Chapter 16
Combien pourtant, de ces terriens invétérés, leurs entrailles presque jumelles de la dure, plus dure chez eux que partout ailleurs, subissant avec une volupté de fanatique les réactions sournoises du climat et de l'atmosphère, leurs soubassements charnus adhérant aux labours fauves comme leurs grègues, avaient souffert autrefois d'âpre nostalgie, lorsque la conscription les transplantait brutalement au milieu du brouhaha et du tourbillon urbain, les dépouillait de leur trousse de laboureur pour leur faire endosser la livrée du milicien et les détenait dans ses casernes putrides, loin des balsamiques landes natales, ou les jetait à certains jours, mornes, ahuris, sur le pavé semé d'embûches! Quelle détresse, quelles aspirations vers le misérable là-bas! Que d'heures à ruminer des riens de souvenirs!
Ah! les retours furtifs du soldat au pays; les minutes exactement supputées, la route brûlée comme par un fugitif.
Le congé d'un jour, la courte sortie utilisée pour passer une heure, rien qu'une heure, au foyer natal, les apparitions inopinées, en nage, pantelant, essoufflé comme un batteur d'estrade qui aurait fait un mauvais coup; seulement le temps d'aller et de repartir, de toucher pied au terroir de ses exclusives délices, d'embrasser les anciens et la promise, de respirer l'odeur des brûlis dans l'émolliente humidité du crépuscule!
Et, à présent, ces mêmes rustauds endurcis se voyant acculés dans une alternative sinistre, consentent, remplis d'une poignante et farouche résolution, à se laisser amputer de leur patrie!
Longtemps leurs âmes féales ont résisté. Tant qu'ils parvinrent à partager, entre les leurs, la croûte de pain noir et l'écuellée de pommes de terre, ils se sont roidis, le ventre serré, butés dans leur attachement au pays, comme les chrétiens dans leur foi; mais, du jour où les femmes, les petits mêmes n'eurent plus rien à se mettre sous la dent, oh! leur sombre héroïsme a fléchi, et un matin ils se sont décidés à l'exil, comme on se résigne au suicide.
C'en est fait. La maisonnée vide le chaume patrimonial; son chef renonce aux terres affermées, vend le bétail, les chevaux, les attelages, les instruments de culture!...
La défaite des plus tenaces partisans du terroir, des meilleurs, parmi les blousiers, ébranle, affole le reste de la population; la panique se propage de clocher en clocher.
Des fermiers qui auraient pu tenir bon quelques années encore et résister à la crise, prennent peur, emboîtent le pas à leurs valets et aux meurt-de-faim. Ils se sont rappelés tant de leurs voisins et des plus argenteux, qui avaient toujours espéré, qui s'étaient évertués contre les épreuves redoublées, contre la chronique détresse, jusqu'à ce que l'insuffisance des récoltes, encore aggravée par la concurrence des greniers transatlantiques, les eût réduits sur leurs vieux jours, à prendre, service dans la ferme même où ils avaient commandé.
Les prévoyants emportaient leur outillage et leurs bêtes de labour. Ils allaient bravement à ces pays fertiles, à ces terres promises, à ces eldorados, à ces contrées de cocagne, mystérieux royaumes de quelque prêtre Jean, Amériques croulantes de blés et de fruits, dont les produits, bétail gras, viandes savoureuses, blés prolifiques, inondaient, par delà les océans, les marchés de l'Europe, confondaient et submergeaient la faune et la flore dérisoires arrachées à nos pâturages et à nos guérets épuisés. Non, plutôt que d'attendre le coup de grâce, colons de l'Europe caduque passeraient au continent pléthorique.
