de Béjard et de sa femme. Cette Gina lui ravissait Henriette et tous ceux qu'il aimait!

D'autres corrélations bizarres et inattendues se présentèrent encore. Ce village de Willeghem qui émigrait en masse, était précisément celui de Vincent et de Siska. Comme ils l'avaient quitté enfants, ils ne reconnaissaient personne. Mais en interrogeant ce monde ils retrouvèrent quelques noms, démêlèrent des traits de famille dans les physionomies, finirent par se découvrir des cousins. Ces reconnaissances eurent ceci de bon qu'elles étourdirent et dissipèrent un peu les partants. Jan Vingerhout dit en riant: «Willeghem sera donc au complet, là-bas! Et nous fonderons une nouvelle colonie à laquelle nous donnerons le nom, du cher village! Vive le Nouveau-Willeghem!»

Et tous de faire chorus.

Mais d'autres camarades que les paysans accaparaient l'attention des Tilbak. La Nation d'Amérique au grand complet: doyens, baes, compagnons, voituriers, mesureurs, arrimeurs, gardes-écuries, chargeurs, routeurs, et même nombre de chefs des autres corporations avaient fait escorte au digne Jan, au mieux voulu de leurs chefs et de leurs compères. Que d'efforts dépensés par ces braves gens pour le retenir! Car, s'il prétextait le dégoût du métier, l'envie de voir du pays, la dureté des temps, au fond, les plus perspicaces savaient que le digne garçon, compromis comme principal meneur dans les derniers troubles, craignait, en demeurant à leur tête, d'attirer sur ses amis le mauvais gré des riches et de nuire aux intérêts de leur gilde.

Dans la masse des dockers se trouvaient jusqu'aux musards du «Coin des Paresseux» de ces cogne-fêtu taillés en athlètes, aussi rogues qu'indolents, au demeurant les meilleurs bougres, qui avaient si souvent désarmé Jan Vingerhout par leur flegme superbe, lorsqu'ils ne le faisaient pas endêver par leur inertie et leur désertion devant le labeur. Ces baguenaudiers se bousculaient pour broyer affectueusement les mains du partant dans leurs crocs énormes; et, dérogeant à leurs habitudes de pure représentation, ils aidaient même à transborder les colis.

Les détaillants voisins de la Noix de Coco se pressaient, de leur côté, autour des Tilbak. La population maritime et ouvrière du port et des bassins s'associait toute entière à cette manifestation de regret et de sympathie. Dans la cohue, Laurent crut même reconnaître quelques jeunes runners valant peut-être mieux que leur réputation et tenant, eux aussi, à témoigner de leur sympathie pour ces braves gens.

Ces démonstrations apportèrent une heureuse diversion aux adieux, en étourdissant ceux qui en étaient l'objet. Les ouvriers des quais, sains et joyeux gaillards, ne mâchant de noir que leur chique de tabac, affectaient bien une gaîté un peu forcée, ou exagéraient leur humeur drolatique, se mettaient l'esprit à la torture pour trouver des saillies de haute graisse, mais plus d'un se mouchait avec trop de fracas ou se frottait le visage du revers de sa manche, alors qu'il n'y avait pourtant point la moindre sueur à essuyer.

Jan Vingerhout ne se laissait pas démonter non plus; ferré sur la réplique, il parvenait encore à gonfler les plus grosses bourdes, et, fidèle jusqu'au bout à sa réputation de boute-en-train des «Nations», se livrait à une débauche d'aphorismes et de monostiques stupéfiants, où pantalonnait et pétardait l'esprit du père Cats et d'Ulenspiegel.

