La nouvelle Carthage

Chapter 11

Chapter 113,572 wordsPublic domain

Une rue assez longue, le Canal au Sucre, sépare la Grand'Place de l'Escaut, mais deux cents mètres ne représentent pas une distance pour ces gaillards, et les argousins, de futés gringalets, ne seraient pas lourds à porter jusqu'à l'eau.

Que vont-ils faire? se demandent les policiers, alarmés par cette inertie, par l'air résolu et vaguement ironique de ces débardeurs. Les musards du Coin des Paresseux ne sont pas plus offensifs, en attendant le baes qui les abreuve. À ceux qui les interrogent, les travailleurs répondent par certain vade retro aussi bref, qu'énergique, intraduisible dans un autre idiome que ce terrible flamand, et auquel la façon de le faire sonner ajoute une éloquente saveur.

Les croisées de l'aile gauche, au deuxième étage de l'antique Hôtel de ville, sont illuminées. Il parait qu'on délibère encore. Le vote est imminent; tous, ces gens s'entendent comme marchands en foire.

Neuf heures sonnent. Au dernier coup, voilà que, sur un coup de sifflet de Vingerhout, simultanément les compagnons se penchent, et flegmatiquement, se mettent en devoir de déchausser les pavés, devant eux. Ils vont même vite en besogne, si vite que les alguazils s'essoufflent inutilement à vouloir les en empêcher.

Et alors, Jan Vingerhout, pour montrer comment s'emmanche la partie, envoie adroitement un pavé dans une des fenêtres du Conseil. D'autres bras s'élèvent, chaque bras tient son pavé avec la fermeté d'une catapulte. Mais à un signe de Vingerhout, les hommes remettent leur charge par terre:

-- Tout doux, il suffira peut-être d'un simple avertissement.

En effet, un huissier accourt sur la place, essoufflé et avisant Vingerhout, lui dit que ces messieurs du Conseil ajournent leur décision.

-- Que restent-ils fagoter alors? demande Vingerhout, toujours sollicité par les croisées illuminées.

Au fond, ce terrible Vingerhout est un malin compère, mais un bon compère; il connaît les aîtres de l'Hôtel de ville, il savait que le pavé lancé tomberait dans un espace vide de la salle. Mais il n'avoue cela qu'à Laurent.

Les croisées rentrent dans l'ombre. Bourgmestre, échevins, conseillers sortent du palais communal, penauds, entourés de leur nuée de policiers; on a mis en réquisition la gendarmerie et la grand'garde, on a télégraphié aux commandants des casernes, Béjard a même voulu demander des secours à Bruxelles. Mais les Nations jugent suffisant le résultat de leur petite manifestation, et, abandonnant leurs pavés, se dispersent lentement, comme de bons géants qu'ils sont, en se contentant d'envoyer une huée bien significative aux conseillers, surtout à M. Béjard, qui a cru très sérieusement qu'on allait le traiter comme le diacre Etienne.

Intimidé, le Conseil décide sagement d'enterrer la question par trop brûlante jusqu'après les élections pour le renouvellement des Chambres législatives.

Bergmans ayant pris nettement parti pour les débardeurs et s'étant porté candidat contre Freddy Béjard, les baes des corporations embrassèrent chaleureusement sa cause. Laurent était entré dans une société d'exaltés de son âge, la Jeune Garde des Gueux, recrutée parmi les apprentis et les fils de petits employés.

À mesure qu'elle avançait, la période électorale s'exaspérait. Les riches, maîtres des journaux, se livraient à une débauche d'affiches tirant l'oeil, multicolores, énormes, de brochures, de pamphlets, imprimés en grosses lettres.

L'agitation se propageait dans les classes inférieures.

-- Qu'importe! rageait Béjard, ces maroufles ne sont pas électeurs. Je serai élu tout de même.