Et, pour achever la déroute et transformer en nomades ces ruraux réputés indéracinables, des embaucheurs à la langue bien pendue, adroits et insinuants, se rendaient de bourgade en bourgade, visitaient les cabarets aux jours de vente et d'assemblées et profitaient de la prostration et du déboire dès pauvres gars les soirs de dimanche, les lendemains de kermesses pour effréner leurs cervelles dans de troublants mirages de prospérité. Afin de mieux écouter le tentateur, au mielleux bagout, à la clinquante loquèle, les vachers en garouage, les faneurs calleux et poupards, bouche bée, regards extatiques, laissaient s'éteindre leur pipe de terre. Le fluide de la merveillosité traversait leur derme hâlé et luisant, chatouillait jusqu'aux moelles leurs fibres ingénues, stupéfiait leur sens matois, et les tenait haletants, suspendus aux lèvres du drôle d'où partaient en feu d'artifice, des descriptions plus éblouissantes, plus enluminées que les chromos de la balle du mercier et le paravent du marchand de complaintes.
Une nuée de ces maquignons recrutés parmi des procureurs de bas étage s'était abattue sur le pays comme des chacals sur un champ de bataille. Ils avaient des allures louches, des façons familières, des dégingandements de mauvais camelots qui' eussent dû mettre en défiance des âmes moins simples.
Ainsi, ils examinaient les manouvriers de fière mine, les inspectaient des pieds jusqu'à là tête avec une persistance presque gênante, allant même jusqu'à leur passer la main sur les bras et les cuisses, les palpant, les attouchant, les éprouvant comme on fait au bétail et à la volaille, les jours de marché; leur prenant le menton comme s'il s'agissait de vérifier l'âge en bouche d'un poulain; encore un peu ils auraient invité ces simples à se déshabiller pour les ausculter et les visiter plus à l'aise. Sur les marchés de bois d'ébène les négriers ne se comportent pas autrement avec les noirs. Ils manoeuvraient surtout autour des jeunes gens vigoureux, captaient leur confiance, gouailleurs, paternes, plaisantins comme des chirurgiens militaires présidant au conseil de révision.
Ces embaucheurs, transfuges des campagnes ou efflanqués de barrière, rompus aux besognes malpropres, s'entendent à allumer les convoitises dans ces coeurs primitifs, mais complexes; attisent ce vague besoin de jouissance qui dort au fond des brutes; amorcent ces illettrés, les chauffent, les malaxent au moral comme au physique.
Circonvenus, ravis comme dans un rêve, nos rustauds hument le mielleux discours, se prêtent aux insidieuses caresses; jamais on ne leur en a tant dit, jamais témoignages aussi flatteurs ne les ont réhaussés à leurs propres yeux, les patauds! Imprégnés de tiédeur, ils se laissent faire, deviennent la chose lige de leurs magnétiseurs et ne bougent plus de peur que cette douceur, ce long énervement ne cessent! Et tout à l'heure, le recruteur n'aura qu'à tirer son filet pour y tenir la copieuse et florissante recrue.
Ah! ils ne sont pas dégoûtés, les entrepreneurs d'émigration! Après avoir opéré dans le reste de l'Europe et drainé des races prolifiques, mais dégénérées, voici qu'ils jettent leur dévolu sur le meilleur sang des Flandres, sur de solides et fermes gaillards, patients et laborieux comme leurs chevaux. «Il nous faut cent mille Belges et nous les aurons dans six mois!» ont déclaré Béjard, Saint-Fardier et Véra-Pinto. Et leurs racoleurs à gages de se mettre à l'oeuvre. Hardi, les imposteurs! À la curée, les vampires! La commission vaut la peine qu'on se dérange. C'est quinze à vingt francs, suivant sa qualité, pour chaque tête de Flamand livrée à l'expéditeur de viande humaine.
Mais ils se gardent bien d'avouer leurs profits, les rabatteurs et les traqueurs subalternes. À les entendre, ce sont les plus désintéressés des apôtres, de purs philanthropes, particulièrement dévoués aux campagnards.
Les boniments ruissellent d'or et de soleil. Les courtiers en mensonges promènent leurs écoutants par les possessions promises; des jardins paradisiaques et des palais de féerie. L'ardeur et la lumière des tropiques embrasent et illuminent tout à coup les horizons mélancoliques de ces visionnaires: un écran magique dans une chambre obscure. Les blés mûrs couronnés d'épis aussi gros que leurs tignasses blondes, lèvent leurs gerbes à hauteur des toits; les arbres ploient sous des citrouilles qui sont des pommes. Ces sablons rapportent du tabac; des ruisseaux de lait irriguent les novales; des potagers montent doucement vers le ciel plus bleu que la robe des congréganistes, filles de Marie; et cette pourpre subitement avivée et scintillante qui drape, à perte de vue, les flancs de ces coteaux infinis, n'est plus, celle de vos bruyères, ô mes épais buveurs de bière, mais celles de vos vignobles, ô futurs broyeurs de raisins.