À toute force il lui fallut prendre encore quelques verres avec les copains, à l'estaminet le plus proche. Paridael n'avait pas pu refuser non plus les politesses de ses dignes patrons et camarades. Et, devant le comptoir, où les tournées se succédaient au feu roulant des gaillardises, aux bordées de jurons, aux. francs coups de poing sur les tables, Laurent aurait encore pu se croire au «local», après le travail, les soirs de reddition de comptes. Quelques-uns de ces débardeurs apportaient des souvenirs à leur Jan, celui-ci une pipe, celui-là une blague à tabac, qui une rémige de frégate. Un de ces braves avait même eu l'idée de remettre du papier à lettres de trois couleurs à Vingerhout. Il s'agissait de dérouter les interceptions et le cabinet noir des facenderos. Lorsque Jan écrirait sur du papier blanc, ce serait signe que les choses allaient bien, le rosé signifierait condition précaire, mais supportable, enfin le vert indiquerait une profonde détresse. Et cela en dépit de ce que la lettre contiendrait d'optimiste et de rassurant.

L'heure pressait. Laurent s'éclipsa pour aller installer les femmes, avec Tilbak, dans l'entrepont de la Gina. On fit d'abord quelque difficulté de recevoir Laurent à bord. L'accès des aménagements d'émigrants était strictement interdit aux curieux, et pour cause. Une fois sur le bateau il était même défendu aux voyageurs de retourner à terre, sous peine de perdre leur place et même l'argent de leur passage. Toutefois, grâce à l'obligeance d'un gabier, avec lequel Tilbak avait été amateloté jadis, il fut permis Paridael d'inspecter le nouveau domicile de ses amis.

La Gina contenait plus de six cents lits de camp en bois blanc, ou plutôt des châssis mal varlopés, tendus d'une sangle, couplés et superposés par groupes de douze dans les entreponts. La literie de cos branles consistait en un sac bourré de paille fétide, dont un pourceau n'eût pas même voulu pour litière, vrai réceptacle de la vermine.

Malgré le long aérage il régnait dans ces couloirs une odeur indéfinissable d'hôpital mal tenu, mélange de bouteilles et de faguenas. Que serait ce plus tard, lorsque toutes ces épaves humaines s'y encaqueraient, les haillons et les corps exsudant autant de miasmes qu'un grouillement de fauves; surtout pendant les gros temps, lorsqu'on ferme les écoutilles.

Les règlements prescrivaient de séparer les sexes a bord et d'éloigner autant que possible des adultes les enfants en bas âge. Mais Béjard et consorts n'étant pas hommes à tenir compte de ces prescriptions, on ne les observait qu'en vue du port.

Avant même de gagner la mer, on bouleversait tous ces arrangements; on n'empêchait plus la promiscuité; on recevait en fraude un surcroît de passagers que des embarcations interlopes amenaient de la rive pendant la nuit. Runners et smoglers n'avaient pas de client plus précieux que Béjard et Cie.

Les cambuses étaient fournies de lard, de viande fumée, de biscuits de mer, de bière, de café, de thé, «en quantité plus que suffisante pour le double de la durée du voyage», renseignaient les prospectus, la dernière oeuvre littéraire de Dupoissy, l'homme des impostures et des charlataneries. À la vérité c'est à peine si l'aiguade suffirait! On rationnait les malheureux comme une garnison assiégée. Chaque passager recevait une petite gamelle en fer blanc ressemblant à celle des troupiers. La distribution des vivres se faisait deux fois par jour; les aliments mesurés à la livre, les liquides au bon juron, litre spécial et réduit en usage sur les bateaux. Naturellement un froid perçant régnait sans cesse dans les entreponts, les vents coulis y prodiguaient les rhumes sans toutefois balayer l'odeur invétérée.

Et c'est la qu'allaient devoir gîter la bonne Siska et la chère Henriette.

-- Bast! disait Tilbak en voyant la mine déconfite de Laurent. La traversée n'est pas longue. Et j'en ai vu bien d'autres!