En effet, la plupart des «censitaires» en tenaient pour les riches. Mais ceux-ci, craignant que l'impopularité de Béjard ne compromît le reste de leur liste, essayèrent d'obtenir, de l'armateur qu'il remît sa candidature à des temps meilleurs. Il refusa net. Il attendait depuis trop longtemps; on lui devait ce siège pour le dédommager des longs et précieux services rendus à l'oligarchie. Ils n'insistèrent point. D'ailleurs, il les tenait. Mille secrets compromettants, mille cadavres existaient entre eux et lui. Ses doigts crochus de marchand d'ébène tenaient l'honneur et la fortune de ses collègues. Puis ce diable d'homme possédait le génie de l'organisation, au point de se rendre indispensable. Lui seul savait mener une campagne électorale et faire manoeuvrer les cohortes de boutiquiers en chatouillant leurs intérêts. Sans son concours, autant se déclarer vaincu d'avance.

Peu scrupuleux, quant aux moyens, ses suppôts multipliaient les tournées dans les cabarets, et les visites à domicile. Ils avaient mission de voir les boutiquiers gênés, de leur promettre des fonds ou des clients. Aux plus défiants, on alla jusqu'à remettre une moitié de billet de banque, l'autre moitié devant leur être délivrée le soir même du scrutin, si le directeur de la Croix du Sud l'emportait.

D'autres employés de son imposante administration électorale, compliquée et nombreuse comme un ministère, confectionnaient des billets de vote marqués, destinés aux électeurs suspects; d'autres encore se livraient à des calculs de probabilités, à la répartition du corps électoral en bon, mauvais et douteux. Les prévisions donnaient au moins un millier de voix de majorité au Béjard. Il continuait pourtant d'en acheter, répandant à pleines mains l'argent de l'association, puisant même dans sa propre caisse. Pour réussir il se serait ruiné.

Ses courtiers travaillaient l'imagination des campagnards de l'arrondissement, gens orthodoxes comme la noblesse et, de plus, superstitieux. Ignorant l'histoire, ces ruraux prenaient au pied de la lettre le nom de gueux. Le moindre petit terrien entretenu dans ses terreurs par les récits des vieux, aux veillées, se voyait déjà mis au pillage, battu et incendié comme sous les cosaques, et, par anticipation, la plante des pieds lui cuisait. Pas souvent qu'il voterait pour des grille-pieds et des chauffeurs. Au village, les courtiers colportaient naturellement, sur Bergmans et les siens, des fables monstrueuses, des calomnies extravagantes, d'un placement difficile à la ville, mais qui passaient auprès de ces rustauds, comme articles d'évangile.

Door den Berg n'avait à opposer à ces menées que son caractère, son talent, sa valeur personnelle, ses convictions chaudes, son éloquence de tribun, sa figure avenante; dans la bataille à coups de journaux, d'affiches et de brochures, il avait le dessous; en revanche, dans les réunions publiques, autrement dites métingues, où se discutaient les mérites des candidats, il tenait le bon bout. D'ailleurs, il fallait être inféodé au clan de Béjard, pour prendre encore au sérieux sa prose et son éloquence, ou plutôt celles de Dupoissy, car c'était son familier qui lui confectionnait ses discours et ses articles.

Rien d'écoeurant comme ces tartines humanitaires, collections de lieux communs dignes des pires gazettes départementales, ramassis de clichés, aphorismes creux, mots redondants et sans ressort, rhétorique si basse et si déclamatoire que les mots même semblent refuser de couvrir plus longtemps ces mensonges et ces saletés.

L'avant-veille du scrutin, il y eut un grand métingue aux Variétés, immense salle de danse où les parades politiques alternaient avec les mascarades des jours gras.

Pour la première fois depuis des années qu'il régalait les gobets et ses créatures de harangues doctrinaires prononcées toujours de la même voix nasarde et monocorde, Béjard y fut hué d'importance: on ne le laissa même pas achever.

La salle houleuse, électrisée par une copieuse philippique de Bergmans, se porta comme une terrible marée à l'assaut du bureau, sur l'estrade, en passant par-dessus la cage de l'orchestre, renversa la table, foula aux pieds et mit en loques le tapis vert, inonda le parquet de l'eau des carafes destinées aux orateurs, fit sonner à coup de bottes la cloche du président et peu s'en fallut qu'on n'écharpât les organisateurs du métingue.