Parfois le charmeur s'interrompt, autant pour reprendre haleine que pour donner aux simples, qu'il accable de ses promesses, le temps de savourer et de humer ces évocations parfumées.
Il vante ensuite la bonté de la température, la clémence du climat, l'éternel sourire des saisons, et aucun hiver, aucun ouragan pour déconcerter les prévisions du cultivateur et pour confondre ses récoltes.
Là, le travail est un délassement; pas de propriétaire, pas de maître, pas de soucis; ni servitude, ni même de redevance.
Tour à tour badin et attendri, l'imposteur enivre absolument son auditoire. À la pompe d'un descriptif forain, aux hyperboles d'un dentiste, le suppôt des marchands d'âmes mêle des lazzis de carrefour; il saupoudre son éloquence des grosses épices du luron en sabots; il flatte les faiblesses, émoustille la sensualité brutale, appâte la gloutonnerie charnelle de ces amoureux sans vergogne, leur fait entrevoir des proies complaisantes, des victimes très pitoyables à leur afflux de sève, à leurs dégorgements d'humeur, à leurs frénésies, exaspérées par des continences prolongées et des effusions contrariées. Les maroufles s'affriolent, la gorge sèche, ou se trémoussent, aux images croustilleuses, harcelés, déniaisés par le vice subtil et piquant de ce drôle, de ce ribaud pervers et squammeux comme les sirènes.
Enfin, pour frapper un dernier coup, l'entremetteur propose de lire des lettres d'aventuriers qui ont fait fortune là-bas: Ah! elles sont authentiques comme l'Évangile, ces épîtres! Vérifiez plutôt, vous l'instituteur qui savez lire! Voyez les cachets et les empreintes de l'enveloppe les noms de bureaux de poste escales... Et ces timbres, ces «petites têtes» comme vous les appelez, ne réfléchissent point les traits de notre roi «Liapol». Lisez vous-même, hé! le maître d'école?... Vous voyez bien que je neveux pas leur en faire accroire. Voici mes dires écrits noir sur blanc!
Dans ces lettres les éloges fluent, grossiers, dictés d'Europe ou élaborés dans les facendas des pourvoyeurs de là-bas. Le compérage désabuserait des écoutants plus lettrés. «Oui, garçons, je repars moi-même dans quelques jours... Voyons, qu'on se décide qui de vous m'accompagne? Aussi vrai qu'il y a un Dieu, je ne parviendrais plus à me réhabituer à notre pauvre petite Europe.
Et le drille facétieux les presse, les capte, les englue. Parfois, pour mieux appuyer ses discours, il fait rouler, avec une feinte négligence une poignée d'or sur la table poissée par les culs de verres. Ce sont des monnaies étrangères, énormes. Là-bas on ne paie qu'en or et en pièces grandes comme nos misérables cinq francs en argent. Au tintement des piastres, les prunelles du petit vacher lancent des flammes de conquistador: sa maritorne commande à des centaines de servantes, ne vêt que des dentelles et se vautre dans la couette.
Rentrés chez eux, les gars ruminent ces images, ils n'en dorment pas ou les revoient en rêve. Les maris discutent sur l'oreiller avec leurs ménagères; d'abord bougonnes et réfractaires, peu à peu celles-ci se laissent convaincre et éblouir.
Aux champs devant le ciel maussade, au milieu du navrement de la plaine, en éventrant la terre qui leur parait plus récalcitrante que jamais, le mirage revient les hanter, et, lâches à la peine, les coudes et le menton appuyés sur la paume de la houe, ou en sifflant indolemment ses boeufs, le laboureur se remémore les pays fabuleux et songe aux promesses de l'embaucheur.
Et cet or que l'allumeur manipulait! Un seul de ces disques jaunes représente plus du triple des blancs écus, joints, bout à bout, qu'il gagne chez son base...