Ils remontèrent sur le pont. Laurent remarqua quelques box en bois, contenant onze chevaux de labour, l'écurie de quelqu'un de ces fermiers aisés affolés par la crise et s'expatriant avant la ruine. À voir ces installations, autant eût valu jeter les bêtes à l'Escaut. Leurs propriétaires étaient bien naïfs s'ils s'imaginaient qu'elles supporteraient la traversée dans ces conditions. Les exploiteurs s'arrangeraient de façon à les leur faire céder à bas prix. L'entretien de ces chevaux coûterait gros à leurs possesseurs et à la longue ils en retireraient a peine le prix de la peau. Au-dessus de ces écuries sommaires, sans le moindre auvent, dans des caisses de bois blanc s'entassaient le foin, la paille et l'avoine.

Cependant l'ivoire s'amoncelait un peu à la diable. Le pont revêtait l'apparence d'un bivac de fugitifs, d'un campement de bohémiens. En frôlant ces parias de toutes les contrées, apportant on ne sait quelle couleur et quelle odeur spéciale dans leurs bardes, Laurent remarqua qu'ils étaient vêtus très légèrement et que beaucoup claquaient déjà des dents et tremblaient de la lèvre. Un des agents de Béjard passait entre leurs groupes et pour les réconforter disait que ce froid ne durerait que quelques jours. Une fois passé le golfe de Gascogne, commencerait l'été perpétuel. L'agent n'ajoutait pas qu'entre l'Afrique et les côtes du Brésil les passagers cuiraient au point de ne pouvoir se tenir sur le pont, et que la calenture, le délire furieux, emporterait quelques-uns de ceux qui auraient tenu tête à la fièvre paludéenne. Il leur cachait surtout les horreurs de ta traversée, l'arbitraire et la brutalité qui les attendaient au débarquement et les misères sans nombre à endurer en ces milieux incompatibles.

-- Il est temps de repasser la planche, car on démarre, camarade! vint dire obligeamment le gabier à Paridael.

Le sifflet strident de la machine alternant avec des rauquements de bête féroce, appelait longuement les retardataires. Laurent s'arracha aux effusions de ses amis et regagna le quai.

Comme si ce n'eût pas encore été assez de détresse et d'horreur, un incident lamentable se produisit à la dernière minute.

Un misérable, dépenaillé, à la fois jaune et livide, les yeux hagards, les cheveux en désordre, sous l'empire d'une violente excitation alcoolique, entraînait de force vers l'embarcadère du navire en partance, une pauvre femme, de mine honnête, mais non moins ravagée, maigre, couverte de haillons moins sordides, mais tout aussi usés, qui résistait, se débattait, criait, deux pauvres mômes accrochés à ses jupes. Sans doute la malheureuse mère n'entendait pas suivre son ivrogne de mari en Amérique et estimait comme plus atroce que la faim endurée au pays natal, l'exil loin de toute connaissance amie, de tout visage et de tout objet familier, dans des parages où rien ne la consolerait de l'ignominie et de la crapule de son époux.

Écoeurés par cette scène, Laurent avec quelques baes et compagnons de Nations, eurent bientôt délivré la mère et les enfants. Tandis que les uns conduisaient la pauvre femme, presque morte d'inanition, dans une auberge riveraine, les autres emmenaient le mauvais sujet vers la Gina, et d'une bourrade vous l'embarquaient plus rapidement qu'il n'eût voulu, en le projetant par delà la passerelle au risque de le précipiter dans le fleuve.

Le soûlard, hébété, sembla se résigner à son divorce inattendu; d'ailleurs la communication avec la rive venait d'être rompue. Sans plus se soucier des siens, il s'approcha du bordage et les assistants le virent retirer de la poche de son paletot crasseux une bouteille de genièvre encore à moitié pleine.

-- Voyez, bredouillait-il en titubant et en brandissant la bouteille au-dessus de sa tête, voici tout ce qui me reste; dans ce flacon s'est fondu le dernier argent que je possédais encore... Et, tenez, je bois cette gorgée d'adieu à la Belgique!