Heureusement, en voyant approcher le cyclone, ces gens prudents avaient battu en retraite, patrons et candidats réunis, et cédé la place au peuple.

Il se leva enfin, le jour des élections, un jour gris d'octobre! Dès le matin, les tambours de la garde civique battant l'appel des électeurs, la ville s'animait d'une vie extraordinaire qui n'était pas l'activité quotidienne, l'affairement des commis et des commerçants, le camionnage et le trafic. Des électeurs endimanchés sortaient de chez eux, montrant sous le tuyau de poêle la physionomie grave, un peu pincée, de citoyens conscients de leur dignité. Ils gagnaient, le bulletin à la main, d'un pas rapide, les bureaux électoraux: bâtiments d'écoles, foyers de théâtres et autres édifices publics.

De jeunes gandins, fils de riches, exhibaient à la boutonnière une cocarde orange, couleur du parti, réquisitionnaient les voilures de place pour charroyer les électeurs impotents, malades ou indifférents. Ils se donnaient de l'importance, consultaient leurs listes, s'abordaient avec des raines mystérieuses, mordillaient le crayon qui allait leur servir à «pointer» les électeurs. Des omnibus étaient allés prendre très tôt dans les bourgades éloignées les électeurs ruraux, ils rentraient en ville avec leur chargement humain. Ébaubis, rouges, les paysans se groupaient par paroisses; et des soutanes noires allaient de l'un à l'autre de ces sarraux bleus pour leur faire quelque recommandation et contrôler leurs billets de vote. Des groupes se formaient devant les portes des bureaux. On lisait les affiches encore humides, où l'un ou l'autre des candidats dénonçait une «manoeuvre de la dernière heure» de ses adversaires et lançait une suprême proclamation, laconique et à l'emporte-pièce. Presque tous ces manifestes commençaient par «Électeurs, on vous trompe». Des marchands aboyaient les journaux fraîchement parus. De chaque côté de la porte se tenait un voyou, porteur d'un écriteau engageant à voter pour l'une ou l'autre liste. De groupe en groupe, de cocarde bleue à rosette orange, s'échangeaient des regards de défi; des gens généralement inoffensifs prenaient un air terrible, et des mains tourmentaient fiévreusement le pommeau de leurs cannes... On causait beaucoup, mais à voix basse, comme des conspirateurs.

Cependant, chaque bureau étant pourvu d'un président et de deux «scrutateurs», les opérations du vote commençaient. À l'appel de leurs noms, dans l'ordre alphabétique, les votants se frayaient un passage à travers l'attroupement, passaient derrière une cloison, se présentaient devant les trois hommes graves. Ceux-ci siégeaient derrière la table, recouverte du traditionnel tapis vert et supportant une vilaine caisse noire et cubique, pompeusement qualifiée d'urne. L'électeur promenait un instant sous le nez soupçonneux et binocle du président son bulletin plié en quatre et timbré aux armes de la ville, et le laissait choir dans l'urne fendue comme un tronc, une tire-lire ou une boite à lettres. Il y en avait que cette simple action impressionnait terriblement; ils perdaient contenance, laissaient tomber leur canne, se confondaient en salamalecs et s'obstinaient à vouloir loger leur papier dans l'encrier du scrutateur.

À la cloison, du côté de la salle d'attente, s'étalaient les listes électorales; des myopes s'y collaient le nez et des doigts sales s'y promenaient comme sur l'horaire affiché dans les gares. Il puait le chien mouillé et le bout de cigare éteint, dans cette salle de classe où traînaient aussi des relents d'écoliers pauvres et de cuistres mangeurs de charcuterie.

Il y avait des abstentions. Des «jeunes gardes» des deux partis, de faction à l'entrée, reconnaissaient leurs hommes et envoyaient des voitures prendre, en prévision du contre-appel, les manquants de leur bord. La kyrielle des noms, la procession des votants se déroulaient, lamentables. Des incidents en relevaient de loin en loin la monotonie. Un quidam omis ou rayé se fâchait; des homonymes se présentaient l'un pour l'autre; on persistait à appeler des morts qu'on aurait absolument voulu voir voter, en revanche on tentait de persuader à des vivants qu'ils n'étaient plus de ce monde.