Et voilà pourquoi, par ce matin de janvier, les flancs de la Gina -- ce grand navire naguère si coquet, à présent radoubé plus d'une fois et uniformément peint en noir comme un cercueil de pauvre -- devraient être élastiques pour loger toute la viande humaine qu'on y enfourne, tous ces parias à qui des thaumaturges astucieux évoquent, dans les brouillards plombés de l'Escaut, l'éblouissement du lointain Pactole.
Cependant les deux camions de la Nation d'Amérique, réquisitionnés par Jan Vingerhout, débouchent sur le quai. Pour lui faire honneur, on y a attelé deux couples de ces chevaux de Furnes, énormes palefrois d'épopée, de ces majestueux travailleurs à l'allure lente et délibérée, dont le pas égal et solennel aurait raison du trot d'un coursier. Jamais les fières bêtes n'avaient charroyé d'aussi légères et d'aussi pitoyables marchandises; les bagages s'amoncellent, mais ne pèsent pas lourd. À telle enseigne que pour ne pas humilier les puissants chevaux, les émigrants aussi ont pris place sur ces fardiers.
Parmi l'éboulement, le pêle-mêle des caisses blanches clouées, ficelées à la diable, des sacs éventrés, des piètres trousseaux noués dans des foulards de cotonnade, se prélassent, des groupes de jeunes émigrants de Lillo, Brasschaet, Santvliet, Pulderbosch et Viersel.
Quelques-uns, fanfarons, pleins de jactance, riaient, fringuaient et clamaient, interpellaient les curieux, semblaient exulter. En réalité, ils s'efforçaient de se donner le change à eux-mêmes, de se déprendre de leur idée fixe, bourrelante comme un remords. Même, sous prétexte de réconforter leurs compagnons d'une contenance moins faraude, d'allure, moins exubérante, ils leurs allongeaient de grandes bourrades dans le dos. Au nombre de ces villageois on en comptait un ou deux tout au plus dont cette joie désordonnée et démonstrative fût sincère. Les autres s'étaient montés le coup. Mais, puisque le sort en était jeté et qu'ils ne pouvaient plus se raviser ou se dédire, à mesure que les fumées des illusions se dissipaient et que la conscience patriale se réveillait dans leur fressure, pour se donner du coeur ils entonnaient force rasades d'alcool comme le jour du tirage au sort.
Les yeux fous, les pommettes rouges, à la fois endimanchés et débraillés, on les eût pris à première vue pour ces jeunes valets et servantes qui, à la saint Pierre et Paul, se font trimbaler, dès l'aube jusqu'au soir, dans des charrettes bâchées de feuillage et de fleurs[8].
Mais la plupart étaient silencieux et apathiques, abîmés dans des réflexions. Si, gagnés par la frénésie de leurs voisins, ils se mettaient d'aventure à battre quelques entrechats et à graillonner un refrain de kermesse, le «Nous irons au pays des roses», des Rozenlands de la saint Pierre et Paul, ou «Nous arrivons de Tord- le-Cou», des Gansrijders[9] du mardi gras, les notes s'étranglaient bien vite dans leur gorge et ils retombaient dans leur méditation.
En avance sur la marche du navire il arrivait aussi que leur pensée planât là-bas, par-dessus l'immensité des espaces voués aux flots et aux nuages, vers les côtes lointaines où les attendaient les patries nouvelles; ou bien leur esprit retournait en arrière et les ramenait au village natal, quitté la veille, à l'ombre du clocher d'ardoises dont la voix mélancolique ne les exhorterait plus à la résignation! Ô ces cloches qui soulevaient autrefois les guérilleros en sarreau contre les étrangers régicides [10] et qui n'avaient pas de tocsin assez éloquent, à présent, pour refouler l'invasion de la Faim! En souvenir, les transfuges déjà repentis se transportaient sous le chaume de leur précaire héritage; parmi les cultures péniblement assolées et gagnées après tant de luttes sur les folles bruyères (adorables ennemies! tant maudites, mais déjà tant regrettées); ou encore, au bord de ces venues et de ces meers, où ils pochaient les grenouilles en gardant leurs vaches maigres; ou bien autour des feux de scaddes[11], combattant de leur arôme résineux la moiteur paludéenne des soirées d'octobre.