Et portant la bouteille à ses lèvres, il la vida d'un seul trait; puis il la jeta de toutes ses forces contre le mur du quai, de manière à en éparpiller les éclats dans le fleuve. Et avec un rire idiot, il hurla:

-- Evviva l'America!

Cependant les matelots ramenaient à eux et enroulaient les amarres détachées des bornes de pierre, l'hélice commençait à patiner les vagues, sur la dunette le capitaine hurlait les ordres répétés a l'avant et à l'arrière et transmis par un mousse, au moyen d'un porte-voix, aux hommes de la chambre de chauffe; manoeuvré par le timonier à la barre, le navire vira lentement de bord et un bouillonnement de vaguilles lécha les flancs de la Gina.

À un choc de la manoeuvre, l'arsouille venait de s'écrouler comme une masse aux pieds de ses compagnons de route.

Laurent détourna les yeux vers des personnages plus sympathiques.

La fanfare de Willeghem agita son drapeau de velours à broderies et à crépines d'or, et reprit l'Où peut-on être mieux, que les Borains, rapprochés des Campinois, chantaient en choeur.

Dans le papillotement des têtes échauffées ou blêmes, Laurent finit par ne plus voir que le groupe des Tilbak. Jusqu'à la dernière heure il avait songé à prendre passage, sans rien leur dire, à bord de la Gina, pour partager leur sort et affronter l'inconnu avec eux; seule la crainte de désobliger Vincent et Siska, de rouvrir une blessure fraîchement cicatrisée au coeur de leur fille, et de porter ombrage à l'honnête Vingerhout, en un mot, de leur être un perpétuel objet de contrainte et de gêne, le retint à Anvers.

Puis, un vague aimant l'empêchait de dire adieu à sa cité: il entretenait le pressentiment d'un devoir fatal à remplir, d'un rôle indispensable à jouer. Il ne savait lesquels. Main sans se rendre compte des intentions que le destin avait sur lui, il attendrait son heure.

Sur la Gina, les noëls, les hourrahs, un fracas, un tumulte d'appellations dominaient les accords mêmes de la fanfare. On répondait ferme, à coeur et a poumons non moins dilatés, de la cohue massée sur le quai. Le navire et le rivage se donnaient la réplique, faisaient assaut de verve, de crânerie, de vaillance. Les casquettes volaient en l'air, des mouchoirs de couleur s'agitaient comme des pavillons bariolés les jours où les vaisseaux font parade.

Des femmes qui avaient l'air de rire et de pleurer à la fois, soulevaient leurs enfants sur leurs bras. Et plus le navire s'éloignait, plus les gestes devenaient frénétiques. Il semblait que les bras s'allongeassent désespérément pour s'étreindre et se reprendre encore par-dessus les flots séparateurs.

À cause de son énorme tirant d'eau et de sa cargaison plus que complète, le navire resta longtemps en vue des regardants. Laurent en profita pour courir un peu plus loin à l'extrémité de la Tête de Grue, à l'entrée des bassins, afin de pouvoir suivre le bâtiment jusqu'au moment où il tournerait. Henriette était déjà descendue dans l'entrepont avec Jan Vingerhout. Siska et Pierket continuaient à lui envoyer des baisers; il entendit la voix mâle et copieuse de Vincent lui lancer une dernière injonction à la force d'âme.

Mais, à chaque tour de l'hélice, Laurent se sentait perdre un peu de sa sécurité et de sa confiance. L'Où peut-on être mieux s'éloignait, s'éteignait, comme un murmure.

C'est de ce même promontoire que Paridael avait assisté, quelques années auparavant, à la féerie du soleil couchant sur l'Escaut. Aujourd'hui, il faisait gris, brumeux et trouble; au lieu de pierreries le fleuve roulait du limon; les levées du Polder étalaient des gazons jaunis; la tristesse de la saison concertait avec celle des êtres. Le carillon lui parut plus sourd, et les mouettes d'autrefois, les prêtresses hiératiques et accueillantes, criaient, vociféraient comme autant de sibylles de malheur.