Au sortir de l'isoloir leur expression béate et soulagée, leur air guilleret aurait donné à supposer qu'ils s'étaient isolés pour d'autres motifs.

Les opérations du vote, appel et contre-appel, duraient jusqu'à midi, puis commençait le dépouillement. On ne savait rien, mais on supputait les résultats. «Peu d'abstentions!»

Les cocardes oranges se plaignaient à la fois de l'affluence des blouses, des gens gantés et des tricornes; en revanche, les bleus s'inquiétaient du contingent extraordinaire de baes de Nations, de petits-commerçants et d'officiers patriotes.

Personne ne rentrait chez soi; tous mangeaient mal dans les tavernes bourrées de consommateurs, et la fièvre, l'anxiété séchant les gosiers, ils s'enivraient à la fois de bière et de paroles.

On commençait à se masser, le nez en l'air, sur la Grand-Place devant le local de l'» Association», le club de Béjard et des riches, où viendraient s'encadrer tout à l'heure, entre les châssis des huit fenêtres du premier, les résultats des vingt-six bureaux; et aussi au port, devant l'estaminet de la Croix Blanche, où se réunissaient les «Nationalistes», partisans de Bergmans.

Une pluie fine trempait les badauds, mais la curiosité les rendait stoïques. Des camelots continuaient de glapir l'article du jour, les cocardes bleues ou oranges.

Il y avait de l'orage et de la menace dans la foule nerveuse et taciturne, grossie à présent de beaucoup d'ouvriers, de petits employés, d'étudiants, ne payant pas le cens. Enragés de ne pas avoir pu donner leur voix à Door den Berg, ils nourrissaient au fond de leur coeur un violent désir de manifester d'une autre façon leurs préférences.

Aussi, à présent, les cocardes bleues dominaient, dans la foule. Les ouvriers les piquaient à leur gilet de laine. Des rixes avaient éclaté dans la matinée, aux abords des bureaux ou votaient les campagnards. Aussi, intimidés par les regards de haine que leur jetaient les compagnons des bassins, les sarraux s'empressaient-ils, leur voix donnée selon le coeur de leur curé, de regrimper en toute hâte sur les impériales et de mettre des lieues de polders ou de bruyères entre eux et les remparts de la métropole.

Les affiliés s'entassaient dans les salons mêmes de l'Association, où siégeaient, attendant les résultats, les chefs et les candidats du parti. La voix métallique et acerbe de Béjard dominait le bourdonnement des colloques; Dupoissy, bénisseur et inspiré; M. Saint-Fardier, turbulent, agressif, parlant de se débarrasser à coups de fusil de ce Bergmans et de tout ce sale peuple; M. Dobouziez, sobre de paroles, vieilli, l'air soucieux, peu mêlé à la politique active et maugréant à part lui, contre l'ambition coûteuse de son gendre; enfin les jeunes Saint-Fardier, bâillant à se démantibuler la mâchoire, regardaient, en tapotant les vitres, le populaire s'amasser sur la place.

À la Croix Blanche, Door n'avait pas assez de ses mains pour presser toutes celles qui tenaient à secouer les siennes. L'affection, l'exubérance, la sincérité de ces natures frustes et droites le touchaient vivement.

Laurent, les Tilbak, Jan Vingerhout, Marbol et Vyvéloy ne restaient pas en place, sortaient, allaient aux informations, couraient au bureau central où se faisait le dépouillement général.

Les premiers résultats, favorables tour à tour à Béjard et à Bergmans étaient accueillis, par des huées à l'Association, par des vivats à la Croix Blanche, ou réciproquement. Mais les manifestations de rassemblée des riches trouvaient chaque fois un écho contradictoire sur la Place. Ainsi, l'affichage aux fenêtres de l'Association, des chiffres de majorité attribués à Béjard fit partir des applaudissements timides promptement étouffés sous des grognements et des sifflets; le contraire se produisait lorsque la chance avait favorisé «notre Door».