Ô le doux hameau où ils ne remettraient plus jamais les pieds, où ils n'iraient même pas dormir leur dernier et meilleur somme en terre deux fois sainte à côté des réfractaires d'autrefois!
Laurent lisait l'arrière-pensée de ces braillards. Sa compassion pour les Tilbak s'étendait à leurs compagnons. Entre mille épisodes poignants un surtout l'émut pour la vie et sembla condenser la détresse et le navrement de ce prologue de l'exil.
Au moins une trentaine de ménages de Willeghem, bourgade de l'extrême frontière septentrionale, s'étaient accordés pour quitter ensemble leur misérable pays. Ceux-là n'avaient point pris place sur les camions, mais, un peu après l'arrivée du gros des émigrants flamands, ils se présentèrent en bon ordre, comme dans un cortège de festival. Soucieux de faire bonne figure, de se distinguer de la cohue, désirant qu'on dise après leur départ: «Les plus crânes étaient ceux de Willeghem.»
Les jeunes hommes venaient d'abord, puis les femmes avec leurs enfants, puis les jeunes filles et enfin les vieillards. Quelques mères allaitaient encore leur dernier-né. Combien d'aïeules, s'appuyant sur des béquilles et comptant sur un renouveau, sur une mystérieuse jouvence, devaient s'éteindre en route, et, cousues dans un sac lesté de sable, basculées sur une planche, se verraient destinées à nourrir les poissons! Des hommes faits, en nippes de terrassiers, vêtus de gros velours côtelé, avaient la pioche et la houe sur l'épaule et le bissac et la gourde au flanc. Des couvreurs et des briquetiers allaient appareiller pour des pays où l'on ignore la tuile et la brique.
Une jeune fille, l'air d'une innocente, moufflarde et radieuse, emportait un tarin dans une cage.
En tête marchait la fanfare du village, bannière déployée.
Fanfare et drapeau émigraient aussi. Les musiciens pouvaient hardiment emporter leurs instruments et leur drapeau, car il ne resterait personne à Willeghem pour faire encore partie de l'orphéon.
Laurent avisa, marchant à côté du porte-drapeau, un ecclésiastique à cheveux blancs, le prêtre de la bourgade. Malgré son grand âge, le pasteur avait tenu à conduire ses paroissiens jusqu'à bord, comme il les accompagnait jadis chaque année au pèlerinage de Montaigu[12]. L'avaient-ils priée et conjurée, la bonne Vierge de Montaigu, depuis des années que durait la crise! Pourquoi, patronne de la Campine et du Hageland, restais-tu sourde à ce cri de détresse? Au lieu de remonter, comme aux temps légendaires, les fleuves limoneux du pays, dans des barques sans pilotes et sans mariniers, pour atterrir aux rivages élus par leur divin caprice et s'y faire édifier de miraculeux sanctuaires, les madones désertaient donc, à présent, leurs séculaires reposoirs et avaient redescendu les premières les mêmes cours d'eau qui les conduisirent autrefois, des continents inconnus, au coeur des Flandres. Pourtant les simples de la plaine flamande t'avaient édifié une basilique sur un des seuls monts de leur pays, autant afin qu'on vît de très loin resplendir la coupole étoilée de ton temple de miséricorde que pour te rapprocher de ton Ciel. Vierge inconstante, donnais-tu toi-même l'exemple de l'émigration à tous ces nostalgiques des pauvres landes de l'Escaut?...
Mais, ce soir, après avoir vu disparaître le navire au tournant du fleuve et se confondre les spirales de fumée avec les brumes du polder, lui, le bon pasteur, regagnerait à pas lents le bercail, triste comme un berger qui vient de livrer lui-même au redoutable inconnu la moitié du troupeau marqué d'une croix rouge par le toucheur.
Si, pourtant, les hauts et nobles propriétaires, hobereaux et baronnets, avaient consenti à diminuer un peu les fermages, ces fanatiques du terroir n'auraient pas dû s'en aller! Ils seraient bien avancés, les beaux sires, le jour où il n'y aurait plus de bras pour défricher leurs onéreux domaines!