Lorsque la masse du bâtiment eut disparu derrière le coude de la rive de Flandre, Laurent continua de regarder la cheminée, un clocher ambulant pointé par-dessus les digues; puis graduellement, ce ne fut plus qu'une ligne noire, et enfin, la dernière banderole de fumée se confondit avec la désolation de la brume de janvier.

Quand une petite pluie insidieuse et glaciale eu tiré le jeune homme de son hypnotisme, il constata qu'il n'était pas seul en observation a l'extrémité de ce promontoire.

Le curé de Willeghem cherchait encore à discerner le sillage et le remous de la Gina. Deux grosses larmes descendaient lentement de ses joues et il traçait dans l'air un lent signe de croix. Mais le vol éparpillé des oiseaux de mer avec des giries de sorcières qui se hèlent, semblait parodier ce doux geste professionnel aux quatre coins de l'horizon. Crispé par leurs sarcasmes, Laurent se retourna vers la ville. Un bruit de pioches et d'écroulement se mêlait au grincement des grues du port, au fracas des marchandises jetées à fond de cale, à la retombée du pic des calfats.

En vue d'élargir les quais on avait décrété la démolition des vieux quartiers de la ville et voici que l'abattage commençait. Déjà des pans de mur gisaient en gravats, au coin des carrefours; des masures ouvertes, éventrées, amputées de leurs pignons, montraient leurs carcasses de briques sanguinolentes auxquelles pendillaient, comme des lambeaux de chair et des lanières de peaux, de tristes tentures. On aurait dit de ces carcasses de bête accrochées à l'étal des bouchers.

Çà et là les brèches pratiquées dans les flots de vénérables bicoques antérieures à la domination espagnole, dans ces maisons branlantes et vermoulues, rapprochées comme de vieilles frileuses, ouvraient une échappée sur des constructions plus reculées encore, démasquaient des vestiges de donjons millénaires, mettaient à jour les burgs romans ou même romains des premiers âges de la ville.

Sur une partie de l'alignement des quais à rectifier, les nobles arbres sous lesquels les deux Paridael s'étaient si souvent promenés avaient déjà disparu.

Non seulement la glorieuse Carthage rejetait son surcroît de population, exilait sa plèbe, mais, non contente de déloger ses parias, elle démolissait et sapait leurs habitacles. Elle se comportait comme une parvenue qui rebâtit, et transforme de fond en comble une noble et vieille résidence seigneuriale; mettant au rancart ou détruisant les reliques et les vestiges d'un passé glorieux, et remplaçant les ornements pittoresques et de bon aloi par une toilette tapageuse, un luxe flambant neuf et une élégance improvisée.

La nouvelle des attentats et des vandalismes auxquels se livraient les Riches imbéciles sur sa ville natale, avait chagriné Laurent au point de l'éloigner du théâtre des démolitions dont les progrès l'eussent trop vivement affligé.

Le hasard voulait qu'il fût témoin de ces dévastations le jour même où il venait d'assister au départ de ses amis. Le contraste entre l'activité des quais et les ruines qui commençaient à border le fleuve n'était pas de nature à le consoler.

À l'heure où les tombereaux emportaient les gravats, les plâtrés, les matériaux des maisons démolies pour les conduire vers de lointaines décharges, La Gina enlevait aussi comme autant de matériaux hors d'usage, de non-valeurs, de parasites encombrants, les ouvriers sans travail, les paysans sans terre, les démolis, les rafalés, les pauvres diables de la glèbe et des métiers!

Pour beaucoup de gens du peuple et d'Anversois de vieille roche, c'était comme si le superbe Escaut répudiait sa première épouse. Il remplaçait l'ancienne Anvers par une marâtre apportant des agences, des modes nouvelles, une langue étrangère favorable a l'éclosion d'autres moeurs. Elle éloignait peu à peu les enfants du premier lit, proscrivait brutalement les descendants de la souche primitive, pour attirer à elle d'arrogants bâtards, pour y substituer dans les faveurs paternelles une population de métis, d'interlopes et de juifs.