Quelque temps les suffrages se balancèrent. La majorité des censitaires de la ville se déclaraient pour le tribun. Déjà la foule, dans la rue et à la Croix Blanche, se trémoussait d'allégresse; on se donnait l'accolade, on félicitait Bergmans. Paridael voulait même qu'on arborât le drapeau des gueux, orange, blanc et bleu, avec les deux mains fraternellement enlacées, les mains amputées et écartelées sur l'écusson d'Anvers. Bergmans, moins optimiste, eut de la peine à empêcher ses amis de triompher trop tôt. Il avait raison de se défier. Nos enthousiastes comptaient sans les campagnes. Non seulement les bureaux ruraux comblèrent rapidement l'écart des voix entre les deux listes, mais le total de ces suffrages campagnards grossissant, s'enflant toujours, engloutit comme une stupide marée, submergea sous ses flots les légitimes espérances de la majorité des citadins.

VI. TROUBLES

Ce fut d'abord de la consternation, ensuite de la rage, qui s'emparèrent de la population anversoise, à l'issue définitive de la lutte. Les riches l'emportaient, mais avec le concours de la corruption et de la bêtise. Les campagnards avaient opposé leur veto à la volonté de la grande ville. Les vainqueurs, qui ne pouvaient se dissimuler l'aloi équivoque de ce triomphe, commirent la faute de vouloir le célébrer et, assez penauds, intérieurement, ils payèrent d'audace, affectèrent de la jubilation et déterminèrent, chez la foule, par leurs bravades et leurs défis grimaçants, l'explosion des sentiments hostiles qu'elle contenait, à grand'peine, depuis le matin. Toutefois ils n'osèrent pas se montrer au balcon de leur club où les appelait ironiquement la fourmilière, la houle de têtes convulsées, pâles et blêmes de dépit, ou rouges et échauffées, rictus sardoniques, lèvres pincées, yeux qui rencognent des larmes de rage.

Cinq heures. La nuit est tombée. Les riches regagnent leurs hôtels de la ville neuve, en se glissant timidement a travers la foule qui continua de stationner sur le forum.

Tous restent là angoissés, ne sachant a quoi se résoudre, les poings fermés, certains que «cela ne se passera pas ainsi», mais ignorant comment «cela se passera».

En prévision des troubles, le bourgmestre a consigné la garde civique, les postes sont doublés, la gendarmerie est sous les armes.

Bergmans traversant la place a été reconnu, acclamé, porté en triomphe. Il se dérobe comme il peut à ces ovations: depuis le matin, il exhorte au calme et à la résignation tous ceux qui l'approchent: «Nous vaincrons la fois prochaine!»

Le drapeau orange flottant au balcon de l'Association nargue et exaspère ses amis. Dans les premiers moments, après la nouvelle de la défaite, la consternation des vaincus a permis aux riches d'arborer impunément leur pavillon.

Tout à coup une poussée se produit. Paridael et ses camarades de la «Jeune Garde des Gueux», travaillant des coudes, sont parvenus jusqu'au Club.

Porté sur les épaules de Jan Vingerhout, Laurent, leste comme un singe, s'aidant des pieds et des mains, s'accrochant aux moindres saillies, parvient jusqu'au balcon, l'escalade, empoigne la hampe, essaie de la dégainer, finit par s'y suspendre, en tirant sur l'étoffe: on entend un craquement, le bois se brise...

La foule jette un cri d'anxiété.

Le drapeau est conquis, mais le hardi conquérant s'abat dans le vide avec son trophée. Il se serait rompu le cou sur le pavé si le vigilant et solide Vingerhout n'eût été là. Notre hercule reçoit son ami dans ses bras, sans fléchir sur ses jarrets, comme il attraperait à la volée une balle de riz ou un sac de céréales. Puis il le dépose tranquillement à terre avec un juron approbateur. Le jeune gars, remis sur ses jambes, agite son drapeau au-dessus des têtes. D'orageuses acclamations éclatent et se prolongent. Des agents de police tentent de prendre Laurent au collet. Des centaines de mains, à commencer par la poigne de Vingerhout, le dégagent, bousculent les flics et les réduisent à l'impuissance.