Quelques-uns des émigrants de Willeghem portaient à la casquette une brindille de bruyère; d'autres avaient attaché une brassée de la fleur symbolique au bout de leurs bâtons, au manche de leurs outils, et les plus fervents emportaient, puérilité touchante! tassée dans une cassette ou cousue dans des sachets, en manière de scapulaire, une poignée du sable natal.
Ingénument, non pour récriminer contre la patrie mauvaise nourricière, mais pour lui témoigner une dernière et filiale attention, ces pacants arboraient leur costume national, leurs nippes les plus locales et les plus caractéristiques; les hommes, leurs bouffantes et hautes casquettes de moire, leurs bragues de pilou et de dimitte, leurs sarreaux d'une coupe et d'une teinte si spéciales, de ce bleu foncé tirant sur le gris ardoisé de leur ciel et qui permet de distinguer à leur blaude les paysans do Nord de ceux du Midi; -- les femmes: leurs coiffes de dentelles à larges ailes qu'un ruban à ramages attache au chignon, et ces chapeaux bizarres, en cône tronqué, qui n'ont d'équivalent en aucune autre contrée de la terre.
Au moment de délaisser la terre natale, c'était comme s'ils songeaient à la célébrer et à s'en oindre d'une manière indélébile. Même ils parlaient à haute voix, mettant une certaine ostentation à faire rouler les syllabes grasses et empâtées de leur dialecte; ils tenaient à en faire répercuter les diphtongues dans l'atmosphère d'origine.
Mais ils trouvèrent encore moyen d'accentuer l'inconsciente et tendre ironie de leurs démonstrations.
Arrivés sous le hangar, avant de s'engager sur la passerelle du navire chauffant pour le départ, les gars de la tête firent halte et volte-face, tournés vers la tour d'Anvers, et, embouchant leurs cuivres, drapeau levé, attaquèrent -- et non sans couacs et sans détonations, comme si leurs instruments s'étranglaient de sanglots -- l'air national, par excellence, l'Où peut-on être mieux du Liégeois Grétry, la douce et simple mélodie qui rapproche par les accents du plus noble langage, les Flamands et les Wallons, fils de la même Belgique, tempéraments dissemblables, mais non ennemis, quoi qu'en puissent penser les politiques. Aussi les bouilleurs borains massés sur le pont portèrent mains tendues au-devant des Flamins.
Tels se réconcilient et s'embrassent deux orphelins au lit de mort de leur mère.
Les conjectures vraiment pathétiques de cette dernière aubade au pays déterminèrent chez Laurent un afflux de pensées. Il entendait rauquer dans cet hymne attendri, scandé et modulé d'une façon si bellement barbare, par ces bannis si affectifs, toutes les expansions refoulées et tous les désenchantements de sa vie. Cette scène devait lui rendre plus cher que jamais le monde des opprimés et des méconnus.
Qu'il était loin déjà le jour d'insouciance de l'excursion à Hémixem et loin aussi le jour de son retour à Anvers et de sa longue contemplation des rives du fleuve bien-aimé!
Par ce dimanche ensoleillé, l'air vibrait aussi de fanfares, mais aucune de ces phalanges rurales n'avait quitté la rive pour ne plus la revoir!
L'arrivée des Tilbak et de Jan Vingerhout porta l'exaltation de Laurent à son paroxysme. Il tressaillit comme un somnambule lorsque le maître débardeur lui toucha l'épaule. Il avait la poitrine trop gonflée pour parler, mais sa contenance, sa physionomie convulsée, leur exprimaient mieux que des protestations le monde d'angoisses qu'il ressentait.
Il embrassa Siska et Vincent, hésita un moment, puis, consultant du regard le brave Jan Vingerhout, il appliqua un long et fraternel baiser au front d'Henriette, serra contre sa poitrine l'ancien baes de la Nation d'Amérique, et, prenant les mains d'Henriette, il les mit dans celles de son mari, et les tint pressées entre les siennes, comme pour s'unir à eux dans cette étreinte quasi sacramentelle.