Même il était question, dans les conseils de la Régence, de démolir le Steen, le vieux château, tout comme ils avaient démoli la Tour-Bleue et la porte Saint-Georges. En vérité, ils avaient un peu anéanti, malgré eux, l'admirable arc de triomphe. Ces bons gâteux ne s'étaient-ils pas avisés de déplacer cette porte en en numérotant les quartiers, bloc par bloc, comme dans un jeu de patience. Seulement, nos aigles avaient compté sans le travail des siècles, et à ce jeu d'architectes tombés en enfance, quel ne fut leur ahurissement de voir s'effriter les moellons vénérables entre leurs doigts profanateurs!

Ah! il était temps que les Tilbak se fussent expatriés. Autant valait partir que d'assister à ces dégâts et à ces spoliations. Ceux qui reviendraient courraient grand risque de ne plus reconnaître leur patrie.

Les démolisseurs avaient déjà renversé les tènements avancés du savoureux quartier des Bateliers. Des terrassiers commençaient à combler le vieux canal Saint-Pierre.

Laurent s'enfonça plus avant dans la ville, errant finalement dans les ruelles menacées, et accordant à ces murailles agonisantes une part de la sympathie et de la mansuétude éprouvées pour les expulsés.

Et sous leurs pignons échancrés, ces façades, endeuillies avaient l'émotion de visages humains, des physionomies solennelles de moribondes, et les fenêtres à croisillons, les vitrages glauques, pleuraient comme des yeux d'aveugles, et çà et là, dans la lointaine et discordante musique d'un bouge, sanglotait le dernier Où peut-on être mieux? de la fanfare de Willeghem.

III. LE RIET-DIJK

Au nombre des quartiers sur le point de disparaître se trouvait le Riet-Dijk: une venelle étroite s'étranglant derrière la bordure des maisons du quai de l'Escaut, aboutissant d'un côté à une façon de canal, bassin de batelage et garage de barques, de l'autre, à une artère plus large et plus longue, le Fossé-du-Bourg.

Riet-Dijk et Fossé-du-Bourg agglomèrent les lupanars. C'est le «coin de joie», le Blijden Hoek des anciennes chroniques. Dans la ruelle, les maisons galantes hautement tarifées; dans la rue large, les gros numéros pour les fortunes modiques et précaires. Chaque caste, chaque catégorie de chalands trouve, en cet endroit, le bordel congruent: riches, officiers de marine, matelots, soldats.

Les uns joignent au confort et à l'élégance modernes le luxe des anciennes «étuves» et des maisons de baigneurs, bateaux de fleurs où le vice se complique, se raffine, se prolonge. Dans les autres, sommaires, primitifs, on cherche moins le plaisir que le soulagement; les gaillards copieux, que congestionnent les continences prolongées, y dépensent leurs longues épargnes des nuits de chambrée et d'entrepont sans s'attarder aux fioritures et aux bagatelles de la porte, sans entraînement préparatoire, sans qu'il faille recourir aux émoustillants et aux aphrodisiaques. Ces bouges subalternes sont aux premiers ce que sont les bons débits de liqueurs où le soiffard se tient debout et siffle rapidement son vitriol sur le zinc, aux cafés où l'épicurien s'éternise et sirote, en gourmet, des élixirs parfumés.

Les soirs, harpes, accordéons et violons crincrinent et graillonnent à l'envi dans ce béguinage de l'ordre des hospitalières par excellence, et intriguent et attirent de très loin le passant ou le voyageur. Mélodies précipitées, rythmes canailles, auxquels se mêlent comme des sanglades et des coups de garcette, des éclats de fanfare et de fifre: musique raccrocheuse.

C'est, à la rue, le long des rez-de-chaussée illuminés, un va-et- vient de kermesse, une flâne polissonne, une badauderie dégingandée.