Les jeunes gens prennent la tête d'une colonne immense qui s'ébranle après trois bordées de sifflets envoyées au balcon dégarni, en chantant à pleins poumons l'Hymne des Gueux, composé par Vyvéloy, ou bien un refrain flamand, improvisé en l'honneur de leur chef.

Mais au loin, une musique entonne l'air du parti des riches. D'où peut partir ce défi? Un frisson électrique parcourt l'immense cortège.

Sus aux téméraires! Et de traverser au pas gymnastique la place de Meir.

Au tournant de cette place, à l'endroit où elle s'étrangle, en boyau, les Gueux tombent sur une bande de jeunes manifestants à cocardes bleues, accompagnés d'un orphéon et de torches. Avec une clameur terrible, ils s'abattent sur ces provocateurs. En un rien de temps, les torches sont arrachées des mains des porteurs, la grosse caisse trouée d'un coup de gourdin, la bande balayée, culbutée, sans que les assaillis aient opposé la moindre résistance.

Et quand le gros et la queue de la colonne débouchent à leur tour a l'endroit où vient d'avoir lieu la bagarre, les fuyards sont déjà loin.

Cependant les Gueux apprennent que dans la ville neuve, au boulevard Léopold, les riches, se croyant à l'abri des atteintes populaires, ont pavoisé et illuminé leurs façades.

-- Chez Béjard! braillent les manifestants. Depuis la place de Meir, la manifestation revêt un caractère sinistre. Les rangs des ouvriers, des débardeurs et des petits bourgeois se sont éclaircis, pour faire place à une traînée de gaillards sans vergogne. Ceux-ci ne chantent plus l'Hymne des gueux, mais ils hurlent des refrains incendiaires.

En route, avenue des Arts, un runner jette un pavé à travers la porte de l'hôtel Saint-Fardier, dont les fenêtres sont garnies de lampions. Les vitres volent en éclats. En agitant un rideau de soie, le vent le rapproche de la flamme des lampions; l'étoffe prend feu. La foule féroce se trémousse et acclame l'incendie, ce complice inattendu.

-- C'est cela. Faisons flamber la cambuse!

Mais un peloton de gendarmes, la police et une compagnie de gardes civiques les empêchent de pousser cette plaisanterie jusqu'au bout.

Tandis qu'une partie de la colonne s'attarde et donne du fil à retordre aux gendarmes, les autres en profitent pour déboucher au boulevard Léopold par des rues latérales, presque en face de l'hôtel Béjard.

-- À bas Béjard!... À bas le marchand d'âmes! ... À bas le négrier!... À bas le tourmenteur d'enfants!...

Des explosions de cris sanguinaires affrontent la demeure de l'oligarque. A-t-il eu vent de ce qui se préparait, mais Béjard, l'étranger, l'élu des paysans s'est abstenu d'illuminer.

Les volets du rez-de-chaussée sont clos et il semble qu'il n'y ait pas de lumière a l'intérieur.

Mais cette discrétion ne désarme pas les manifestants. Ils se sont rués comme des fous sur la maison maudite. Les rôdeurs et les vagabonds, composant à présent le gros du cortège, excellent surtout dans les démolitions. Les volets fendus sont arrachés des fenêtres, les glaces mises en pièces.

-- À mort! À mort! hurlent les émeutiers.

Confiant le drapeau à son fidèle Vingerhout, Paridael s'interpose et veut les empêcher de se jeter dans la maison, car subitement toute sa pensée est retournée à la femme de l'impopulaire armateur, à sa cousine Gina. Qu'on écharpe et qu'on pende Béjard, il ne s'en soucie guère, qu'on ne laisse plus pierre sur pierre de la maison, et il s'associera volontiers aux démolisseurs, mais il donnerait jusqu'à sa dernière goutte de sang pour épargner une frayeur et une émotion à Mme Béjard!

Ah! misérable, comment n'a-t-il pas prévu plus tôt ce danger!